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EAN : 9782359251661
584 pages
Éditeur : La Découverte (29/08/2019)
4.14/5   7 notes
Résumé :
Les civilisations de l'invisible bâties par les peuples du nord, encore puissantes à l'aube du XX e siècle, n'ont pas résisté longtemps à l'entreprise d'éradication méthodique menée par le pouvoir colonial des États modernes. Ce livre permet enfin de rendre compte de l'immense contribution à l'imaginaire humain des différentes pratiques cognitives des chamanes.Le chamane est un individu capable, d'une façon mystérieuse pour nous, de voyager en esprit, de se percevoi... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (1) Ajouter une critique
Apoapo
  05 août 2020
Le temps de la grande unification du phénomène chamanique de par le monde opérée par Mircea Eliade est révolu ; presque 70 ans plus tard, voici venu le temps des distinctions, dans le cadre restreint d'une douzaine de peuples autochtones de Sibérie (et selon des études ethnographiques datant désormais d'environ un siècle), entre des catégories dichotomiques qui peuvent avoir une signification beaucoup plus étendue, concernant même la totalité des sociétés humaines.
L'Introduction et le chapitre Ier : « Imagination et voyage mental », après une très suggestive démonstration du pouvoir idéomoteur d'une brève image bucolique puis effrayante faite de mots, constituent, plus qu'une entrée en matière, un véritable essai d'épistémologie de l'imagination, d'une valeur extraordinaire, que j'ai pris un plaisir immense à lire. Ne vivons-nous pas dans un dualisme indépassable entre réalité et imagination hérité de la philosophie aristotélicienne ? Un grand nombre d'ontologies – celles des cultures chamaniques – n'ont pas élaboré ce dualisme, elles se caractérisent par une grande porosité entre les données des sens et l'imagerie mentale, et il se trouve qu'en cela elles sont plus compatibles avec les découvertes récentes des neurosciences. Ne vivons-nous pas dans une culture d'encodage et de stockage des produits de l'imaginaire sur des supports immuables : l'écriture des récits, la notation musicale, la peinture, les films, les jeux vidéo, qui séparent définitivement la création de la réception des arts ? Les cultures de l'oralité, des signes symboliques, des rêves laissent davantage de liberté d'imaginer à l'individu et d'autonomie dans son appréhension imaginative du monde. Et la spécialisation du travail de l'imaginaire qui s'en ensuit, plutôt que l'évolution préhistorique des conditions matérielles de production, ne contient-elle pas les germes de la genèse d'une société hiérarchique donc la plus inégalitaire possible ? Ces précisions sur l'imaginaire, on l'aura compris, sont indispensables pour comprendre la nature du « voyage mental » du chamane, et les raisons pour lesquelles il nous est si difficile à comprendre.
Mais le chamanisme sibérien est traversé par une division fondamentale en deux ensembles : chamanisme hétérarchique originaire (et minoritaire) d'une part, chamanisme hiérarchique d'origine altaïque (en expansion) d'autre part. le premier ensemble comporte : que le chamane soit un « primus inter pares » sans héritage obligatoire, sans rituel d'investiture, sans transmission ni validation par un aîné, à la fonction réversible, opérant pour le compte d'individus, ne disposant pas d'un costume rituel, ni de l'usage exclusif et réservé du tambour, chamanisant en tente sombre et en « voyage allongé », et pouvant consommer de l'amanite psychotrope. Inversement le chamanisme hiérarchique comporte : que le chamane soit le délégué de sa communauté et seul détenteur de la mission de communiquer avec les esprits, investi par un rituel, héritier de sa fonction à titre irréversible, seul possesseur et utilisateur du tambour, du costume, dépositaire d'un rôle communautaire, chamanisant en tente claire et en « voyage en direct », méprisant la consommation du champignon.
La description de cette distinction se déroule sur les chap. 2 « Les argonautes de l'invisible », 3 « Tente sombre et tente claire », et 4 « Les deux chamanismes » qui se clôt sur l'intéressante ouverture sur le rapport entre délégation de la fonction chamanique et inégalités rituelles.
La deuxième partie de l'essai est consacrée principalement au chamanisme hiérarchique, elle s'intitule : « Technologies de l'imagination », et comporte les chap. suivants :
chap. 5 : « Les routes célestes des Ket »
chap. 6 : « Un tambour pour s'orienter dans les pays obscurs »
chap. 7 : « Un voyage cosmique à la maison »
chap. 8 : « Le costume, corps-univers »
chap. 9 : « Technologies iakoutes de l'espace virtuel »
chap. 10 : « L'ours, d'une ontologie, l'autre ».
