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EAN : 9782348042379
302 pages
La Découverte (10/01/2019)
4.18/5   125 notes
Résumé :
Aucun ouvrage n’avait jusqu’à présent réussi à restituer toute la profondeur et l’extension universelle des dynamiques indissociablement écologiques et anthropologiques qui se sont déployées au cours des dix millénaires ayant précédé notre ère, de l’émergence de l’agriculture à la formation des premiers centres urbains, puis des premiers États.
C’est ce tour de force que réalise avec un brio extraordinaire Homo domesticus. Servi par une érudition étourdissant... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (26) Voir plus Ajouter une critique
4,18

sur 125 notes
Bien qu'en cale sèche depuis bientôt un an, je reçois quasiment toutes les semaines des messages de gens qui me demandent si, par hasard, je n'aurais pas une sorte de petite pépite oubliée au fond de ma sacoche, un genre de livre d'une grande qualité, un de ceux qui vous transforme, qui vous travaille de l'intérieur pendant des semaines, des mois, des années et dont personne ou presque ne parlerait…

J'ai même eu quelqu'un qui m'a écrit récemment pour me proposer de participer à la mise au point d'un algorithme « pour lecteur exigeant mais pressé » (les guillemets sont de moi et résument l'idée, du moins ce que j'en ai compris). le calcul étant le suivant : beaucoup de gens disposent de peu de temps pour la lecture et, désireux de le valoriser au mieux, souhaitent éviter à tout prix les daubes sans évidemment rater de joyau.

J'ai répondu que, dans l'idée : Qui n'a jamais rêvé d'avoir à sa disposition une sorte de vadémécum littéraire ? Qui n'a jamais rêvé d'avoir une liste de bouquins tous bons, tous édifiants, qui s'agenceraient tous parfaitement les uns aux autres, etc. et dont on pourrait barrer sagement chaque ligne au cours de notre existence en ayant le sentiment, lors de l'ultime soupir, d'avoir lu tout ce qu'il fallait. Mais la chose est-elle seulement possible, rien qu'en exercice de pensée ? Selon moi, la réponse est, était et restera invariablement non et voici mes raisons :

Premièrement, la diversité du genre humain — et donc la diversité des lecteurs — est quasiment illimitée. Si bien que parmi le nuage d'ensemble d'oeuvres (imaginez une grosse patate biscornue en 3D) que le lecteur ou la lectrice A aura jugé « excellentes », un lecteur ou une lectrice B de sensibilité même très proche se forgera une patate partiellement chevauchante, certes, ressemblante si l'on veut, mais elle bourgeonnera aussi des excroissances qui n'appartiendront qu'à elle ou lui et parallèlement l'on constatera des crevasses dans le tubercule d'origine qui n'appartiennent qu'au lecteur ou à la lectrice A du départ.

Car, en substance, c'est quoi le ressenti littéraire ? C'est de l'émotion. Comment modéliser une émotion ? Quels sont les ingrédients essentiels et irréductibles de l'émotion ? Il n'y en a aucun en particulier ou bien ils y sont tous. C'est éminemment subjectif cette affaire-là, c'est éminemment lié à la combinaison à la fois de ce que nous sommes, ADNnement parlant, et de ce que nous sommes, historiquement parlant, avec toutes les expériences non reproductibles auxquelles le hasard aura bien voulu nous soumettre au cours de notre curriculum.

Quand j'écris « nous », qu'est-ce que ce « nous » ? Sommes-nous le ou la même « nous » que celui ou celle que nous étions il y a deux ans, dix ans ou plus ? Assurément non. Si bien que chaque oeuvre, à mesure qu'on les découvre avec l'ordre de succession qui nous est propre, nous modifie, nous altère d'une certaine façon, dans une direction ou dans une autre, ce qui a des répercussions sur la nature et l'intensité des émotions qu'elles susciteront. de sorte que le ou la même " nous ", ADNnement parlant, n'évoluera pas de la même façon, ni dans les mêmes directions selon qu'il ou elle aura découvert même des oeuvres identiques mais dans un ordre différent ou à un âge différent, etc.

Ma patate actuelle n'est plus la même que ma patate d'il y a 10 ans. S'il m'arrive de relire une des critiques que j'ai écrites à mes débuts sur Babelio, je constate indubitablement que c'était moi mais qu'en même temps ce n'est plus moi. C'est le moi d'alors qui s'y exprime et je trouve même ça intéressant ce dialogue possible entre le moi d'avant et le moi de maintenant. (De mon point de vue, bien sûr, pour quiconque d'autre c'est impossible.)

Alors qu'irais-je parler de pépite, de chef-d'oeuvre ou de conseil en matière de littérature ? Il y a même une notion plus forte. Il y a un entrepreneur célèbre qui est, dit-on, le père de la formule non moins célèbre : « Le temps, c'est de l'argent. » Qu'est-ce que cela signifie, concrètement, dans le fond ? Que c'est le temps humain qui est précieux. Ça, c'est ce qu'a bien compris le mathématicien qui m'a contactée et dont je vous ai parlé. En revanche, ce qu'il n'a pas compris ou pas bien compris ou pas assez compris c'est que ce qui s'obtient tout de suite, sans effort, comme une liste d'ouvrages toute prête par exemple, n'aura nécessairement que peu de valeur voire pas du tout.

