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EAN : 9782226479693
368 pages
Albin Michel (18/01/2023)
3.86/5   169 notes
Résumé :
Île de Bretagne, début du VIIe siècle.

Morgane devient la nouvelle reine de Logres en s’emparant de l’épée de son père, Uther Pendragon, alors que son amant Arthur et tant d’autres ont échoué avant elle. À peine couronnée, la voilà déjà attaquée par des royaumes vassaux qui mettent en doute sa légitimité. Ce conflit en annonce un autre, plus dangereux. Une nouvelle religion arrive en Bretagne : le christianisme, avec à sa tête l’archevêque de Canterb... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (74) Voir plus Ajouter une critique
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Les romans de Jean-Laurent del Socorro reposent la plupart du temps sur deux constantes : un cadre historique, qui peut aller de l'Antiquité au XVIe siècle en passant par le Moyen âge, et une large place accordée aux femmes, avec une volonté affichée de la part de l'auteur s'affranchir, ou du moins de questionner, les stéréotypes de genre. Deux caractéristiques que l'on retrouve dans son nouvel ouvrage consacré à Morgane, figure controversée et somme toute assez marginale de la légende arthurienne, ici propulsée sur le devant de la scène. Jean-Laurent del Socorro nous propose en effet une réinterprétation complète du mythe arthurien basée sur l'accession au pouvoir de Morgane, et non d'Arthur, condamné à rester dans l'ombre, et ce en dépit des machinations de l'Enchanteur Merlin. C'est donc elle qui retire l'épée d'Uther, elle qui se voit confier la lourde tâche d'unifier le royaume de Logres en ralliant les principaux seigneurs sous sa bannière, et, bien sûr, elle qui est à l'origine de la fondation d'une communauté regroupant les meilleurs chevaliers et meilleures chevalières du royaume. Un grand poids, donc, surtout pour une femme aussi jeune et inexpérimentée dont l'autorité est immédiatement contestée par une partie de ses vassaux. L'auteur opte ici pour une narration à deux voix, les chapitres alternant entre le point de vue de Morgane et d'Arthur, amant de la reine et chevalier promis à un bel avenir mais au centre de toutes les manigances fomentées par les ennemis de la jeune femme. le récit est mené tambour battant et comporte peu de temps morts dans la mesure où le roman entreprend de revisiter la plupart des épisodes incontournables de la légende arthurienne. On y retrouve donc sans surprise le conflit opposant Merlin à Viviane, la constitution de la Table ronde, la recherche du Graal, sans oublier bien sûr tout ce qui a trait aux relations entretenues entre les principaux protagonistes. Ce n'est certes pas la première fois que la « matière de Bretagne » est réinvestie dans un univers de fantasy et remise aux goûts du jour, néanmoins la version proposée ici par Jean-Laurent del Socorro se révèle originale à plus d'un titre, et par conséquent agréablement rafraîchissante.

