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EAN : 9782072887567
240 pages
Gallimard (07/01/2021)
3.8/5   172 notes
Résumé :
Samuel raconte Lucas — l’amour, le désamour, le sexe après l’amour, l’amour après la mort de Lucas.
Samuel, d’une bourgeoisie de gauche, et Lucas, d’un milieu populaire, étudient à Sciences Po. La Manif pour Tous défile. Lucas, très engagé aux côtés des « antifas », descend dans la rue avec son bandana rouge au milieu des fumigènes. Il est blessé lors d’une bagarre, il ne survit pas.
Samuel se souvient de Lucas — de leur rencontre, de leurs hésitations... >Voir plus
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Vie et mort de Lucas

Pour son premier roman Agathe Saint-Maur s'est mise dans la peau d'un homme pour raconter une passion homosexuelle et le drame qui vient mettre fin à leur relation. Entreprise risquée, mais parfaitement maîtrisée.

Roman de passion et de feu, histoire d'amour et de mort, de sel et de fumée est magnifique et bouleversant. Quand, sur les bancs de Sciences-Po Paris, Samuel rencontre Lucas, rien ne laissait prévoir qu'ils allaient vivre l'une de ces histoires incandescentes qui marquent une vie. Car sur bien des points, ils sont à l'opposé l'un de l'autre. Samuel est parisien, Lucas vient de province. Samuel est issu d'une famille bourgeoise, Lucas d'un milieu modeste. Samuel est juif, Lucas est catholique. Samuel est lié à Claire, même si leur relation s'étiole, Lucas est célibataire. Samuel est un intello un peu timide, Lucas est engagé dans la lutte au sein des Antifas, arborant fièrement son bandana rouge. Mais tout cela, on va l'apprendre par la suite, car le roman commence avec la déchirure, avec la mort de Lucas. Battu à mort, Samuel retrouve son cadavre: «Je l'ai vu échoué sur un trottoir, où le sang se confondait à son foulard dans une variation de rouges digne des plus belles palettes, je l'ai contemplé habillé de la chemise en papier de soie bleue du service de réanimation, et entièrement nu sur la table du funérarium. Je l'ai vu le soir où on l'a trouvé sous la lumière des lampadaires, et le matin dans l'éclairage blafard des néons de l'hôpital. Je sais la manière dont on l'a nettoyé en soins intensifs, et préparé à la morgue. Je l'ai vu passer du présent à l'imparfait, de l'actif au passif.»
Agathe Saint-Maur va dès lors faire d'incessants allers-retours, racontant les jours durant lesquels ils se sont côtoyés, apprivoisés, amis avant d'être amants. Puis la passion a tout emporté, laissant les deux hommes hébétés. Avant que ne viennent s'immiscer les instants de doute, d'incompréhension qui vont ronger leur relation. Il faut dire que Samuel a beaucoup de peine à choisir entre la femme qu'il continue d'aimer et l'homme qui partage désormais son lit. Il faut dire que Lucas n'a pas dit non aux avances de Mélanie. Une bisexualité qui fera des ravages. Et qui, dans le regard des autres, sonnera comme une condamnation. Viendra encore la sidération de la perte, la souffrance de se retrouver seul. «On n'imagine pas à quel point c'est effrayant, la solitude, avant de l'avoir vécue. Je veux dire vraiment vécue.» Mais il faut bien tenir. Il faut bien trouver un moyen de ne pas se laisser avaler par cette souffrance.
Les pages durant lesquelles Samuel regarde la mort en face sont les plus fortes, les plus riches de sens. Avec cette découverte: « La mort a ceci de terrible entre autres choses, toutes également déplaisantes qu'elle crée des représentations nouvelles, devenant ainsi paradoxalement, malgré sa toute-puissance létale, source de naissance.» Je vous le disais, magnifique et bouleversant.