Par-delà l'analyse spécifique de chacun des éléments constitutifs de l'acte de chamaniser, une idée générale se dégage de l'ensemble de cette partie : qu'il existe une profonde cohérence spatiale dans la structure du voyage chamanique. le chamane s'oriente dans un parcours vectoriel horizontal (points cardinaux) et vertical (souterrain et céleste) à travers une cosmologie complexe dont il trouve des traces dans les dessins de son tambour, dans les multiples détails de son costume compliqué, dans l'aménagement de la tente, de la yourte, de la cabane dans laquelle il se meut, dans la structure de base des chants et la chorégraphie des danses qui se déroulent au cours de sa transe, et aussi, comme cas particulier, dans sa double et ambivalente relation à l'ours. Je note que le double registre de lecture de cette partie caractérisait aussi le grand volume d'Eliade, qui pouvait être lu aussi comme une sorte de chronologie de la vie d'un chamane depuis sa vocation...
La troisième partie de cet essai peut aussi avoir une double lecture : sous le titre de « La grande expansion de la hiérarchie », le chap. 11 s'occupe en même temps de « l'expansion continentale » du chamanisme hiérarchique, même dans les sociétés où il coexiste encore en partie avec l'hétérarchique, disqualifié, ainsi que d'un symbole matériel de cette expansion : le plastron sur le devant du costume (la poitrine du chamane) ; le chap. 12, « Pourquoi la hiérarchie ? », réfute l'idée que cette expansion ait une correspondance matérialiste avec le passage de la chasse à l'élevage du renne, mais avance une corrélation avec les pratiques matrimoniales des deux types de sociétés, à savoir l'investissement communautaire dans le paiement dont la famille du gendre s'acquitte auprès de son beau-père pour lui acquérir son épouse. de même que l'homme s'endette auprès de la communauté pour se marier, le chamane s'endette pour acquérir son statut, ces deux formes de hiérarchisation de la société vont de pair, et la liberté onirique du chamane en est « mise au pas », même si sa spécialisation semble lui conférer une position hiérarchique quasi sacerdotale.
Enfin la conclusion : « L'invisible, les images et la hiérarchie » s'ouvre sur une belle analogie entre chamanismes et jeux vidéo, et elle reprend ensuite, en les développant un petit peu, les perspectives de la magnifique Introduction-chap. Ier.
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critiques presse (2)
Liberation   20 décembre 2019
L’essai «Voyager dans l’invisible» de l’ethnologue Charles Stépanoff explore la manière dont les traditions chamaniques de Sibérie méridionale cultivent les potentialités de l’imagination, inexploitées dans nos sociétés occidentales.
Lire la critique sur le site : Liberation
LeMonde   10 septembre 2019
Une passionnante enquête ethnologique montre combien les chamanes de Sibérie du Sud ont à apprendre à la modernité occidentale.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (6) Voir plus Ajouter une citation
ApoapoApoapo   05 août 2020
6. « "Expliquer trop serait voler à la personne l'occasion d'apprendre."
Notre hypothèse est que la stabilisation des images est corrélée dans les sociétés qui la connaissent à un régime d'imagination plus inégalitaire. De l'hétérarchie à la hiérarchie, le sens imaginatif comme mode de connaissance du monde tend à s'externaliser dans des images matérielles. Parallèlement, l'autonomie du rapport de chacun à son milieu vital tend à s'externaliser en se délégant à un spécialiste autorisé. Cette double externalisation […] est libération, car elle soulage chacun d'une charge et, par la spécialisation, elle permet le développement de grandes traditions virtuoses, dans les arts de la parole comme dans l'iconographie. Mais à quel prix ? Elle soumet les individus à des schémas de dépendance dans des réseaux de contrôle et de contre-pouvoirs, elle appauvrit leur rapport au monde en l'amputant de ses dimensions invisibles et en leur retirant en partie la responsabilité. » (p. 425)
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ApoapoApoapo   05 août 2020
3. « Définir le chamanisme comme "la" religion et "la" vision du monde de certaines populations fait perdre de vue [les] tensions et [les] formes de résistance délibérée des groupes face au risque d'un monopole de leur chamane sur la gestion de leurs relations avec le monde. Le chamanisme hétérarchique postule que chaque individu est doué de pouvoirs suffisants pour assumer lui-même ses relations avec le monde non humain. Si certains occupent une position de spécialiste, c'est parce qu'ils possèdent à un degré plus élevé un talent commun à tous. Ils jouent un rôle de traducteur plutôt que de représentant. L'originalité du chamanisme hiérarchique réside dans l'idée que la communauté peut déléguer certains de ses intérêts à un mandataire. Cette délégation est justifiée par une théorie des compétences inégalement distribuées entre des catégories essentialisées aux limites rigides […]
[…]
Peut-on discerner un lien entre inégalités rituelles et inégalités socio-économiques ? Il n'existe pas, rappelons-le, de sociétés égalitaires : partout on établit des différences entre hommes et femmes ou jeunes et vieux. La question décisive est ce que les gens font des inégalités. » (p. 196)
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ApoapoApoapo   05 août 2020
5. « Le chamanisme n'est pas une technique archaïque de l'extase, selon les termes d'Eliade, mais un art réflexif innovant du voyage mental. C'est en ce sens que l'on peut dire que nous sommes tous des chamanes potentiels. Sortir l'art chamanique de son image pathologique, c'est éviter de neutraliser le potentiel subversif dont il est porteur, comme forme proprement humaine de communication avec le monde, au même titre que d'autres qui nous sont plus familières et nous semblent seules légitimes.