Le premier aspect qui tranche assez radicalement avec la légende telle qu'on la connaît concerne les codes sociaux mis en scène dans cette Angleterre du VIIe siècle. En effet, bien que Morgane souligne à plusieurs reprises que sa condition de femme n'est pas étrangère aux réactions parfois belliqueuses ou condescendantes de ses sujets, il n'en demeure pas moins que la société bretonne telle que mise en scène par l'auteur se révèle relativement égalitaire. Les femmes peuvent ainsi non seulement prétendre à la royauté en leur nom propre, mais aussi embrasser la carrière de chevalier, ce qui change évidemment considérablement la composition et les dynamiques au sein de la Table ronde. Guenièvre, par exemple, est loin d'être cantonnée au rôle de potiche puisqu'elle siège par les autres chevaliers et manie les armes elle-même. Elle est d'ailleurs loin d'être la seule combattante puisque, aux côtés des traditionnels Lancelot, Gauvain ou Kay, on trouve Elaine de Galles, Arcade, Yseult ou encore Tate du Kent, unique chevalière à avoir embrassé la foi chrétienne. de la même manière, l'auteur fait le choix de dynamiter la norme hétérosexuelle puisque les personnages sont libres d'aimer qui ils le souhaitent, l'homosexualité n'étant absolument pas tabou, et encore moins prohibé. Cela engendre, là encore, de profondes transformations du récit arthurien originel et permet par exemple à l'auteur d'allègrement jouer sur de nouveaux triangles amoureux. Cette importance accordée à la place des femmes dans les sociétés mises en scène par Jean-Laurent del Socorro est, on l'a dit, loin d'être une première, mais c'est à mon sens la première fois que l'auteur le fait de manière aussi appuyée, et cela fonctionne à merveille en faisant souffler un vent de fraîcheur bienvenu dans cette légende milles fois revisitée, et pourtant jusqu'ici si peu modernisée. Au delà de ces nombreux bouleversements et de la surprise qu'ils ne manqueront pas de susciter parfois, le récit puise tout de même l'essentiel de son inspiration dans les traditionnelles sources concernant le mythe arthurien (Chrétien de Troyes, Thomas Malory…), si bien que les amateurs de la légende s'y retrouveront malgré tout. L'auteur a de plus astucieusement choisi les épisodes clés de son roman et mêle avec habilité des scènes connues et attendues de tous (l'épée dans le rocher, la bataille du mont Badon, le triangle amoureux autour de Guenièvre…) et d'autres qui sont d'ordinaire passées sous silence, ou alors traitées à la marge.

Parmi les thématiques abordées par l'auteur, il en est une autre qui est peu à peu amenée à occuper une place centrale dans le récit : le conflit opposant les « païens », adorateurs de la Déesse, et les chrétiens, récemment implantés en Bretagne grâce à la conversion du seigneur du Kent et qui entend bien renforcer sa position sur l'île. Placer l'intrigue au VIIe siècle permet ainsi à Jean-Laurent del Socorro de mettre en scène des personnalités marquantes de l'époque (notamment le premier archevêque de l'île) tout en mettant en lumière les changements de société opérés par la propagation du christianisme. Cette confrontation fournit également l'occasion parfaite d'instiller une dose de surnaturel puisque l'accession au trône de Morgane s'accompagne d'un réenchantement de la Bretagne, et donc d'un retour de créatures magiques jusqu'ici presque oubliées, ce qui ne va pas manquer d'accroître les tensions entre les deux religions. L'idée d'une coexistence entre les mortels et les êtres qui peuplaient autrefois nos bestiaires n'est certes pas nouvelle, mais elle est traitée ici avec subtilité et donne lieu à des réflexions intéressantes qui, là encore, nous incitent à rejeter les stéréotypes. La quête du Graal s'inscrit pleinement dans cette lutte d'influence entre partisans des deux religions et est habilement intégrée à l'intrigue par l'auteur qui décide d'exploiter deux interprétations de la symbolique de la relique, évitant ainsi de trancher entre le récit païen ou chrétien.

Parmi les autres points forts du roman, on peut évidemment mentionner les personnages qui sont, comme dans toutes les oeuvres de l'auteur, particulièrement attachants. Morgane est une souveraine en proie au doute, puissante, certes, mais aussi seule, et c'est cette vulnérabilité inattendue qui nous rend immédiatement le personnage sympathique. Arthur, lui, est sans doute moins complexe, en revanche son évolution est sans aucun doute la plus intéressante. Son parcours réserve en effet bien des surprises et, quand bien même certains choix suscitent la colère ou la déception du lecteur, ce dernier a bien du mal à se départir de l'affection qu'il éprouve pour ce chevalier prometteur relégué à un second rang alors qu'il aurait pu prétendre à occuper le devant de la scène. Les autres chevaliers et chevalières, les fameuses Épées réunies par Morgane, n'ont quant à eux guère de mal à remporter l'adhésion, moins en raison de leur personnalité, qui n'est souvent que rapidement esquissée, mais grâce à la camaraderie et à la solidarité qui les unit et que l'auteur parvient à rendre communicatives. Tout en s'appuyant sur le matériel fourni par la légende, ce dernier n'hésite d'ailleurs pas à prendre des libertés, si bien qu'on a affaire à des personnages qui paraissent familiers mais dont les réactions inédites nous invitent régulièrement à réévaluer notre jugement. C'est le cas notamment pour Guenièvre, et plus largement pour toutes les femmes de la légende qui sortent de l'ombre pour occuper une position clé dans l'intrigue, s'affrichissant enfin des sempiternels rôles de demoiselles en détresse ou de simples objets de désir. Certains acteurs, peu exploités dans le mythe ou nés de l'imagination de l'auteur, apportent de plus une dose supplémentaire de fraîcheur, qu'il s'agisse du chevalier sassanide Palamède ou des créatures surnaturelles rencontrées par les chevaliers et chevalières au fil de leurs aventures. L'auteur ne se prive pas non plus de multiplier les clins d'oeil à d'autres oeuvres littéraires ou cinématographiques, qu'elles concernent directement la légende arthurienne ou touchent plus largement à la fantasy.

