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EAN : 9782364685185
240 pages
Editions du sous-sol (13/01/2023)
4.05/5   60 notes
Résumé :
Une petite fille déterre des os dans un jardin, une femme développe des fantasmes sexuels autour du coeur d'un homme cardiaque, le fantôme d'un bébé erre en décomposition, deux jeunes fans dévorent une rockstar suicidée, des enfants disparus réapparaissent des années plus tard sans avoir grandi, une séance de spiritisme tourne au cauchemar Peuplées d'adolescents rebelles, d'étranges sorcières, de fantômes à la dérive et de femmes affamées, les douze histoires qui co... >Voir plus
Critiques, Analyses et Avis (34) Voir plus Ajouter une critique
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Notre part de nuit est de mes lectures les plus marquantes et stimulantes de ces dernières années. Autant dire que je piste toute nouvelle publication de Mariana Ebriquez. Les dangers de fumer au lit vient d'être traduit en France mais ce recueil d'histoires courtes est paru en Argentine en 2009. Et ce qui est incroyable, c'est la cohérence entre les deux oeuvres.

Les douze contes horrifiques sont enracinés dans le quotidien, le terrifiant s'y infiltre au détour d'une phrase qui claque comme une matérialisation implacable et menaçante de nos névroses contemporaines. Chacun raconte la violence de nos sociétés capitalistes et patriarcales, innervée par celle du passé et notamment de la dictature qui a sévi en Argentine de 1976 à 1983, enlèvements, tortures, assassinats.

Les phrases de Mariana Enriquez ont une capacité dingue à générer de la métaphores, comme une manière d'opérer une catharsis tout en se distrayant avec la langue de la littérature horrifique et l'humour très sombre qui l'accompagne. La réalité est abordée sans anesthésie ni artifice avec une liberté absolue qui fait fi des tabous et pudeurs. Une nouvelle fois, son talent à mélanger littérature engagée et réalisme magique latino-américain explose avec un naturel extraordinaire, parvenant mettre dans la tête du lecteur quelque chose d'impossible qu'il s'imagine pouvoir arriver, jusqu'à l'horreur la plus brute, la plus lubrique.

Toutes les histoires tirent un fil vénéneux qui explorent les abimes les plus retranchés de l'âme humaine jusqu'à la folie totale. Remplies d'hystérie collective, de malédictions, d'apparitions spectrales, de sorcières, de revenants, elles mettent en scène de très jeunes femmes, enfants, adolescentes, qui peuvent aussi bien subir la violence que la provoquer en tant comme protagonistes inquiétantes.

Parmi les douze, trois m'ont particulièrement impressionnée ( sans trop en dévoiler ):

- L'Exhumation d'Angelita : l'histoire d'une fillette fantôme enterrée dans un jardin qui pleure lorsqu'il pleut et revient hanter la petite-fille de sa soeur, comme écho aux charniers encore cachés hérités de la dictature de Videla.

- Les petits revenants : des centaines d'enfants disparus depuis des années réapparaissent tous en même temps mais sans que leur apparence n'est changé, comme une vengeance pour dire aux adultes qu'ils n'ont pas pris soin d'eux.

- Où es-tu mon coeur : menée par une jeune narratrice fétichiste des coeurs malades qui se masturbe frénétiquement en écoutant des battements cardiaques défaillants.

Convoquant aussi bien la poésie noire que l'horrifique le plus terrifiant, Mariana Enriquez créent durablement des images aussi puissantes que dérangeantes qui s'infiltrent viscéralement sous notre peau. La fulgurance de l'impact est renforcée par la brièveté des histoires ( une cinquantaine de pages pour la plus longue, une dizaine pour beaucoup ) et la volonté de ne pas leur donner d'élucidation, juste un point d'orgue perforant. Une expérience de lecture fascinante de radicalité.

PS : géniale idée que d'avoir exhumer une oeuvre peu connue de van Gogh ( Crâne de squelette fumant une cigarette ) pour la mettre en couverture !

