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EAN : 9782080413277
464 pages
Flammarion (01/02/2023)
4.09/5   302 notes
Résumé :
Paris, 1935. Lors de la première du Rigoletto de Verdi à l'Opéra-Comique, un jeune ténor défraie la chronique en volant la vedette au rôle-titre. Le nom de ce prodige ? Elio Leone.
Né en Italie à l'orée de la Première Guerre mondiale, orphelin parmi tant d'autres, rien ne le prédestinait à enflammer un jour le Tout-Paris. Rien ? Si, sa voix. Une voix en or, comme il en existe peut-être trois ou quatre par siècle.
Cette histoire serait très belle, mais ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (68) Voir plus Ajouter une critique
4,09

sur 302 notes
Finaliste du Prix Orange du Livre 2023.

Merveilleux roman que celui d'Alexia Stresi : Des lendemains qui chantent ! En effet, j'ai été embarqué rapidement dans l'histoire d'Elio Leone parce que j'ai été vite passionné, souvent ému, parfois attristé mais régénéré par le style d'une autrice au talent déjà affirmé dans deux premiers romans.
Le livre commence en 1935, à Paris. L'Opéra-Comique, la salle Favart, est plein pour Rigoletto de Verdi. Mademoiselle Henriette Renoult qui fait autorité dans le monde de l'art lyrique, a choisi un jeune Italien pour le rôle de Borsa et voilà que cet inconnu éclipse la vedette qui joue Rigoletto !
Mon impatience, pour savoir et comprendre, va être satisfaite grâce au récit passionnant qui suit et m'emmène aussitôt près de Naples, dans le village de San Giorgio, en 1912. Alexia Stresi raconte, fait vivre un nouveau-né, Elio, et c'est beau, triste, émouvant surtout. Très addictive, cette histoire alterne entre la carrière de celui qui se nomme Elio Leone, formidable ténor de l'opéra, et l'enfance de ce même garçon.
Alors que les articles de presse, en 1935, sont plus qu'élogieux malgré une entame raciste, vite xénophobe, dans L'écho de Paris, c'est entre 1912 et 1917 que le petit garçon tente de survivre. Entre l'orphelinat et l'hôpital, à Naples, le petit Elio rencontre des personnes généreuses, attentionnées qui lui permettent de résister et surtout d'affirmer une personnalité originale. le monde, vu par le petit Elio est extraordinaire, ses réflexions savoureuses comme lorsqu'il découvre le sort des réfugiés après la déroute de Caporetto face aux troupes austro-allemandes. Il constate que les infirmières travaillant à l'hôpital sont plus utiles que le directeur…
Alexia Stresi n'oublie pas le côté politique de la vie d'Elio Leone. Il a fui son pays pour ne pas cautionner le régime fasciste arrivé au pouvoir alors qu'il pouvait en devenir le ténor officiel.
À Paris, il apprend le français, fait de petits boulots, espérant une ouverture pour, à nouveau, chanter sur une scène comme il sait si bien le faire.
En attendant, l'autrice comble les vides dans le cheminement de son héros comme son placement sur une île faisant partie de l'archipel des Pontines, à environ trente kilomètres de la côte. C'est là que sa foi en Dieu s'enracine et qu'il continue à lire et apprend l'écriture musicale.
Ce n'est vraiment qu'à Paris qu'Elio Leone s'affirme enfin sur scène en lien étroit avec mademoiselle Renoult qu'il a réussi à rencontrer. Elle a 70 ans et lui 26. le talent, c'est bien, mais l'affirmer, face au public, c'est une autre paire de manches. C'est là qu'Alexia Stresi excelle, maintenant un suspense, faisant vivre un ténor, ses angoisses, sa vie quotidienne, le travail et les précautions indispensables à prendre pour conserver, entretenir cette voix qui, au travers des opéras de Verdi, émeut tant les foules accourant au théâtre comme le Trocadéro ou le Châtelet.
Hélas, nous sommes en 1939 et l'Europe va être dévastée par la Seconde Guerre mondiale. Alors qu'il a épousé Fernande, Elio n'hésite pas à s'engager pour défendre le pays où il vit. Débute alors une vie très différente où Elio subit les pires souffrances comme tant d'autres.
Des lendemains qui chantent porte alors mal son titre mais cette histoire est passionnante, étonnante, déroutante même puisque Alexia Stresi m'emmène très loin, me surprend beaucoup et finit par prouver qu'elle a bien fait d'intituler ainsi son livre.
Parmi toutes les rencontres faites ensuite par Elio, je souligne surtout Clairvius et Eugène Vanzo. Ce dernier lui permet de réaliser son rêve à la Scala de Milan. le héros mis en scène par Alexia Stresi ne se laisse jamais griser par des succès qu'il sait éphémères. Lorsqu'il choisit d'oeuvrer bénévolement dans une prison, dans un centre de néonatalité et dans une école maternelle, l'autrice réalise une merveilleuse description des sentiments.
Va, pensiero… comme débute le fameux Choeur des Esclaves du Nabucco de Verdi, est présent jusqu'au bout. Des lendemains qui chantent est une immense réussite littéraire pour Alexia Stresi, un roman aussi passionnant qu'impressionnant, comportant bien d'autres événements et leçons de vie, donnant aussi une furieuse envie d'aller voir et écouter Rigoletto, Nabucco, La Traviata….
Des lendemains qui chantent faisait partie des cinq finalistes pour le Prix Orange du Livre 2023 et je remercie Lecteurs.com qui m'a permis de me régaler en suivant Elio Leone, un héros que je ne suis pas prêt d'oublier.

