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EAN : 9782370670816
Plein jour (14/10/2022)
4.67/5   3 notes
Résumé :
On ne devient jamais adulte. Mais, au contact des adolescents, à travers leur immaturité, leur fantaisie et leur pouvoir de contestation, il est possible de se construire et d’ouvrir les yeux sur une société qui nous enferme dans des rôles.

Gilles Sebhan raconte sa vie de professeur depuis la marge, avec un mélange de stupeur et d’affection. Il en fait le récit comme d’une aventure expérimentale qui n’est pas de tout repos mais qui peut nous permettre... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (2) Ajouter une critique
L'anticonformisme au service d'une société plus humaine ou le récit amoral de l'inavouable. Voici comment je résumerais le dernier né de Gilles Sebhan, point d'orgue (à ce jour) de son oeuvre qui trace le parcours de la témérité au courage.


L'anticonformisme au service d'une société plus humaine.

L'humanité tarde à advenir, mais certains de ses sujets y travaillent. Gilles Sebhan fait partie de ceux-là. Même si, entre les mains de l'Éducation Nationale depuis trente ans, "tout y est affadi, dépoétisé. Tout perd sa forme de subversion et sa beauté. Cette marche forcée de l'école pour tous a engendré une souffrance et une rage. Une dinguerie institutionnalisée."

Trente ans de carrière jusqu'au statut de Hors classe ont traversé l'auteur. Osons nous réjouir que le XXIe siècle érige en véhicule suprême de la liberté d'être : l'authenticité. Qui n'a pas encore trouvé son compte dans ses injonctions telles que : Soyez vous-mêmes, Venez comme vous êtes, Explosez les codes, Libérez-vous ou encore On ne peut plus rien dire ! Il faut un peu, beaucoup, passionnément de temps pour ancrer une nouvelle liberté, et d'ici à là, ça tangue et ça balance. Dans cette ambiance qui peut parfois sentir le soufre, Gilles Sebhan nous invite, peut-être malgré lui, à tenir bon et rester droit avec les années qui passent. "Nous n'en étions pas à vouloir être de bons profs, mais simplement à tenir jusqu'aux vacances de Noël." Au gré d'anecdotes joyeuses et tristes, effrayantes voire tragiques, il décrit la violence inhérente à toute transition culturelle, une violence qui l'implique personnellement, "On ne peut mesurer la force de la rumeur", en attendant que les moeurs collectives évoluent.

Mais grâce à qui les moeurs évoluent-elles ? Cette question, Gilles Sebhan ne la pose pas. Moi, j'ai ma petite suggestion. le changement profond ne relève pas de la génération spontanée. Tout virage sociétal est amorcé, louons-les, par les anticonformistes aux esprits torturés. Que l'on comprenne avec justesse et justice ce mot "torturés" : je parle des esprits créatifs que l'opinion dominante torture avec une assurance scandaleuse. de son mépris et de sa suffisance germe dans ses propres rangs la révolte, d'abord inconsciente, puis invisible, enfin déchaînée. Quand quelques traîtres rallient la fronde, la doxa continue de ne pas entendre. Elle oublie même de craindre ces esprits vulgaires qui font tache dans leurs communautés si propres sur elles qu'elles ne sentent plus rien. Des communautés aveugles au point de nier la lame de fond qui va les emporter.

C'est à ce moment-là que la masse d'individus, de tous horizons, inclassables socialement ou par tranche d'âges, est suffisante pour faire basculer la société entière. On ne parle plus de réclamations portées par des marginaux ou des malades mentaux, ni de phénomènes de mode, mais bien de changement de paradigme. le mouvement, qui est devenu sociétal, en gagnant ses lettres de noblesse efface d'un revers de main les singularités des anticonformistes. Les suiveurs rallient un camp. Un certain nombre va afficher son regret, parfois sincère, de s'être trompé. Des franges de la population, passées de victimes à victimaires, vont agir pour annuler la culture passée. Une majorité silencieuse va prudemment continuer à se faire discrète.

Affaire close.
Vraiment ?
Ces élans propulsent collectivement de nouvelles valeurs, mais inhibent l'effort de la remise en question individuelle. L'anticonformiste torturé ne s'y résout pas et préserve la singularité de son regard à l'autre et à lui-même. Gilles Sebhan écrit "Il y a un pouvoir poétique du cancre comme une contestation de l'ordre du monde. Une volonté de ne pas participer. Les cancres apportaient un déni flagrant à l'importance de mes cours, si jamais il me venait la fantaisie de me prendre au sérieux. Ce que je leur donne, c'est un regard qui admet leur existence sans volonté de les transformer en singes savants. Ce que je veux, à la fin, c'est qu'on dise de moi que j'ai existé dans les yeux de mes élèves, que je n'ai pas été un exemple, mais une étonnante anomalie."

