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ISBN : 2070371778
Éditeur : Gallimard (20/03/1980)

Note moyenne : 4.12/5 (sur 639 notes)
Résumé :
«La Terre. C'est l'héroïne de mon livre. » Terre que le paysan pénètre et féconde de ses mains, terre généreuse ou ingrate, chèrement acquise ou convoitée. Jean,le frère de Gervaise , dans L'Assommoir, est valet de ferme en Beauce. Il aime et veut épouser une fière gamine, Françoise. Mais le beau-frère de celle-ci, le fruste Buteau, multiplie les obstacles. S'il y a mariage, il y aura partage. Après avoir dépouillé ses propres parents, il voudrait encore dépouiller ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (44) Voir plus Ajouter une critique
Nastasia-B
  24 mars 2015
Et PAN ! Encore un uppercut en plein groin : du Zola en très grande forme. Selon moi un véritable chef-d’œuvre sorti de Terre, ou, du moins, celui qui me parle le plus parmi les Rougon-Macquart !
Comme toujours, le vieil Émile s'est bien documenté et l'on a presque l'impression de sentir la terre de la Beauce sous notre nez. Voici un bon roman tonique et documentaire comme était l'intention de l'auteur en écrivant le cycle des Rongon-Macquart. C'est à mon sens l'un des quatre ou cinq meilleurs du cycle, voire un peu mieux, ce qui n'est pas peu dire.
Ici, Jean Macquart (le frère de Gervaise dans l'Assommoir) est embauché chez le gros exploitant du coin et maire du village, Hourdequin, qui essaye désespérément d'introduire des techniques agricoles nouvelles et se heurte à sa main d'œuvre réfractaire. C'est l'exact pendant français du Levine russe d'Anna Karénine.
La famille Fouan est l'autre grand pôle du livre. Elle rappelle beaucoup la famille Rongon-Macquart des origines (voir La Fortune des Rougon) avec ses multiples tares et vices. Tout d'abord l'héritage du vieux Fouan, où l'on ne sait qui est le plus radin et le plus prêt à saigner sa famille, entre le père et les enfants. Son jeune fils, Buteau est un parangon d'avarice, d'avidité, de brutalité et de dureté (bon, c'est vrai, il ne faut pas trop chercher la nuance ici chez Zola).
Malgré le tour résolument polémique que Zola imprime à sa fresque rurale, j'ai retrouvé tous les travers et la mentalité du monde paysan qu'on m'a raconté de mes aïeux bretons du début du XXe siècle. Aucune bassesse de ce monde ne vous sera épargnée mais n'est-elle pas une vision, certes désabusée, certes un peu caricaturée, grossie ou condensée mais essentiellement juste, pertinente, de l'humain au sens large ?
Émile Zola nous montre notre espèce dépouillée de sa frêle coquille de " bonnes manières ", de ce vernis de civilisation, il nous montre bruts, brutes, bourrus, mais sans chichi, un peu comme si vous aviez directement accès à ce que pensent ceux qui vous font des sourires en surface. Je vous laisse le soin de lire et de déterrer les bulbes pourris dont nous sommes tous un peu faits...
J'attribue une Mention Spéciale pour le personnage de " la grande ", sœur du vieux Fouan, assurément un modèle pour la fameuse Tatie Danielle du cinéma, une véritable vieille méchante femme qui prend plaisir à semer la zizanie (le personnage de " la vieille femme nuisible " est un classique chez Zola et revient dans pas mal de ses romans, aurait-il des comptes à régler de ce côté-là ?) et la discorde au sein de sa propre famille tout en étant aussi aimante qu'une grosse pierre sèche.
Autre Mention Spéciale pour le personnage de " Jésus-Christ ", Fils aîné du vieux Fouan, alcoolique invétéré et résolu à ne jamais travailler, pétomane hors-pair qui offre à l'auteur l'occasion de signer un chapitre hilarant (quatrième partie, chapitre 3).
La préface d'Emmanuel Le Roy Ladurie dans la collection folio n'est pas toujours tendre pour Zola, mais il faut le comprendre, lui qui a tant étudié les " vrais " paysans sur plus d'un millénaire, voir un portrait au vitriol de la main d'un novice mi-parisien, mi-aixois (enfin tout sauf quelqu'un de la terre) ça le démange un peu.