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L'espace de trois ou quatre pages, j'ai eu peur de "De Sel et de Fumée", peur que ce roman qui me semblait si prometteur ne soit qu'un énième texte prétentieux et faussement intello, un truc un peu parisien et très germanopratain, du genre à faire tomber en pâmoison les plumes les plus acerbes de Télérama, un livre où les personnages enquillant les verres et les cigarettes se prendraient pour Jean-Pierre Léaud -que j'adore pourtant- dans un film de François Truffaut -que j'idolâtre pourtant.
Un roman poseur.
Il y a dans ces premières pages des effets de style qui m'ont heurtée, une recherche syntaxique qui ne sonne pas toujours juste, des aphorismes faciles, naïfs. Des maladresses.
Et pourtant, pourtant, j'ai continué parce que quelque chose de plus fort, quelque chose de sublime me retenait.
Parce que je pressentais qu'il y avait aussi et surtout dans "De Sel et de Fumée" cette incandescence à laquelle j'allais me brûler en même temps que ses personnages.
Cette ardeur. Cette passion.
C'est étrange comme parfois un livre vous agace et vous attire en même temps.

J'ai ainsi poursuivi ma lecture et j'ai presque tout pardonné: les aphorismes naïfs et les maladresses, d'autant plus aisément que passées les premières pages, la langue se dénude et devient plus brute, plus maîtrisée. En un mot efficace.
Et douloureuse, agressive.
Elle prend le lecteur d'assaut, s'en saisit et s'enroule autour de lui comme une vague, une lame de fond qui le meurtrit et qui le laisse essoufflé, dévoré par le sel qui appuie là où ça fait mal.
Et c'est bon.

Samuel et Lucas se sont rencontrés sur les bancs de Sciences-Po à Paris. Rien ne le destinait à vivre l'une de ses passions dont la fin souvent violente laisse exsangue et plus morts que vifs. Et pourtant.
Samuel est parisien, juif, ouvertement bisexuel. Il est issu de la meilleure bourgeoisie de gauche, de celle qui s'enorgueillit de posséder une maison de famille dans une province où les lieux-dits ont des noms en "ac". Un peu gauche, un peu timide, un peu fragile. Un peu intello aussi.
Lucas vient d'un milieu modeste, d'une autre classe sociale que celle de ses camarades et ne l'assume pas vraiment. Hétérosexuel, il a la beauté du diable et un charme félin, ravageur qu'accentue son ardeur et celle de ses engagement tout entiers symbolisés dans son inséparable bandana rouge.

Ils ont été amis avant d'être amants, avant que le désir ne leur tombe dessus avec la violence d'une déflagration et ils ne sont pas préparés, pas vraiment. Leur histoire oscille entre la passion la plus absolue et une haine inextinguible qui ne sait pas s'expliquer; entre la félicité et les petites mesquineries d'une histoire mise à mal par le temps et tout le reste. L'amour succède aux coups et les coups à la tendresse.
Jusqu'à la mort de Lucas, engagé aux cotés des antifas et contre la Manif pour tous, jusqu'aux blessures dont il ne se remet pas. Dévasté, Samuel entreprend alors de se souvenir de leur histoire et de mettre des mots sur son désespoir et ce deuil qui le déchire.

"De Sel et de Fumée" est une histoire d'amour fulgurante et sublime.
Une passion foudroyante, violente dont il est impossible de se remettre, une passion qui tue et qui consume.
Qui brûle.
Qui dit la fougue et la brutalité du désir et ses errements. Qui dit la déchirure que cause l'absence, le poison de l'absence.
Qui en dit la beauté.

C'est aussi celle de la perte et du deuil dont Agathe Saint-Maur se saisit avec autant de finesse que de puissance. L'absence et le vide trouvent sous ses mots toute leur authenticité, leur beauté et leur ineffable cruauté aussi. C'est enfin le roman d'aujourd'hui et celui de la jeunesse qui se croit éternelle et si puissante et qui s'étiole de se rendre compte qu'elle aussi aura une fin et qu'elle aura le gout du sang et des larmes.
Qui se rend compte encore que les moments de grâce, de beauté et de bonheur aussi seront plus longtemps et plus sûrement des souvenirs que des instants vécus.