Lu dans le cadre d'une Masse critique privilégiée

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Les nouvelles sont le format idéal, je trouve, pour aborder l'horreur. C'est suffisant pour frissonner et trop court pour en suffoquer. Ce format est également très souvent la possibilité d'un pas de côté, d'une chute inattendue, d'un art extrême de l'étrange dans sa dimension la plus forte et quand ce pas de côté s'entremêle précisément à l'horreur, ça donne comme un supplément d'âme, un vertige, un moment de suspension, une parenthèse troublante et troublée nous poursuivant longtemps une fois le livre refermé. Car ces nouvelles touchent à l'intime le plus profond, à l'indicible, aux tabous.

A la lecture de « Les dangers de fumer au lit » de l'auteur argentine Mariana Enriquez aux étonnantes éditions du sous-sol, j'ai retrouvé la vive émotion que j'avais éprouvée à la lecture de Mortepeau de Natalia Garcia Freire, une de mes lectures coup de coeur de 2021, livre gothique à la poésie noire effleurant le thème de la transformation pour basculer dans le monde des insectes. Un livre également court mais horrifique…court et donc délicieusement, poétiquement, horrifique.

Si les insectes grouillent dans Mortepeau, ce sont les fantômes et les sorcières, sorcières qui parfois ne disent pas leur nom, qui abondent dans ce livre.

En douze histoires tranchantes, l'auteure creuse et fouille dans l'âme humaine pour aller sonder d'une plume chargée d'encre noire les voies les plus souterraines des fantasmes, de la sexualité, des obsessions…des organes et des humeurs. Les voies les plus tortueuses de l'âme et du corps.

Les femmes sont omniprésentes, et la frontière est ténue pour ces petites filles, ces adolescentes, ces femmes, la frontière est ténue entre le fantastique et la folie, entre le bourreau et la victime, entre la douleur et l'orgasme, entre la vie et la mort. Nous sommes à la margelle du puits de la raison, enveloppés d'une lourde brume de solitude, happés par l'abîme sans fond de l'étrange, hantés par les odeurs de cadavre et d'excréments qui s'en dégage, attirés dans les dédales d'un lieu envouté à l'image des personnages qui les habitent.

Mariana Enriquez, de façon sauvage et sans limite, sans tabou, nous offre à voir ainsi, entre autres, un clochard diarrhéique jetant un mauvais sort à tout un quartier, une femme se masturbant au son de battements de coeurs malades, une petite fille sacrifiée réceptacle à la folie de sa mère et de sa grand-mère, la réapparition cauchemardesque au sein des familles d'enfants autrefois disparus (cette nouvelle n'est pas sans me rappeler le scandale des enfants enlevés en Argentine pendant la dictature), une femme seule fumant sous les draps gris et rêvant de ciels étoilés, la vengeance de jeunes filles très belles jalouses devenues des monstres cruels, l'adoration jusqu'au cannibalisme, les os d'un bébé déplacés faisant apparaitre son fantôme, le corps d'une femme totalement scarifié par un esprit qui n'est autre que elle-même…

Le corps est tour à tour source du plaisir, source de l'abject, source de la douleur, source de la violence et l'auteure lève le voile sur des éléments depuis toujours cadenassés par la société, la pudeur et la honte : oui, la famille peut être un lieu non de protection mais de trahison, les corps peuvent être la source des humeurs les plus répugnantes, des femmes belles peuvent être d'une cruauté machiavélique, la douleur peut cohabiter avec l'érotisme, le désir avec la cruauté, parfois contre soi-même, tous ces éléments procurant bien plus de peur et de terreur que le surnaturel à grand renfort d'imagination.

« Un des gosses empestait parce qu'il ne retirait jamais son seul et unique vêtement, même pour dormir. Ce garçon erre toujours dans la ville, diffusant sa puanteur partout pour qu'on ne l'oublie pas. On raconte que les assistantes sociales n'arrivaient pas à lui ôter ses fringues, tellement elles étaient collées à son corps à cause de la crasse. On dit qu'il avait des poux, mais aussi des vers blancs sur le cuir chevelu, et des plaies sur les bras ; il ne s'était jamais lavé, un petit animal, il se chiait dessus de peur et ne se nettoyait pas. C'est l'enfant que les gens voient le plus souvent, le fantôme le plus populaire, qui te touche avec ses mains noires, et lorsqu'il effleure ton blouson accroché à une chaise dans un bar, l'imprègne d'une odeur de chair morte ».