Il souligne le caractère excessivement bestial et caricatural qu'imprime l'auteur à l'avidité et au manque de sensibilité ou de sentiments de ses personnages. Point sur lequel je suis entièrement d'accord car il est vrai que Zola y est allé de bon cœur dans ce registre, mais cela ne nuit pas au sens profond, résolument propre à l'humain en tant qu'espèce qu'a, je pense, voulu donner l'auteur. Ceci étant dit, ce n'est là qu'un avis terreux, c'est-à-dire, pas grand-chose.
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Ptitgateau
  07 août 2016
En tournant la dernière page de ce terrible roman, j'ai tendance à me dire que j'ai lu « du grand Zola » mais un petit Rougon-Macquard qui fait arriver un jour à Rognes, Jean, frère de Gervaise dans l'assommoir, unique représentant de la famille, solitaire, mais qui se pose en témoin des actions dans l'histoire, qui contraste avec la majorité des personnages du roman par son comportement posé et veule et qui constitue une sorte de fil conducteur du roman, et qui, à l'instar d'Etienne dans Germinal, me semble-t-il, arrive au village, y passe un certain temps, puis s'en va, apportant dans le monde paysan, une autre vision des situations.
Trois maîtres mots pour résumer l'histoire : l'argent , la terre, la gaudriole pour rester correcte dans mes propos. Je place la terre en deuxième position car il semble bien que pour ces gens, la terre soit la source de l'enrichissement pour certains, et de la cupidité pour d'autres.
Au fil de ma lecture je me suis interrogée longuement sur la vision qu'Emile Zola avait de ces gens qu'il n'a pas forcément côtoyés et qui décrit des personnages au tempérament bien marqué comme il aime le faire :
Fouan, l'aïeul partage son bien entre ses trois enfants : Hyacinthe dit Jésus Christ, peut-être le plus sympathique des trois, ivrogne qui s'empresse d'hypothéquer sa part d'héritage pour se livrer à son passe-temps favoris, la boisson, et en faire profiter ses amis. Plutôt comique, incapable d'évaluer les situations qui réclament du sérieux, facétieux, mais pas mauvais bougre, en tout cas le plus agréable des trois avec son vieux père bien qu'il lui soutire de l'argent et essaie de dégoter le « magot » économisé par ce dernier.
Fanny, la fille de Fouan, près de ses sous, les pieds sur terre, reprochant pratiquement à son père de se nourrir et d'avoir quelques maigres plaisirs.
Buteau, personnage clé du roman, cupide, violent, trousseur de jupons quoique semble-t-il travailleur qui ne trouvera le repos que lorsqu'il aura dépossédé son père de ses biens.
La grande, soeur de Fouan, sans doute doyenne du village, avare, calculatrice à en devenir comique, aimant semer la zizanie, et que tout le monde craint.
Viennent ensuite de nombreux personnages qui entrent en jeu pour permettre à Zola de décrire une communauté paysanne dans une région bien française : la Beauce.
J'ai retrouvé dans la terre, une ambiance décrite par mes propres grands-parents et par mes parents qui ont grandi dans un milieu paysan du Morbihan, ambiance que j'ai des difficultés à expliquer : même si la vie est dure, faite de travail pénible au quotidien, si on se lève et que l'on se couche avec le soleil, il ressort malgré tout de la gaieté de ces scènes paysannes : le travail est communautaire, l'entraide existe et c'est avec le sourire que j'ai abordé pas mal de scènes, même lorsque que les situations amenaient des personnages à se battre, s'insulter, peut-être parce que je n'étais que le témoin de ces affaires, et aujourd'hui elles feraient sourire (un peu l'histoire de la mule boiteuse du petit fils de Figatélix dans Astérix chez les Corses ), peut-être aussi parce que j'ai trouvé que les descriptions que Zola faisait du monde paysan sont caricaturales, même s'il y a un gros fond de vérité.

