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EAN : 9782367491066
200 pages
Cohen et cohen (26/01/2023)
3.75/5   12 notes
Résumé :

Samuel Willar est un écrivain particulier, spécialisé dans la rédaction d'autobiographies imaginaires, tant pour les morts que pour les vivants.
Lorsque son père, qui avait peu d'estime pour ce rapiéçage de vies, disparaît à son tour, un numéro de téléphone et une note manuscrite l'orientent vers une nouvelle commande, émanant d'une bibliothécaire de l'institut Rachi de Troyes. Il apparaît rapidement qu'une enquête s'impose, impliquant un voyage en co... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (7) Voir plus Ajouter une critique
«Pour Samuel, quand le temps sera venu»

Dans cette quête des origines, Gérald Tenenbaum imagine un écrivain et une bibliothécaire partant sur les traces d'un disparu. de Troyes en Italie jusqu'en Israël, ils vont tenter d'approcher la vérité… et se rapprocher.

C'est une route qu'il ne prendra sans doute plus jamais que Samuel emprunte en ce jour gris sur la Lorraine. Il se rend dans l'EHPAD où Baruch, son père, a passé ses derniers jours pour prendre possession des dernières affaires laissées par le vieil homme. En état honnête, cette route, il ne l'a pas empruntée bien souvent, ses relations avec son père étant devenues de plus en plus distendues au fil du temps. Aussi n'est-ce pas sans surprise qu'il découvre une note de Baruch à son intention dans le carton qu'on lui remet: «Pour Samuel, quand le temps sera venu», suivi d'un numéro de téléphone.
Il ne se doute pas encore qu'à partir de là, il va s'engager dans une enquête qui va très vite se muer en quête des origines, à la recherche des secrets de famille. La personne qui répondra à son appel aura beau lui indiquer qu'elle ne se souvient pas de Baruch, il fera le voyage à Troyes pour la rencontrer. Car elle a besoin de ses services. Car Samuel, après avoir tenté en vain de se faire publier, avait fini par accepter la proposition de son éditrice: se transformer en biographe. Désormais, il rédigeait à la demande de ses clients des biographies qu'il n'hésitait pas à «enjoliver» en ajoutant de la fiction dans des existences un peu trop ternes. A moins qu'il ne s'agisse tout simplement d'enrichir un curriculum vitae.
C'est précisément ce que va lui demander la bibliothécaire de l'institut Rachi de Troyes, car elle a besoin de cette «nouvelle vie» pour décrocher un emploi à New York. Ensemble, ils vont entreprendre tout un périple, afin d'étoffer son histoire, de remonter son arbre généalogique, de commencer Par la racine. Une racine commune. Désormais, il n'est plus question d'heureux hasard, les liens entre eux devenant de plus en plus évidents. de Dijon à Lyon puis à Marseille et Venise pour ensuite traverser ensuite la Méditerranée et arriver en Israël, les étapes de leur voyage vont réserver leur lot de surprises et de révélations, les rapprocher de plus en plus, mais aussi soulever de nombreuses questions.
Une enquête permet au romancier de laisser glisser sa plume vers son propre passé, vers l'histoire du peuple juif et sa destinée si singulière. Et, comme dans son précédent roman, L'Affaire Pavel Stein, de nous prouver à nouveau la force des écrits, qu'il s'agisse d'une critique de cinéma, d'une lettre ou encore d'une vraie-fausse biographie. Car ces textes ont un fort pouvoir d'imprégnation. Ainsi, en refermant ce roman vous conserverez quelques images fortes qui feront désormais partie de votre imaginaire.


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Avec ce livre, j'ai fait la connaissance de Samuel Willar, cet écrivain particulier qui écrit des autobiographies sur demande.

Ce livre relate les recherches que Samuel va effectuer pour réaliser celle Luce. C'est son père récemment décédé qui va l'aguiller vers cette commande.

La rencontre avec Luce va les emmener, lui et elle, à la rencontre de leurs racines et les faire se rencontrer.

Il est en effet beaucoup question des racines familiales et des liens paternels surtout. Luce ne connaissant pas son père.