D'une certaine façon, c'est ce que Babelio essaie de faire avec sa " fameuse " (et ô combien calamiteuse) rubrique : « Vous aimez ce livre ? Babelio vous suggère ». Je vous jure que ce n'est pas une blague, j'ai vu une fois à propos de « Belle du Seigneur » d'Albert Cohen : Babelio vous suggère « Vous revoir » de Marc Levy. (Rapport entre les deux oeuvres ? aucun. Fin du commentaire.) Amazon essaie de faire la même chose en utilisant des algorithmes très puissants, or, à ce jour, on ne sort jamais beaucoup des grosses généralités. Comme si c'était un paquet de gâteaux, certain(e)s s'imaginent qu'on pourrait cliquer pile sur le bon livre, ou ouvrir les portes de notre librairie, se diriger directement dans le bon rayon, aller de suite à la bonne place, prendre en trois secondes notre trésor en main, notre bonheur sous cellophane, payer sans contact et aller tout de suite, sans effort poser notre délicat fessier dans un gentil fauteuil bien confortable pour lire des émotions toutes prêtes, celles qu'on voudrait…

Non, non et non. Désolée de vous le dire mais, oui, il y a un effort à faire, oui, il y a un prix à payer et qui est incompressible. Choisir une lecture, dans l'océan, dans l'immensité galactique des lectures possibles, c'est vrai, c'est un travail en soi, c'est long, c'est exigeant, c'est fastidieux et c'est sans garantie aucune, c'est une chasse, c'est une cueillette et l'on risque constamment de revenir bredouille. Nous sommes tous, à notre façon, des chercheur(se)s de trésor, avec chacun(e) notre définition propre de ce qu'est un trésor.

Je me souviens d'une très vieille interview d'un très ancien directeur du tour de France cycliste (Était-ce Jacques Goddet ? Était-ce Félix Lévitan ? Je ne sais plus, l'un des 2 en tout cas.) qui disait de façon absolument magistrale et prophétique (je cite de mémoire, il faudrait retrouver l'interview pour être sûre) : « Ce que les gens recherchent dans leur vie quotidienne, c'est toujours plus de confort et de sécurité. Mais ils aiment voir l'adversité, l'effort, la souffrance chez les autres. Les gens viennent retrouver, par procuration, chez les coureurs du tour de France ce qu'ils n'ont plus dans leur vraie vie. »

Les gens, majoritairement, aiment le supermarché ; les gens veulent du supermarché. La notion de " revenir bredouille " existe-t-elle dans un supermarché ? Car, au fond, dans notre monde toujours plus citadin, toujours plus prévisible, toujours plus " sécurisé ", toujours plus GPS-isé, toujours plus métro-boulot-dodoïsé, il y a un fond de chasseur-cueilleur qui sommeille et qui cherche à se révolter.

Ce qu'on aime le plus, c'est songer aux vacances, c'est s'extraire de l'ennui de la routine, de notre vie très sûre, trop sûre. Ce que l'on aime c'est faire des folies, c'est le jeu, c'est l'addiction, c'est tailler la route. Même cette activité ô combien peu risquée, ô combien typique de notre société domestiquée de consommation, à savoir faire les boutiques, relève selon moi d'un instinct ancestral enfoui : l'instinct du chasseur-cueilleur, l'envie de faire une découverte.

Car, de vous à moi, quelle est celle qui peut dire qu'elle avait un besoin urgent ou qu'elle a porté absolument tout ce qu'elle a acheté de fripes ou de babioles ? Non, par contre, 100 % d'entre nous ont adoré ce moment de recherche et de découverte, ce moment typique de chasse et de cueillette. Donc, non, décidément non, l'élevage, la moisson, le confort, la sécurité ne sont pas compatibles avec la recherche d'une lecture à notre goût. Chasseurs-cueilleurs nous sommes et chasseurs-cueilleurs nous devons rester, sous peine de domestiquer le dernier de nos instincts qui ne l'était pas tout à fait…

Bon, vous aurez remarqué qu'il s'agit d'un des plus longs préambules qu'il m'ait été donné d'écrire (Tu t'arranges vraiment pas avec le temps, ma vieille !) moi qui ai pourtant la fâcheuse habitude d'infliger à celles et ceux qui s'obstinent à me lire de longs préambules.

Dans mes critiques, ici ou là, j'ai souvent pesté contre la piètre qualité, selon mes propres critères d'appréciation, des romans actuels. J'ai souvent dit que j'étais toujours en quête de mon premier grand bouquin écrit au XXIème siècle.

Eh bien je vais vous faire aujourd'hui deux petites confidences : le plus grand roman que j'ai croisé à ce jour au XXIème siècle n'est pas un roman, mais une série télé. Il s'agit des 5 saisons de The Wire (Sur Écoute en français). D'après moi, tout du grand roman fleuve du XIXème mais qu'on n'aurait pas eu le courage ou la patience d'écrire, alors on l'a scénarisé et filmé, ce qui n'est déjà pas si mal après tout. D'après moi, c'est admirable en tout point (ou presque). Et le plus grand livre alors ?