Question gaudriole, on est servi : ça passe son temps à s'envoyer en l'air dans les meules de foin, dans les granges, bref un peu partout, les femmes se retrouvent grosses sans que pour autant leur maternité ne s'épanouisse, loin de là, Zola ira jusqu'à employer le terme de « veler » en parlant de Lise, l'épouse de Buteau, et mettra en scène une double naissance : celle d'un veau à l'étable et celle de l'enfant de Lise et Buteau, scène cocasse et hilarante, frisant l'humour noir. Là je n'ai aucun récit de mes aïeux quant à la réalité de ces amusements d'ordre sexuel.
Certaines scènes sont particulièrement violentes, physiquement ou psychologiquement, Emile Zola ayant l'art de décrire la brutalité de certains personnages et de manier le verbe quand il s'agit de toucher l'autre en plein coeur.
Par ailleurs, la terre fournit un documentaire intéressant sur la condition paysanne au XIXème siècle, avec quelques débuts de progrès matériel à la portée des plus grosses exploitations, la révolte des paysans en ce qui concerne le libre-échange, la politique de l'époque (orléanistes ou bonapartistes), la monnaie, l'opposition entre les ouvriers et les paysans : si l'ouvrier s'enrichit, le paysan s'appauvrit (question du prix du blé) et inversement.

Cela faisait très longtemps que je n'avais pas eu l'occasion d'apprécier un Zola et j'ai retrouvé avec plaisir les descriptions qui sont si chères à ce grand écrivain.
Challenge pavé.
Challenge multi-défis.
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Gwen21
  30 mars 2017
Aïe, le travail de la terre, on le sait, ça fait mal. Surtout avant la mécanisation de l'agriculture. Mal au dos, aux reins, aux mains. A l'âme aussi quand la terre sainte, la terre bénie, baptisée par la sueur de la paysannerie, est menacée, moins dans son éternelle fertilité que dans son intégrité, quand ses parcelles sont convoitées, morcelées et que plusieurs d'entre elles sont abreuvées du sang des perdants.
Avec "Germinal" et "L'assommoir", voici sans doute le roman le plus noir de la série des Rougon-Macquart. Ici aussi la violence est omniprésente, plus physique, plus viscérale, comme innée. Elle semble naître des êtres, et seulement dans une moindre proportion de l'environnement social. Animée des haines ancestrales entre les familles, attisée par la convoitise et la bêtise, ensemencée par l'ignorance. Elle accouche d'immondes triplés : la rapacité, le crime et le mensonge.
La plume naturaliste de Zola se fait dure dans ce récit rustique qui décrit les liens unissant les paysans à la terre cultivée. Aucune beauté de la nature prolixe ni aucune bassesse de l'homme vicié ne semblent devoir échapper à sa chronique sociale et familiale. Comme dans "Germinal", mon sang s'est plus d'une fois figé dans mes veines au spectacle des violences qui baignent le roman du début à la fin.
Au-delà de la fiction, ce qui frappe également, c'est l'incroyable actualité des analyses économiques de l'auteur. Le Zola journaliste transparaît dans les propos réalistes et visionnaires touchant l'avenir de l'agriculture, les méthodes de culture et les dangers de la mondialisation. On admirera l'acuité de Zola, cette faculté qu'il possède d'anticiper les changements et les évolutions, tout comme il proclamait la mort du commerce artisanal de proximité dans "Au bonheur des dames". Le lecteur d'aujourd'hui ne peut s'empêcher de tracer des parallèles malgré les presque 150 ans qui le séparent du Second Empire.

Challenge PAVES 2016 - 2017
Challenge XIXème siècle 2017
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scarlett12
  02 février 2018
Inconditionnelle de Zola depuis l'adolescence, j'ai éprouvé de nouveau une grande satisfaction à la lecture de ce chef-d'oeuvre qu'est "La terre". Puissant, âpre, cruel, réaliste et écrit d'une main d'artiste qui plus de 130 ans plus tard n'a pas pris une ride.