Ce recueil à la couverture aussi inoubliable que son contenu, d'une poésie noire allant jusqu'à l'horreur la plus implacable, nous promet des histoires gothiques et macabres, des histoires sur la santé mentale vue à travers le genre fantastique, qui se suffisent à elle-même dans leur tristesse et leur pouvoir horrifique, mais qui racontent également tout autre chose derrière la simple narration, comme un reflet scintillant et fantastique de la réalité sociale actuelle, notamment au travers la disparition de nombreux enfants, de la réalité argentine contemporaine faisant face à son passé.

Un grand merci à Babelio et à Nicolas Hecht pour cette Masse critique privilégiée !

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On ne dira jamais assez Les dangers de fumer au lit.

Lire ce recueil, s'en éprendre, c'est se promener entre les vivants et les morts, c'est sentir cette odeur de charogne et d'excréments qui effleure les mots à chaque page que l'on tourne. C'est toucher la folie du bout des doigts, pas seulement celle des personnages, mais celle d'une ville, d'un territoire abject, celui des enfants toxicos, héroïnomanes, celui des enfants qui disparaissent, comme si les personnages incarnaient à eux seuls la folie de ces lieux, le malheur du monde...

En lisant les premières pages de ce recueil de nouvelles, j'ai eu l'impression de me pencher sur le bord d'un puits et de tenter de deviner à travers son eau sombre les contours d'un autre monde qui nous échappe mais pas aux personnages de ces histoires.

Les dangers de fumer au lit est un recueil de nouvelles horrifiques au nombre de douze, pas treize, - dont celle au titre éponyme -, écrites par l'écrivaine argentine Mariana Enriquez que je découvre à cette occasion.

Est-ce un oiseau qui chante ou bien une petite fille morte qui se rappelle d'où elle vient ou plutôt veut que son entourage se le rappelle ?

Entendre des voix qui se fraient un chemin dans un couloir sans fin... Les vieux démons ont la peau dure... On ne devrait jamais tenter de réveiller les morts, leur sommeil est parfois si léger, si fragile...

Exorciser les peurs d'une petite fille enfouies dans ses souvenirs comme on se cache derrière un rideau...

Mariana Enriquez a ce don de nous entraîner sur cette frontière scabreuse qui hésite à chaque instant entre rêve et étrangeté pour nous dire l'indicible et l'insupportable. Mais l'insupportable, n'est-ce pas plutôt la réalité sordide des rues de Buenos Aires ou de Barcelone, plutôt que les chemins oniriques qu'arpentent ces jeunes filles parfois encore adolescentes, parfois encore des enfants, ou lorsqu'elles ne le sont plus, elle s'en souviennent comme si c'était hier, comme si c'était aujourd'hui, et peut-être demain aussi.

Angelita, Silvia, Mariela, Josefina, Paula, Graciela, Vanadis... Il y a comme une sororité violente et douloureuse, fidèle et vorace aussi, qui hante les pages de ce livre.

Elles ressemblent parfois à ces papillons de nuit qui viennent se brûler les ailes et se désagréger auprès d'une lumière trop intense...

Mariana Enriquez dit ici en creux l'errance sociale, les rêves des enfants que l'on broie à coup de gélules bleues ou roses...

L'univers de Mariana Enriquez fait peur parce qu'il est rendu possible, parce qu'elle a le talent de soulever le rideau et nous montrer la réalité macabre, sordide, tandis que le seul chemin pour ces adolescentes est de s'en échapper en se jetant dans le vide, puis en revenant hanter les vivants qui les ont trahies ou abandonnées...

L'univers de Mariana Enriquez, c'est une bouche édentée qui tente de sourire.

C'est un hôtel enfoui dans le sable qui accueille des gens désespérés.