Jean-Laurent del Socorro se réapproprie avec « Morgane Pendragon » le mythe arthurien en y instillant, notamment, une bonne dose de féminisme. le résultat est remarquable et permet de revisiter les épisodes les plus marquants de la légende sous un jour véritablement nouveau, tout en préservant le charme propre à cette histoire pleine de drames et de péripéties haletantes. le roman sort en librairie demain : précipitez-vous !
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La légende d'Arthur, une histoire d'hommes ? Un peu beaucoup, non ? Si les femmes y apparaissent, elles n'ont que rarement un rôle principal. Sauf quand il s'agit de semer la confusion dans les esprits ou ourdir des plans maléfiques. On peut alors se demander : et si Morgane était l'élue ? Et si Arthur avait échoué à retirer l'épée de la pierre ?
Cette version d'une légende connue, au moins en diagonale, de la plupart d'entre nous, risque de faire grincer quelques dents. Sans doute sera-t-elle accusée par certains d'être dans l'air du temps et de céder à un courant qui consiste à remettre en question la « tradition » au nom d'une pseudo-égalité. Si je doute, pour ma part, que Jean-Laurent del Socorro ait voulu transmettre un message (du moins, en premier lieu), je le remercie pour ce vent frais qu'il fait souffler sur un mythe que je trouvais un peu poussiéreux. La puissance et la force d'une histoire sont visibles au nombre d'oeuvres auxquelles elle donne naissance. Et à leur variété. Morgane Pendragon est donc un hommage à la vivacité de cette histoire qui franchit les siècles avec aisance.

Alors, quoi de neuf ? Pas mal de choses. Mais, surtout, la place de la femme dans la société : ici, elle peut devenir chevalier, elle peut devenir reine, elle peut épouser une femme. Elle peut vivre, non comme bon lui semble, car ses devoirs la limitent, comme partout, mais avec bien davantage de libertés que cela ne fut le cas. Et donc, elle peut être l'héroïne d'un récit essentiellement masculin jusque-là. Mais attention, tout n'est pas merveilleux pour autant. Loin de là. Certains hommes regrettent la plus faible domination de la société par leur sexe : « Les hommes n'essayent pas seulement d'écarter les femmes du pouvoir, ils veulent aussi les contraindre à douter d'elles-mêmes. » Et l'église approche : elle prend pied sur l'ile et cherche à développer son influence. Avec elle, une moindre tolérance à l'égard de l'homosexualité et de la magie. Avec elle, le risque de disparition de tout un monde au profit d'un autre, plus rigide.

Pas de crainte, ceux qui connaissent le mythe d'Excalibur ne seront pas dépaysés. L'auteur connaît les personnages, connaît les lieux, connaît les classiques. Il les intègre de façon très intelligente à son cadre revisité. On croise aussi bien le Roi pêcheur que Viviane, aussi bien Merlin que Lancelot. le résultat est assez bluffant par son côté bien ficelé. Tout s'enchaîne merveilleusement et, si l'on parvient à laisser de côté certains réflexes (Kay méchant, Arthur héros, …) on se laisse porter par une histoire dure mais passionnante.