Le récit amoral de l'inavouable.

J'ai une pensée émue pour Oscar Wilde quand je lis l'écrivain du scandaleux qu'est Gilles Sebhan. Ce qui s'est appelé exhibition, provocation, scandale, secret, saleté se nomme aujourd'hui, témoignage, assumation, résilience, révélation, amour. Gilles Sebhan enlève son masque pour dire la vérité. L'autofiction est le style littéraire le plus impliquant à titre personnel. "C'est le désavantage d'écrire des textes à teneur autobiographique. Chacun en sait beaucoup sur moi. Beaucoup plus que je n'en saurai jamais sur eux. Et ce déséquilibre engendre un malentendu constant." Ce style littéraire est aussi celui qui est le plus respectueux de l'autre. C'est un hommage permanent à l'altérité. Si je ne sais pas intimement ce qui me traverse, comment puis-je me distinguer de l'autre, et alors le reconnaitre et l'honorer en tant que tel ?

Alors bien sûr, quand il s'agit de décrire l'homme comme un être de désirs, la frontière avec l'intime devient ténue. Mais cette frontière est surtout relative : elle dépend de notre propre capacité à ôter notre masque de voyeur. Qui peut sérieusement se targuer d'être à l'abri de ses fantasmes, de ses peurs, de ses hontes ? La réalité, c'est qu'il est extrêmement fatiguant de faire semblant, épuisant aussi de côtoyer trop d'acteurs de leur propre vie. En société, en entreprise, et même en famille, nous sommes encore trop nombreux à offrir à l'extérieur une version attendue (et dégradée) de nous-mêmes, terrorisés par notre être intime cloîtré au fond de nous. Au lieu de l'accueillir avec tendresse, nous nous camouflons derrière des masques avec lesquels on finit par se confondre. Pire alors, nous projetons sur l'autre - voisin, collègue, conjoint, homme politique, artiste - nos désirs inavouables - de bassesse ou de grandeur, de violence ou de douceur. Et très vite nous haïssons cet autre car, forcément, il me ressemble dans tout ce que je ne veux pas savoir de moi. Gilles Sebhan veut tout savoir de lui et de son autre, "J'ai appris à me faire aimer." Et pas seulement parce que "Il n'y a rien de tel qu'un lien affectif pour développer la pensée. Peu importe d'où vient l'amour, ce qui compte c'est le bien qu'il peut faire."

Et cette empathie réelle est précieuse à l'école, "un lieu qui rend malades" élèves et profs, "du spasme intestinal aux très impressionnantes convulsions. Parfois il fallait appeler les pompiers qui débarquaient dans les couloirs avec leur bruit de bottes. C'était incongru et triste, tout à coup, cette intrusion des uniformes dans l'espace scolaire."

C'est aussi cette empathie, c'est-à-dire cette faculté réelle de comprendre l'autre sans se confondre avec lui, qui permet de cohabiter avec "la violence aveugle des innocents. Ils nous ont reproché, à nous les professeurs, de l'avoir préférée à tous ces garçons transformés pour l'occasion en petits saints. Des jours entiers à ne plus faire cours mais à devoir répondre à la vindicte d'une foule de collégiens qui avait décidé que la jeune fille violée était une brebis galeuse et qu'il fallait l'éliminer. C'est peut-être cela au fond la plus grande violence."

Sans que cela ne se sache vraiment, il existe des publications dans le bulletin officiel sur le CORPS enseignant. "Une sorte de tableau de la honte qui indique la faute reprochée : harcèlement moral ou sexuel, comportement inapproprié, ou encore discrimination, ainsi que le détail des faits." Mais en dehors de ces cas à déplorer, "Dès qu'on laisse tomber la morale, c'est la beauté des corps qui se découvre et nous enchante. C'est ce qui fait du professeur un vampire. Il vient s'abreuver à l'éternelle jeunesse. S'il redouble, c'est aussi pour ne pas vieillir, pour remonter sans cesse le cours du temps."


De la témérité au courage.