C'est un roman amer et brûlant qui a la saveur de l'aube des nuits sans sommeil.
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Je pressentais une plume moderne et mordante, une douce folie, une incandescence à laquelle j'allais me brûler en même temps que les personnages ; je ne me suis pas trompée.

Deux garçons. Samuel, vivant, raconte Lucas, décédé, et leur relation.
Sidération, solitude, souffrance. Samuel explique comment son corps et son esprit apprivoisent l'absence, le manque, la mort de Lucas.

Dans “cette conscience aiguë d'être vivant qui nous étreint parfois” et un douloureux va et vient entre la vie (avec Lucas) et la survie (sans Lucas), Samuel déroule le fil de cette histoire d'amour fulgurante et sublime, livre ses réflexions ou plutôt ses pensées qui se bousculent, considérations philosophiques sur la vie et la mort, l'amour et de désamour, la présence et le vide, le désir et l'absence de désir, les exigences du corps et l'évanescence des sentiments, les stigmates de la vieillesse, les fugaces moments de grâce qui se transforment en précieux souvenirs, l'impermanence, finalement, de tout ce qui n'est pas la mort.

Servi par une écriture sinueuse, douloureuse, de sel et de fumée est un roman maîtrisé, magnifique, bouleversant. Un roman intense, brûlant, qui nous emporte et nous éprouve, qui nous laisse exsangue et hébété comme une nuit sans sommeil . Un coup de maître et un véritable coup de coeur.
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Récit de désir et d'amour, de la mort qui vient tout briser, du souvenir qui rappelle le corps et l'éclat, récit d'une jeunesse en bataille, entre pamoisons, hésitations et commotions, à goûter le sel et le foutre, à respirer les idées et la fumée.

Il y a du style dans cette histoire, une maturité et un sujet étonnants pour une autrice de vingt-sept ans, même s'il ne faut jamais juger une oeuvre à l'aune de la main qui l'écrit. Souhaitons-lui d'avoir une carrière plus longue que celle des membres du Club des 27 auquel elle fait référence, rappelant que jeunesse, beauté et talent peuvent disparaître en un claquement de doigt, qu'un corps vivant et battant à un instant peut devenir néant l'instant d'après. Sauf si la mémoire opère, prêtant au mort une substance nouvelle…

C'est ainsi que Samuel, fils d'une famille bourgeoise de gauche, se rappelle l'amour avec Lucas, issu d'un milieu plus populaire. L'un doute de lui, l'autre est solaire. Tous deux sont étudiants à Sciences-Po. C'est à l'époque de la Manif pour Tous et Lucas défile avec ses potes « antifas », portant fumigène et bandana rouge pour s'élever contre ceux qui vomissent leur haine. Une haine qui aura raison de sa vie. Alors Samuel se rappelle la vie de Lucas, celle qu'il a partagée avec lui, il se rappelle le sexe sauvage et les dommages collatéraux, les soirées entre amis, à chercher le miroir dans l'autre et si possible davantage qu'un miroir aux alouettes. Samuel a quitté Victoire pour Lucas, Samuel et Lucas se sont aimés, puis Lucas a cédé à la tentation de Mélanie, quittant Samuel avant de quitter le monde tout court.

