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EAN : 9782745359377
168 pages
Honore Champion (11/05/2023)
5/5   3 notes
Résumé :
Croisset-Abou Simbel aller-retour : ce n'est pas une seule fois que Flaubert a effectué ce trajet, mais chaque jour de son existence, écartelée entre des sites concrets et imaginaires qui n'ont cessé de se contredire pour mieux s'exalter mutuellement, dans un jeu perpétuel de miroirs inversés, organisé par une imagination essentiellement pendulaire. En Normandie, il ne rêve qu'immémorial Orient, mais dans l'Orient affleure partout la Normandie moderne.
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Critiques, Analyses et Avis (3) Ajouter une critique
Je connais Philippe Berthier surtout comme un spécialiste et un amoureux De Stendhal, je recommande d'ailleurs très chaudement sa biographie de l'auteur de la Chartreuse de Parme  « Stendhal : Vivre, écrire, aimer ». J'ai donc été très curieuse de lire cet essai consacré à Flaubert, écrivain très important pour moi, avec ce titre énigmatique évoquant un crocodile.

Le crocodile a bien existé, Flaubert en a fait l'acquisition lors de son grand voyage d'Orient qu'il a effectué avec Maxime du Camp. Philippe Berthier fait du crocodile embaumé, « souvenir » ramené de Nubie, le symbole de l'écrivain lui-même : « Car le crocodile poussiéreux, dégradé en épave, et qui ne sait plus où il est, évidemment, c'est lui ».

C'est le goût du voyage, de l'exotique, d'un ailleurs fantasmé, d'une fuite vers quelque chose d'autre que le connu, présent chez Flaubert depuis toujours, qu'interroge Philippe Berthier. Flaubert a toujours rêvé d'un ailleurs, très vaste : « En fait, aucun pays ou presque, pourvu qu'il soit solaire et inaccessible, ne reste en dehors de la rumination exotique de Flaubert ».

Mais cet amour reste essentiellement un amour platonique. Les voyages imaginés, ressassés, mais pas forcément effectués, l'idéal du voyage ou voyage idéal plutôt que réalisé, car « Plutôt que de se confronter au désenchantement inhérent à la réalité, mieux vaut la tenir à distance, pour la créer librement aux ordres d'un désir souverain ». D'une certaine manière, imaginer, appréhender par l'esprit et les mots est ce qui est le plus riche, le plus vrai. L'écrivain domine, au détriment du voyageur, de l'homme d'action, de celui qui vit les choses.

Et puis comment éprouver l'ailleurs, comment mettre de côté tout ce qui a été écrit, ressenti, par les autres, ceux qui ont fait le voyage précédemment ? Comment se dégager du kitsch, du lieu commun, du « fantasme d'occasion » ? le voyage devient banal, à la mode, commun. Il a son vocabulaire, ses passages obligés, ses conventions. Il devient difficile à vivre en dehors de routes toutes tracées, de réactions, d'admirations déjà exprimées, recensées. Quelle est la part de l'authentique et celle de l'imitation obligée ou de la comparaison aux illustres voyageurs qui ont précédé ? Quelle est la part du dépaysement dans ces routes déjà parcourues par d'autres, de fait connues, nommées, décrites ? L'imagination seule ne permet-elle pas au fond un voyage plus véritable, plus personnel ?

Et surtout, une fois parti, comme Flaubert l'a fait, ne reste-t-on pas au final à l'endroit que l'on a quitté ? le Croisset n'est-il pas toujours présent à l'autre bout de la terre, incrusté, gravé, dans le cerveau, dans les yeux, d'une manière indélébile ? C'est à Djebel-Aboucir, aux confins de la Nubie, que d'après du Camp Flaubert aurait trouvé le nom de son héroïne emblématique, Emma Bovary. Aussi loin soit-il, ses ruminations, son univers sont toujours là, mieux peut-être que dans son cabinet de travail.