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Je suis un peu troublée par le concert de louanges qui entoure ce roman que je qualifierais de gentillet. Certes l'histoire d'Elio, jeune ténor italien prodige, possède dans sa première partie des réflexions intéressantes sur la musique d'opéra, celle de Verdi notamment, et sur ses interprètes, mais par la suite, que de lieux communs, de faits historiques vus par le petit bout de la lorgnette, de situations improbables, le tout dans un style familier particulièrement énervant. Sans aucun doute un rendez-vous manqué pour moi avec ce roman... auquel je mets trois étoiles quand même pour Verdi, à qui l'auteure rend avec ces lendemains qui chantent, malgré toutes mes restrictions, un bel hommage.
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Qui aurait parié la moindre lire sur l'avenir du petit Elio, prénommé ainsi par la matrone qui l'a mis au monde puis nourri au sein de sa mère morte ? Qui aurait imaginé le destin fulgurant de ce gosse des rues, qui passe ses journées à chercher pitance en évitant les coups ?
Il suffit parfois d'une rencontre, ici celle d'un pédiatre qui se bat pour ces gamins perdus, puis de la révélation d'un don dans une petite île au large de Naples.

L'exil est nécessaire, pour ne pas céder à la pression des fascistes et c'est à nouveau l'errance dans les rues de Paris. Jusqu'à ce que le talent éclate aux oreilles de tous. Mais la guerre fait exploser en plein vol ce trajet de lumière. Pourtant l'histoire est loin d'être terminée…

Quel bonheur de parcourir ces presque cinq cents pages, accompagnée de ces airs mythiques Nessum dorma, Una furtiva lagrima ou Libiamo ! C'est toute la magie de ces voix si bouleversantes qui ressort à travers l'évocation d'un ténor dont Alexia Stresi crée la légende. On a juste envie qu'il ait existé !

Le roman se construit autour des caprices du destin, qui se saisit d'Elio comme d'une marionnette qui n'a pas conscience des ficelles qui le manipulent. Mais à chaque fois que le sort s'acharne, la voix d'or le sortira des ténèbres.

Lu avec avidité, avec angoisse, de peur que ce héros soit perdu à jamais, et avec émotion, celle qui naît des mélodies de la bande-son et de la puissance romanesque qui porte en elle les éléments indispensables pour une adaptation cinématographique !


