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Muriel Gallot (Traducteur)
EAN : 9782264022776
206 pages
Éditeur : 10-18 (12/09/1999)
3.38/5   4 notes
Résumé :
Infatigable piéton de Venise, Paolo Barbaro a l'œil d'un peintre. Il note les plus infimes nuances de la couleur de l'eau et du ciel, les reflets, les miroitements, les chatoiements de la lumière sur la pierre d'Istra, les variations de saisons. Sous la plume de l'auteur émerge, pour notre bonheur, la face cachée d'une Venise insoupçonnée, âpre, inhospitalière. Tantôt requiem pour une ville morte, tantôt prière pour la guérison d'une maladie, Lunaisons vénitiennes e... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (2) Ajouter une critique
Fantine
  18 mars 2010
Le présent ouvrage est un recueil de 24 nouvelles sous forme d'almanach.
L'auteur y décrit une Venise intime et émouvante. La vie quotidienne des vénitiens est racontée avec justesse, et, simplicitée.
On y découvre une Venise sans touristes, se transformant à chaque saisons, et, changement de lunes.
C'est vraiment très très facile à lire.

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Charybde2
  01 septembre 2020
Mois après mois durant un an, le double chant cruellement menacé d'une Venise de pierre, de bois, d'eau et d'humain.
Sur le blog Charybde 27 : https://charybde2.wordpress.com/2020/09/01/note-de-lecture-lunaisons-venitiennes-paolo-barbaro/
Lien : https://charybde2.wordpress...
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Citations et extraits (3) Ajouter une citation
Charybde2Charybde2   01 septembre 2020
Jusqu’à hier, ils étaient bleu-vert, verts, verdâtres ; les canaux de la lagune avaient entamé leurs semaines de grâce, à la fin de l’hiver. Au large, limpides et lumineux, les grands plans d’eau entre les îles : selon les profondeurs, le vent, les sables. Les lumières sur l’eau, le soir, paraissaient celles d’autrefois avant le phosgène de Marghera, les pesticides de l’arrière-pays, le port du pétrole à un pas de la maison.
En l’espace d’une nuit, l’eau limpide est devenue un bouillon ignoble, brun, opaque. Des algues en suspension, petites et minuscules, des microalgues, en croissance, en dissolution, déjà pourries ; une soupe de verdure sans fin, plus ou moins dense. Depuis quelques jours, le printemps est à peine arrivé sur les calendriers, et Venise navigue sur une nouvelle lagune, mi-décoction de réglisse, mi-goudron en décomposition. La cité amphibie est frappée dans son cœur, dénaturée au plus profond d’elle-même. Les fameux ensembles – le grand pont, le canal, le palais – reproduits par de nombreux autres, inconnus et peut-être plus beaux, qui ont cependant tous dans l’élément mobile leur trame vitale, voilà qu’ils ont perdu toute résonance et ne parlent plus. Leur apparence est insensée, inutile. Le liquide qui pénètre Venise depuis si longtemps s’est fait poison ; à présent, il est opaque et détruit même son image.
À cette heure-ci, le contraste avec l’air est émouvant, car il nous semble frais, subtil, transparent. Mais les reflets, les miroitements, les renvois ont disparu : adieu, « tons et nuances » de la peinture vénitienne. Çà et là se forment des réverbérations inédites, des grimaces jamais vues de par chez nous : le bouillon obscur renvoie des apparitions angoissées ; et nous, en les confrontant avec la luminosité des jours passés, nous les refoulons automatiquement. La visibilité, jusque très loin à l’horizon, est parfaite. Mais le paysage est halluciné, nous sommes en train de perdre Venise. Je fais un tour dans le quartier, je passe par San Zaccaria. Sous le campanile, il y a un jardin minuscule, entre des arbres séculaires : dans ce petit échantillon de paradis, quelqu’un, pour ôter l’herbe, n’emploie ni la faux ni les mains, mais le désherbant.