Je dis « dure » parce que Jean-Laurent del Socorro ne recule pas devant la noirceur du monde. La cruauté et la traîtrise sont bien présentes dans son récit. Comme les scènes de bataille, très réussies par leur fluidité, mais aussi par leur réalisme : on entend le choc des lames, on glisse sur la boue, on triomphe ou on chute avec les combattant.e.s. Et, même si l'auteur lui-même nous rappelle que cette version n'est pas la plus classique, à travers des clins d'oeil glissés sous la forme de réflexion d'Arthur qui regrette de n'avoir pu retirer l'épée du rocher (« Se peut-il qu'il n'y ait pas qu'une seule version du monde, mais une infinité toujours recomposée au fil du temps qui s'égrène ? »), on ne met pas en doute la crédibilité de cette histoire. On se glisse avec facilité dans la peau de Morgane ou d'Arthur (chaque chapitre, en alternance, nous offre le point de vue d'un de ces deux protagonistes).

Je ne suis pas un spécialiste de la légende arthurienne, même si j'en connais l'essentiel. Et, surtout, je ne suis pas tellement passionné par cette légende que la moindre parution à son propos me mettrait en transe. J'ai donc accueilli la nouvelle de la parution de ce roman avec un intérêt sincère mais sans excès. J'ai même abordé sa lecture avec une certaine appréhension : peur de m'ennuyer un peu, en fait. J'en ressors d'autant plus ravi car je ne m'attendais pas à entrer avec une telle facilité dans l'histoire ni à en ressentir les enjeux avec une telle force. Les personnages me sont rapidement devenus familiers et j'ai vibré avec eux, ressenti leurs doutes et célébré leurs victoires. Morgane Pendragon m'a beaucoup plu, tout simplement.
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Un vent de féminisme souffle sur ce récit.
Morgane a retiré l'épée du rocher, sous le nez de son amant Arthur, et devient la souveraine légitime de Logres, sous les applaudissements de ses chevalières et le froncement de sourcil de certains chevaliers.
L'auteur réinvente une légende et met les femmes au premier plan.
Dans la société d'abord où elles occupent un statut équivalent aux hommes. Ici on sert indifféremment du messire et du messoeur, on est chevalier et chevalière.
La Table Ronde accueille tous les sexes.
Le récit dépeint une société bienveillante où le choix de la religion et de ses préférences sexuelles est libre et accepté.
L'auteur colle à certains principes pour mieux en libérer d'autres. Ainsi le mariage est toujours affaire de politique mais il est possible d'épouser une personne du même sexe. de quoi imaginer de nouveaux triangles amoureux.
Là où certains seraient tentés de voir une énième adaptation, je dirais qu'il s'agit véritablement d'une transformation, avec beaucoup d'originalité et d'adresse.
On retrouve pour autant et avec bonheur les éléments clés de la Matière de Bretagne, Camelot, la Table Ronde et les batailles, le tout bien adapté à une nouvelle histoire.
Le plus marquant reste assurément les personnages dont les rôles ont été entièrement ré-écrits avec beaucoup de finesse et se révèlent rafraîchissants.
L'alternance de chapitre du point de vue de Morgane et d'Arthur permet de mieux cerner les différences de ce changement d'univers sur le caractère des protagonistes.
J'ai beaucoup aimé la place occupée par l'ancienne religion. La confrontation christianisme et paganisme est extrêmement marquée dans le roman et le Graal tient une grande place.
La Faërie renaît en même temps que l'avènement de Morgane au rang de reine. L'auteur met à l'honneur beaucoup de légendes celtes.
J'ai apprécié cette lecture de bout en bout même si je lui ai trouvé une fin un peu précipitée.
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Me voilà (re)plongée dans les légendes arthuriennes avec ce roman épique de Jean-Laurent del Socorro.
Si j'ai été un peu désarçonnée au départ par le choix fait par l'auteur, je me suis finalement laissée tenter par cette idée audacieuse et me suis laissée porter par ce scénario rebondissant.

C'est une relecture de la légende d'Arthur connue de tous que nous propose ici l'auteur.
Et si c'était Morgane, la fille cachée d'Uther Pendragon, et non pas Arthur, qui parvenait à extraire l'épée de l'ancien souverain du royaume de Logres et qui devenait ainsi la nouvelle reine ?