Clara et Jacques la soeur et le frère de Samuel sont aussi des personnages secondaires très sympathiques dans ce livre avec mention particulière pour Jacques (un homme qui aime les cimetières ne peut que me toucher).

J'ai aimé que cette fratrie soit mise en valeur dans ce qu'elle apporte à chacun et dans les différences que chacun peut vivre avec ses parents.

Le personnage du père Baruch est un brin énigmatique et fort et même par delà sa mort il reste tellement présent… Imprimant chez ses enfants un lourd héritage…

Dans ce livre la musique classique s'impose en arrière fond, une passion pour Baruch le père encore.

Il y a le théâtre qui s'invite aussi à travers le personnage de Luce et également les traditions et la religion juive qui sont dans les racines des personnages.

J'ai pris plaisir à suivre Samuel dans cette quête des origines qu'il réalise à côté de Luce.

J'ai eu un peu de mal sur certaines parties où je sentais bien que je n'avais pas tous les "codes" de bonne compréhension notamment quand Samuel doit se rendre au théâtre pour voir la pièce Dibbouk d' Anski. La culture juive fait partie intégrante de ce livre en étant la culture des principaux personnages de l'histoire.

Dépassant mes lacunes et mes incompréhensions dans certains thèmes, j'ai apprécié cette histoire dans ce qu'elle raconte des vies qui prennent force dans les racines et aussi dans ce qu'elles développent alors, comme les liens de fraternité et les rencontres d'amour et / ou d'amitié qui constituent les branches de nos vies.

L'écriture de Gérald Tenenbaum est très agréable et poétique comme dans mes souvenirs de la lecture "Les harmoniques".