Eh bien le plus grand livre, toujours d'après moi et avec l'incroyable subjectivité que cela suppose, ce n'est pas un roman et c'est celui-là, Homo domesticus. Vous estimez que je n'en dis rien dans cette critique ? C'est vrai, vous avez raison. C'est d'ailleurs probablement la chose la plus éloignée d'une critique de livre qu'il m'ait été donné de concevoir. Je suis une anarchiste et je ne m'en cache pas et j'applique ça même à la critique. de plus, après un aussi long préambule, dont le sujet gravite autour de l'impossibilité de donner des conseils en matière de lecture, je me verrais mal vous donner des conseils en matière de lecture. Faites ce que vous voulez et retenez que ce n'est que mon avis, qui plus est, mon avis du moment, c'est-à-dire vraiment pas grand-chose au rythme où pourrissent les choses, surtout en basse Mésopotamie, mais chuuut, je ne vous ai rien dit. le mieux, c'est encore de lire et de penser par soi-même, enfin je crois… pour le moment.
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L'homme descend du singe. Au départ il s'en distingue peu d'ailleurs : il est petit, voûté, pas très beau et plein de poils. En prime il est stupide comme le montre son petit cerveau. Mais, progressivement, cela s'améliore. Il grandit, son cerveau aussi, il se redresse et regarde noblement vers l'horizon (à droite, vers l'avenir, il va de soi). Il devient aussi moins poilu et plus clair de peau.
Au départ la pauvre chose est trop stupide pour être capable de faire autre chose que de chasser (et bien mal) et de se nourrir frugalement en cueillant ce qu'il trouve. Naturellement son espérance de vie est faible et il est à la merci des prédateurs. Il ne laisse pas grand-chose derrière lui à part quelques os.
Avec le progrès il va découvrir de quoi vivre moins mal, même si cela lui prend un temps infini. Il y aura le feu mais aussi par la suite l'agriculture qui le mettra à l'abri des aléas de la nature sauvage. Simultanément il saura s'organiser en États ce qui le protégera et lui donnera enfin la possibilité d'être en sécurité et de construire une civilisation digne de ce nom. Il devient aussi capable d'écrire, d'aimer, d'enterrer ses morts...
Au final il deviendra un être prodigieux : Nous ! Mais il est possible qu'il se développe encore et passe à la conquête de l'espace (musique de Civilization à écouter durant cette lecture, merci).
***
Ce qui précède est très voisin, l'ironie mise à part, de ce qui était appris dans les écoles et ailleurs il y a encore peu. Cela ne présente qu'un, léger, problème : c'est très largement inexact.
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Homo domesticus est un des très nombreux livres qui s'attachent ces dernières années à étudier avec rigueur la révolution néolithique pour faire le point sur l'état actuel des connaissances. Je ne vais pas vous proposer une critique détaillée et "savante" de cet ouvrage car elle existe ailleurs. Je vais plus m'attacher à contextualiser cet essai, à en préciser les enjeux et choix et, je l'espère, à donner à certains d'entre vous l'envie d'en savoir plus.
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James Scott est un anthropologue anarchiste, dans la lignée de Marshall Sahlins. Il est donc, en toute logique, opposé aux règles imposées, à l'autorité en général et à l'existence d'États. le regard qu'il poste sur le néolithique (passage pour l'humanité d'un mode de subsistance de type "chasseur-cueilleurs" à un mode de vie plus sédentaire, basé sur l'agriculture et l'élevage) n'est donc pas neutre. Pour cette lignée d'auteurs c'est le passage d'une société "libre", où les individus sont autonomes, à la société actuelle, basée sur la hiérarchisation des hommes et à l'existence d'un pouvoir central puissant et oppressif, entre autre. Sans surprise le jugement de Scott sur l'état actuel de notre organisation économique et sociale est très critique.
Si, comme pour moi, l'anarchisme est largement étranger à vos convictions, vous pourriez avoir envie de délaisser cet ouvrage à ce stade. Pourtant ce serait une erreur il me semble. En effet Scott a une approche rigoureuse et, s'il cherche des arguments allant dans le sens de ses convictions, il le fait avec honnêteté, en chercheur se souciant avant tout de la vérité. Son point de vue hétérodoxe devient alors une richesse, offrant un éclairage particulier sur cette époque, plausiblement la plus déterminante de l'histoire humaine jusqu'ici.
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Ce livre fourmille d'informations. Je n'en liste rapidement que quelques-unes :
- Les céréales sont un atout considérable (voire indispensable selon Scott) pour développer un État car cette culture se prête au stockage mais aussi à l'établissement d'un impôt.
- L'agriculture n'a pas succédé à un mode de vie basé sur la chasse et la cueillette : les deux ont coexisté très longtemps.
- La vie des premiers agriculteurs a été bien plus laborieuse, difficile et risquée sur le plan alimentaire que celle des chasseurs cueilleurs.
- Les zones humides, loin de nuire à la survie des hommes, ont joué un rôle déterminant dans la prospérité de nombreux groupes.
- La sédentarisation agricole a été la source de multiples épidémies, humaines mais aussi animales et végétales
- Les États n'ont pas succédé facilement aux modes de vie antérieurs, au contraire il y a eu des millénaires d'alternances d'États et de modes d'organisations moins centralisées.
-Les États se sont développés plus facilement dans les zones géographiques où les fuir était impossible.
- L'État a prospéré sur l'esclavage.
Vous trouverez de très nombreuses autres connaissances dans cet essai mais aussi des sources de questionnements forts intéressants. Je n'en évoque qu'une, rebondissant sur le titre. L'homme a domestiqué la nature, façonnant un lieu de vie radicalement différent pour les animaux et les végétaux que l'auteur appelle la domus. L'humanité a privilégié certains traits de son environnement au détriment d'autres, a fait prospérer quelques espèces et en a détruit bon nombre, intentionnellement ou indirectement. Les espèces domestiquées n'ont plus grand-chose à voir avec leurs ancêtres « sauvages ».
Dans le même temps « notre » mode de vie a radicalement changé. Aujourd'hui nos conditions de vie dépendent bien peu du fait d'identifier les plantes comestibles et de connaître les habitudes de nos prédateurs ; inversement ignorer un avis d'imposition ou déplaire à son employeur est une « relativement mauvaise idée » le plus souvent. Jusqu'à quel point ce processus de domestication humaine nous a-t-il modifiés, et comment ? Et que faut-il en penser ?
***
Internet, je l'ai encore constaté récemment sur ce site, a tendance à radicaliser les points de vue selon un processus bien connu des sociologues : l'auto-sélection et la concentration de personnes ayant les mêmes convictions et communiquant entre elles les incite à croire que leurs avis initiaux sont largement partagés et favorise un parcours vers plus d'extrémisme. le support-livre nous offre largement l'opportunité inverse à savoir disposer du temps nécessaire pour s'ouvrir à d'autres idées, cultures, pensées, sensibilités et ce dans le silence et la durée qui sont propices à de tels élargissements de notre univers personnel.
