> Lucienne Lotringer (Autre)

ISBN : 2070323676
Éditeur : Gallimard (1986)


Note moyenne : 3.64/5 (sur 14 notes) Ajouter à mes livres
Longtemps, nous avons cru que le progrès de la morale allait de pair avec le développement de la culture.
Le nazisme, montre George Steiner a pulvérisé cette illusion : Buchenwald n'est situé qu'à quelques kilomètres de Weimar. Longtemps aussi, au moins depuis At... > voir plus
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Critiques et avis(1)

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    • Livres 4.00/5
    Par colimasson, le 02 octobre 2011

    colimasson
    Cet essai de George Steiner, publié en 1986, part d'une interrogation intéressante : comment peut-on expliquer le déchaînement des atrocités et des crimes vécus au siècle dernier alors même que la Culture, censée promouvoir des idées d'esthétique, de grandeur et de progrès, était plus accessible que jamais ? Ou, comme se demande Steiner : comment est-il possible que Buchenwald ne soit situé qu'à quelques kilomètres de Weimar ?
    A partir de cette interrogation, Steiner nous fait profiter d'une réflexion très intéressante sur les idéaux qui ont façonné la Culture depuis le 18e siècle, afin de nous aider à comprendre son évolution et afin d'élucider les raisons mystérieuses qui l'ont empêché de se faire le remède, entre autres, des deux grandes guerres mondiales.
    Si la Culture n'a pas réussi à nous préserver de ces maux, peut-on légitimement se demander si elle n'est pas, au contraire, à l'initiative des atrocités commises au cours du 20e siècle ? Existe-t-il des choses que les hommes ne sont pas encore prêts à savoir ? La métaphore du château de Barbe Bleue est très bien choisie… Nous ouvrons les portes de la connaissance, les unes après les autres, sans nous demander s'il est bon ou non de les ouvrir, assoiffés que nous sommes d'en apprendre sans cesse davantage, et nous précipitant déjà pour ouvrir la porte suivante sitôt que nous en avons franchi une.
    D'un point de vue personnel, cette idée me plaît beaucoup. On peut me taxer de réactionnisme, mais l'emballement des connaissances scientifiques me semble être à l'encontre d'un progrès scientifique raisonnable, qui avance par paliers, qui s'assure que chaque étape est digne d'être validée avant de passer à la suivante. La profusion et l'abondance des œuvres artistiques est aussi un phénomène que je juge négatif, non pas qu'il me fasse peur, ou que je trouve regrettable que la culture soit ainsi offerte à tous, mais parce qu'à force de saturation, il pousse au dégoût de la Culture.
    Dans la première partie de son livre, Steiner décrit une période de grand ennui qui, selon lui, aurait modelé une Culture de l'impatience, du désœuvrement, marquée par une envie de retrouver la violence et l'impétuosité des grandes guerres napoléoniennes. « Plutôt la barbarie que l'ennui », comme le disait notre bon vieux Théophile Gautier. Et là où les bons sentiments semblent pâles et ternes, les esprits s'échauffent à l'idée d'un lendemain plus tumultueux.

    « Après Napoléon, que restait-il à faire ? Comment des poitrines promises à l'atmosphère grisante de la révolution et de l'épopée impériale auraient-elles pu respirer sous le ciel plombé de l'ordre bourgeois ? Comment un jeune homme pouvait-il à la fois écouter les récits que son père lui faisait de la Terreur et d'Austerlitz et descendre à cheval le boulevard paisible conduisant à son bureau ? le passé plantait ses dents aigües dans la pulpe grisâtre du présent ; il provoquait, il semait des rêves insensés. »

    De là, Steiner explique la sorte de « dégénérescence » qu'aurait connue la Culture, se faisant la porte-parole d'idéaux plus sombres et meurtriers que ceux des périodes précédentes. Vison un peu manichéenne sans doute, mais je ne me hasarderai pas à tenter de faire une comparaison minutieuse des œuvres parues au cours de ces deux périodes mises en opposition.
    Et Steiner de regretter ces vers de Carducci :

    Salut, ô genre humain accablé !
    Tout passe et rien ne meurt.
    Nous avons trop souffert et trop haï. Aimez :
    Le monde est beau et l'avenir est saint.