464 pages Flammarion 1er février 2023

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La voix d'or qui ne résonnera plus

Alexia Stresi, en imaginant la vie d'un ténor italien, réussit un formidable roman sur l'art et la destinée, sur fond de Seconde Guerre mondiale. Plein de bruit et de fureur, cette tragédie est aussi une magnifique histoire de résilience et de passion.

En ce jour de 1935 le directeur de l'opéra-comique joue sa dernière carte. En programmant Rigoletto de Verdi, il pense avoir trouvé l'opéra qui sauvera la salle Favart de la ruine. Et si effectivement le succès est au rendez-vous, c'est surtout en raison de la prestation d'un second rôle dont la voix subjugue le public et la critique.
Elio Leone, c'est son nom, naît à San Giorgio, dans la province de Naples, en 1912. Victime d'une hémorragie, sa mère meurt quelques heures après la naissance. On va dès lors suivre en parallèle l'histoire de l'orphelin en Italie et celle du ténor réfugié en France pour fuir le fascisme. Recueilli par un médecin qui a ouvert un centre d'accueil révolutionnaire prenant en compte les désirs des enfants, Elio comprend que la musique est toute sa vie. Aussi la décision est prise de l'envoyer sur l'île de Zanolla où un prêtre a créé un choeur d'enfants et où il pourra progresser.
À Paris aussi, il progresse. Réfugié sans le sou, il va croiser le directeur d'un théâtre qui va lui offrir un premier cachet avant de le remercier. Mais il a le temps de comprendre que Mademoiselle Renoult peut l'aider. Cette directrice de distribution a engagé et formé les plus grands. Désormais à la retraite, elle va tout de même prendre Elio sous son aile et, durant des années, le faire travailler. Après la salle Favart, sa carrière est lancée. «Il y aura ensuite ses trois soirées de récital, puis tout va s'emballer. Il se retrouve demandé partout. Avec un répertoire fin prêt, ne lui reste qu'à se laisser glisser dans les distributions. Chaque fois, il est celui qu'on écoute. Les salles lui font fête, son apparition au salut déclenche un tonnerre.»
Désormais, tout semble lui sourire, y compris dans sa vie sentimentale. Et malgré les menaces qui se font de plus en plus précises, il se marie. Mais sa lune de miel sera de courte durée, la Guerre est déclenchée. Lui qui avait trouvé refuge en France pour échapper à Mussolini estime de son devoir de partir combattre. À la drôle de guerre fera très vite place un conflit sanglant qui ne l'épargnera pas. Il est fait prisonnier et envoyé dans les camps, d'où il reviendra profondément marqué. Avant de constater que sa femme lui a menti durant toutes ces années. Un choc supplémentaire qui va le conduire à tout abandonner, à errer sans but.
Vous découvrirez comment il finira à Haïti et comment il parviendra à reprendre pied.
Comme dans les précédents romans d'Alexia Stresi, la quête de l'identité est au coeur de ce roman brillant et solidement documenté qui nous offre une plongée dans le monde de l'opéra et au-delà qui sonde les mystères de la voix humaine qui transporte bien plus que les paroles. On peut lire dans son timbre toutes les émotions, voire la vie de celui qui s'exprime. Comme un parfum, elle laisse derrière elle une trace unique.
Alors la romancière peut enrichir son propos de ses souvenirs d'enfance, elle qui avait des grands-parents musiciens, et laisser toute la sensualité, la beauté occuper l'espace. Alors, malgré les drames et malgré cette Seconde Guerre mondiale qui brisera ses rêves de gloire, le lion rugira encore.
Ajoutons qu'après La nuit de la tarentelle de Christiana Moreau, voici le second roman de cette rentrée à parler d'opéra, de Giuseppe Verdi et à évoquer la maison de retraite fondée par le grand musicien.