J'avoue qu'en temps ordinaire, je me perds facilement parmi tous les personnages et les versions différentes des légendes de la fameuse Table Ronde. Alors, inutile de vous dire que là, j'étais encore plus perdue.

Mais, la magie envoûtante a agi sur moi et j'ai fini par ne plus chercher à savoir le vrai du faux et le pourquoi du comment.

C'est juste une belle histoire qui donne la part belle aux femmes. Elles sont reines, chevalières, combattantes, siègent à la Table Ronde, épousent qui elles veulent, repoussent les créatures de la Faerie, partent à la quête du Graal au même titre que les hommes et avec autant de bravoure et de courage.

Del Socorro a fait de Morgane Pendragon un roman féministe et redoutablement moderne tout en puisant au coeur des légendes celtes et en remettant à l'honneur l'âme libre et combative des guerrières celtes comme il l'avait déjà fait avec Boudicca.

J'ai beaucoup aimé cette nouvelle version des légendes arthuriennes mais ça me donne une terrible envie d'approfondir le sujet.
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Depuis que j'ai rencontré la plume riche de Jean-Laurent del Socorro sur Royaume de vent et de colère, il est devenu l'un de mes auteurs de fantasy historique préférés. Il ne pouvait pas me faire plus plaisir en revisitant avec autant de poésie, d'émotion et de sens la légende de Morgane Pendragon, personnage féminin haut en couleur de l'épopée arthurienne.


Pour ses précédents titres, l'auteur avait fait confiance à l'éditeur ActuSF. Je ne sais pas par quelle force des choses il a changé de crèmerie pour Albin Michel Imaginaire, ni pourquoi ceux-ci ont révisé leur charte graphique sur ce titre, mais la réunion des deux donne un ouvrage à couverture sombrement captivante, signée Didier Graffet. Merci !

Depuis toute petite, la légende arthurienne et la magie de Merlin m'ont toujours émerveillée et emportée. J'ai donc été ravie de retrouver ici une nouvelle interprétation de ces mythes et légendes, surtout sous la plume puissante et poétique, lente et entêtante de Jean-Laurent, qui ici prend bien plus le temps de développer son imaginaire et de nous faire dériver sur les rives de légendes que l'on croyait sûrement tous bien connaître. Et pourtant...

La légende d'Arthur, c'est en général celle de ce roi, cet homme, mais l'auteur, lui, a pris un parti pris radical : et si ce n'était pas Arthur, l'enfant d'Uther, mais Morgane et si c'était elle qui avait réussi à soulever Excalibur et ainsi à devenir reine de Logres. Parti de là, l'auteur nous propose une toute autre version d'une histoire pourtant bien connue et c'est un délice de retrouver ces figures et lieux connus, ces hauts faits, ces trahisons, ces batailles et ces exploits sous un autre jour, avec une autre dimension. J'ai pris énormément de plaisir à recroiser maints noms croisés au cours d'autres lectures et à découvrir ces figures dans un nouveau contexte, tout aussi riche que le précédent mais orienté différemment.

Jean-Laurent del Socorro aime écrire des personnages marquant, en quête d'émancipation et face à des responsabilités qui les dépassent. C'était déjà le cas de sa Boudicca, autre figure de légende britannique qui m'avait émue, il récidive avec Morgane. Avec elle, nous suivons dans une Grande Bretagne primitive revisitée, plus libre, où les esprits ont encore une place bien que celle-ci se perde face à la montée récente du christianisme, le portrait d'une femme qui va prendre le pouvoir et tout faire pour le garder. C'est entêtant de la suivre dans ce lent et long parcours insidieux plein de chausses-trappes. L'auteur y mêle son histoire de femme, d'amante d'Arthur (qui se serait bien vu Roi à ses côtés) et de Reine. Tout est décrit avec minutie et poésie pourtant. Il nous fait ressentir à merveille poids de cette charge et des décisions qu'elle implique, ce qui est souvent tragique. On a donc de la peine pour cette femme dont le statut, alors qu'elle est a priori toute puissante comme Reine et non enfermée par son genre féminin, la clôt au sol et l'oblige à tant de sacrifices.