Car au final la grande aventure, le grand voyage flaubertien, c'est l'écriture, la production de la beauté, mal comprise, insaisissable, dérisoire peut-être. Comme un sacerdoce, un sacrifice inévitable. Philippe Berthier compare Flaubert à un chameau « animal méprisé, opiniâtre, dont le regard énigmatique reflète ce que Baudelaire appellera « les limbes insondés de la tristesse » ». Tristesse de s'être assigné une tâche éprouvante, démesurée, entre souffrance et jouissance, les deux liées d'une manière inextricable.

Quel grand plaisir que de lire cet essai, fin intelligent, pensé de bout en bout. Chaque mot, chaque virgule, font sens. Rien d'inutile, de vide, de décoratif. Un mélange de profondeur et de légèreté, celle d'une ironie toujours présente, mais jamais gratuite. Il ne s'agit pas de faire un bon mot pour le seul plaisir (quoique…) mais de dire l'essentiel avec esprit, par une suggestion, une comparaison, une image.

Faire toucher du doigt le complexe, l'ambigu, n'est pas obligatoirement aride ni ennuyeux : ici c'est virevoltant, stimulant, drôle, élégant. du grand art en somme. A recommander à tous les amoureux de Flaubert, ou tout simplement de la littérature.
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Tout d'abord je remercie Babelio, et les Éditions Honoré Champion pour l'envoi de cet essai à commenter.

Cet essai se divise en seize petits chapitres avec un thème particulier, que développe Philippe Berthier - spécialiste De Stendhal - qui dans cet nouvel essai commente Flaubert. Rappelons que beaucoup d'ouvrages sont récemment parus pour célébrer en 2021-2022 le bicentenaire de la naissance de Flaubert. En l'occurrence cet essai se veut original par son titre qui est un clin d'oeil au crocodile embaumé comme au perroquet empaillé de Flaubert.

Ici ou là-bas ? doit bien se demander Flaubert. S'il reste dans son Croisset, le jeune homme déjà se sentira dans un univers fermé. le grand rêve qui l'anime ne se réalisera jamais. Il lui faut donc partir à l'aventure. La Corse, il la connaît. Cela ne lui est pas suffisant. Il lui faut le grand voyage. « Flaubert ne rêve que du tapis volant des mille et une nuits qui l'emmènerait vers ce là-bas, tantalisant dont il le sait pourtant mieux que quiconque, et avant même tout expérience concrète, qu'il ne fera que le rejeter aux séduction ankylosantes de l'ici. »

Quand même ? partir, revenir que faire ? Flaubert est un nomade permanent, déchiré entre quitter sa mère et son nid douillet et découvrir d'autres lieux et visages. Et si « Croisset est la caverne du lion », où tout est classé et archivé, solide et contenu, sécure et figé, le Caire et l'Egypte sont le repaire du crocodile, dont il faut se méfier (même embaumé ?) du chameau-balancoire et des Pyramides exposées aux tempêtes du désert… Quand même, cela vaut sans doute le voyage ? Et si partir c'est mourir un peu, revenir c'est revivre. Quoique…

Oscillation pendulaire d'un coeur vaillant et pur qui ne tient pas en place, ni ici ni là, qui s'imagine posséder une femme qu'il croise au hasard d'une rue et quelques secondes plus tard se rend compte « qu'il déraille », car ainsi le dit P. Berthier : «Tout passage à l'acte est une défaite ». « S'il se monte le bourrichon » à propos de tout et de rien, il a conscience de ses erreurs, une fois revenu sur terre. Mais la nostalgie demeure, le désir inassouvi reste enfoui dans le cortex tourmenté. le sexus, chez lui, á cette époque où il en fait sa nourriture quasi quotidienne, dans cet Orient, se change presque aussitôt en désir de solitude, pire encore, en « petite mort », car « la déception est cent fois plus poétique par elle-même. ». Ainsi écrit P. Berthier « « C'est pourquoi il éloigne la consommation sexuelle non certes par puritanisme, mais parce qu'elle ne lui apporte plus rien, puisque le désir et son état permanent, il n'en a plus ». Ainsi, à Keneh Flaubert explique pourquoi il ne veut plus faire l'amour avec trois femmes : « exprès par parti pris, afin de garder la mélancolie de ce tableau et faire qu'il reste plus profondément en moi ».