Le nouveau bouillon marron est le produit du bloom, ainsi que l’appellent les techniciens, de la prolifération excessive de microalgues, de l’expansion anormale du phytoplancton. Les diatomées dominent ainsi que le Skeletonema costatum, qui serait la nouveauté de ce printemps, mais les macroalgues ne manquent pas non plus, quelques ulves et beaucoup de linze. Désormais, on n’y comprend plus rien. Les unes se développent à des vitesses supersoniques, les autres sont plus lentes mais plus stables, et forment des lits pour la reproduction. La lagune a toujours été naissance et renaissance ; mais maintenant la prolifération qui croît de manière démesurée, de printemps en printemps, suit à peu près cette progression : il y a dix ans, on n’arrivait pas à un demi-million de cellules d’algues par litre ; aujourd’hui, on approche les cinquante millions.
Jusqu’à présent, on nous a raconté que cela se produit avec les premières chaleurs. Mais cette année, il fait froid, particulièrement aujourd’hui où je fais le tour des canaux et où j’écris. Mais, en fait, dans l’eau, il suffit d’une dizaine de degrés pendant quelques heures, il suffit du léger soleil de l’après-midi pour réchauffer le peu de liquide qui se trouve dans nos rii engorgés. Le processus se déclenche tout de suite : parce que tout est prêt pour le déclenchement. Au Palazzo, ceux qui nous gouvernent ont, ces jours-ci, autre chose à faire ; l’adjoint au maire déclare franchement qu’il est surpris. Nous, qui ne sommes pas adjoint et qui nous époumonons depuis longtemps, nous ne sommes pas surpris, mais furieux.
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Charybde2Charybde2   01 septembre 2020
Des tables de bois, de vieux buffets, une photo de groupe avec les drapeaux des régates : la vieille auberge que nous croyions disparue. Sur le banc, de petits poissons frits, de la polenta, du vin blanc. Malgré le tourisme, quelque chose demeure, pour la raison que c’est une ville démentielle, selon les spécialistes : malgré des millions de « présences », elle n’est pas encore touristique au sens propre, logique, occidental. Les plus beaux soirs de l’année – ceux d’hiver -, elle se libère, prise dans une sorte de coma, inhospitalière ; en rien touristique. Le maximum de la désolation est atteint au moment des fêtes plus populaires : entre Noël et le Nouvel An – ni un bateau, ni un café, ni un WC, ni un théâtre, ni un cinéma. Le résultat est la totale disponibilité – plus besoin de réserver – durant des jours et des nuits, d’une ville entière, fantomatique, eau et pierres, tout compris. La dernière du monde, habitée juste ce qu’il faut : pour ne pas vous laisser tout à fait seul, quelqu’un continue à allumer la lumière, çà et là dans les maisons.
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Charybde2Charybde2   01 septembre 2020
Le fait est que les expositions deviennent toujours davantage les axes du grand circuit touristique : il faut nécessairement « faire les touristes », au milieu de cette foule qui arrive de tous les coins du monde, il faut se « divertir » entre Arcimboldo et Dali – sinon, pourquoi le faire, ce circuit ? Mais pour nous, Vénitiens, l’amusement des expositions, ce sont les autres ; nous, non-touristes, sommes là pour faire tourner le carrousel : à faire la queue, on ne gagne rien. Si on participe, on ne peut plus ironiser ; et nous avons insuffisamment d’esprit pour une double participation. Vous, utilisateurs des expositions, finissez votre circuit : prenez votre plaisir, décrochez, et salut. Nous avons toujours été des commerçants fébriles ou des histrions ironiques, détachés juste ce qu’il faut. À présent, mécaniciens d’une industrie délicate et sophistiquée, où se croisent celles de toujours : théâtre et commerce. Au milieu de relations humaines foudroyantes, la brièveté du temps est effroyable, griffe d’un instant, sourire qui passe. Où rien de solide ne s’est construit, puisque ne suit aucun « produit » à conserver ou à aimer.
Bientôt reviendra la tristesse de la fin des choses, le bar à côté va fermer, cent ou mille emplois sont suspendus : on perçoit déjà proche, en plein été, le retour de notre passive et hivernale folie.
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