Agathe Saint-Maur retrace l'errance mémorielle de Samuel, avec une chronologie chaotique aussi saltatoire que peuvent l'être les souvenirs. La plume est pleine d'une aise ronde et de pensées bien senties sur l'altérité, la perte et les faux-semblants, mais j'ai parfois eu l'impression qu'elle tournait en rond cette plume, peut-être à l'instar de Samuel qui tourne en rond dans ses souvenirs. Et si le style prend par moments le pas sur l'histoire, cela ne gâche pas la qualité certaine de ce premier roman.
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Chère Agathe,

Je ne trouve pas les mots, je crains de ne pas utiliser les bons, les justes, ceux qui peuvent tout retranscrire, ceux qui rendent hommage avec précision, ceux qui expliquent sans trop en dire, ceux qui décrivent, décryptent, ceux qui résument sans réduire, ceux qui disent tout... Il y tant, tellement, autant de précisions, autant de phrases sur lesquelles revenir inlassablement, et comprendre un peu plus, le sens qui n'en est à chaque relecture que plus accru, plus saisissant, plus évident.

Il y a l'amour, l'avant, le pendant et l'après, la fin et le début, les tendres murmures et les cris, les larmes, les embrassades et les corps qui s'étreignent, le poing qui blesse et la caresse d'une main, les corps qui s'enlacent si fortement, si puissamment jusqu'à ne faire qu'un, les corps qui s'éloignent quand ils ne rêvent que de se rejoindre.

Il y a la passion, son extase et sa morsure, le coeur qui bat, qui s'emballe qui défaille quand l'autre s'éteint.

Il y a les autres, ce qu'on leur cache et ce que l'on ose, les regards qui s'égarent, ceux qui manifestent leur indignation, l'insolence de la provocation, celle qu'on affiche et celle que l'on tait.