C'est un coeur affolé au bord du vertige. C'est une douleur semblable à un orgasme.

C'est un cauchemar d'enfance qui se réveille.

C'est le corps dévasté, mutilé d'une adolescente, qui se laisse filmer à la demande de sa mère...

L'insupportable est souvent là, retenant notre respiration au bord du vide, dans l'effroi qui se prolonge comme un écho...

L'esprit du mal ne se cache peut-être pas là où on le croit terré, mais dans une sorte de misère sociale et sexuelle, de solitude tragique qui tient lieu de décor à chacune de ces nouvelles...

Alors nous continuons d'avancer dans cette procession funèbre et obsessionnelle avec des guitares saturées de heavy metal autour de nous pour ne pas entendre le cri apeuré des enfants, même si certains sont devenus des fantômes...

On l'aura compris, ces douze histoires sont terriblement ancrées dans l'horreur quotidienne du passé encore présent de l'Argentine qui se souvient ; le surnaturel n'est peut-être qu'un prétexte, car si la dictature a bien disparu, il n'en est rien de ses méthodes qui ont perduré longtemps encore...

L'art de laisser chaque fin de nouvelle en suspens au-dessus du vide est de toute beauté, il fait partie de l'écriture de Mariana Enriquez, il fait partie de l'histoire, il accompagne cette quête désespérée et onirique de ces adolescentes qui errent dans ces pages et ressemble à une porte ouverte, leur laissant la possibilité à jamais de revenir et faire la paix avec leurs proches, leurs semblables... Avec elles-mêmes aussi...

Angelita, Silvia, Mariela, Josefina, Paula, Graciela, Vanadis... Vos récits m'ont touché au coeur et au ventre.

Je remercie Babelio et les Éditions du sous-sol pour l'envoi de ce livre dans le cadre d'une masse critique privilégiée.

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“Je suis habitée par un cri.

Chaque nuit il sort, les ailes battantes,

A la recherche, avec ses crochets, de quelque chose à aimer.

Je suis terrifiée par cette chose noire qui dort en moi ...”

Sylvia Plath

Mariana Enríquez est une figure montante de la littérature latino-américaine du XXIe siècle. Déjà rencontrée dans son précédent roman, « Notre part de nuit », l'autrice argentine propose un univers original, où la vie et la mort sont étroitement imbriquées, où l'atmosphère fantastique et sombre en toile de fond, sert à mieux dénoncer la vie en Argentine, la dictature militaire, la répression, les nombreuses disparitions, ...

C'est avec beaucoup d'attente et d'enthousiasme que j'ai commencé ce recueil de douze nouvelles où les femmes, narratrices, sont aussi au coeur de chaque récit.

A nouveau, le lecteur est frappé par cet univers troublant que l'on retrouve souvent chez les auteurs latino-américains, à la fois morbide et fascinant, surnaturel et réaliste, charnel et scatologique. Ses textes cachent en effet, un monde occulte dérangeant, effrayant, peuplé d'esprits, de morts, de fantômes, de sorcières, ou de démons. Tout, dans la mise en scène, l'ambiance, les décors, le recours à de vieilles légendes, les personnages et le dénouement, est parfaitement réfléchi, maîtrisé et permet de nourrir l'originalité des récits.

Les nouvelles se concluent souvent de manière assez inattendue, abrupte, ambiguë, pouvant laisser croire que les histoires sont inachevées, ou que l'autrice n'a pas su leur trouver une fin satisfaisante. Je pense au contraire, que Mariana Enriquez se retire intentionnellement pour laisser le lecteur réfléchir, prolonger chacune d'entre elles, s'imprégner de leur réalité et apposer ses propres fins.

En lisant les lignes de ce billet, vous pourriez être effrayé par ce livre et son contenu, mais ces récits sont à l'image de cette magnifique couverture, à la fois horribles et touchants, réalistes et mystérieux, glaçants et magiques, incisifs et teintés d'humour, de poésie. Cela permet de prendre de la distance pour mieux en apprécier toutes les qualités.

*

Il n'y a aucun intérêt à résumer chacune de ces nouvelles.