Quant à vous, n'hésitez pas à découvrir la plume de Gérald Tenenbaum à travers ce livre et/ou les autres !
Lien : https://imagimots.blogspot.c..
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Gérald Tenenbaum est un écrivain de talent, dont des oeuvres précédentes ont été remarquées par l'Académie Stanislas et couronnées du prix Erckman-Chatrian (dit le "Goncourt Lorrain").
C'est ce que confirme aussi la lecture de son dernier roman, "Par la racine", qui se signale d'abord par une idée magnifique qui tient le lecteur accroché à son livre jusqu'à l'aboutissement improbable : un prête-plume, qui vit d'"autobiographies" augmentées (comme on parle aujourd'hui de réalité augmentée), de la part de personnes qui souhaiteraient enrichir leur biographie, pour toutes sortes de raisons, reçoit une commande qui l'engage dans une recherche qui va, non seulement faire découvrir au commanditaire des aspects cachés et bouleversants de ses origines, mais également faire émerger des replis inconnus de sa propre histoire familiale.
Ce fil porte sans ployer l'intérêt du lecteur.
Une telle idée, le talent de l'auteur aidant, aurait pu produire un livre exceptionnel.
Mais pourquoi faut-il donc que l'auteur se laisse aller à une accumulation incessante de formules philosophico-mystico-sociologico- etc., ("on n'a pas impunément dix-huit ans", "la mer qui frémit devant lui n'est pas une énigme insondable, mais le berceau de la vie")? À raison d'un trait de cette sorte toutes les deux pages, parfois encore davantage, le lecteur finit exaspéré, et doit rassembler toute la curiosité que le thème a éveillé en lui pour se persuader de poursuivre.
Et surtout, ce parti pris de montrer davantage les tourments des personnages par la description du narrateur que par la mise en scène de la tempête intérieure que la situation déchaîne dans leurs pensées et leurs sentiments, donne un côté un peu sec à leurs réactions nécessairement intenses aux découvertes que les circonstances et l'enquête font surgir. En proposant une vision plus intérieure de questionnements intimes dramatiques, l'auteur aurait sans doute pu faire émerger de manière plus progressive les déchirements des protagonistes, et les faire planer plus longtemps dans l'esprit du lecteur. Cette sécheresse visiblement assumée dessert terriblement l'oeuvre.
Comment l'auteur n'a-t-il pas trouvé un relecteur (l'éditeur?) pour le conduire à des améliorations sensibles à la portée de son talent ? Il faut dire que laisser passer, entre autres, une expression comme "l'à-pic est abrupt" est, de la part d'un éditeur, l'indice d'une lecture vraiment trop superficielle dont un auteur n'a pas grand-chose à attendre.
Bref, un bon libre qui aurait pu être exceptionnel.
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Aujourd'hui 26 janvier sort chez Cohen&Cohen Par la racine de Gèrald Tenenbaum. C'est un roman à la plume envolée et imagée, le titre est parfaitement choisi puisque Samuel va plonger au coeur du passé de son père et de son histoire profonde. Suite au décès de celui qui appelait non papa mais Baruch, Samuel dont le métier est rédacteur d'autobiographies imaginaires, va laisser notre esprit voguer au fil de ses idées, de ses rencontres ou de ses écoutes musicales.
C'est un roman à l'âme poétique qui amène à la réflexion sur la complexité de l'âme humaine, sur les relations avec nos parents et sur ce qu'ils nous dévoilent d'eux, les connaît on vraiment au final? Entre passé et présent. Les histoires se croisent, Samuel remonte l'histoire de son père comme une enquête. Il va faire des rencontres et comprendre que l'être humain se construit des souffrances qu'il rencontre, de l'adversité à laquelle il doit faire face tout autant que des bonheurs du quotidien...
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« Par la racine », une couverture magnifique, un format de livre agréable, une belle couleur de papier…. Déjà, ça donne envie. Et puis les premiers mots, les premières lignes. Une mélodie dans le phrasé mais également par les extraits musicaux évoqués. Une douce mélancolie, une écriture sensible qui prend le temps, qui pose chaque mot, soigneusement choisi par l'auteur. C'est un érudit, on le sent, on le lit, son vocabulaire est riche sans être prétentieux. La poésie, la musique sont omniprésentes, comme un lien entre l'écrit et la vie quotidienne.
C'est l'histoire de Samuel Willar, un homme qui « tisse des vies », qui « part du vrai pour façonner le faux. » Il rédige des autobiographies, à la demande, arrangeant ce qui est réel pour que ça colle aux aspirations de celui ou celle qui commande l'ouvrage. À la mort de son père, qu'il a toujours appelé Baruch, il trouve une note manuscrite et un numéro de téléphone avec ces quelques mots : Pour Samuel, quand le temps sera venu. Pourquoi ce message pour lui, plutôt que pour son frère ou sa soeur ? Sans doute parce qu'au bout du fil, une personne pourra donner et recevoir, uniquement pour lui, avec lui.
C'est un roman de « racines », de filiations. Celle qu'on connaît, officielle, celle qu'on découvre quand, au décès de nos parents, on se lance sur le chemin de ce qu'ils ont été. Non pas qu'ils aient caché des épisodes, des faits, mais plutôt parce qu'enfant, jeune adulte, et plus tard pris par notre vie, on ne s'attarde pas. Quand vient la mort, on a besoin de réponses, même si on n'a pas de questions. Elles viennent, au fil des rencontres. Samuel fait connaissance avec Luce, comme si, indirectement, son père, Baruch, avait choisi de la mettre sur sa route. Elle a besoin d'une autobiographie « reformulée » pour obtenir un poste en adéquation avec ce qu'elle désire : directrice du YIvo, institut de recherche juive de Manhattan. Il est nécessaire de créer une enfance au kibboutz. Samuel accepte et ils partent tous les deux sur les traces de ce qu'a été la vie de la jeune femme afin d'intégrer des événements réels dans le texte en partie fictif qu'il va écrire. En partant avec elle, il suit en parallèle le cheminement de son père, il remonte le temps. On va aux rendez-vous avec différents personnages qui tous, apportent une pièce au puzzle qui prend forme sous nos yeux. Des liens se font, se défont, se nouent plus ou moins serrés.
« Par la racine » nous rappelle qu'au-delà de notre famille, on se construit avec des « racines » culturelles, amicales, etc. Ce sont toutes ces souches qui bâtissent l'homme ou la femme que nous sommes.
Gérald Tenenbaum écrit avec infiniment de délicatesse et de respect pour ceux qu'il présente. Ses protagonistes emplissent les pages, cousant leur vie, au fil des ans, avec ce qu'ils sont, ce qu'ils deviennent, ce qu'ils souhaitent être, puisant profondément dans la terre de leurs ancêtres et de tous ceux qui comptent pour eux, la force de dire « je suis, je veux… »
Ce dernier recueil de l'auteur est totalement abouti, affirmé dans le propos (notamment les liens avec la culture juive), la construction et la rédaction. C'est une belle réussite et j'ai été conquise.