Et puis il y a moi qui te lis et m'émeus, qui m'imprègne de ton texte, qui reste suspendue à ta plume, ligne après ligne, qui ne peux que succomber, le talent à cet effet sur moi, qui savoure autant de virtuosité. La justesse du propos, les idées qui défilent et percutent sans cesse, la maîtrise de la langue, le style qui éblouit, et la révélation, un premier roman tout simplement excellent !!
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Citations et extraits (53) Voir plus Ajouter une citation
Je connais par cœur le poids de ses hanches, l’alternance des sons aigus et rauques de son rire d’enfant fumeur, le chemin emprunté par la sueur qui part de son front jusqu’aux ailes de son nez quand la chaleur l’accable, la note un peu plus sévère de sa voix quand il parle politique, l’expiration contenue de son plexus quand un opposant l’agace, la rougeur de ses joues après l’amour. Je sais que, comme moi, il donne des coups de poing dans les murs lorsqu’il est énervé, et qu’il est du genre à aller acheter des croissants pour le petit déjeuner quand vous vous êtes endormis fâchés. Les yeux fermés, je peux m’apercevoir qu’il a pleuré rien qu’en écoutant sa respiration, et je sais deviner quand il va rire en observant le fourmillement du coin de son œil droit. Je l’ai vu emmitouflé dans un anorak, sous des centimètres de neige, la nuit en Suède, et nu, enroulé dans un drap, au réveil, à Bangkok. Je l’ai vu se concentrer, se révolter, mentir, lire des recueils de poésie, se taire, vomir, réciter des poèmes, mâcher, cracher, me séduire, me dire qu’il m’aime, se moquer de moi, me dire qu’il m’aime, me sucer, me dire qu’il m’aime.
Et puis, je l’ai vu mourir.
Depuis, je connais aussi par cœur le poids de son corps dans le brancard du Samu, l’alternance des sons aigus et rauques de la respiration artificielle à laquelle on l’a branché, le chemin emprunté par le sang qui partait de son front jusqu’aux ailes de son nez, la note un peu plus grave dans la voix du médecin urgentiste quand il m’a décrit son état, l’expiration pénible de son plexus pendant les soins, la pâleur de ses joues avant la perfusion. Je sais qu’il avait les phalanges abîmées par son dernier combat, et qu’il portait dans son sac un sachet de viennoiseries. Je pouvais deviner quand il souffrait rien qu’en écoutant sa respiration, et j’espérais toujours qu’il allait se mettre à éclater de rire, scrutant avidement son œil droit qui ne fourmillait plus. Je l’ai vu échoué sur un trottoir, où le sang se confondait à son foulard dans une variation de rouges digne des plus belles palettes, je l’ai contemplé habillé de la chemise en papier de soie bleue du service de réanimation, et entièrement nu sur la table du funérarium. Je l’ai vu le soir où on l’a trouvé sous la lumière des lampadaires, et le matin dans l’éclairage blafard des néons de l’hôpital. Je sais la manière dont on l’a nettoyé en soins intensifs, et préparé à la morgue. Je l’ai vu passer du présent à l’imparfait, de l’actif au passif.
Je l’ai regardé être ramassé, porté, intubé, extubé, devenir un corps qui circule de bras délicats de pompiers en mains musclées d’infirmières, d’espaces clos en espaces stériles, de lits d’hôpitaux en chambres mortuaires. Je l’ai vu ensanglanté, tuméfié, cousu, recousu, propre, coiffé, apprêté. Vivant, et mort. Je l’ai vu dans des états qu’il ignorera toujours avoir traversés.
Putain casse-toi Lucas ! »
Du sang coule sur ma lèvre inférieure. Je lèche, c’est métallique, comme une cuiller en acier après la vaisselle. Lucas est debout comme un con, son pantalon à la main. Penaud. Son sexe est encore dur, je peux le voir à la bosse que fait son caleçon. Je ne me souviens pas de l’avoir vu le remettre. Je dois me concentrer, ne pas penser à ça maintenant. Je lèche encore ma lèvre. Acier. Son regard est doux sur moi.
« Sors. »
Je lui arrache son ballotin de fringues des mains, me dirige vers la porte de l’appartement. Sous mes pas, le parquet grince, rompant la tension figée de l’instant, profanation par le bruit. Les moments suspendus, sacrés, n’existent que dans les films.
« Sors putain. Je déconne pas. Sors de chez moi. »
Lucas a l’air choqué. C’est la première fois que je lui dis que parce qu’il ne paie pas, ce n’est pas chez lui, ici. C’est la première fois que je lui dis ça car c’est la première fois que je le pense. J’espère qu’il croit que je l’ai toujours pensé.
« Samuel, attends… S’il te plaît. Fais pas le con. »