Á la sage maxime grecque meden agan « rien de trop », qui prône la modération et répudie toute démesure, Philippe Berthier oppose l'amusant « trop n'est jamais assez » chez notre Flaubert, en rappelant son admiration pour Satan et Néron, son goût pour la peinture et le récit des batailles sanglantes, puisqu'il « il faut ahurir le lecteur » par un lexique tonitruant et rare, « coruscant et abstrus » ! Et cependant la grande pyramide qu'il gravit semble avoir déjà été dans son esprit. « Tout ça pour ça, », à quoi bon partir et voir, puisque tout était déjà gravé dans sa tête et dans ses émotions ?

Car l'ancien monde est déjà corrompu par le progrès, la décoration, les peintures, qui l'ont envahi peu à peu. Alors pourquoi partir au loin pour retrouver une copie de son pays d'origine ? Et tant qu'à faire, tirer « un gros pet » permet de désacraliser les lieux les plus saints comme à Jérusalem. Je pète, donc je suis. Quoi de plus naturel : être un homme et se décharger de sa besace dans la demeure de l'Eternel ?

Hésitation du pendule toujours entre se reposer, rêver, se laisser couler sur le Nil, ou sur son cheval comme à Constantinople faire dans la neige « une grande galopade mémorable » !
Comme l'écrit Philippe Berthier, « c'est l'anti Croisset maximal » - ce dont Flaubet se réjouit c'est le fait de n'être pas à Paris, avec l'agitation des petits bourgeois, se groupant autour des théâtres, satisfaits de peu. Il est rare de trouver un peu d'équilibre chez Flaubert. D'ailleurs c'est toujours la même bêtise qu'il constate chez ses semblables : « le ver est déjà dans le fruit » avec tous ces Européens, ces français qui dénaturent les colonnes d'Alexandrie en y traçant leur nom : pour se débarrasser de cette débâcle, par réaction antinomique, il proteste : il se vêt de vêtements et d'accessoires locaux pour ressembler à un égyptien.

Á l'heure du départ Flaubert sait qu'il va regretter ces paysages et surtout la douleur de ne plus les avoir va le hanter et l'inspirer une fois disparus, alors que sur place il s'ennuie parfois et semble déjà avoir tout connu et imaginé auparavant.

Flaubert n'est jamais à sa place dans sa tête, comme l'écrit Philippe Berthier « en tirant des plans sur la comète », en se fixant des pays à découvrir, leur distance, ou estimant un nombre d'années pour écrire sa Madame Bovary, qui l'épuise - il s'en plaint, il souffre à en mourir. Mais il le faut, c'est á ce prix que s'incarnera la Beauté. C'est bien le fameux bourreau de lui-même, de Tėrence, qui s'incarne en Flaubert. Névrose ou idiosyncrasie qui l'entraînera, ici et là hésitant, oscillant, balançant, mais parfois fixe : et c'est l'oeuvre accomplie.

J'ai pris un très grand plaisir à lire ce fascinant essai de Philippe Berthier qui a bien compris l'âme de Flaubert, « fixant des vertiges » comme Rimbaud, qui nous l'a fait renaître de nouveau, plus attachant encore, encore plus vivant. Je suis certaine que les amoureux de Flaubert adoreront ce nouveau témoignage, original et très humoristique aussi.


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Contrairement à l'âne de Buridan qui meurt de faim entre deux bottes de foin - sans doute par manque d'imagination - la créativité de Flaubert quant à elle, est littéralement nourrie par ce que Philippe Berthier nomme l'imagination pendulaire : tel est du moins le coeur de cet essai.