Ce livre me semble offrir l'une de ces possibles ouvertures, une façon de questionner ce que nous vivons aujourd'hui avec un double décalage temporel (le néolithique) et « politique » (peu d'entre nous sont de fervents anarchistes). De cet échange serein avec l'auteur peut naître une grande richesse et une façon plus fine de voir le monde qui nous entoure.
C'est pour cette raison principale que je conseille sans réserve cet ouvrage, remarquable de clarté et d'érudition.
Bonnes lectures à tous !
PS : Pour qui veut aller plus loin que mes quelques lignes ne pas hésiter à s'intéresser à l'entretien détaillé avec l'auteur associé à cette critique.
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Ce que nous apprenons et ce qui nous a été enseigné….Ce que nous prenons pour acquis et ce que nous ignorons...Ainsi avons nous des idées toutes faites sur le monde.
Nous associons État et civilisation, État et modernité, État et progrès, État et évolution.
Mais si nous connaissons bien les grandes civilisations, les premiers états, nous ignorons presque tout de l'histoire de la plus grande majorité de l'humanité. Et sans « ce presque tout » force est de se dire que nous ne savons rien.
Les sciences humaines lorsqu'elles sont intelligemment étudiées, mènent à des recherches qui sont des outils nécessaires à l'émancipation de la pensée.
De là découle très certainement l'aversion de toutes dictature pour ces sciences…Tant il est vrai qu'il ne peut y avoir de bonnes sciences sans liberté de pensée, …
La représentation du monde fait toujours surgir une réalité. Est elle pour autant juste ? Est elle toujours vraie ?
Ceux qui ont laissé des vestiges, faits de temples, de murs, de murailles, de tablettes, de têtes rois, de palais, ceux qui ont laissé traces de leurs comptes, de leurs inventaires semblent avoir régner, tels des phares éclairant l'obscurité dans laquelle les hommes étaient nés.
Non, l'émergence d'un État n'est pas forcément un bienfait.
Oui, l‘agriculture a précédé la naissance de l'État,
oui l'écriture fut inventée pour compter,
oui l'État est un système « opportuniste »,
Non l'humain n'est pas de nature sédentaire,
oui la céréale fut la base de l'économie étatique et sa monoculture la cause de notre dénutrition,
non les « barbares » ne le furent pas de naissance mais également d'adoption,
oui il y a une quantité de peuples qui ont refusé volontairement l'hégémonie de l'État nation.
Il fallait une agriculture, il fallait des régions fertiles, des voies navigables, il fallait compter, taxer, prélever, forcer, négocier, échanger, calibrer, peser, s'approprier, posséder pour que puissent s'établir des états nations et qu'ils puissent progresser, pour qu'une élite prenne le pouvoir.
Dans cette ouvrage il s'agit de l'histoire d'une prise de pouvoir mais également de l'opposition au pouvoir. Anarchie = an -arché. ( arché signifiant pouvoir). C'est le domaine d'études de James C. Scott.
Oui, tous les états se sont construits grâce à un système esclavagistes. Céréale et esclavagisme furent les deux mamelles de l'État et cela depuis toujours. « Les premiers états n'ont certainement pas inventé l'institution de l'esclavage, mais ils l'ont codifiée et organisée en tant que projet étatique. »
Oui, la sédentarisation des hommes et des animaux, pour faire simple disons leur domestication, a eu des conséquences écologiques, sanitaires, biologiques, sociologiques qui ont bouleversé l'ordre naturel du monde, qui ont modifié la nature de l'homme et des animaux et des plantes qu'il a domestiqué.
Oui depuis des millénaires l'homme en se sédentarisant fut responsable de catastrophes écologiques, fut responsable de désertification, d'inondations, de ravinement, de déforestation, de colmatage des cours d'eau. « L'Anthropocène « faible » remonte aux premiers usages du feu par Homo erectus »...Oui, cela ne date pas d'hier...( et ce n'est pas une raison pour continuer!)
Oui, le sort des chasseurs cueilleurs pêcheurs n'était pas ,pour bien des peuples vivant à l'intérieur des états, à envier.
Non, la sédentarisation ne s'est pas faite sans mal.
Oui, la taux de natalité a explosé lorsque l'homme s'est sédentarisé. Oui les « barbares » furent les jumeaux des états nations...
Sans états, point de « barbares »….
Oui les « barbares » au contact des états nations en se transformant en mercenaires, garantissant une paix aux frontières, et en participant au système esclavagiste ont creusé leur propres tombes.
Oui, famine, épidémie sont le résultat de la sédentarisation.
Oui, l'histoire de l'humanité est constellée d'apparitions et de disparitions d'états, petits ou grands. Les humains ont migré, de force ou de gré, ayant ainsi ensemencé plus loin l'émergence d'autres états ou donnèrent naissance à des zones refuges ( montagnes, forêts, mers…)
Oui la majorité de cette histoire nous est encore inconnue.
Du néolithique jusqu'au 17e siècle de notre ère, il fut un un monde où peuples «  civilisés » et « barbares » co-existés.
Aujourd'hui force est de constater que nous n'imaginons pas un planisphère sans frontières sans états. Chaque morceau, chaque parcelle de terre se rattache à un état. Reste peut être encore les océans,...qui eux restent sans drapeaux, sans hymne, sans armée…
Oui aucun État ne peut s'établir, prospérer, sans impôts….et cela, depuis des millénaires. Et quelque fut sa nature : monarchie, république, empire...
Oui après chaque disparition de grands états, de grandes cités, comme Athènes par exemple, s'en sont suivies des périodes que nous nommons temps obscurs, non pas en raison d'une nuit qui se serait soudainement abattue sur les hommes, consécutivement à la disparition de la souveraineté d'un état, mais parce que nous ne savons rien de ce qui vint après. C'est notre vision et non le temps qui est obscure.
Seul l'Odyssée, justement rédigée en ces « temps obscurs » nous permet de penser qu'un monde a perduré ; a évolué, ne s'est pas effondré.
Donc rien ne doit être tenu pour acquis.
Il faut toujours s'intéresser à la lacunarité de faits, et à l'incohérence de certains, qu'occultent trop pompeusement certains récits dictés par ceux qui ont, ou eurent, un jour le pouvoir sur un territoire et sur un groupe d'humains.
Tout est mouvant, imbriqué, consécutif, tout est affaire d'opportunité chez le vivant, le bien aussi bien que le mal.
Homo domesticus, c'est une partie de notre Histoire là où un ordre économique et politique du monde a émergé, a pris place. Un monde où la notion de civilisation a donné naissance à « un autre » : le barbare , le sauvage.
L'auteur n'a pas la prétention de tout savoir, de tout connaître, mais à partir de ce qui est connu, et avec érudition, il nous interroge.
Une autre dimension apparaît, un autre regard, qui nous permet aujourd'hui de réfléchir avec plus de sagesse, plus de calme au devenir de notre humanité.
L'ordre du monde que nous connaissons n'a pas toujours existé. Il évoluera. Comment ? Vers quoi ? Nous n'en savons rien. Quelles opportunités s'offriront demain ?
Un vrai régal de lecture, une immersion dans l'état antique, là où l'épopée civilisationnelle a pris naissance. James C. Scott, anthropologue anarchiste, est un auteur, un chercheur, un politiste dont les écrits bousculent l'idée d'un ordre que l'on a cru trop longtemps aller de soi.