Lien : https://wcassiopee.blogspot...
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critiques presse (1)
SudOuestPresse
11 avril 2023
Le mathématicien et romancier poursuit sa vaste exploration de la culture juive à travers, ici, deux personnages eux-mêmes en quête d’une identité familiale.
Lire la critique sur le site : SudOuestPresse
Citations et extraits (14) Voir plus Ajouter une citation
(Les premières pages du livre)
Une semaine et un jour après
Cela a débuté comme un tourbillon et à présent c'est la tempête. Le tourbillon, on peut le laisser vous emporter, il paraît que s'en sortir ainsi est possible, même avec la honte, mais vivant: lâcher prise, se résigner à toucher le fond et marcher sur le fond. Mais avec la tempête, aucune échappatoire. Il faut lutter, l'affronter, il n'y a que ça. Face à face.
Le vent s'est levé une demi-heure en arrière, ou peut-être plus, ou peut-être moins. Le temps de l'orage n'est pas mesurable par les humains. Quant au temps humain, il est insaisissable, on le sait bien, le sablier ne prévient pas, on ne sait rien. S'écouler est dans la nature du sable, chaque grain est indifférent au glissement de son voisin, ce sont tous les grains ensemble qui font le flux.
Qu'importe. Son orage à lui n'est pas celui qui bat la campagne et qui ricoche sur les vitres. Vingt et quelques années plus tôt, son aïeule avait courbé les futaies et déraciné les chênes. Elle avait surpris tout le monde au tournant du millénaire. Fin décembre, on attendait la panne générale, la colère de Dieu, la perte du Nord magnétique ou le déferlement du vent solaire. Ce fut Lothar le 26 et Martin le 27, le plan Orsec, le président à la télévision, et la destruction aux trois quarts des mirabelliers lorrains.
Aujourd'hui, cette tornade nouvelle, qui souffle et qui crie, n'est pas son tourment, même si le volant de sa guimbarde par moments lui résiste, comme envoûté.
Car il est en route.
En début d'après-midi, la directrice de l’Ehpad l’a joint sur son mobile :
— Monsieur Willar ?
Lui revient en flash qu'à une époque, il répondait: « Son fils à l'appareil. »
— Oui.
— Samuel Willar ?
— Lui-même.
Il n'y aura personne, à jamais, pour répondre «Son fils ».
— Ici, madame Marchal. Nous avons rassemblé les affaires de votre p.. papa, enfin de Baruch.
— Oui?
— Il faudrait passer les chercher. C'est-à-dire à l'accueil.
— C'est urgent?
— Un peu. Soit on les stocke, soit on les restitue, mais là, entre deux... Vous comprenez?
— Tout à fait. Je prends la voiture. Je suis là dans une heure, une heure et demie.
— Parfait. N'oubliez pas.
— Oui?
— L'accueil est au premier à gauche, après la porte vitrée. Avant 17 heures, s’il vous plaît, délai de rigueur.
Le vent raréfie l'air, il fait le lit de la tempête. À présent, dedans, dehors, elle est dans sa tête.
La bretelle d'autoroute, puis la départementale contournant Bainville. Le château de Lunéville est planté dans son dos, celui de Bourlémont est assis sur l'horizon. Il cingle cette Lorraine où jadis les grands-parents se sont nidés.
Une fois passé Autreville, il rallie le bas-côté et coupe le moteur. Il a si souvent emprunté cette route, mais en cet instant il ne sait plus par où passer. (Emprunter est le mot, on ne possède pas la voie que l'on suit, on lui appartient.) C’est à gauche qu'il faut aller, il s'en souvient, mais, sous cette voûte ébréchée déchargeant l'averse en rideau, il ne visualise plus la bifurcation.
Il allume la radio. France Musique est de mise. Baruch était plus qu'un amateur, un résident de ce pays-là, un citoyen légitime puisqu'en transit permanent. Haendel, les Neuf airs allemands pour voix soliste, instruments et basse continue. Le timbre radieux de la cantatrice — est-ce Emma Kirkby? — porte la mélodie, épouse les variations, et saisit l'instant aux cheveux.
