Ce n'est pas la peine de monter sur ses grands chevaux à cause du titre, America, c'est le consul général des États-Unis, le vieux tas de fumier qui délivre les visas en 1939. Ou bien c'est vraiment l'Amérique, et son rêve américain. Un cauchemar.
Ici, il est question de Jakob BRONSKY. A moins qu'il ne s'agisse de Jakob Birnbaum ou bien de Max Schultz ou bien d'Itzig Finkelstein ou bien de Roger McCormick. Non, il est question de Jakob BRONSKY. Jakob BRONSKY par ci, Jakob BRONSKY par là, Jakob BRONSKY fait ci, Jakob BRONSKY fait mi. Jakob BRONSKY et ses vêtements sales. Jakob BRONSKY et ses petits déjeuners. Jakob BRONSKY et son roman. Jakob BRONSKY et sa bite. Jakob BRONSKY rescapé des ghettos.
Comment ça, rescapé ?
Écoutez, si on commence à discuter sur chaque point, on ne va pas y arriver. Rescapé, ça veut dire que les yeux ont perdu leur éclat, vous comprenez ? L'éclat est parti, disparu, envolé. Pour aller où ? On n'en sait rien. On se doute bien que le ghetto y a eu sa part, mais on n'en parle pas. C'est le trou noir. La mort. "Juste après la guerre, j'ai rencontré une fille. Elle était jeune et belle. Je crois qu'elle avait pitié de moi. Nous avons couché ensemble. Mais il ne s'est rien passé. Rien du tout. Mon désir sexuel s'était éteint. J'étais en panne. Moi, Jakob Bronsky, j'étais fini."
Un branleur. Lui, Jakob BRONSKY, est un branleur sans identité. Et le rêve américain, ce n'est pas fait pour les branleurs. Les femmes américaines non plus. Bouffer, baiser des putes, dormir, courir partout, il ne reste que ça quand on n'a plus de mémoire, c'est-à-dire quand on est mort. Vous êtes mort ? L'identité, la mémoire, la guérison, tout ce qui fait la vie, tout ce qui fait que, vous, Jakob BRONSKY, vous êtes vivant, c'est l'écriture. Quelqu'un d'autre a déjà dit ça. Lui, Jakob BRONSKY le répète, le gueule : "Mais quand j'ai fini le premier chapitre de mon livre sur le ghetto, j'étais guéri."
Dialogue :
"- Vous avez écrit, Monsieur Bronsky ?
- Oui, Monsieur Grünspan.
- Monsieur Selig m'a raconté que vous écriviez un roman.
- Très juste, Monsieur Grünspan.
- Il a parlé d'un trou. D'un trou dans votre mémoire.
- C'est exact, Monsieur Grünspan.
- Vous voulez combler ce trou. C'est bien ça ?
- Oui. C'est bien ça.
- C'est vous, le héros du livre ?
- Ça se pourrait. Mais j'écris à la troisième personne, bien que le livre soit autobiographique.
- Je comprends, dit Grünspan, A la troisième personne. Donc, le héros est un homme.
- Évidemment. le héros est un homme.
- Quel genre d'homme ?
- Un homme solitaire.
- Un branleur ?
- Qu'est-ce que vous voulez dire ?
- Un homme solitaire, c'est toujours un branleur, dit Grünspan.
- Mais mon livre n'a rien à voir avec la branlette. C'est un livre grave.
- Ça ne change rien, dit Grünspan, Si c'est un homme solitaire, c'est un branleur."
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