Astrid Shriqui Garain




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Il y quatre siècles à peine, un tiers seulement de la population mondiale vivait dans des Etats.

Homo Domesticus est un essai très intéressant qui s'intéresse à deux énigmes de l'histoire de l'humanité. La première, la révolution "néolithique", est celle de l'origine de l'agriculture qui a transformé de petits groupes de chasseurs-cueilleurs nomades en villageois sédentaires à la démographie galopante. La seconde, succédant à la première plusieurs millénaires après, est la révolution urbaine qui a permis l'apparition des premiers Etats centralisés.

L'émergence de l'agriculture s'est étalée sur des siècles, voire des millénaires. Elle a connu des retours en arrière et l'on peut s'interroger sur les raisons qui ont vu des groupes de chasseurs-cueilleurs s'asservir au travail lent et pénible de la terre, gourmand en main d'oeuvre, exigeant des soins quotidiens, quand, au préalable, la recherche de leur pitance ne les occupait que quelques heures par jour .

L'Etat s'est quant à lui développé à partir des foyers de monoculture céréalières dont la concentration de la production les rendait propices au prélèvement fiscal, à l'appropriation, au stockage, au rationnement et aux registres cadastraux raison première de l'invention de l'écriture.

L'Etat, c'est le contrôle des populations que la culture céréalière permet. Avec son émergence, vient également l'esclavage. Et les premières guerres, sont moins motivées par des désirs de conquête territoriale que par le besoin de main d'oeuvre essentielle à la survie des premiers Etats.

Rien ne pouvait cependant laisser supposer que l'Etat allait finir par dominer le mode d'organisation social et politique que l'humanité connait aujourd'hui. Et de fait, jusqu'au début du XVIIième siècle, ce n'est qu'une fraction minoritaire de l'humanité qui vit sous sa férule. L'Etat, à sa naissance est fragile, sujet à bien des péripéties : prédation des tribus pastorale nomades alentour, épidémies, catastrophes écologique. Là également, son émergence s'est étalée sur plusieurs millénaires et a connu bien des expérimentations malheureuses.

Il semble toutefois que les périodes d'effondrement des premiers Etats, n'étaient finalement pas pour les hommes, un retour aux âges sombres de l'humanité, tel qu'on peut le percevoir au prisme de notre fascination pour les grandes réalisations architecturales qui ont contribué à glorifier leur grandeur, mais plutôt une libération.

Et c'est enfin une réflexion plus profonde sur les relations entre périphérie nomade, les barbares, et centres étatiques, les deux étant finalement en compétition pour conserver leur capacité de prédation des économies villageoises à même de composer au mieux avec l'environnement. C'est de la nature même de ces relations interdépendantes que les barbares ont fini par creuser leur propre tombe en reconstituant pour les Etats les reserves de main d'oeuvre qu'ils leurs livraient ou en leur fournissant les mercenaires dont il avait besoin pour garantir sa survie.

James C.Scott s'intéresse essentiellement au Croissant Fertile qui a vu émerger les premieres villes du monde, puis les cités-Etats, d'abord indépendantes et par la suite regroupées en royaumes et en empires. Mais il note des parallèles intéressants en Chine, en Inde, en Europe et sur le continent américain.

Parfois répétitif, par moment très érudit, ce livre se lit néanmoins facilement et offre finalement quelques clés de lectures intéressantes pour comprendre les logiques géopolitiques qui traversent notre monde actuel.
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Ce livre est une synthese aussi riche que passionnante de nos connaissances sur le vaste theme de l'émergeance des États. Moins innovateur mais plus facile a lire que le génial et un peu brouillon "Au commencement était..." de David Graeber et David Wengrow auquel il est absolument complémentaire. Les deux ouvrages sont devenus indispensables pour ceux que la thématique anthropologique et historique de l'aube des civilisations interpelle. Tout comme je l'avais fait pour le livre de Graeber et Wengrow, je préfere donner ici le compte-rendu d'un vrai spécialiste que je ne pourrais certainement pas égaler en qualité, celui en l'occurrence du chercheur Léo Montaz, libre de droits d'auteurs et disponible ici (excellente adresse): https://journals.openedition.org/lectures/32442


Dans la perspective de renverser les connaissances sur les premiers États, James C. Scott propose dans Homo-Domesticus une pertinente relecture de l'histoire ancienne. Partant du constat que, dans le « récit civilisationnel », l'émergence des premières cités-États, en particulier Uruk (-4000 à -2000 ans av. J.C.), est généralement associée à celle d'une humanité plus juste et plus sûre, James Scott se demande si ce n'est pas plutôt « l'effondrement » de ces premiers États qui a constitué un gain de bien-être pour l'humanité, mais également si les populations désignées cyniquement comme « barbares » – celles sans États – n'ont pas préféré rester en dehors d'un dispositif d'État « parce que les conditions de vie y étaient meilleures » (p. 13).