On nous présente d'abord Jean Macquart, frère de Gervaise (cfr "L'assommoir) qui menuisier de son état revient de la bataille de Solférino et cherche du travail dans la Beauce où Zola situe son roman. Mais ce n'est pas le personnage le plus important du roman, le principal personnage est LA TERRE, cette terre pour laquelle les paysans sont prêts à toutes les bassesses, les vilenies, mensonges, coups fourrés, violence voire assassinats !
Le père Fouan et son épouse, se sentant trop âgés pour poursuivre le dur labeur de cultivateurs qu'ils ont effectué toute leurs vies, cèdent, devant notaire, leurs biens à leurs 3 enfants : Hyacinthe, dit Jésus-Christ, paresseux, braconnier, ivrogne invétéré et surnommé également "le venteux" pour sa passion à émettre des pets sonores, à Fanny, sa seule fille et à Buteau, homme avaricieux, brutal et sans morale : des trois enfants, c'est lui qui est le plus amoureux de la terre (et des gains qu'il espère en tirer !). Fouan réalise ce partage en échange d'une rente allouée par chacun de ses enfants, rente qu'il ne touchera que rarement pour finir en jamais.
Lorsque la mère Fouan meurt (après avoir été violemment poussée par son fils Buteau), le père est successivement recueilli d'abord par sa fille qui le blesse en disant "qu'il reviendra à genoux demander à ce qu'elle le reprenne". le vieux, vexé dans son orgueil, ira chercher refuge chez Buteau qui entre-temps s'est marié avec une jeune fille , Lise, qu'il avait mise enceinte et laissé accoucher sans s'en occuper ... Ces épousailles sont le fait de la terre que la jeune femme a reçu en partage avec sa soeur, Françoise, une jeunesse de 14 ans, lors du décès de leur père, frère de Fouan (les époux sont donc cousins) et ce couple gardera Françoise comme bonniche afin qu'elle ne puisse recueillir sa part d'héritage et qu'il puisse la sauter comme une jument !
Le père s'enfuira de chez Buteau où chaque morceau de pain lui est compté et où les menaces et les violences envers lui comme envers les deux femmes sont permanentes. Il ira se réfugier chez son aîné, Jésus-Christ, et s'en trouvera bien au début, bien nourri, entraîné dans sa débauche alcoolisée, il se sentira ragaillardi jusqu'à ce que ses fils découvrent qu'il a des obligations qui lui rapportent de l'argent ... Dès lors, Jésus-Christ et sa fille "La trouille" le fouilleront toutes les nuits, le croyant endormi pour essayer de trouver les fameux papiers. Craignant pour sa vie, le père Fouan s'enfuit à nouveau et n'ayant plus de toit où loger s'en retourne finalement chez Buteau qui l'accueillera lui aussi pour mettre la main sur ces fameuses obligations.
Chez Buteau, la violence et l'obsession sexuelle envers sa petite belle- soeur Françoise règne plus que jamais, il la pince sans arrêt entre les jambes et tente par tous les moyens de la violer avec l'assentiment de sa femme (Lise, la soeur de Françoise !) A sa majorité (21 ans à l'époque), Françoise fuira et se réfugiera chez sa tante (soeur de Fouan) en attendant de recevoir du notaire sa part d'héritage. de plus, elle épousera Jean Macquart, son aîné de 15 ans qui l'avait déflorée lorsqu'elle était gamine et dont il est depuis toujours éperdument amoureux pour la plus grande rage de Buteau dont la fureur atteindra son comble lorsque le notaire attribuera à Françoise la part de terres, de mobilier, de linge, de bêtes qui lui reviennent en plus de devoir lui céder la maison familiale et de devoir la payer pour les travaux qu'elle a accompli pour lui depuis des années.
Revenons un moment sur la soeur de Fouan, surnommée "La Grande" devant laquelle tout le monde rampe tant elle est méchante, sournoise et vicieuse, ne trouvant de plus grande joie que de semer la zizanie dans sa famille, ce qu'elle a déjà prévu dans son testament, puisque aussi sinon plus avaricieuse que les autres, elle enrage de ne pouvoir emporter ses biens dans la tombe, c'est d'ailleurs grâce à ses avoirs que personne n'ose s'opposer à elle (même pas cette brute de Bureau) par crainte de se voir dépossédé dans son testament(car elle a quand même 90 piges la vioque) !