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Comment résister à la magie d'une couverture et à un roman d'Alexia Stresi ? La question ne se pose pas ..
Des lendemains qui chantent où comment expliquer l'inexplicable. Comment ce gamin, orphelin à la naissance, a-t'il pu mener son chemin entre les nourrices, l'orphelinat . Comment a -t'il compris qu'il lui fallait aller de l'avant toujours et encore, comment a t'il trouvé sa place petit à petit dans les années noires de la montée du fascisme italien, comment a t'il su et pu faire de sa voix son arme de combat?...Au fait je vous présente Elio Leone, le ténor a la voix en or .. mais la vie lui a réservé des surprises, la drôle de guerre, puis les camps de prisonniers, le retour et le coup de massue derrière la nuque.. Comment peut-on se reconstruire après avoir vécu tour cela?
Alexia Stresi une fois encore de main de maitre nous brosse le portrait d'un homme à nul autre pareil, le portrait d'un homme ballotté par les évènements, le portrait d'un homme qui croie à la force de la musique surtout à celle de Verdi.
Un roman magistral qui m'a embarquée dans un univers que je ne connais pas ou si peu , un roman où bien sûr la musique tient l'immense place mais où la fidélité, l'amour et l'amitié sont des valeurs éternelles. Magique
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critiques presse (2)
LeJournaldeQuebec
06 juin 2023
Comédienne, scénariste et écrivaine, Alexia Stresi fait voyager ses lecteurs dans le monde de l’opéra en imaginant le destin d’un ténor d’exception dans son nouveau roman, Des lendemains qui chantent.
Lire la critique sur le site : LeJournaldeQuebec
LeSoir
27 février 2023
Après deux héroïnes dans ses précédents romans, Alexia Stresi passe au masculin avec le même bonheur.
Lire la critique sur le site : LeSoir
Citations et extraits (55) Voir plus Ajouter une citation
(Les premières pages du livre)
« Paris, 1935
Trois élèves-ingénieurs de l’école des Arts et Métiers caracolent à travers le haut Montmartre. Pans de manteaux ouverts à tout vent, allure de chauve-souris, escaliers dévalés en riant. Ces gadzarts sont tout le temps en retard. Ah non, pas pour leurs cours de génie mécanique. Cette passion pour les engrenages, les poulies et les forces les fait maintenant courir vers l’Opéra-Comique. Paraîtrait que la machinerie des décors de Rigoletto est prodigieuse, des gars de troisième année en ont fait les croquis. Espérons que ça vaille vraiment le coup, parce que les tickets n’étaient pas gratuits, c’était ça ou dîner, et pour pouvoir observer ces merveilles d’ingénierie, il va falloir se farcir deux heures de « hurlements de gens qu’on ébouillante », selon la formule prometteuse qui circule à l’école.

Le sénateur Boitard est fin prêt. Sa femme, Benoîte Boitard, non. Quel besoin a-t elle de porter pareil soin à sa toilette, vu qu’il ne la regarde plus ? Dieu, que la vie est mal faite ! C’est Angela, ce petit cœur d’Angela, qui adore l’opéra, mais c’est hélas avec Benoîte qu’il faut s’y rendre. La carrière vaut elle tous ces sacrifices ? Face au miroir psyché du vestibule de leur hôtel particulier, hélas propriété de sa belle-famille, le sénateur aurait presque la faiblesse de penser oui. Il faut dire que le reflet perçu est flatteur. Moustache peignée, nœud papillon amidonné, redingote Lanvin avec rosette à la boutonnière, et tout autour de lui qui commence à s’impatienter et l’a fait savoir, bouquets de glaïeuls, stèles doriques et toiles de maître. Mais tout à l’heure, entre le deuxième et le troisième acte, quand Madame bâillera d’ennui derrière son éventail authentiquement japonais, le sénateur sait qu’il se reposera la question et qu’alors il souffrira. Car à sa manière, oui, il souffre.