L'ouvrage s'ouvre sur une brève préface de Jean-Paul Demoule (professeur en protohistoire) qui a l'intérêt de bien situer cet opus dans l'oeuvre de James C. Scott, mais aussi dans le courant dit de « l'anthropologie anarchiste » auquel l'auteur est affilié, avec des figures telles que Marshall Sahlins et David Graeber. La réflexion au coeur d'Homo-domesticus s'inscrit dans le prolongement des réflexions classiques de ce courant, notamment celles de Pierre Clastres qui, dans La société contre l'État, interrogeait les stratégies de contournement des sociétés sans État pour échapper à l'emprise de ce dernier. Précisons dès maintenant que les réflexions de James C. Scott sur l'État sont anciennes et que la plupart des éléments exposés dans ce livre ne sont ni nouveaux ni sensiblement originaux. On retrouvera par exemple les grandes lignes de son raisonnement dans l'un de ses précédents ouvrages, Zomia, ou l'art de ne pas être gouverné. Tout l'intérêt d'Homo-Domesticus, au demeurant très accessible – écriture claire, ciselée et synthétique –, est d'assembler sous une forme proche du cours magistral un vaste ensemble de connaissances contemporaines sur la naissance des premiers États et d'interroger le « récit civilisationnel » dans une perspective critique, en prenant le point de vue des populations « non étatiques ». James C. Scott indique à juste titre en introduction que si l'État nous paraît historiquement une forme stable, c'est avant tout parce qu'il est la forme historique qui a laissé le plus de traces archéologiques : « Malgré la puissance et la centralité dont l'affublent la plupart des récits traditionnels, il faut bien reconnaître que pendant les milliers d'années qui ont suivi son apparition initiale, l'État n'a pas été une constante, mais une variable – et une variable assez mineure dans l'existence d'une bonne partie de l'humanité » (p. 32). On peut restituer synthétiquement les apports de cet ouvrage à travers les trois retournements de perspective qu'il propose : sur la domestication de la nature par les humains, sur le rôle protecteur des premiers États vis–à-vis du monde extérieur et sur la notion même de « civilisé », associée à la vie dans la cité.

Le questionnement relatif à la domestication s'exprime dès l'introduction à travers une formule bien trouvée : « Est-ce nous qui avons domestiqué le chien ou est-ce le chien qui nous a domestiqués ? Ce n'est pas si clair […] La question de savoir qui est au service de qui est presque métaphysique, du moins jusqu'à l'heure du déjeuner » (p. 35). En effet, qui gagne le plus à vivre dans la domus, ce complexe sédentaire dans lequel les hommes cherchent à faire cohabiter l'ensemble des ressources de subsistances qui lui sont nécessaires ? Les animaux y gagnent considérablement en confort de vie : ils sont logés, protégés, nourris, et cela sans fournir le moindre effort, si ce n'est celui de supporter leur mise à mort. Quant aux espèces cultivées, elles gagnent d'être soignées, protégées des mauvaises herbes et des espèces envahissantes, sélectionnées pour donner un meilleur rendement, au prix d'un travail très important des humains. On sait depuis longtemps que le travail agricole est bien plus chronophage que la chasse et la cueillette. Dans cette perspective, la pertinence de l'idée de domestication de la nature par l'homme peut être largement interrogée. En effet, quel est le gain réel de ces travaux pour les humains sédentaires, par rapport à la vie des chasseurs-cueilleurs, qui se contentent de prélever les ressources nécessaires ? Comme le dit l'auteur : « C'est “nous” qui avons domestiqué le blé, le riz, les moutons, les cochons, les chèvres. Mais si l'on examine la question sous un angle légèrement différent, on pourrait argumenter que c'est nous qui avons été domestiqués » (p. 101). Pire, la domestication de la nature s'accompagne aussi de l'apparition incontrôlée de nuisibles, de parasites et de maladies devant lesquels les humains sont impuissants. C'est un aspect longuement développé par l'auteur dans les chapitres 3 et 6 : le développement de maladies inconnues dans la domus puis dans les cités est probablement la conséquence la plus dramatique du regroupement humain, qui explique à elle seule une grande partie des cas « d'effondrement » de cités-États, lorsque des épidémies sont venues décimer en quelques semaines des populations entières. La vie dans la domus s'accompagnerait donc d'une perte substantielle en bien-être humain : les traces osseuses tendent par ailleurs à montrer que les groupes de chasseurs-cueilleurs, du fait de leur activité, étaient en meilleure santé et plus musclés que les populations sédentaires.

Le deuxième retournement de perspective, celui selon lequel la vie dans la cité-État serait plus sûre et plus juste que la vie dans la nature, permet à l'auteur de développer l'une de ses thèses centrales, déjà énoncée dans Zomia et qui donne son titre original à l'ouvrage – Against the grain. Il défend en effet l'idée que le développement de l'agriculture céréalière est au fondement de l'existence de l'État, caractérisé ici par l'existence d'un corps de fonctionnaires chargé de prélever l'impôt et d'administrer la population. James C. Scott démontre que les qualités intrinsèques aux céréales facilitent le fonctionnement de l'État (chapitres 2 et 4). Tout d'abord, les céréales sont aisément transportables, ce qui permet d'en faire une monnaie d'échange. Leur cycle de croissance est prévisible, simplifiant grandement le travail du percepteur d'impôt qui sait à quel moment venir chercher son dû. Elles peuvent être stockées dans des greniers pour anticiper les disettes, et peuvent aussi être de nouveau taxées en cas de nécessité, comme en période de guerre. Enfin, les stocks de céréales peuvent être comptabilisés, ce qui rend leur administration relativement précise. À l'appui de cette idée, James C. Scott observe que les premières traces d'écriture en Mésopotamie sont des tablettes qui comptabilisaient des céréales. En contrepartie de cette organisation « complexe », dans laquelle le percepteur d'impôt joue un rôle central pour l'État, quel surplus de sécurité et de bien-être gagnent réellement les populations ? Les individus étant soumis à une force coercitive qui prélève un impôt, leur sécurité n'est possible qu'en échange de ce dû ; lorsqu'ils ne peuvent pas payer l'impôt, ils deviennent des sujets endettés, passibles de travail forcé ou de violences. Leur liberté de se mouvoir est alors considérablement réduite. Dans l'ancienne Mésopotamie, par exemple, on peut penser avec l'auteur que les murs d'enceinte d'Uruk servaient tout autant à protéger la cité-État des envahisseurs qu'à empêcher les sujets d'en sortir. Enfin, le surplus de la production n'alimentait pas seulement la caste des gens au pouvoir, mais aussi leurs alliés et leurs ennemis, lorsque ces derniers prélevaient une partie des richesses en échange de la paix. Dans cette perspective, l'agriculture sédentaire n'apparaît donc plus comme une forme pacifiée de regroupement des populations, mais bien plutôt comme un asservissement à l'État. le chapitre 5 est d'ailleurs tout entier consacré à la question de l'asservissement et de l'esclavagisme, pratiques qui se sont considérablement développées dès lors que les premières cités ont eu besoin de main-d'oeuvre, renforçant ainsi l'idée que c'est l'homme lui-même qui a été domestiqué (p. 197).

