Je vais être méchante : j'ai lu quelques commentaires mauvais sur certains blogs concernant cet ouvrage. Bon, en soi, on a le droit de ne pas aimer un livre.. mais les "raisons" de cette déception sont, quant à elles, fort amusantes... Comme d'habitude, dans la littérature slave, il faut replacer le recit dans son cadre historique, et surtout ne pas tout prendre au pied de la lettre ...
L'histoire se déroule dans la tourmente des années post-soviétiques en Ukraine. Tout n'est que mafia, grosses voitures et argent. Au milieu de tout ça, le héros se détache et par son originalité et par sa lenteur. En effet, il heberge chez lui un pingouin récuperé d'un zoo ... et il est écrivain ! C'est un détail ? non ce n'est pas un detail ... Les professions intellectuelles ont connu un gros gros malaise dans ces nouvelles sociétés en mutation .. un intellectuel c'est un etre inutile par definition... ça lit, ça gagne rien, ça produit rien ... il a donc un métier devalorisé, et un animal inutile, non acclimaté, quasiment dépressif. Animal qui n'est que son propre reflet... Il n'est qu'un homme qui se doit de s'adapter, sans pour autant y arriver.
De plus, écrivain raté, il trouve comme travail d'écrire pour un journal des "petites croix" : c'est à dire des nécrologies de personnes non encore décédées. Il se retrouve alors pris dans un engrenage mafieux puisque ces personnes, connues, se mettent à décéder les unes après les autres. On lui demande alors de se cacher, d'avoir un revolver, d'heberger une enfant pour la protéger ...C'est prometteur, ça fait livre thriller à suspense .. Et bien en fait non .. ce qui a déçu certaines personnes ... le héros Victor est dans une bulle. Il ne sort pas de chez lui, écrit ses petits articles, ne se pose pas de questions, boit, mange, nourrit son pingouin, joue avec l'enfant, couche avec la nounou ... mais ne s'etonne de rien... Et c'est là je pense la clef de ce roman. Ne plus s'étonner de rien ? Quel mécanisme peut entrainer un homme, mur, instruit et intelligent, à ne plus s'inquieter et à ne plus s'étonner de rien ? A vivre dans une société qui lui échappe completement, où sa vie est perpetuellement en danger sans réagir ?? C'est là, que le rythme lent du roman prend tout son sens selon moi... Cet homme est anesthésié par quelque chose, il est mou, il est lent, il a perdu ce qui fait de lui un citoyen réflechi.
Lui ne sait pas et ne voit plus rien, mais le lecteur, à travers l'auteur lui est choqué. Choqué par ses hopitaux qui laissent les vieillards à l'abandon, choqué par ses mines qui portegent la datcha (petites maisons secondaires), choqué par l'avarice de certains, ces jeunes mafieux en voitures étrangères... choqué par les séries mexicaines débiles qui passent à la télé ... choqué que tout le monde trouve
Le Pingouin drole alors qu'il est en etat de survie permanent..
Ce roman est donc un chef d'oeuvre sur la condition humaine et sur la société post-soviétique. Sobre et étouffée, la critique de l'auteur n'est que plus belle. Elle est très proche de "
Matin brun" de
Franck Pavloff... Alors, par pitié, ne lisez pas les romans slaves de cette époque, au premier degré, comme on lit ceux de la rentrée littéraire française. Jugez chaque détail et tentez d'en voir le sens caché. Un extrait comme celui-ci ne devrait pas vous laisser indifférents et devrait vous amener à réflechir :
" Sa vie lui semblait paisible, malgré l'épisode alarmant qui lui avait valu de passer le réveillon terré dans la datcha de Sergueï. Tout allait bien pour lui, du moins en apparence. A chaque époque "sa "normalité". Ce qui, auparavant, semblait monstrueux, était maintenant devenu quotidien, et les gens, pour éviter de trop s'inquieter, l'avaient integré comme une norme de vie, et poursuivaient leur existence. Car pour eux, comme pour Victor, l'essentiel etait et demeurait de vivre, vivre à tout prix. "