    Plus loin, dans une deuxième partie de son livre, Steiner s'interroge sur le rôle des humanités. Quel avenir pour les cultures dites « classiques » dans un monde qui a perdu ses repères et qui se voit chamboulé par l'arrivée de contre-cultures qui ne se définissent que par leur opposition à ce classicisme ? L'effondrement d'un socle de connaissances de bases semble, pour Steiner, avoir accéléré la chute de l'humanité dans un monde plus instable. La culture des humanités a perdu de la vitesse devant l'émergence d'une culture scientifique de plus en plus élaborée. La scission entre les deux mondes se fait de plus en plus forte, et Steiner la regrette :

    « Il est absurde de parler de la Renaissance sans connaître sa cosmologie et les rêves mathématiques qui présidaient alors à l'élaboration des théories de l'art et de la musique. Etudier la littérature et la philosophie des dix-septième et dix-huitième siècles sans tenir compte de l'essor de la physique, de l'astronomie et de l'analyse mathématique à cette époque, c'est se cantonner dans une lecture superficielle. Un panorama du néo-classicisme qui omet Linné est vide. Que peut-on dire de sérieux de l'historicisme romantique, de la temporalité après Hegel, si on laisse de côté Buffon, Cuvier, Lamarck ? Les humanités ne se sont pas seulement montrées arrogantes en claironnant leur position privilégiée. Elles ont également fait preuve de sottise. »
    Steiner semble vouloir nous apprendre à nous détacher d'une Culture classique, qui a fait son temps et qui nous renvoie seulement à un passé que nous devrions cesser de considérer comme appartenant au présent, pour mieux nous enrichir des nouvelles cultures et les considérer à leur juste valeur. Grand amateur de musique, Steiner ne tarit pas d'éloge à l'égard du développement de la technologie qui permet de la rendre accessible au plus grand nombre :

    « Il n'est plus de mode d'amasser ses sentiments à l'abri du silence. La musique enregistrée s'accorde parfaitement à ces aspirations. Assis côte à côte, l'attention flottante, nous sommes emportés par le son, individuellement et collectivement. Voilà le paradoxe libérateur. A la différence du livre, le morceau de musique se révèle d'emblée propriété commune. Nous le vivons simultanément sur le plan personnel et social. le plaisir de l'un ne lèse pas les autres. Nous nous rapprochons tout en affermissant notre identité. »

    Steiner nous offre également la possibilité de considérer la Culture scientifique sous un regard neuf, essayant de nous apprendre à déceler le potentiel imaginaire qui se tient en elle :

    « Aux racines de la métaphore, du mythe, du rire, là où les arts et les constructions délabrées des systèmes philosophiques nous font défaut, la science reste active. Qu'on aborde à ses régions les plus obscures, et se font jour une suprême élégance, un bouillonnement et une gaieté de l'esprit. Pensez au théorème de Banach-Tarski, selon lequel on peut diviser le Soleil et un pois en un nombre fini de parties discrètes, de manière qu'elles se correspondent deux à deux. La conséquence inéluctable est qu'on peut glisser le soleil dans la poche de son gilet et que les parties qui composent le pois peuvent remplir l'univers, sans un vide ni à l'intérieur du pois ni dans l'univers. Quel délire surréaliste engendre une merveille plus explicite ? »

    Malgré toutes ces approches novatrices de la Culture, malgré le regard avisé de Steiner sur les limites que le savoir ne devrait jamais franchir, cet essai me laisse dubitative…
    Evidemment, on pourrait reprocher à Steiner de n'aborder que la question de la Culture occidentale. Une allusion rapide est faite aux autres Cultures, mais elle se résume à ce passage :

    « C'est sur notre culture tout entière que se concentre la tension, car, comme nous le rappellent les anthropologues, nombre de sociétés primitives ont préféré l'immobilisme ou la circularité du mythe au mouvement en avant, se sont perpétuées autour de vérités immuables. »
    Mais je ne pense pas que ce soit le problème principal de cet ouvrage. Il fallait bien se limiter à l'étude d'une Culture pour ne pas se perdre dans de multiples théories…
    Je reproche à cet essai une forme de démagogie du progrès, qui veut se tourner vers les nouvelles techniques avec l'espoir miraculeux d'abandonner tous les démons du passé.
    Steiner est flou sur la conclusion qu'il veut apposer à cette réflexion. Sur un ton plutôt fataliste, il évoque la nécessité des hommes à en apprendre sans cesse davantage, se demandant toutefois quels bénéfices l'humanité pourrait retirer de l'ouverture de la dernière porte du château de Barbe-Bleue. Donnant l'impression de vouloir limiter la casse, il propose alors d'unir les Cultures classique et scientifique dans un élan commun vers le progrès modéré.
    Belle conclusion, que d'autres avaient déjà tirée avant Steiner. Fallait-il employer une arme de la Culture pour démontrer que celle-ci doit être régulée afin que l'on en tire le meilleur parti ? Ce paradoxe presque schizophrène m'empêche de considérer cet essai avec tout le sérieux qu'il le mériterait peut-être… Mais parce qu'il est rempli de réflexions intéressantes sur le sens que l'on veut donner à la Culture et sur l'orientation qu'on veut lui faire prendre, il mérite d'être lu.