Il vaut mieux se laisser porter par tous ces récits, ressentir leur atmosphère lourde et tourmentée, comprendre que la monstruosité sous le prisme des métaphores et du mystère répond à l'histoire violente de l'Argentine, passée et présente, et aux traumatismes du peuple argentin.

Très honnêtement, même si certaines ont ma préférence, j'ai trouvé qu'elles se valaient toutes. Chaque lecteur trouvera forcément, suivant ses goûts et ses envies, la nouvelle qui le marquera, le touchera, le dérangera, le bouleversera, le révoltera, ou l‘interrogera.

« Son rire et son renoncement m'inquiétaient car de plus en plus souvent, au fil du temps, à mesure que croissait notre intimité, j'avais la certitude que si j'écoutais une seconde supplémentaire, j'allais lui faire encore plus de mal. le frapper, l'ouvrir avec mes ongles, lui imprimer d'autres cicatrices, une façon d'être au plus près de lui, qu'il m'appartienne davantage. »

L'exhumation des restes d'un bébé dans l'arrière-cour d'une maison, la malédiction d'un quartier entier, la légende d'un enfant sans tête qui erre dans les rues de Barcelone, une femme dont les nuits sont peuplées de cauchemars, une jeune fille aux prises d'hallucinations, une femme qui trouve un plaisir sexuel dans les battements irréguliers du coeur humain, voilà les récits que vous découvrirez.

Il est question de moralité, de solidarité et d'empathie, de vengeance, d'enfances saccagées, de fétichisme, de fantasmes, d'automutilation, de folie et de phobies.

« Dans sa chambre, elle se glissa dans la baignoire et repassa le rasoir sur ses plaies pour que le sang flotte autour d'elle et teinte l'eau en rouge. C'était beau. Elle sombra et ouvrit les yeux sous l'eau, dans un océan d'écume vermeille. »

*

Parmi la petite dizaine de nouvelles publiées, mon premier choix se portera sur celle intitulée "Viande". Elle raconte l'admiration de deux adolescentes pour une star du rock au style anticonformiste et dérangeant. Alors que son dernier album, Viande, est fortement controversé, le fanatisme des deux jeunes filles va prendre des allures extrêmes après le suicide du chanteur.

J'ai été happée par la violence du récit qui chemine aux confins de l'immoralité, de la folie et de la mort.

La seconde nouvelle que je retiendrai est « La vierge », l'histoire d'un groupe d'adolescentes jalouses de leur amie Silvia qui a un petit copain.

Là encore, j'ai été saisie par la montée progressive de la violence de ces jeunes filles qui ne supportent pas le bonheur affiché par leur camarade. Leurs rancoeurs mesquines font froid dans le dos.

Dans « Où es-tu mon coeur ? », la narratrice fantasme pour les personnes malades du coeur. Cette nouvelle est peut-être celle qui m'a le plus dérangée et dégoûtée en raison de la dépravation de la jeune femme, les descriptions de scènes intimes, et la monstruosité de sa fin.

Je la cite également car Jane Eyre s'invite dans ce récit, de manière originale. Là où un passage du roman de Charlotte Brontë m'a fortement émue, il a réveillé en elle sa folie et sa perversion.

« Il n'a pas protesté quand je lui ai dit que j'en avais marre. Que je voulais le voir. »

*

L'autrice crée une atmosphère propice à l'intrusion du fantastique, du réalisme magique, d'éléments surnaturels voire de l'horreur dans des récits réalistes. Si l'écriture est assumée, acérée et parfois glauque, elle est également envoûtante, proche de la prose poétique.

Malgré l'atmosphère macabre et inquiétante, l'autrice est parvenue à m'emporter par la force de son écriture, la fulgurance des images et des messages, et sa capacité à mener des intrigues captivantes et rythmées sur quelques pages seulement.

L'autrice ne cherche pas à cacher la crasse, les odeurs répugnantes, l'abjection, l'immoralité, la lâcheté, l'obscénité de notre monde. Au contraire, elle y puise son inspiration, mais c'est avec beaucoup d'élégance et de poésie qu'elle nous retransmet des sensations et des émotions puissantes.