La princesse Pouille d’Orset transmet ses dernières instructions avant de sortir. Nous donnerons le souper dans la véranda, compter une vingtaine de couverts. Champagne, crustacés et foie gras, quelque chose de tout simple, façon pique-nique. Soudain, Son Altesse lève la main en un geste gracieux afin d’indiquer qu’elle réfléchit. Le temps est suspendu, le domestique aussi, lui en attente des ordres qui vont lui tomber dessus. Préparez aussi des entremets, finit par glousser la princesse. À quoi bon tenter de résister, les entremets, c’est son péché mignon. Il y aura aussi des fèves de marais à la crème et de la gelée d’ananas au marasquin. Et puis nous ouvrirons la malle à costumes. Il sera tellement amusant de prolonger le spectacle par un brin de fantaisie, surtout si le vrai en a manqué. Ah, et couvrez la cage des perroquets, voulez-vous. Je préfère qu’ils se reposent maintenant et soient en verve tout à l’heure. Si seulement j’avais la possibilité d’en faire autant, hi hi hi ! Allons, approchez la voiture, ne faisons pas attendre cette belle salle Favart !

Bien sûr, parmi les spectateurs de ce soir, il y a aussi de vrais amoureux de l’opéra. Honneur insigne fait à la représentation, une grande dame de l’art lyrique a pris place dans la salle. Si mademoiselle Henriette Renoult a l’air d’une petite chose fragile, il ne faudrait pas trop s’y fier. Cette femme a fait la pluie et le beau temps dans les théâtres du monde entier. L’Opéra Garnier, Salzbourg, le Teatro alla Scala de Milan, la Fenice de Venise lui doivent leurs plus belles distributions. Les néophytes n’auront jamais entendu parler de son métier, les chanteurs ne jurent que par lui. Mademoiselle Renoult était professeure de rôles. Visage impénétrable, allure disons sévère sans que l’on sache si c’est le fait de la timidité ou d’un mauvais caractère, et une mise modeste seulement démentie par un vif éclat dans le regard. Encore faut il arriver à le croiser. La dame, mains posées sur les genoux, a l’air d’une momie. Autour d’elle, des amateurs bedonnants, partition à la main, des gueules cassées de la Grande Guerre qui viennent se nourrir de beauté, des familles pour qui cette sortie est une fête et des premières fois qui vaudront révélation, enfants fascinés par les dorures, commerçants impressionnés par l’importance du lieu, bourgeois que l’opéra ennuie mais qui persistent.
Ce n’est jamais que cela, un public, cet ensemble artificiel d’éléments disparates. Le père de famille, la tête farcie de soucis, voisine un vieux monsieur perclus d’arthrite, dont la femme pense au tricot dans son sac. Les musiciens font encore un foin épouvantable avec leurs instruments. Pendant qu’ils s’accordent, est-ce que ça gênerait qu’elle s’avance dans sa manche ? À côté d’eux, un docteur et son épouse, prise d’une soudaine quinte de toux. J’ai fini ma journée de travail, dit le mari sans trop sourire. Autant il apprécie d’écouter les bronchites au stéthoscope, autant les tousseurs de théâtre l’insupportent. Combien de somptueux si bémol détruits par une toux sèche ? Qu’ils prennent donc leur pâte pectorale avant de venir ! Oui, toi aussi, ma chérie, tu aurais dû. Derrière eux, des ouvriers occupent une moitié de rangée. Depuis deux semaines, ils tiennent sans relâche un piquet de grève et ont mérité de se détendre un peu. Rigoletto ? Le titre leur a plu, on verra bien. Problème, une élégante dans ses derniers éclats renâcle à s’asseoir à côté de leurs bleus de travail et s’en ouvre à l’ouvreuse.
— Mademoiselle, vous voyez ça comme moi, n’est-ce pas… Il doit bien vous rester une loge disponible pour les gens de mon rang !
Le regard de l’ouvreuse sourit, mais pas à son interlocutrice qui sent l’avantage lui échapper.