On ne désire que ce que l'on ne possède pas : c'est ainsi que la satisfaction s'oppose au désir comme la réplétion s'oppose à la faim. L'imagination pendulaire serait cette forme d'imagination fantasque qui balance entre deux objets. Dégoutée de l'un, elle rêve de l'autre. En présence de l'autre, elle a la nostalgie du premier. Et ainsi de suite, l'imagination produit des effets moirés entre réalité rêvée et rêve réalisé.
Gustave Flaubert avait proclamé sans sourciller que Madame Bovary, c'était lui. Il avait sué sang et encre pour coucher sur les pages d'un gros roman les turpitudes sentimentales d'une éternelle insatisfaite. Ensuite il entreprend les minutes détaillées des errances et émois dérisoires de Frédéric Moreau. Puis, mobilisant les premiers résultats d'une archéologie d'ambition scientifique pour recréer Carthage en littérature, Flaubert produit avec salammbô une vaste fantasmagorie qui est à l'opposé des effets de réel qui faisaient sa marque d'écrivain.
Flaubert n'était pas la dupe de ses imaginations. Comme son Antoine pour rester saint, il savait conjurer les tentations pour rester écrivain. Son tempérament contemplatif et sa disposition presque maladive à l' (auto) ironie lui permettaient de repousser tout à la fois froidement réaliste, les vanités mondaines et quasi mystiquement, les embrasements d'un imaginaire érotique nourrit d'Orientalisme.
Quand à vingt ans "il voyagea", son imagination désorientée lui fit rêver sa Normandie : c'est au bord du Nil qu'il trouva le nom de Bovary.
À Croisset, les pieds dans la boue normande, il contemple la Seine et ses péniches bordées de trivialités marchandes pour y voir, en surimpression, le Nil et ses felouques embarquant des princesses enlevées par de méchants vizirs.

En exergue de cet essai, Philippe Berthet a pris soin d'apposer cette définition de l'adjectif “pendulaire”, tirée d'un dictionnaire : “Qui oscille comme le pendule”. Convenez qu'il pouvait épargner à son lecteur une définition aussi triviale, même auréolée du prestige académique du grand Littré. D'autant qu'il ne se prive pas de lui infliger un vocabulaire impossible : ainsi page 141, de “la vésanie de deux allumés” (il s'agit de Bouvard et Pécuchet).

Avec le vocabulaire riche en mots rares et précieux d'un universitaire érudit, avec ce bélier incrusté d'ors et de gemmes, Philippe Berthier n'enfonce t-il pas les grandes portes historiées et largement ouvertes de l'oeuvre de Flaubert dont il connaît comme sa poche les moindres recoins? Avec le même travers que son sujet écrivant salammbô, le professeur émérite ne charge-t-il pas d'ornements trop savants la réalité triviale des arrières cuisine de l'art et de la littérature?
Que cette dernière remarque ne dissuade pas les amateurs de se laisser introduire dans l'univers flaubertien avec Philippe Berthier pour guide : on a toujours plaisir à visiter un monument avec un connaisseur.
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Citations et extraits (7) Voir plus Ajouter une citation
Partir, revenir pourquoi ? pour qui ? Flaubert est écartelé entre ce qu'il ressent comme un besoin vital, à satisfaire à tout prix sous peine de crever sur place, et le pressentiment, ou plutôt la certitude au futur antérieur que cet assouvissement sans lequel il serait asphyxié ne lui apportera pas ce qu'il en espère.
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A la fois totalement voyageur et écrivain absolu, Flaubert n'a aucune estime pour les récits de voyage, qui lui semblent trahir à la fois le voyage et l'écriture.
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Sans cesse chahuté entre orgasme et débandade, ce n’est pas pour lui une figure de rhétorique que ce combat corps à corps avec la langue : humilié par les adjectifs, outragé par les relatifs, il est « en travail » au sens obstétrique et se vide de mots comme on accouche.
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Dans les entrailles du silence peuvent couver de beaux avènements, mais tout autant avorter des projets incapables de jamais s'incarner.
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C’est à Esneh, où les autorités égyptiennes ou le ministère français de la Culture auraient bien dû élever une stèle á la mémoire de Kichuk Hanem, l’illustre horizontale locale que Flaubert, très en forme, se hausse jusqu’à un remarquable record spermatique : en une journée il tire cinq coups et gamahuché trois fois.
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