Gravitent encore autour de ce vilain petit monde une kyrielle de personnages dont les 9/10 ont les mêmes réactions face à la vie : la terre, la terre, la terre jusqu'à l'obsession, l'entretenir, l'agrandir pour profiter des ses bénéfices, l'argent, l'argent et encore l'argent , le sexe bestial à souhait et le langage d'une grossièreté inouïe !
Si ne ne peux m'empêcher de penser que Zola force peut-être un peu trop le trait, il n'en demeure pas moins que sa description des paysans de l'époque est probablement assez proche de la vérité car j'ai connu dans ma jeunesse quelques paysans assez similaires à ceux qu'il dépeint.
Je vous souhaite une bonne lecture instructive et prenante !
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michfred
  20 mai 2016
Dix années, quatre saisons, plus une, pour boucler et relancer la boucle.
La Terre se donne le temps d'exister , d'inscrire sa marche dans le temps, dans le lent recommencement des saisons, des Travaux et des Jours…
Et pour ouvrir et clore ce cycle, mystérieusement fécond et obstinément vivant, un seul et même témoin : Jean Macquart, étranger à la paysannerie, soldat devenu semeur par dégoût de la guerre, puis semeur redevenu soldat par dégoût de la gent paysanne.

Ce regard extérieur qui ouvre et ferme le récit c'est aussi celui de Zola, l'homme des villes, qui ne connaissait guère que la campagne aixoise de son enfance puis sa « campagne » de Médan où il vécut en bourgeois. Une documentation s'imposait : rencontres, lectures et un séjour en Beauce où il découvrit le village de Romilly-sur-Aigre…
Rognes-sur-Aigre était né !
Une découverte double : celle de la terre et celle des paysans.
Car, si Zola voit la terre comme la mère des plus nobles travaux- ceux qui donnent le pain, le vin, ceux qui nourrissent les hommes et les bêtes, ceux qui donnent la vie- elle est aussi, à ses yeux, le théâtre d'une lutte sauvage, barbare, sans pitié: celle que se livrent entre eux ces paysans sur lesquels il jette un regard …atterré !
Le même, sans doute, que jettent sur le monde paysan, le curé et l'instituteur de Rognes, pour une fois réunis dans le même haut-le cœur ! "Vous ne vous entendez guère ensemble, isolés, méfiants, ignorants ; vous mettez toute votre canaillerie à vous dévorer entre vous..» s'écrie Lequeu, l'instituteur, enfin sorti de sa réserve prudente de fonctionnaire. Et le curé Godard, bégayant de fureur quand ces mécréants lui demandent une messe d'enterrement, fait chorus : « ah ! ces païens faisaient exprès de mourir, ah ! ils croyaient de la sorte l'obliger à céder, eh bien, ils s'enfouiraient tout seuls, ce ne serait fichtre pas lui qui les aiderait à monter au ciel ! »
Ah ! ces habitants de Rognes- sur-Aigre- un nom programmatique ! - : âpres au gain et au grain, obscènes, ivrognes, avares, concupiscents, violents, incestueux, sans foi ni loi -mais plein de ruses avec les lois et plein de craintes superstitieuses- sans le moindre sentiment de respect ou d'attachement familial, - mais farouchement solidaires devant l'étranger…ou le gendarme !- profondément réactionnaires, respectueux de toute richesse même mal acquise, obéissant au plus fort sans rechigner mais durs au faible, au démuni, au vieux, à l'enfant – je ne dis pas à la femme, car La Terre présente quelques beaux spécimens de garces de tout âge: ces dames n'y sont pas en reste de cruauté, de perversité, de violence même…La palme à La Grande, une vieille carne de 90 ans, véritable poison, et increvable!
Quant à l'histoire, deux récits se croisent puis se mêlent - et toute la vie d'un petit village de Beauce plein de passions de jalousies et de haines recuites s'en trouve évoqué avec force, entre 1860 et 1870.
