Que l'on aime ou non les chevaux, et si on les aime, quels que soient les chevaux que l'on aime et quelle que soit la façon dont on les aime, on ne peut que reconnaître les sommets en haut desquels la littérature de
Kessel s'aventure dans
Les cavaliers, et être aussi fascinés et intimidés que l'est Ouroz quand il affronte les cimes "roides" (mot que
Kessel affectionne beaucoup visiblement...) soutenu par Jehol le "Cheval Fou".
On ne saurait dire quel est le domaine dans lequel
Kessel excelle le plus dans ce roman à l'ampleur considérable. Serait-ce dans la description d'un paysage si sauvage et accidenté dont nous, occidentaux, ne pouvons avoir qu'une vague et piètre idée à moins de parcourir les lignes des Cavaliers? Ou bien dans la personnalité des personnages (parmi lesquels on compte, évidemment, Jehol) finement ciselée et si déstabilisante? Ou simplement par une virtuosité littéraire qui nous ménerait par le bout de nez jusqu'au lieux les plus retirés et redoutables? En vérité, je crois que "déstabilisant" est en effet le mot qui colle à la peau de ce roman. Pareils aux paysages qu'ils parcourent et aux embuches qu'ils surmontent, les personnages ici sont imprévisibles et possèdent une humanité exacerbée, avec toutes les failles et la force qui va avec. Ouroz, Mokkhi, Toursène, ... ont toujours un revers inédit à nous présenter sous le coup de l'impulsion, lorsque l'on croit avoir enfin touché la corde sensible qui est la base de leur "âme" profonde. Même Jehol, cet étalon si humain dont le moindre mouvement tourne autour de la loyauté et du sentiment de justice dont il est gorgé, ne cesse de nous surprendre et davantage encore de nous conquérir comme il a conquis les hommes les plus orgueilleux avant nous (et quelle satisfaction de le "voir" remettre à sa place ce pourri gâté d'Ouroz!).
On voudrait se mêler sans vergogne à la lutte violente et virtuose des bouzkachis, on voudrait poursuivre à ses côtés le combat avec la vie, le combat contre la mort qu'entreprend Ouroz.
En refermant ce livre, on en est à regretter les steppes étendues, le lac Band-Y-Amir, les parois abruptes de l'Hindou-Kouch ainsi que l'orgueil et la dignité communs aux peuples afghans dans ce livre, davantage encore quand on sait que tout voyageur revenant ou allant en Afghanistan est à présent soupçonné de terrorisme islamiste.
Les cavaliers, pleins de sueur, gorgés d'orgueil, vifs et habiles, victimes de leurs passions font vivre l'aventure humaine et sauvage de
Kessel, une aventure dont on aura, assurément du mal à se défaire.