Là où le téméraire joue à se faire peur pour érotiser une vaillance qu'il n'a pas, le courageux connaît ses peurs et les affronte avec bravoure. C'est somme toute le ressort de toute histoire de héros qui ne le devient pas en un jour. Gilles Sebhan naît fils du juif qui se cache. Est inscrite dans sa culture la peur d'être dénoncé. L'homosexuel rejoue le même scénario. Quelle que soit l'intensité vécue de cette peur, elle a un contenu historique réel.

D'ailleurs, quand je dis historique, je crains d'être optimiste. Non seulement être homosexuel vous prédéfinit encore (négativement) dans certains milieux, mais cette idée suggestive que l'homosexuel est une personne continuellement en chaleur a la vie dure. Il demeure même dans les méandres d'un certain inconscient collectif une traînée saumâtre et écoeurante qui assimile encore l'homosexuel au pédophile … Je loue à nouveau ici le courage de Gilles Sebhan qui, dans son récit de l'inavouable comme dans son livre sur Tony Duvert, ne se cache ni de ses désirs ni surtout de ses interdits. Pourtant, "Il n'y a qu'à puiser là-dedans pour inventer n'importe quel mensonge et me faire chanter.", dit-il. Moi, je veux croire que, dans ce traité de grande maturité, la bombe à retardement a enfin explosé.


Pour aller plus loin

Dans un passage du livre, Gilles Sebhan évoque les années 80 au cours desquelles "le rap commence à se populariser en France comme un symptôme du mécontentement qui commençait à monter et qui a fini par rejeter toute autorité en prônant les valeurs de la rue, la violence, la réussite individuelle, la puissance virile au mépris des plus faibles." Cela résonne avec l'excellente mini-série documentaire qui vient de sortir (Arte / Netflix) sur la montée de NTM intitulée "Le monde de demain".

D'un point de vue plus général, l'actualité regorge de révélations sur ce qu'une pensée dominante est capable d'infliger à ses minorités. Je vous invite, par exemple, à lire "Les Grandes oubliées - Pourquoi l'Histoire a effacé les femmes" de Titiou Lecoq, et à regarder le documentaire "Mauvaises filles" (sortie en salles le 23 novembre 2022), quand la France chargeait les bonnes soeurs de les redresser.
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Bell exercice de confession, qui oscille entre l'aveu et la divulgation. Une confession amoureuse, d'abord, à son métier d'enseignant, et « qui aime a perdu son identité » disait Jouhandeau qu'on ne lit plus guère, en ajoutant encore : « Quel "autre" a pu me désobséder de "moi". Cet autre, chez Gilles Sebhan, c'est le désir pour les hommes, désir qui envahit progressivement, inlassablement sa vie mais un désir qu'il faut taire - surtout lorsqu'on enseigne à des jeunes personnes. C'est l'obsession de la littérature que peut frustrer le premier métier, mais aussi – paradoxe -, c'est le premier métier qui nourrit l'écriture de ce livre qui fait la part belle à la littérature qu'il se promet de faire aimer à ses élèves. Fort d'anecdotes qui donnent toute la saveur à ce texte, Hors Classe est une plongée dans la plus profonde intimité de l'auteur et permet de remonter à la surface du monde pour l'entrapercevoir à la façon de Sebhan ; c'est aussi une charge contre le système éducatif (il y a des moments très durs parfois, surtout dans l'inaction des autorités) tout autant que le portrait d'un écrivain qui se révèle à travers sa double identité ainsi qu'un ressassement qui finit par correspondre à une autre réalité que la sienne. Rien n'est plus vrai que la faux peut-être. Après avoir écrit sur Tony Duvert, sur le peintre Stéphane Mandelbaum, sur Jean Genet ou encore le petit ami londonien et graphiste de sa soeur punk à la fin des années 1970 - nous plongeant dans l'effervescence artistique new wave - après quelques polars aussi, il fallait que Gilles Sebhan revienne à un livre centré sur sa personne, comme une initiation finale où se mêlent homosexualité et peinture, corps désirants (ou rejetés) et la littérature. Un beau traité d'immoralité à l'usage des cancres que sont les lecteurs curieux, hors norme – hors classe.
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Citations et extraits (1) Ajouter une citation
« Peu avant la sortie du roman, j’ai demandé et obtenu une mutation. On pourra y voir au choix une marque du hasard ou la main du destin. Au moment de m’inventer une nouvelle identité, j’allais me retrouver dans la ville où j’avais passé ma propre enfance et dans un lycée où j’avais été élève. En voulant m’éloigner, voilà que j’avais fait un grand tour sur moi-même pour revenir sur mes propres traces, là où tout avait commencé. »
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Vidéo de Gilles Sebhan
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