Fouan, un vieux paysan madré, opère une démission de ses biens et un partage de ses terres entre ses trois enfants, Fanny, Buteau et Hyacinthe dit Jésus-Christ, en vue de vivre ses vieux jours dans le repos soutenu par la rente que ne manquera pas de lui assurer cette donation. C'est sans compter la susceptibilité bornée de l'une, la violence retorse du second et la crapulerie ivrogne du troisième…Le pauvre vieux Fouan, sans terre et bientôt sans argent, va errer d'un enfant à l'autre, puis, ne suscitant plus ni respect, ni considération, mourir comme un chien…ses enfants se déchirant jusqu'à la mise en terre du vieux bonhomme..
La terre, encore.
Deux jeunes sœurs,orphelines et cousines des Fouan, Lise et Françoise, liées par une amitié qui paraissait sans faille, vont s'affronter, se déchirer, se détruire pour le sexe, l'argent, la terre.
La terre toujours.
Derrière ces luttes âpres, se disputent de plus vastes enjeux : les nouveaux modes de culture, d'enrichissement des sols, la menace de la mondialisation – le blé américain et ses cultures intensives – les révoltes sociales à venir- la Commune - et, terrible menace pour ces pauvres propriétaires terriens qui s'accrochent à la moindre parcelle, l'expropriation et la mise en commun des terres, et, dans l'immédiat, l'industrialisation galopante, le libéralisme des temps nouveaux qui font de la terre « une banque » et pour achever le tout, la guerre, qui emmène les plus jeunes, les plus pauvres, ceux qui ne peuvent payer pour éviter la conscription et qui tirent le mauvais numéro..
La terre, encore et toujours, à engraisser, à exploiter ou à défendre...
Toute l'époque, comme toujours,dans les Rougon-Macquart, revit avec fièvre derrière ces existences individuelles, mais là où Zola est grand, là où il est immense, c'est justement quand il dépasse l'individuel, le conjoncturel, l'historique et qu'il touche au mythe.
La Terre, c'est surtout cela : Gâ, la mère mycénienne, Déméter, la reine des moissons. Une déesse-Mère, cruelle et généreuse à la fois, qui donne et qui reprend avec la même impassibilité.
Belle sous la brume, odorante sous la fumure,endormie sous les frimas, alanguie sous la pluie, brûlante sous les fièvres d'août, dévastée sous la grêle, mais toujours féconde, recueillant en son sein les semences qu'on lui destine et supportant, sur son dos indifférent, celles des bêtes et des hommes qui y copulent frénétiquement …
Je vous renvoie à la magistrale scène de l'insémination du taureau, où Françoise, toute jeunette encore, donne un efficace coup de main à la nature ou à la scène de coïtus interruptus entre Jean et la même Françoise, quelques années plus tard...
Un livre audacieux, partial, terrible,puissant.
Noir....

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Citations et extraits (121) Voir plus Ajouter une citation
Gwen21Gwen21   30 mars 2017
- [...] Quand vous l’essayerez, votre culture, il y aura beau temps que les plaines de France auront disparu, noyées sous le blé d’Amérique… Tenez ! ce petit livre que je lisais, donne justement des détails là-dessus. Ah ! nom de Dieu ! nos paysans peuvent se coucher, la chandelle est morte !
Et, de la voix dont il aurait fait une leçon à ses élèves, il parla du blé de là-bas. Des plaines immenses, vastes comme des royaumes, où la Beauce se serait perdue, ainsi qu’une simple motte sèche ; des terres si fertiles, qu’au lieu de les fumer, il fallait les épuiser par une moisson préparatoire, ce qui ne les empêchait pas de donner deux récoltes ; des fermes de trente mille hectares, divisées en sections, subdivisées en lots, chaque section sous un surveillant, chaque lot sous un contremaître, pourvues de baraquements pour les hommes, les bêtes, les outils, les cuisines ; des bataillons agricoles, embauchés au printemps, organisés sur un pied d’armée en campagne, vivant en plein air, logés, nourris, blanchis, médicamentés, licenciés à l’automne ; des sillons de plusieurs kilomètres à labourer et à semer, des mers d’épis à abattre dont on ne voyait pas les bords, l’homme simplement chargé de la surveillance, tout le travail fait par les machines, charrues doubles armées de disques tranchants, semoirs et sarcloirs, moissonneuses-lieuses, batteuses locomobiles avec élévateur de paille et ensacheur ; des paysans qui sont des mécaniciens, un peloton d’ouvriers suivant à cheval chaque machine, toujours prêts à descendre serrer un écrou, changer un boulon, forger une pièce ; enfin, la terre devenue une banque, exploitée par des financiers, la terre mise en coupe réglée, tondue ras, donnant à la puissance matérielle et impersonnelle de la science le décuple de ce qu’elle discutait à l’amour et aux bras de l’homme.