— Princesse Loupiac de Montratier.
Le nom à rallonge a claqué comme un coup de fouet. Était-ce une pointe de menace dans la voix ?
Peu importe.
— Les gens comme vous ne se sont pas tous fait couper la tête à Versailles ?
Témoins de l’échange, un député radical et son collègue communiste s’esclaffent. Un troisième député les accompagne, plus difficile à situer sur l’échiquier politique, celui-là, d’où l’invitation qui lui a été faite. L’homme est mélomane. L’opéra a servi d’appât, quand c’est le dîner d’après qui compte. Attablés dans un restaurant de la rue Taitbout, tous trois ont à parler sortie de crise, avenir du pays et alliances, espérons.
Chacun a sa raison d’être ici ce soir, des bonnes, des faiblardes, d’autres carrément mauvaises.
— Du moment qu’ils ont payé leur place, je me tamponne de savoir pourquoi ils sont là, marmonne Jean-Marie Gheusi.
C’est un directeur nerveux, monsieur Gheusi. Son visage poupon est moins jovial qu’à l’ordinaire, tirant même sur l’écarlate. En redingote de soirée, il est venu se poster à l’œilleton du rideau rouge pour regarder les retardataires finir de lui remplir sa salle. Plus un strapontin de libre ! Si seulement ça suffisait à remplir aussi les caisses… Mais non, ce théâtre est un gouffre. Toutes ses économies personnelles y sont passées sans avoir le moindre effet sur l’océan de dettes. Comment le comptable a t il appelé ces pertes ? Structurelles, voilà. La faute à des « pertes structurelles ». L’électricité, par exemple. Elle a tellement augmenté qu’on rêverait de revenir à l’éclairage à la bougie. Hélas, leur usage est interdit parce que trop dangereux pour les charpentes en bois. Dès lors, bien obligé de continuer à payer ces factures exorbitantes. Le loyer ? Une horreur. Il a quasiment triplé en deux ans. C’est la crise pour nous aussi, ont argué les propriétaires des murs. Peut-être est-ce vrai. Plus personne n’a les moyens de résister à autant d’inflation. Constat amer où niche un seul motif de consolation, ce n’est pas la gestion de Gheusi qui est en cause. Sous sa gouvernance, les coûts de production ont même été drastiquement réduits.
— Le public, on le garde ? Ou on renonce à ça aussi ?
Ce jour-là, l’assistant du directeur avait posé la question en plaisantant. Mais il était sérieux. À force de tout supprimer, allait on pouvoir continuer à proposer de beaux spectacles ? Évidemment, évidemment. À condition toutefois de renoncer pour cette saison au plaisir des créations.
La première de ce soir est le résultat de cette politique rigoureuse. Ce Rigoletto est la reprise d’une vieille mise en scène, qu’en plus de recycler on a sévèrement rognée. Finis les décors en dur, pas de terrasse d’où lancer les sérénades, pas de palais pour le duc de Mantoue, ni de taverne où casser de la vaisselle lors de l’assassinat de cette pauvre Gilda. Des toiles peintes, vieilles de quarante ans, vont devoir faire l’affaire. Et alors ? La mise en valeur du patrimoine ne fait elle pas partie des prestigieuses missions d’un directeur d’institution ? C’est en tout cas la formule pompeuse avec laquelle Jean-Marie Gheusi entend vendre sa reprise à la presse. Il ne dira rien de ses longues nuits d’insomnie passées à ruminer la situation. Soit on se faisait archéologue en s’en remettant au contenu de vieilles malles, soit on fermait boutique.
Ça a été vite vu.