La magnifique traduction d'Anne Plantagenet retranscrit remarquablement bien cette atmosphère étrange et menaçante.

*

Pour conclure, Mariana Enríquez nous livre un recueil singulier, surprenant, angoissant, saisissant grâce à un univers très marqué et surtout très marquant.

Une nouvelle fois, j'ai été séduite par l'acuité et l'audace de la jolie plume de Mariana Enríquez. Ce premier recueil de nouvelles teintées de macabre, d'obsession, de désespoir et de violence est certes dérangeant, mais il m'a emportée par la justesse, la beauté et la puissance évocatrice de sa prose.

A découvrir.

***

Je tiens à remercier infiniment toute l'équipe de Babelio et les éditions du sous-sol pour l'envoi de ce livre dans le cadre d'une masse critique privilégiée. Je ne suis pas près d'oublier ce recueil dont mon ressenti est proche du coup de coeur.

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Froide et sombre la nuit, la lune est absente. Ni bleue, ni lumineuse, elle s'en est retournée vers un autre monde, celui de la lumière. Moi, je reste allongé sur mon lit, dans le monde des ténèbres. Eteins-moi cette cigarette, souviens-toi des dangers de fumer au lit. Tout peut prendre feu en un instant, ta vie, ta mort, ton âme. Partie en cendres, cette dernière t'a tourné également le dos. Les yeux clos, le corps marqué, tu respires une dernière fois, respirer cet air suffocant, sentir cette humidité comme sur un vieux livre aux pages jaunies. Un jour, on retrouvera ton cadavre allongé dans la même position, les os blanchis par le temps, une cigarette encore plantée dans ton crane, comme une peinture de van Gogh. Mais en attendant, tu sens ce parfum de mort qui t'enveloppe, de chair en putréfaction, de peur et de tristesse. de l'Argentine à l'Espagne, tu voyages autour de la mort, avec des jeunes filles mal dans leur peau, des femmes qui ont peur, des fantômes…

Allongé sur ton lit, tu écrases donc cette dernière cigarette qui un jour te tuera et tu replonges dans tes pensées, dans l'abîme profond de ton malaise. Des fantômes pleurent, alors tu déterres des os, sous cette poussière, un poulet, un coyote ou une grande soeur. Des enfants disparus reviennent des années après, sans même changer d'apparence… Si tous les disparus de la Dictature pouvaient en faire autant… Tu fais appel aux esprits, sur une musique de sang et de sueur, et s'ouvre à toi un monde dont tu n'oses pénétrer, une odeur de chair morte qui t'envoute, rêvant à coeur ouvert de futur, de passé et de tristesse. Alors tu ouvres ton recueil de nouvelles, pour t'envoler vers un monde onirique, tu reçois en échange une poésie sombre et noire qui te saigne les veines et ton âme.

Mariana Enriquez, une autre voix de l'Argentine qui parle aux morts, qui discute avec les esprits, qui frissonne dans le lit, qui bouffe de la viande crue… Un susurrement au milieu d'une dictature… « Si tu as faim, mange mon corps. Si tu as soif, bois mes yeux. »