Haendel l'immigré. De ces cantates profanes ressurgit l'allemand maternel. Baruch lui aussi gardait en sanctuaire une langue d’exil tel le feu sous la cendre.
Baruch ou le baroque embarqué...
Il déglutit, double croche d'amertume.
Il éteint le poste. Da capo, da capo ma diminuendo, les incantations se dissolvent dans la texture de l'air.
Le silence qui suit est de Haendel encore, maïs le soupir entre en lui-même.
Le GPS remplace la modulation de fréquence.
Une autre manière de s'y retrouver.
Pas d'arbres au bord de la route, mais des clôtures à piquets reliés par des fils d'acier galvanisé que les paysans achètent au kilomètre. De loin en loin, un portail de champ ouvrant sur un enclos à foin ou un abri formant remise. La campagne subit la tempête sans vaciller. Placide, elle tient bon. Il n'y a que les hommes pour présumer d’une intention dans les humeurs du ciel. Passé, dans l’échancrure des côtes de Meuse, le village de Coussey, la voix féminine lui enjoint de «faire demi-tour dès que possible». Le carrefour suivant est désert. Il s'exécute devant l’ancienne menuiserie. Des années durant, elle a proposé des cuisines intégrées au goût du jour sans pour autant abandonner la reproduction de l’ébénisterie des jours anciens. Ce temps-là n'a plus cours; le bois vosgien sert-il encore pour les cercueils? Il s'engage finalement sur la route indiquée, qui pleure à grande eau, et ravale ses larmes en ruisseau. Sionne, Midrevaux, Pargny-sous-Mureau, et enfin la maison de retraite. L'allée en gravillons, le parking sous les arbres, le perron. Onze jours auparavant, dans la continuité des jours, il a gravi ces marches sans pressentir que le moment était à l’aguet. Le destin n'a pas de crécelle. L'escalier, deux étages, un troisième.
Le couloir, l'odeur.
Il y va sans se retourner.
La chambre, il y entre sans frapper, comme il fait toujours. Une dame blanche l'occupe, robe de chambre matelassée bleu-gris, col Claudine, cheveux en désordre, regard au-delà de l'horizon. Assise au fauteuil, elle en agrippe les bras et, qui sait pourquoi, retrouve le réflexe d’un sourire:
— Michel? Ah! Michel.
— Excusez-moi. Je cherche... je cherche quelqu'un d'autre.
— Quelqu'un d'ici ?
— Oui, c'est ici qu'il était.
— Alors, vous n'êtes pas Michel.
— Samuel.
— Pas grave.
Samuel balaie la pièce d’un coup d'œil circulaire. S'il a oublié la consigne, il en prend conscience à l’instant, c'est qu'il lui fallait bien, pour un adieu, revoir les lieux. Car les lieux demeurent. Ils ont cette faculté tranquille de persister, de se donner d'un être à l’autre, de transiter.
Les lieux ne font pas de façons.
La penderie est entrouverte. Une seconde robe de chambre de la même étoffe, mais vert céladon. Des robes, un manteau de drap clair et même un pantalon noir sur cintre, vu d'ici en sergé de viscose — ce tissu qu'à la boutique, au temps de la boutique, on désignait en aparté comme du prêt-à-boulocher.
Les vêtements de Baruch, il a dès le jour même, ce jour-là, indiqué qu’on pouvait les donner. Pas les brûler, s’il vous plaît, simplement les donner, le Secours populaire les accepte et les trie, ce qu'il en fait ensuite n'est pas notre affaire.
Le fauteuil, lui, n’a pas bougé. Hier encore, c'est-à-dire il y a peu, il était soudé à Baruch empesé. La dame blanche en bleu-gris matelassé y est installée à présent, mais elle n'est qu'invitée, elle ne fait pas corps avec le siège, pas encore. Elle pourrait se lever et comme un rien trouver une autre place où s'asseoir et soulager ses reins. Il faut du temps, n'est-ce pas, pour apprivoiser les choses qu'on dit inanimées.
Sans le ressentir pleinement, Samuel sonde l'espace. Que reste-t-il de ces années que Baruch a passées dans cette pièce, à lorgner la télévision débats politiques ou matches de tennis, toujours des affrontements — ou bien ouvrir le regard vers la fenêtre dont il avait demandé qu'on retire les rideaux.
