Comment Pinocchio apprit à lire
p. 16 Lucignolo décrit le pays des joujoux en ces termes : « Il n’y a pas d’école, là ; il n’y a pas de maîtres ; il n’y a pas de livres… Voilà le genre d’endroit qui me plaît ! C’est comme ça que devraient être tous les pays civilisés ! » Les livres sont très justement associés, dans l’esprit de Lucignolo, avec la difficulté, et la difficulté (dans le monde de Pinocchio comme dans le nôtre) a acquis un sens négatif qu’elle n’a pas toujours eu. L’expression latine per adua ad astra, par la difficulté atteignons les étoiles, est presque incompréhensible pour Pinocchio (comme pour nous) puisqu’on est censé pouvoir tout obtenir au moindre coût possible.
p. 21 Cette expérience superficielle de la lecture qu’est celle Pinocchio est exactement opposée à celle d’un autre héros errant, ou plutôt une héroïne. Dans l’univers d’Alice, le langage est rendu à la richesse de son ambiguïté essentielle et n’importe quel mot (si l’on en croit Humpty-Dumpty : « Par gloire j’entends dire « un bel argument sans réplique » » peut être contraint de dire ce que son utilisateur veut dire. Bien qu’Alice refuse des affirmations aussi arbitraires (« Mais gloire ne signifie par bel argument sans réplique », objecte-t-elle), cette épistémologie à l’usage de tous est la règle au Pays des Merveilles. Alors que dans le monde de Pinocchio le sen d’un mot imprimé est dépourvu d’ambiguïté, dans celui d’Alice la signification de « Jabberwocky », par exemple, dépende de la volonté du lecteur. (Il peut être utile de rappeler ici que Collodi écrivait à une époque où les règles de la langue italienne était fixées pour la première fois à partir d’un choix entre de nombreux dialectes, alors que l’anglais de Lewis Carroll était fixé depuis longtemps et pouvait être ouvert et mis en question avec une relative sécurité).
p. 23 Il existe un ardent paradoxe au cœur de tout système scolaire. Une société doit impartir à ses citoyens la connaissance de ses codes afin qu’ils puissent y devenir actifs ; mais la connaissance de ces codes, outre la simple capacité de déchiffrer un slogan politique, une publicité ou un manuel d’instructions primaires, donne à ces même citoyens celle de mettre la société en question, de découvrir ses défauts et de tenter de la changer. C’est dans le système qui permet à une société de fonctionner que gît le pouvoir de la subvertir, pour le meilleur ou pour le pire. De sorte que le professeur, la personne chargée par cette société de révéler à ses nouveaux membres les secrets de ses vocabulaires communs, doivent de fait un danger, un Socrate capable de corrompre la jeunesse quelqu’un qui doit, d’une part, continuer inlassablement à enseigner et, de l’autre, se soumettre aux lois de la société qui l’a placé à ce poste d’enseignant – se soumettre jusqu’à s’autodétruire comme ce fut le cas pour Socrate. Un enseignant est toujours pris dans ce double nœud : enseigner de manière à apprendre aux étudiants à penser par eux-mêmes, enseigner en fonction d’une structure sociale qui impose sa loi à la pensée. L’école, dans le monde de Pinocchio et dans la plupart des nôtres, n’est pas un terrain d’entraînement où devenir meilleur et plus accompli, mais un lieu d’initiation au monde des adultes, avec ses conventions, ses exigences bureaucratiques, ses accords tacites et son système de castes. Il n’existe pas d’écoles pour anarchistes et pourtant, en un sens, tout professeur devrait enseigner l’anarchisme, apprendre aux étudiants à s’interroger sur les règles et les règlements, à chercher des explications aux dogmes, à faire face à des obligations sans céder aux préjugés, à exiger l’autorité de ceux qui sont au pouvoir, à trouver, à trouver un endroit d’où ils puissent exprimer leurs propres idées, même si cela signifie une opposition et même, en définitive, l’élimination du professeur.
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