Contre toute attente, le pari s’est révélé stimulant. Les sous-sols poussiéreux de l’Opéra-Comique recèlent de ces trésors ! Des mètres et des mètres d’étagères où des cahiers de cuir noir, tous identiques, contiennent, décrites par le menu, d’anciennes mises en scène du répertoire. En choisir une et s’y conformer permettait de réduire drastiquement les heures de répétition. Inutile de perdre son temps à chercher ce que d’autres ont déjà trouvé, n’est-ce pas ? Sauf qu’aucun metteur en scène de renom n’a goûté le marché. À la vue des cahiers, tous ont renâclé. Comment osait on les prendre pour de simples exécutants ? L’art, c’est au futur qu’ils le conjuguaient, et blablabla. Aucun n’acceptait ? Eh bien tant mieux. Cela dispenserait d’en engager un. En lieu et place, des emplois d’assistants et d’adjoints peu coûteux ont fleuri. Ces bonnes volontés se voyaient offrir une précieuse première chance. D’ici trois heures, nous saurons si cet esprit intrépide a tourné à l’avantage du spectacle. Pourquoi
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C’est dans ces eaux-là qu’il a vu quelque chose, sans certitude de ce que c’était. L’image lui reste. Une file de camions bâchés. À l’intérieur, pour ce qu’il lui a semblé, des hommes au crâne rasé, avec des visages très maigres et des yeux immenses. Ils portaient une tenue à rayures. L’air d’être blessés, en tout cas avec quelque chose qui clochait salement.
Leur regard.
On les a laissés passer en silence, puis on est reparti. Soudain moins malheureux d’aller sur ses deux jambes.
(pages 157-258)
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33 marquait aussi le cinquantenaire de la mort de Richard Wagner. On a parlé de monter Lohengrin à Paris, voire l’intégralité du Ring. Que n’avait on fait ! Aussitôt, les appels au boycott ont fusé. La question de l’œuf et de la poule s’est reposée. Était-ce le compositeur allemand qui avait inspiré Hitler ou bien le nouveau chancelier qui instrumentalisait son œuvre ? Plus un dîner en ville sans qu’on s’enflamme. « Wagner est un suppôt du nazisme », tonnaient les anti. « Sa musique est universelle », rétorquaient les pro. L’antisémitisme aussi, ajoutait quelqu’un. Devant les asperges, il se trouvait encore un ou deux naïfs pour souhaiter gentiment « dépolitiser tout ça ». Au rôti, une seule envie surnageait, s’en lancer des tranches à la figure. Quelle fatigue, soupirait Mademoiselle.
Selon elle, le « problème Wagner » a aussi de fâcheuses conséquences esthétiques. Parce qu’un génie n’a besoin de rien pour créer ses chefs-d’œuvre, ni d’autorisation ni de point de départ. C’est plus tard, avec les affidés, que les dégâts se feront jour. Oh, ça n’a pas raté. Les héritiers du maître sont restés accrochés à son mot d’ordre d’hypertrophie symphonique sans plus comprendre pourquoi.
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Une salle de spectacle, c’est une grande salle à manger. Tout le monde amène ses problèmes à table. Nuit de Cristal, Anschluss, accords de Munich, c’est peu dire qu’ils sont de taille en ce moment. Prenez cinq personnes au hasard, enfermez-les ensemble et prononcez le mot « Allemagne », vous verrez le résultat. Alors une salle entière… Dollé (directeur du théâtre du Trocadéro) en était convaincu, programmer Werther, c’était aller au-devant de problèmes inutiles.
(page 184)
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Abandonnato… [nom donné à l’orphelin par la religieuse qui l’a trouvé] De quel droit marquer ainsi des orphelins au fer rouge, ça le dépasse. N’est-ce pas déjà assez difficile de grandir sans les soins quotidiens d’une famille, faut-il en plus y rajouter un stigmate barbare ? Ça se faisait avant, argueraient les ignorants pour leur défense. Avant ? Avant, on a brûlé vif Giordano Bruno. On coupait les mains des voleurs. On appelait « jeux » la lutte à mort du gladiateur pour sa liberté. La voilà, la grande dignité d’avant. Chapeau, bel abri. Le passé est là pour qu’on y discerne, pas pour qu’on en reste l’esclave. 
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