    Lien : http://colimasson.over-blog.com/article-dans-le-chateau-de-barbe-ble..
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Citations et extraits

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  • Par colimasson, le 03 octobre 2011

    Grand art, musique, poésie, la science de Bacon et celle de Laplace florissent sous des systèmes sociaux plus ou moins teintés de totalitarisme. Est-ce par hasard ? A quel niveau situer les similarités elles-mêmes instituées par l’enseignement, entre le pouvoir et la culture classique ? La notion de culture n’est-elle pas, après tout, synonyme d’élite ? Quelle part de sa vitalité dérive de la violence disciplinée, contenue, qui transparaît cependant dans les rites des sociétés traditionnelles ou répressives ? De là le jugement de Pisarev, repris par Orwell, qui fait des arts et des lettres les instruments du régime en place et de la classe dominante.
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  • Par colimasson, le 02 octobre 2011

    Il n’est pas exclu que l’augmentation spectaculaire de la densité de population dans le nouveau milieu industriel urbain ait son rôle à jouer. Nous passons une grande partie de notre vie dans le coude à coude menaçant de la foule. L’espace vital, le besoin de s’isoler subissent la pression gigantesque du nombre. Il en résulte une tendance contraire à « dégager ». D’une part, la masse palpable de l’uniformité, les colonies d’insectes qui envahissent villes et plages rabaissent toute notion de valeur individuelle. Elles tuent le mystère irremplaçable de la présence. D’autre part, sentant notre identité mise en cause par le suffocant magma de l’anonyme, nous sommes saisis d’accès meurtriers, du désir aveugle de foncer pour faire de la place. Elias Canetti avance l’hypothèse curieuse que la réussite de l’holocauste fut liée à l’écroulement monétaire des années vingt. Les chiffres élevés ne conservaient plus qu’un fantôme de signification vaguement sinistre. Quand on a vu le pain ou les tickets d’autobus se vendre cent mille, un million puis un billion de marks, on perd tout sens de la démesure elle-même. Ces mêmes chiffres enveloppaient d’irréel la disparition et la liquidation de nations entières. Il est prouvé que les êtres humains sont mal faits pour vivre dans l’étouffante densité de la ruche industrielle urbaine. Au bout d’un siècle, l’accroissement du bruit, l’accélération des mouvements et des cadences de travail, la puissance multipliée de l’éclairage artificiel ont peut-être atteint un seuil pathologique et déclenché des instincts de dévastation.
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  • Par Petitebijou, le 06 mai 2011

    La contre-culture sait parfaitement où entamer ce travail de démolition. La violence inarticulée des graffiti, le silence crispé des adolescents, les éructations du happening relèvent d'une stratégie délibérée. Les révoltés, les marginaux ont cessé le dialogue avec une culture dont ils méprisent la cruauté, les vieilles escroqueries. Ils ne lui feront pas l'honneur d'une parole. Se soumettre, même temporairement, aux conventions d'un échange linguistique en forme revient à se laisser prendre au filet des valeurs usées, des grammaires arrogantes ou insidieuses.
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  • Par colimasson, le 02 octobre 2011

    Quels que soient l’intensité des griefs et le degré de macération de la discussion, la suprématie occidentale pendant deux millénaires et demi n’en demeure pas moins irrécusable. […] c’est un truisme, ou du moins ce devrait en être un, que le monde de Platon n’est pas celui des Chamans, que la physique de Galilée et de Newton ont rendu intelligible une grande partie de la réalité qui nous entoure, que les œuvres de Mozart vont plus loin que les battements de tambour et les clochettes javanaises, si émouvants et chargés de vieux rêves qu’ils puissent être. A cela s’ajoute que l’attitude même de remords et d’auto-accusation adoptée maintenant par de larges secteurs de la conscience occidentale est un autre phénomène culturel bien spécifique. Est-il d’autres races qui se soient tournées, dans un esprit de pénitence, vers leurs anciens esclaves ? D’autres civilisations qui aient désavoué, au nom de la morale, l’éclat de leur passé ? L’examen de conscience fondé sur des impératifs ethniques est, encore une fois, un acte proprement occidental et dans la lignée de Voltaire.
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  • Par colimasson, le 02 octobre 2011

    Le thème sur lequel je veux m’arrêter est celui de l’ennui. […] A l’usure des énergies dissipées dans la routine tandis que croît l’entropie. A des mouvements sans cesse repris qui, tout comme l’inactivité et pourvu qu’on les prolonge assez, empoisonnent le sang d’une torpeur acide. A une léthargie fébrile. A la nausée molle […] de celui qui rate une marche dans un escalier obscur. […] Le mot « spleen », tel que l’emploie Baudelaire, touche au plus près : il évoque la simultanéité –les similarités- d’une attente sans objet, exacerbée et vague, et d’une lassitude cotonneuse :

    Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,
    Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
    L’ennui, fruit de la morne incuriosité, / Prend les proportions de l’immortalité.
    -Désormais tu n’es plus, ô matière vivante !
    Qu’un granit entouré d’une vague épouvante,
    Assoupi dans le fond d’un Sahara brumeux ;
    Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
    Oublié sur la carte et dont l’humeur farouche
    Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.
    Les Fleurs du mal, LXXVI.
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Entretien avec George Steiner [1/3]
Source : http://philomag.com











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