Enfin, le troisième retournement concerne directement la notion de « civilisation ». La période de la naissance des États, au lieu d'être celle de la naissance de la civilisation, n'est-elle pas plutôt « l'âge d'or des barbares » ? En effet, pour ces derniers, la présence d'une cité-État à proximité pouvait présenter de nombreuses opportunités : celle de faire des razzias et de s'accaparer en quelques heures du produit d'un travail de plusieurs mois ou années (dans la logique de la « cueillette »), ou encore celle de se faire payer en échange de leur « protection » – avant tout contre eux-mêmes. L'auteur traite également des gains que les « bandes barbares » pouvaient obtenir en échange du contrôle des routes et des centres de commerce, et du rôle central de celles-ci comme passeuses de ressources, en particulier d'esclaves. James C. Scott observe que toutes ces activités de « partenariat » avec les États ne donnaient lieu à aucune forme d'impôt. Il défend donc l'idée que, tant que les États n'étaient t pas assez forts pour faire face aux invasions de barbares, leur existence permettait à ces derniers de multiplier les opportunités de s'approvisionner et de vivre dans de meilleures conditions que si leurs ressources se limitaient à la chasse et la cueillette. Il relativise cependant ce propos tout au long de l'ouvrage en rappelant par exemple que les risques épidémiologiques étaient plus forts pour ceux qui vivaient en dehors de l'État que pour les « citoyens », ces derniers développant au fil du temps des anticorps contre les maladies répandues dans la cité. Il rappelle aussi que la concurrence entre bandes rivales pour s'accaparer les surplus des cités devait être à la source de nombreuses guerres.

En somme, même si l'ouvrage de James C. Scott reprend des données bien connues des spécialistes et n'apporte pas de théories nouvelles par rapport à ses précédents travaux, sa grande clarté et sa volonté d'exhaustivité en font une excellente entrée dans l'oeuvre de son auteur et, plus largement, dans la problématique de l'émergence des États. Si l'on peut partager les critiques déjà connues sur l'aspect trop dichotomique de la distinction entre les sociétés à État et les sociétés sans État, qui a le défaut d'exclure les autres formes de gouvernance telles que les systèmes lignagers et les chefferies, cela n'enlève rien à la richesse de la réflexion de l'auteur et à sa salutaire remise en question du « récit civilisationnel », trop peu interrogé.


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critiques presse (2)
NonFiction
15 février 2021
Un anthropologue de l’université de Yale (Connecticut, USA) raconte une nouvelle histoire des cultures, sans se laisser aveugler par les grands récits de l’État et du progrès.
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LeMonde
08 janvier 2019
Dans son nouvel essai, l’anthropologue américain relie la centralisation progressive du pouvoir, en Mésopotamie, à l’évolution des pratiques agricoles.
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Citations et extraits (40) Voir plus Ajouter une citation
L'état s'est constamment efforcé d'aménager le territoire en vue de transformer les zones humides ingouvernables en champs de céréales imposables.
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À partir du moment où nous disposons d'archives écrites, les preuves de l'occurence d'épidémies mortelles se multiplient et l'on peut en déduire de façon prudente leur existence à des périodes antérieures. L'épopée de Gilgamesh en est peut-être le témoignage le plus parlant, avec le passage où son héros affirme que sa renommée survivra à la mort tout en décrivant le spectacle d'un flot de cadavres descendant l'Euphrate, probablement victimes d'une maladie infectieuse. Il semble bien que les Mésopotamiens aient constamment vécu sous la menace d'épidémies létales. C'est ce dont témoignent les amulettes, les prières, les poupées prophylactiques et l'existence de déesses et de temples aux vertus " curatives " — le plus célèbre étant celui de Nippur — destinés à protéger les humains contre ces maladies collectives. Ces phénomènes étaient, bien entendu, assez mal compris à l'époque, et souvent attribués à la colère meurtrière d'un dieu, ou bien perçus comme la punition d'une transgression qui exigeait un rituel compensatoire, tel le sacrifice de boucs émissaires.
Les premières sources écrites montrent toutefois que les peuples de la Mésopotamie antique comprenaient le principe de la contagion. Chaque fois que c'était possible, ils prenaient des mesures afin de mettre en quarantaine les premiers cas identifiables en les confinant à leurs domiciles sans laisser entrer ni sortir personne. Ils comprenaient que les voyageurs de longue distance, les commerçants et les soldats pouvaient être porteurs de maladies. Leurs pratiques d'isolement et de prévention préfigurent les mesures de quarantaine des lazarets des ports de la Renaissance. Et cette compréhension de la contagion se manifestait non seulement par l'évitement des personnes infectées, mais aussi par celui de leur vaisselle, de leurs vêtements ou de leur literie. Les soldats de retour d'une campagne militaire et soupçonnés d'être porteurs d'infection étaient contraints de brûler leurs vêtements et leurs boucliers avant de pénétrer dans la ville. Lorsque l'isolement et la quarantaine échouaient, ceux qui le pouvaient fuyaient la cité, laissant derrière eux les morts et les agonisants, et ne revenant chez eux, s'ils revenaient, que bien longtemps après la fin de l'épidémie. Ce faisant, il est probable qu'ils aient fréquemment transporté avec eux la maladie dans les régions voisines, engendrant ainsi un nouveau cycle de quarantaines et de fuites. De mon point de vue, il y a peu de doute qu'une bonne partie des abandons précoces et non chroniqués de régions fortement peuplées aient eu des causes épidémiologiques plutôt que politiques.