L'art chamanique du voyage mental ne se laisse pas non plus résumer à un corps de croyances et représentations culturelles sur le monde, comme tendent à le proposer les interprétations symboliques, une autre manière d'en neutraliser la portée. L'école des EMC [« états modifiés de conscience »] et l'approche symbolique sont finalement animées par une même conception de l'imagination comme réservoir de représentations mentales, que ces représentations soient conçues comme déviantes ou comme conventionnelles. Dans les deux cas, l'imagination est considérée sous son mode contemplatif, alors que son mode agentif est crucial dans l'expérience chamanique. » (p. 415)
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ApoapoApoapo   05 août 2020
4. « La lecture sémiotique, qui réduit les dessins à l'inscription iconique de croyances sur le monde, présume transparents les rapports entre le niveau pictural et le niveau mental, comme l'exprime la métaphore du reflet. Ce faisant, elle détache les dessins à la fois des instruments sur lesquels ils ont été peints et de leur contexte d'usage, pour les soumettre à une hypothétique idéologie collective.
Les témoignages des chamanes eux-mêmes concernant le rôle des dessins sur leurs tambours suggèrent une tout autre piste de compréhension. […] Certains chamanes khakas affirment que les dessins les aident à "s'orienter dans leur voyage" et à "avancer". Des chamanes evenki disent également qu'ils leur permettent de"s'orienter dans les pays obscurs". […] Or qu'est-ce que s'orienter, sinon établir une coordination particulière entre son propre corps et l'espace environnant ? » (pp. 245-246)
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ApoapoApoapo   05 août 2020
2. « Or nous savons que le double mouvement centrifuge et centripète est précisément au cœur du rituel chamanique qui articule la venue des esprits et le départ de l'âme de l'officiant. Tout se passe comme si chacun accomplissait à l'état de sommeil ce que le chamane accomplit à l'état de veille pendant ses rituels : le rêve a donc la potentialité de faire de chaque individu un quasi-chamane. C'est pourquoi il est crucial d'examiner quelle valeur et quel rôle les différentes sociétés accordent aux expériences oniriques. » (p. 134)
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Videos de Charles Stépanoff (6) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Charles Stépanoff
La multiplication des accidents humains liés à la chasse, mais aussi notre attention croissante au bien-être animal, amènent une défiance grandissante des Français à l'égard des chasseurs : ils sont 80% à se dire opposés à la chasse. Dans le même temps, une part au moins aussi grande de nos concitoyens consomment pourtant une viande issue de l'élevage industriel, produite avec une violence bien plus rationalisée et systématisée que celle de la chasse. Comment comprendre cette coexistence paradoxale d'une forte tendresse envers les animaux qui se manifeste à travers le dégoût moral pour la chasse, et d'une relative tolérance à l'égard de l'industrialisation de la viande ?
C'est la question que pose Charles Stépanoff dans son dernier ouvrage. Il choisit d'y répondre en voyant dans cette tension non pas une contradiction, mais une relation de complémentarité entre deux pôles : dans la bienveillance contemplative envers quelques espèces que l'on protège et la froideur envers celles que l'on exploite, règne une même séparation étanche entre le monde animal de la nature et le monde humain de la culture.
La chasse, quant à elle, ne semble pas trouver immédiatement sa place dans ce couple fondateur de l'Occident moderne : si elle relève bien entendu d'une forme de violence, elle se caractérise aussi par sa capacité à prendre en compte l'altérité animale dans la constitution de l'identité du chasseur, conduisant à une paradoxale intégration du vivant dans nos rapports au milieu. L'invité des Matins de France Culture.
Comprendre le monde c'est déjà le transformer (07h40 - 08h00 - 30 Novembre 2021) Retrouvez tous les invités de Guillaume Erner sur www.franceculture.fr
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