À l’acier se mêle le sel, je comprends de la pointe de ma langue que je pleure. Quelque part en chemin, j’ai dû me mettre à pleurer. Je croyais être enragé. Je ne veux pas de cette faiblesse qui s’accroche à mon pied. J’entends que Lucas proteste mais je fais celui qui ne veut rien savoir, lui fourre ses fringues dans les bras à la va-vite, sans le toucher, comme si son contact était un champ électrique, comme s’il était la fois où j’ai reçu la première décharge de ma vie, alors que je tenais la main de ma mère devant un pré à chevaux, comme si Lucas était ce moment où ma mère avait touché sans réfléchir le fil qui entourait le champ, comme s’il était l’instant où, électrocuté, je m’étais senti trahi parce que, non contente de ne pas me protéger, ma mère m’avait jeté au danger de la pâture, me transmettant le courant électrique par la main qu’elle tenait : comment croire alors que cette main pourrait jamais m’aider par la suite ? Je sais en tout cas depuis longtemps que se toucher c’est succomber. Deux personnes qui se sont aimées ne peuvent continuer à se détester qu’à la condition d’une distance respectable entre leurs corps. Le corps est la porte d’entrée dérobée du cœur, celle par laquelle on ne voit pas le danger passer. La peau a la mémoire de l’amour bien plus longtemps que les cerveaux.
Lucas se tait, renonce à une bataille qu’il ne veut pas gagner, une bataille jouée pour la forme. Sa seule résistance, c’est son regard, qu’il lève sur moi. Son visage. De même que l’on ne prend conscience de l’existence d’un bruit que lorsqu’il cesse, la beauté de Lucas ne m’écrase que maintenant qu’elle m’échappe. Elle me transperce comme un marteau-piqueur s’arrête. J’ai toujours su que Lucas était beau, c’est une chose que l’on sait sans avoir besoin de la vérifier, la certitude machinale d’une connaissance scolaire, comme s’il n’y avait pas besoin de réapprendre quotidiennement sa beauté. C’est pourtant un spectacle dont j’ai eu tort de me priver. Ses yeux, sa bouche, son grain de beauté au coin des lèvres. Ses lèvres que j’ai mordues, et ma lèvre fendue. Il déplie son pantalon, très lentement, l’enfile. Son sexe a rétréci, je crois. Je regarde son ventre pendant qu’il met son tee-shirt, je pense que c’est peut-être la dernière fois que je le vois, et je retiens un halètement de douleur. La perspective des choses irrémédiables que l’on provoque en sachant qu’on les regrettera est une douleur physique, comme la perspective des choses qui nous ont appartenu et dont on ne jouira plus, hypothèques sans droit de rachat. Reprends ton corps, c’est vrai qu’il est à toi. Je l’avais un peu oublié dans l’intervalle, c’est qu’il était tout le temps confondu avec le mien. Je regarde son ventre qui disparaît, et j’ai envie de le retenir pour pouvoir le voir encore. La renonciation volontaire au droit de toucher quelqu’un est un immense effroi. À cet instant, l’instant de son ventre, je comprends. Ma plus grande peur, c’est l’irréversible. Puis Lucas prend ses affaires, et il sort. En ajoutant simplement :
« Je suis désolé pour ta lèvre. Mets le truc que je t’ai filé la dernière fois, tu sais, la Bétadine, c’est bien. Un peu le soir et puis… Mais bon, tu verras bien. »
Il s’interrompt. Il vient de se souvenir, lui aussi, que le devenir de mon corps ne lui importait plus puisqu’il réintégrait son altérité, puisque mon corps se distinguait définitivement du sien. Lucas n’aurait désormais aucune idée de l’état de ma lèvre, plus jamais, il ne saurait tout simplement plus ma lèvre, mon poids, mon bronzage en été, la longueur de mes cheveux, c’est-à-dire que ces éléments ne feraient plus partie des choses du monde qu’il lui serait donné de connaître, et c’est l’immensité de cette pensée qui arrête sa parole.
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La mort a ceci de terrible entre autres choses, toutes également déplaisantes qu’elle crée des représentations nouvelles, devenant ainsi paradoxalement, malgré sa toute-puissance létale, source de naissance. Je suis épouvanté de voir que certaines personnes qui ne connaissaient pas Lucas avant sa mort s’en font désormais une idée très précise. Il a plus d’existence pour elles mort que vivant. Il est plus vivant mort que vivant. Il est plus vivant mort que vivant. Cette pensée tourne et tourne encore, comme un serpent qui se mord la queue, je la ressasse jusqu’à ce qu’elle fasse sens, et ce n’est jamais le cas, alors j’y pense encore.