Chapitre 3. Zoonoses : la tempête épidémiologique parfaite.
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On ne surestimera jamais assez l'importance de la sédentarité et de la concentration démographique qu'elle a entraînée. Cela signifie que presque toutes les maladies infectieuses dues à des micro-organismes spécifiquement adaptés à Homo sapiens ne sont apparues qu'au cours des derniers dix millénaires et nombre d'entre elles depuis seulement cinq mille ans. Elles constituent donc un " effet civilisationnel ", au sens fort du terme. Ces maladies historiquement inédites — choléra, variole, oreillons, rougeole, grippe, varicelle et peut-être paludisme — n'ont émergé qu'avec les débuts de l'urbanisation et, comme nous allons le voir, de l'agriculture. Jusqu'à très récemment, dans leur ensemble, elles constituaient la principale cause de mortalité humaine. Cela ne signifie pas que les populations d'avant la sédentarité ne possédaient pas leurs propres parasites et maladies ; simplement, il ne s'agissait pas de pathologies d'origine démographique, mais plutôt de maladies caractérisées par une longue période de latence et/ou par des réservoirs non humains : typhoïde, dysenterie amibienne, herpès, trachome, lèpre, schistosomiase et filariose.

Chapitre 3. Zoonoses : la tempête épidémiologique parfaite.
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Les paysanneries, ayant une longue expérience du rapport à l'État, ont toujours su que l'appareil d'État était une machine à archiver, à enregistrer et à mesurer. C'est pourquoi, lorsqu'un fonctionnaire chargé des levés topographiques venait les visiter avec son goniographe, ou que des recenseurs venaient avec leurs planchettes à pince et leurs questionnaires pour enquêter sur les ménages, les sujets de l'État savaient que cela n'annonçait rien de bon : conscription, travail forcé, saisies de terres, impôts de capitation ou taxes foncières. Ils comprenaient intuitivement que derrière la machinerie coercitive s'amoncelaient des piles de paperasses : listes, documents, rôles d'imposition, registre de population, règlements, réquisitions, ordres — une paperasse dont le caractère ésotérique les dépassait en général complètement. Étant donné leur ferme conviction que les documents écrits étaient liés à la source de leur oppression, il n'est pas étonnant que la première initiative de nombres de rébellions paysannes ait été d'incendier les archives locales où ces documents étaient conservés. Les paysans saisissaient bien le fait que c'était à travers ses registres et ses livres de compte que l'État «voyait» son territoire et ses sujets, et ils supposaient implicitement qu'«aveugler» l'État pouvait mettre fin à leurs maux.

Chapitre 4 : AGROÉCOLOGIE DE L'ÉTAT ARCHAÏQUE, Quand l'écriture engendre l'état : comptabilité et lisibilité.
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Non seulement le camp de regroupement plurispécifique constituait un rassemblement très dense de mammifères avec un degré de proximité sans précédent historique connu, mais ce rassemblement était accompagné par la cohorte de toutes les bactéries, protozoaires, helminthes et virus qui prospéraient à leurs dépens.
Dans cette vaste course de nuisibles, les vainqueurs étaient les pathogènes capables de s’adapter rapidement aux nouveaux hôtes habitant la domus et de s’y reproduire en masse. Ce fut le premier franchissement massif de la barrière des espèces par un groupe de pathogènes, qui déboucha sur un ordre épidémiologique entièrement nouveau.
Naturellement, le récit de cette percée est narré depuis la perspective (horrifiée) d’Homo sapiens. Il aurait certainement été encore plus sombre du point de vue, disons, de la chèvre ou du mouton, dont l’appartenance à la domus n’était même pas volontaire. Je laisse à l’imagination du lecteur ce que pourrait être le récit d’une chèvre antique et omnisciente sur l’histoire de la transmission des maladies au Néolithique.

La longueur de la liste des maladies partagées avec les animaux domestiques et les consommateurs de la domus est saisissante.
D’après des données sans doute déjà périmées et sous-estimées, les humains ont en commun vingt-six maladies avec les poules, trente-deux avec les rats et les souris, trente-cinq avec les chevaux, quarante-deux avec les cochons, quarante-six avec les moutons et les chèvres, quarante avec les bovins et soixante-cinq avec notre plus ancien compagnon de domesticité, le chien.
On soupçonne que la rougeole est issue d’un virus de peste bovine ayant infecté les moutons et les chèvres, que la variole provient de la domestication des chameaux et d’un rongeur archaïque porteur de la vaccine et que la grippe est liée à la domestication des oiseaux aquatiques voici quelque quatre mille cinq cents ans.
Cette génération de nouvelles zoonoses trans-spécifiques a prospéré au fur et à mesure que les populations humaines et animales augmentaient et que les contacts à longue distance devenaient plus fréquents.
Ce processus continue aujourd’hui. Rien d’étonnant, donc, à ce que le sud-est de la Chine, en particulier le Guangdong, à savoir probablement la plus vaste, la plus ancienne et la plus dense concentration d’humains, de porcs, de poulets, d’oies, de canards et de marchés d’animaux sauvages du monde, soit une véritable boîte de Pétri à l’échelle mondiale propice à l’incubation de nouvelles souches de grippe aviaire et porcine.

L’écologie des maladies du Néolithique tardif n’est pas simplement le résultat de la densité démographique des humains et des espèces domestiquées dans des établissements sédentaires. Elle est plutôt l’effet de l’ensemble du complexe de la domus en tant que module écologique. Le défrichement et la mise en culture des terres, de même que le pâturage des nouveaux animaux domestiqués créaient un paysage entièrement nouveau et une niche écologique sans précédent, plus ensoleillée, avec des sols plus exposés, investie par de nouvelles espèces végétales et animales, d’insectes et de micro-organismes se substituant au peuplement des écosystèmes antérieurs. Cette métamorphose était en partie intentionnelle, comme dans le cas des espèces cultivées, mais elle était surtout le résultat de la somme des effets collatéraux de deuxième et de troisième ordre de l’apparition de la domus.
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À l'occasion de la publication de HOMO DOMESTICUS. HISTOIRE PROFONDE DES PREMIERS ÉTATS, le magazine Diacritik et les étudiants du Master Écopoétique et Création d'Aix-Marseille Université dialoguent avec JAMES C. SCOTT, historien et professeur de sciences politiques à l'Université de Yale (prochainement en ligne sur Diacritik.com, dans la rubrique "Ecocritik"
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