Le mythe arthurien ou plutôt morganien de del Socorro n'est donc pas celui d'une épopée mais celui de la constitution d'un royaume qui cherche à garder son identité et ses racines malgré les attaques extérieures et intérieures. J'ai aimé le souffle légendaire cependant qui agitait ma lecture. C'était merveilleux de recroiser ces personnages de légende comme Arthur, Merlin, Lancelot, Guenièvre, Gauvain, Méléagant, Yseult, Tristan et j'en passe. L'auteur leur a donné une autre matérialité derrière la légende, il les a rendu bien plus humains que dans nombre de récits que j'ai lu. le choix de les faire évoluer dans une société aussi ouverte que cette Grande-Bretagne primitive où les mariages entre femmes étaient possibles, tout comme leur adoubement, est fort intéressant. On assiste ainsi à une série de relations très différentes de l'amour courtois qu'on avait l'habitude de nous conter et j'ai trouvé cela bien plus riche, moderne et intéressant. Ça parle d'amour libre, de polyamour, d'enfant hors mariage, de divorce/séparation,... Incroyable dans un tel contexte ailleurs qu'ici. de même que le fait que la magie soit à la fois présente et effacée, sur le point déjà de disparaître car en lutte avec de nouvelles croyances, est un thème fort et puissant, très intime également, qui marque. Ce n'est pas la légende que je connaissais et tant mieux.

Ainsi, j'ai aimé suivre cette histoire différente où de temps en temps je recroisais, un nom, un lieu, un fait connu par la légende classique mais réécrit différemment. J'ai aimé assister à la rencontre de Morgane et Arthur avec les futurs chevaliers de la Table ronde, avec leurs parents, rois et reines de royaumes voisins, cela donnait une toute autre aura au récit. C'était doux et courtois de suivre leurs amours contrariés ou réussis, s'assister aux mariages et alliances des uns et des autres, puis aux trahisons et secrets qui venaient gâcher de beaux projets, car après tout, ce sont avant tout des hommes et des femmes. La magie se fait ainsi assez discrète en dehors de Merlin, Viviane, du père d'Elaine et quelques artefacts (les épées magiques), elle est plus là en tant que croyance et parfois malédiction que puissance et sortilège. Elle vient souligner une ère à l'aube de changements, changements matérialisés aussi par le destin tragique de ses héros qui m'a tant emportée. Ô comme j'ai aimé cette surprise de l'histoire de cette nouvelle Morgane et ce nouvel Arthur.

Certains pourront ne pas apprécier ce rythme bien plus lent et entêtant, moins gouailleur ou épique que ce qu'ils auraient pu attendre de l'auteur ou du décor légendaire de l'oeuvre. Moi, j'ai adoré. J'ai au contraire trouvé cela plus intéressant, plus profond. J'ai aimé suivre la construction de cette figure de Reine de légende et de femme prête à tous les sacrifices. Je reprocherai même plutôt à l'oeuvre son accélération finale qui a un peu rompu le charme en précipitant les événements qui amène à la fin de son règne, les rendant moins percutant, moins profond, notamment avec ces personnages introduits tardivement, trop survolés par rapport à leurs aînés alors qu'ils sont fascinants par la rébellion qu'ils mènent et le modèle qu'ils rompent. Cependant, le récit bien plus historique que légendaire de cette Grande-Bretagne en construction faite d'alliances et mésalliances autour de Logres et Camelot, et surtout autour de la question centrale de la foi : entre croyances ancestrales et nouveauté chrétienne, est vraiment ce qui fait de cette relecture quelque chose d'unique pour moi.