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colimassoncolimasson   11 novembre 2014
D’abord, il était question des Gaulois libres, réduits en esclavage par les Romains, puis conquis par les Francs, qui, des esclaves, firent des serfs, en établissant la féodalité. Et le long martyre commençait, le martyre de Jacques Bonhomme, de l’ouvrier de la terre, exploité, exterminé, à travers les siècles. Pendant que le peuple des villes se révoltait, fondant la commune, obtenant le droit de bourgeoisie, le paysan isolé, dépossédé de tout et de lui-même, n’arrivait que plus tard à s’affranchir, à acheter de son argent la liberté d’être un homme ; et quelle liberté illusoire, le propriétaire accablé, garrotté par des impôts de sang et de ruine, la propriété sans cesse remise en question, grevée de tant de charges, qu’elle ne lui laissait guère que des cailloux à manger ! Alors, un affreux dénombrement commençait, celui des droits qui frappaient le misérable. Personne n’en pouvait dresser la liste exacte et complète, ils pullulaient, ils soufflaient à la fois du roi, de l’évêque et du seigneur. Trois carnassiers dévorants sur le même corps : le roi avait le cens et la taille, l’évêque avait la dîme, le seigneur imposait tout, battait monnaie avec tout. Plus rien n’appartenait au paysan, ni la terre, ni l’eau, ni le feu, ni même l’air qu’il respirait. Il lui fallait payer, payer toujours, pour sa vie, pour sa mort, pour ses contrats, ses troupeaux, son commerce, ses plaisirs. Il payait pour détourner sur son fonds l’eau pluviale des fossés, il payait pour la poussière des chemins que les pieds de ses moutons faisaient voler, l’été, aux grandes sécheresses. Celui qui ne pouvait payer, donnait son corps et son temps, taillable et corvéable à merci, obligé de labourer, moissonner, faucher, façonner la vigne, curer les fossés du château, faire et entretenir les routes. Et les redevances en nature ; et les banalités, le moulin, le four, le pressoir, où restait le quart des récoltes ; et le droit de guet et de garde qui subsista en argent, même après la démolition des donjons ; et le droit de gîte, de prise et pourvoirie, qui, sur le passage du roi ou du seigneur, dévalisait les chaumières, enlevait les paillasses et les couvertures, chassait l’habitant de chez lui, quitte à ce qu’on arrachât les portes et les fenêtres, s’il ne déguerpissait pas assez vite. Mais l’impôt exécré, celui dont le souvenir grondait encore au fond des hameaux, c’était la gabelle odieuse, les greniers à sel, les familles tarifées à une quantité de sel qu’elles devaient quand même acheter au roi, toute cette perception inique dont l’arbitraire ameuta et ensanglanta la France.
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Nastasia-BNastasia-B   20 octobre 2012
Jésus-Christ était très venteux, de continuels vents soufflaient dans la maison et la tenaient en joie. Non, fichtre ! on ne s’embêtait pas chez le bougre, car il n’en lâchait pas un sans l’accompagner d’une farce. Il répudiait ces bruits timides, étouffés entre deux cuirs, fusant avec une inquiétude gauche ; il n’avait jamais que des détonations franches, d’une solidité et d’une ampleur de coups de canon ; et, chaque fois, la cuisse levée, dans un mouvement d’aisance et de crânerie, il appelait sa fille, d’une voix pressante de commandement, l’air sévère.
- La Trouille, vite ici, nom de Dieu !
Elle accourait, le coup partait, faisait balle dans le vide, si vibrant, qu’elle en sautait.