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critiques presse (4)
LeSoir   31 janvier 2023
Dans « Les dangers de fumer au lit », des fans dévorant le cadavre d’une rock star, de jeunes disparus revenus en zombies, un bébé mort errant dans la ville… Le fantastique de Mariana Enriquez parle d’aujourd’hui.
Lire la critique sur le site : LeSoir
LeMonde   23 janvier 2023
Très peu de mots suffisent à ­Mariana Enriquez pour installer l’ambiance. Chacune des douze histoires brèves qui composent Les Dangers de fumer au lit met en place un univers où évoluent des personnages auxquels on s’attache.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Liberation   19 janvier 2023
Les histoires de Mariana Enriquez apparaissent radicalement modernes, empreintes d’obsessions, de mal-être social et d’érotisme.
Lire la critique sur le site : Liberation
LeFigaro   16 janvier 2023
Fantastique, horreur et épouvante, onirisme et surnaturel, règne de l’incongru, errance sociale, indigence morale, misère sexuelle, spiritisme, sur fond de rock sombre ou de guitares saturées et démoniaques…
Lire la critique sur le site : LeFigaro
Citations et extraits (12) Voir plus Ajouter une citation
C'était l'après-midi, Juancho était bourré et faisait le caïd sur le trottoir, même si plus personne dans le quartier ne se sentait menacé, ni même inquiété, par sa présence toxique. Plus loin, Horacio lavait sa voiture comme tous les dimanches, en short et claquettes, ventre tendu, proéminent, poils blancs sur le torse, radio diffusant un match de foot. Au coin, les Espagnols du bazar buvaient le maté, la bouilloire posée par terre entre les deux fauteuils inclinables qu'ils avaient mis dehors, car il y avait un beau soleil. En face, les fils de la Coca prenaient une bière à
l'ombre, et un groupe de filles qui sortaient de la douche, trop maquillées, bavardaient devant la porte du garage de Valeria. Mon père avait tenté, plus tôt, de dire bonjour et de parler avec les voisins, mais il avait fini par rentrer à la maison, comme d'habitude, tête basse, légèrement contrarié, parce que c'étaient de braves gens mais ils n'avaient pas de conversation, tous les dimanches après-midi il disait la même chose.
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A cet âge, on a de la musique dans la tête, tout le temps, comme si on avait une radio greffée sur la nuque, sous le crâne. Un jour, cette musique baisse de volume ou simplement s'arrête. Lorsque cela arrive, on n'est plus adolescent. Mais ce n'était pas le cas, loin de là, à l'époque où on parlait avec les morts. La musique était alors à plein volume, et c'était celle de Slayer, Reign in Blood.
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Une nouvelle fois, elle remua la nourriture dans son assiette, mais réussit à avaler deux bouchées et un 7 Up entier, c'était au moins du sucre. Puis elle sortit en direction de la plage, qui se trouvait à un bloc à peine de distance ; il fallait passer par un chemin pavé entouré d'arbustes qui lui coupèrent la respiration, et si quelque chose se cachait là, mais elle courut et arriva aux anciens escaliers en bois et à la mer, la plage immense diaphane, au sable plus clair que sur le reste de la côte, et le ciel d'un bleu violacé parce qu'il allait pleuvoir. Elle s'assit sur une chaise, sous un parasol, et observa des quadras au corps encore svelte jouer au foot ; elle envisagea de s'approcher, d'en attirer un dans son lit peut-être, pourquoi pas, cela faisait un an qu'elle ne baisait pas, mais elle savait que non, le désespoir se sent, et elle empestait. Elle vit des filles défiant le vent avec leurs maillots de bain. Elle attendit la pluie. Se laissa mouiller. Et quand sa longue chevelure se mit à s'égoutter sur son pantalon, quand l'eau froide coula dans son cou vers sa poitrine et son ventre, elle sortit de son sac son rasoir et s'entailla le bras avec précision, une, deux, trois fois, jusqu'à ce que le sang apparaisse, qu'elle ressente la douleur et quelque chose de semblable à un orgasme.
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Était-ce un papillon de nuit ou une mite ? Elle n’avait jamais réussi à les distinguer. Mais elle avait une certitude : les papillons de nuit se désagrégeaient entre les doigts, comme s’ils n’avaient pas d’organes ni de sang, un peu comme la cendre froide d’une cigarette dans un cendrier dès qu’on la touche.
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Il fallait qu’elle fasse plus de trous car, elle le comprit dès qu’elle le vit, tout ce qu’elle voulait, c’était un ciel étoilé au-dessus de la tête. Oui, c’était tout ce qu’elle voulait.
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Videos de Mariana Enriquez (12) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Mariana Enriquez
Extrait du livre audio « Notre part de nuit » de Mariana Enriquez traduit par Anne Plantagenet, lu par Féodor Atkine, Clara Brajtman et Françoise Cadol. Parution CD et numérique le 18 janvier 2023.
https://www.audiolib.fr/livre/notre-part-de-nuit-9791035410971/
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