C’est une hydre dont on coupe la tête, et il en repousse trois. Plus vivant maintenant qu’il est mort. Cela me glace. J'ai des insomnies quand je pense aux garçons et aux filles, je ne sais pas pourquoi ce sont surtout des filles, qui se passionnent pour Lucas à tel point qu’en l’évoquant, le décrivant, en prétendant parler en son nom, elles perpétuent une existence qui n’est plus rien d’autre que virtuelle. p. 86
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La vieillesse m'a toujours terrorisé, en ce qu'elle est la pire forme d'aliénation. Précisément parce qu'on ne devient pas une autre personne, on reste soi-même, en plus moche, plus lent et plus encombrant. Soi-même en pire. Les chairs flasques, le visage qu'on ne reconnaît pas, le recul de l'esprit. Le recul de l'humain. Le corps qui n'est plus attirant, ni impressionnant. Pas même suffisant. Qui échoue dans les actions les plus simples, courir puis marcher, manger puis boire, danser puis uriner. Personne n'aime les vieux, à part les siens évidemment, presque tout le monde aime ses grands-parents, certains donnent très bien le change cependant, excès de zèle et faux-semblants, mais la vérité, c'est que personne n'aime vraiment, sincèrement, les vieux, parce que le vieux nous renvoie, glace déformante, à notre propre jeunesse éphémère, à ce que l'on est déjà en train de perdre, chaque seconde que dure chaque moment, et on le hait d'emblée pour cela, haine-oeillères. Au mieux, on compatit, on s'apitoie, on lui cède sa place dans le métro. Mais jamais on n'aime un vieux. Ce serait comme aimer l'incarnation de la mort sur terre.
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Je regarde mon smartphone posé sur la table de chevet. Pas de nouveau message. L’appareil a la décence de ne pas l’énoncer explicitement. Une torture en creux est quand même une torture : une carapace vide n’est pas moins triste qu’une tortue nue. L’absence d’icône clignotante devient mon tourment suprême.
Quand on ne dormait pas ensemble, il arrivait souvent qu’au cours de la nuit, ou le matin, je découvre des SMS de Lucas reçus pendant mon sommeil. Des mots d’amour, des mots crus. Des pensées et des pollutions nocturnes. J’ouvre les derniers messages de ma boîte de réception. Les siens sont marqués du pseudo Lucachou dont il s’est affublé tout seul : téléphone en main, il s’était renommé fièrement. J’avais vaguement tenté de récupérer mon portable. Il avait déclamé, dans une bouffée de sa cigarette :
« Quoi, c’est pas parce qu’on est pédés qu’on a pas le droit d’être cons nous aussi. »
Il avait souri et reposé le téléphone d’un geste péremptoire. Je n’avais pas changé le pseudo.
« Con » pour dire niais, doux, amoureux, Lucas l’était souvent. Les derniers messages oscillent entre franche vulgarité et tendresse à peine assumée : « Prépare ton petit cul… » et « J’arrive mon amour. J’ai des croissants. » Je suis traversé par sa phrase préférée : « Il n’existe pas de chose si grave dans un couple que des croissants ne puissent réparer. » Il me la disait chaque fois qu’il en avait l’occasion, à chaque dispute, à chaque boulangerie, il l’écrivait dans les marges de ses cahiers, il avait dû lire ça quelque part. Je suis d’accord cette nuit, Lucas. Croissants ou sodomie, comme tu voudras.
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C’est que personne ne les voit, ou du moins, c’est ce qu’elles croient, c’est ce qu’elles s’autorisent à croire pour se libérer un instant du carcan qui veut qu’une fille, une femme, ne montre pas son corps quand cela n’est pas strictement nécessaire, qui dit qu’il faut être folle, ou bien être une Femen, ce qui revient à peu près au même, pour pouvoir montrer ses seins, son ventre, ses genoux, son entrejambe, ses chevilles. Dans la voiture, la robe retroussée, les jambes écartées, pour plus de confort, les filles se montrent en entier, courbées dans l’habitacle, nudité originelle, innocente et impassible. Ce n’est pas obscène, c’est spontané : enfin, se montrer, sans que l’on puisse penser que le but est d’être vue, sans devoir imaginer ce que les autres vont fantasmer, ou penser à sa démarche en talons, sa jupe coincée dans sa culotte, son T-shirt qui dépasse de son short, son vernis écaillé, sa tache de sauce sur le chemisier, ses cicatrices dans le décolleté. C’est une position d’abandon, de nouveau-né épuisé, avant d’avoir existé, un moment de grâce qui ne leur arrive qu’une ou deux fois par an, parenthèse enchantée, et c’est ce que je souhaite à Victoire, de toutes mes forces. C’est ce que j’espère le plus pour elle, ma sœur, ma mère, et toutes celles que je n’ai pas su aimer : qu’elles puissent, un peu plus souvent, s’abandonner.
(Page 197)
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