- Cours après ! et passe-le entre tes dents, voir s’il y a des nœuds !
D’autres fois, quand elle arrivait, il lui donnait sa main.
- Tire donc, chiffon ! faut que ça craque !
Et, dès que l’explosion s’était produite, avec le tumulte et le bouillonnement d’une mine trop bourrée :
- Ah ! c’est dur, merci tout de même !
Ou encore il mettait en joue un fusil imaginaire, visait longuement ; puis, l’arme déchargée :
- Va chercher, apporte, feignante !
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Gwen21Gwen21   23 mars 2017
Même histoire pour les fumiers, on n’employait que le fumier de ferme, qui était insuffisant : tous ses voisins se moquaient, à le voir essayer des engrais chimiques, dont la mauvaise qualité, du reste, donnait souvent raison aux rieurs. Malgré ses idées sur les assolements, il avait dû adopter celui du pays, l’assolement triennal, sans jachères, depuis que les prairies artificielles et la culture des plantes sarclées se répandaient. Une seule machine, la machine à battre, commençait à être acceptée. C’était l’engourdissement mortel, inévitable, de la routine ; et si lui, progressiste, intelligent, se laissait envahir, qu’était-ce donc pour les petits propriétaires, têtes dures, hostiles aux nouveautés ? Un paysan serait mort de faim, plutôt que de ramasser dans son champ une poignée de terre et de la porter à l’analyse d’un chimiste, qui lui aurait dit ce qu’elle avait de trop ou de pas assez, la fumure qu’elle demandait, la culture appelée à y réussir. Depuis des siècles, le paysan prenait au sol, sans jamais songer à lui rendre, ne connaissant que le fumier de ses deux vaches et de son cheval, dont il était avare ; puis, le reste allait au petit bonheur, la semence jetée dans n’importe quel terrain, germant au hasard, et le ciel injurié si elle ne germait pas. Le jour où, instruit enfin, il se déciderait à une culture rationnelle et scientifique, la production doublerait. Mais, jusque-là, ignorant, têtu, sans un sou d’avance, il tuerait la terre. Et c’était ainsi que la Beauce, l’antique grenier de la France, la Beauce plate et sans eau, qui n’avait que son blé, se mourait peu à peu d’épuisement, lasse d’être saignée aux quatre veines et de nourrir un peuple imbécile.
- Ah ! tout fout le camp ! cria-t-il avec brutalité.
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scarlett12scarlett12   02 février 2018
Et une autre querelle s'éternisa. La vie des deux vieux fut fouillée, étalée, discutée besoin par besoin. On pesa le pain, les légumes, la viande; on estima les vêtements, rognant sur la toile et la laine; on descendit même aux petites douceurs, au tabac à fumer du père, dont les deux sous quotidiens, après des récriminations interminables, furent fixés à un sou.
Lorsqu'on ne travaillait plus, il fallait savoir se réduire. Est-ce que la mère, elle aussi, ne pouvait se passer de café noir ? C'était comme leur chien, un vieux chien de douze ans qui mangeait gros, sans utilité : il y avait beau temps qu'on aurait dû lui allonger un coup de fusil. Quand le calcul fut terminé, on le recommença, on chercha ce qu'on allait supprimer encore, deux chemises, six mouchoirs par an, un centime sur ce qu'on avait mis par jour pour le sucre. Et, en taillant et retaillant, en épuisant les économies infimes, on arriva de la sorte à un chiffre de cinq cent cinquante et quelques francs, ce qui laissa les enfants agités, hors d'eux, car ils s'entêtaient à ne pas dépasser les cinq cents francs tout ronds.
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Alice Chemama est diplômée de L'École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs (2017), a reçu le Premier Prix de dessin pour un carnet de voyage déjanté (Concours Libé Apaj 2016) et publiera son tout premier album chez Dargaud à la rentrée 2019 ! Jeune autrice, grand talent, l'artiste impressionne par sa créativité sans borne et son style. Son premier album, Zola, avec Méliane Marcaggi au scénario, sera à découvrir en librairies en 2019. En attendant, visitez son site https://www.alicechemama.com/
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