La lumière tombait dru et crue: lorsqu'on lui faisait face, Baruch, qui l'avait dans le dos, apparaissait en ombre chinoise. Restait la voix. Les mots eux aussi tombaient dru et crus, pour remplacer les phrases qui souvent peinaient à se former, mais parfois renaissaient et, d'on ne sait où, jaillissaient en essaims.
Sur le seuil, Samuel cherche encore. L'adieu au lieu n'a lieu qu'une fois. La couverture du lit a été remplacée. Celle-ci ne doit pas tenir bien chaud, mais quelle importance, de mémoire de visiteur le radiateur est constamment au taquet.
Tant qu'on ne le prie pas de décamper, Samuel peut poursuivre. Les murs ont toujours été nus, ou vierges, c'est selon. Baruch voulait la place nette et d'un revers de main rejetait toute proposition de garniture. Un cadre métallique est à présent accroché droite du lit, peut-être la pensionnaire s'endort-elle de ce côté-là.
C'est une photographie couleur, demi-format ou un peu plus. Un jeune homme, ou plutôt un homme jeune, sourit sous une fine moustache à la Clark Gable. En blouson de cuir façon RAF, il est debout, la main posée sur le capot d'une Panhard des années cinquante, briquée comme un sou neuf.
Sans doute ce Michel qu'on attendait.
Restaure-t-il encore les véhicules anciens ? Participe-t-il à ces rassemblements qui ont la ferveur des amateurs, salons, rallyes-promenades ou roulages-parades? Ou bien un accident a-t-il brutalement mis fin à sa passion sur une route vosgienne enneigée? Où vont les sapins des Vosges? Michel est-il seulement encore en vie? À supposer que oui, a-t-il pénétré cette pièce où Baruch a vécu? A-t-il respiré cet air confiné? A-t-il ouvert la fenêtre? A-t-il formé le projet de poser des rideaux?
Sur l'unique étagère, dans l'angle de la fenêtre, un pot de géraniums en boutons. Quelques jours auparavant et depuis plusieurs années, la planchette de bois blond (est-ce du sapin vosgien?) était encore garnie de livres. Debout, penchés, ou couchés épars tels des soldats fauchés au champ d'honneur, ils composaient une présence désolée. Des poches cornés en éventail, que Baruch nonchalamment avait demandé qu'on lui apporte pour, disait-il, passer le temps qu'il reste.
Toute sa vie, il n'avait fréquenté que des essais, de Sartre et Beauvoir à Todorov et Grimaldi - de l'humain à l'inhumain -, en passant par Freud, et en évitant soigneusement Lacan. Sur la fin, toujours en éveil, il avait été séduit par le Sapiens de Harari sans pouvoir le terminer: le temps qu'il reste est par nature compté.
Pour autant, aux derniers temps de Baruch, seules les fictions, romans ou recueils de nouvelles, ont
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Les mots n'ont plus court.
Le temps fait une pause.
L'étreinte à la saveur de l'immortalité et le tempo d'une sonate pour violon seul
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- Pour le maître, et je crois me souvenir que Maïmonide a été dans le même sens, les migrants doivent conserver trois attributs essentiels : les vêtements pour se couvrir, les mots pour se comprendre et les noms pour se penser.
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Les sens de Samuel sont en éveil, à fleur de peau, comme ce parfum qu'elle porte et qui lui donne à la fois l'envie de laisser faire et celui de prendre l'initiative.
Il y a si longtemps qu'il ne s'est pas ainsi senti exister. Il en va de sa perception de la vie comme de celle de la respiration, elles ne sont palpables qu'à certains instants privilégiées. Lorsque vie et parfum se conjuguent, l'instant devient magnétique et le temps cristallise.
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Cependant, les projets des hommes se heurtent à la fatalité comme les vagues à la falaise. Frapper le roc ne saurait l'ébranler ou l'émouvoir, ce qui est gravé dans la pierre ne peut être changé.
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