Lundi 26 mai 1975.Trois heures moins le quart.Le ciel limpide s'ouvre sur le printemps d'
Istanbul, parfumé de tilleul.
Un moment en or, un moment de bonheur qui aurait pu durer des années. Tout est déjà consigné, enregistré dans la mémoire de Kemal Bey, ce trentenaire, prêt à se fiancer à Sibel, mais venant d'embrasser l'épaule de Füsun juste après l'amour torride.
Tout sépare les deux jeunes femmes. Les deux l'attirent.
Sibel, fille unique et gâtée d'un ambassadeur à la retraite, a fait la Sorbonne et "lui a donné sa virginité", ce qui est rare en Turquie, société patriarcale où l'amour chez les filles ne se fait pas hors mariage.
Füsun, aussi lui donne sa virginité mais dans d'autres circonstances,celles d'un embrasement des sens, où "le coeur se gonfle comme une vague gigantesque prête à s'abattre sur le rivage".
C'est sûr que Füsun, 18 ans, parente éloignée, étudiante retrouvée incidemment, vendeuse occasionnelle dans un magasin de sacs, a des atouts indéniables:des jambes fuselées sous une jupe trop courte, de longs bras couleur de miel, des gestes gracieux. Elle est belle et "va jusqu'au bout", jusqu'au bout d'eux mêmes et de leur propre plaisir. Une sensualité exacerbée enflamme leurs ébats.
Jouissance commune où elle est vraie, mais où il ment, désireux de préserver ses fiançailles et une Sibel maternante.
Le bonheur sexuel se trouble de possessivité.
Le musée de l'Innocence rapelle
La vie est brève et le désir sans fin de
Patrick Lapeyre et Füsun est une Nora, femme enfant, qui possède la jubilation d'un enfant en extase, mais l'originalité de ce roman est de nous montrer les phases d'un trio amoureux à l'orientale. L'homme, ici, male dominant, qui trompe, prend, trahit, joue, suit les règles établies dans son pays. La future femme, après de durs aveux pardonne, et la maitresse blessée s'éclipse. Mais là tout bascule, car le désir "sans fin" rattrappe cet homme passionné pour le rendre universel, amoureux jusqu'à l'obsession.
Il va dépasser Blériot, le héros de
Patrick Lapeyre, en commençant à s'ennivrer pour noyer son chagrin puis à garder des reliques, des souvenirs, des objets que Füsun a touchés. Il ira même jusqu'à en voler et à reproduire par la suite dans un vrai musée la baguette de pain du magasin face à sa garçonnière.
Chacun va suivre sa propre voie et se croisera à nouveau dans le cadre du cinéma puisque Füsun rêve de devenir actrice.Des retrouvailles mais une fin triste que je ne dévoilerai pas.
C'est toute une époque qui se déroule sous nos yeux, un culture entre films, premier mixer et émancipation de la femme.
Le musée de l'Innocence est un superbe roman d'amour, de désir, de plaisir, tout en finesse et délicatesse qui analyse avec justesse les phases du sentiment amoureux.
Orhan Pamuk, né en 1952 à
Istanbul est l'auteur de nombreux romans dont
Mon nom est Rouge(prix du meilleur roman étranger 2001),
Neige(prix Médicis étranger 2005).Prix Nobel de littérature 2006, son oeuvre est traduite dans une cinquantaine de langues chez Gallimard.