Ainsi plus qu'une énième interprétation d'une légende arthurienne qu'on connaît déjà, Jean-Laurent del Socorro en prenant quelques marqueurs forts vient tordre celle-ci est nous montrer la puissance du récit du vainqueur, du récit écrit par un homme, du récit écrit par quelqu'un possédant une autre croyance. Il déconstruit ce qu'on croyait connaître sur cette légende pour le remplacer par sa propre histoire lors d'un "Et si..." terriblement réussi et convaincant où on a envie de croire que oui, c'est Morgane qui a été Reine et qui a fait oeuvre de génie avec cette invention de la Table ronde et son désir de pacification et de diplomatie avec ses voisins. Récit féministe, récit offrant une main tendue à l'autre mais récit dramatique aussi sur le destin d'une femme qui s'est effacée longtemps derrière le rôle que le destin qui a attribué pour le bien de son peuple, j'ai été très touchée par cette relecture très personnelle.
Lien : https://lesblablasdetachan.w..
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critiques presse (2)
Syfantasy
31 mai 2023
Mais ce qui lui donne son unité, à mes yeux, et son autonomie ; l'élément qui en fait réellement une belle histoire, et qui lui donne du feu, il me semble bien que c'est cette histoire d'amour entre Morgane et Arthur.
Lire la critique sur le site : Syfantasy
Elbakin.net
19 janvier 2023
L’idée de base est simple : Arthur n’a pas réussi à retirer l’épée d’Uther Pendragon du gisant dans laquelle elle est enchâssée. Cet honneur revient à Morgane, fille légitime du dernier Roi de Logres.
Lire la critique sur le site : Elbakin.net
Citations et extraits (32) Voir plus Ajouter une citation
Le vrai combat commence. Nos camarades ont abandonné leurs encouragements pour se plonger dans un silence attentif. Seule se fait à présent entendre la musique de nos lames qui s'entrechoquent. Nos compétences se valent peu ou prou. Si celle de Lancelot est peut-être supérieure à la mienne, il lui manque ce que j'ai en abondance: la rage de vaincre.
Lancelot est fils de Couronnes. Cet affrontement n'est pour lui qu'un des innombrables jeux au milieu desquels il a grandi. Moi, je suis l'ombre d'un duc oublié. Je me bats pour gagner un nom, un visage, une histoire. Je sais maintenant quelles routes seront les miennes. De toutes celles qui s'offriront à moi, j'emprunterai celles qui me feront exister.
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En cet instant, nul ne peut prédire ce qu’il adviendra de mon règne. Il sera peut-être à ce point exceptionnel que les bardes en feront une légende. Si cela doit arriver, encore faudra-t-il qu’elle ne soit pas déformée par les hommes qui la chanteront et qui refuseraient le droit à une femme d’en être l’héroïne. Si les personnes qui entendront mon histoire doutent de sa véracité, puissent-elles au moins ne pas oublier mon nom: Morgane Pendragon.
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L'armée aux couleurs de Pendragon et de Logres captive les regards. Elle a de quoi fasciner : byrnies rivetées de cuivre, casques coniques aux nasaux et couvre-joues décorés, gorgerins de maille, épées aux gardes arrondies d'un côté de la hanche, et scramasaxes, longs couteaux au tranchant unique, de l'autre. Nos casques en fer incrustés de bronze impressionnent particulièrement la foule. Nous y accrochons nos masques, tous différents. Les sourcils, le nez et la moustache dorés de celui de Morgane évoquent sa dragonne. Le museau et la bouche parcourus de grenats du mien symbolisent l'ours, animal qui figure sur mes armoiries - de gueules à un ours d'or armé de sable.
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Se peut-il qu’il n’y ait pas qu’une seule version du monde, mais une infinité toujours recomposée au fil du temps qui s’égrène ?
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Notre attention est attirée par Elaine qui s’avance dans notre direction. Tate se rembrunit. Elle ne semble pas avoir autant de mansuétude à l’égard de la chevalière de Galles, qui affiche pourtant un air ravi.
- Quelle est cette nouvelle qui te met de si bonne humeur, Elaine ?
- J’ai reçu un courrier de mon père : il vient à Camelot.
C’est un événement d’importance : Pellès ne quitte quasiment jamais son royaume. Je me réjouis et fais part à Elaine de mon impatience de le rencontrer. Tate la félicite à son tour. Quand les deux chevalières se jaugent du regard, je me demande comment le monde de la Déesse et celui du Christ vont cohabiter dans ce royaume réunifié.
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Videos de Jean-Laurent Del Socorro (25) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Jean-Laurent Del Socorro
Une longue discussion de la Garde de Nuit autour du roman Peines de mots perdus de Jean-Laurent Del Socorro.
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