ISBN : 2020238144
Éditeur : Editions du Seuil
(1995)
Note moyenne : 4.25/5 (sur 4 notes)
Trois femmes, suivi de 'Noces'1Ajouter à mes livres
Voici réunis en un seul volume les deux recueils de nouvelles publiés, le premier, Noces, en 1911, le second, Trois femmes, en 1924. Trois femmes font trois nouvelles portant chacune le nom d'une héroïne, énigmatique pour l'homme qui ... > voir plus
1ère nouvelle, Grigia :
Homo a quitté sa femme et son fils pour mener une expédition géologique au milieu des Alpes italiennes. On saisit très vite que cette séparation va engendrer un effet de rupture avec sa vie passée. Plongé dans un « ailleurs » où la nature précède toute imprégnation morale, Homo cède à l'adultère sans aucune culpabilité, mu par un désir naturel presque mystique. Une belle écriture, des thèmes chers à Musil , dans le condensé d'une nouvelle.
Il ne pouvait dissimuler que son coeur, quand il s'approchait d'elle, assise ainsi dans l'herbe, battait plus fort; comme il fait quand on entre dans le parfum des sapinières ou dans l'air aromatique qui s'élève du sol d'une forêt pleine de champignons. Il y avait néanmoins toujours, mêlé à cette émotion, un reste d'effroi devant la nature; on ne devrait jamais oublier que la nature n'est rien moins que naturelle, qu'elle est terreuse, raboteuse, vénéneuse et inhumaine partout où l'homme ne lui a pas imposé son joug. Probablement était-ce cela qui le liait à la paysanne et, pour une autre part, un étonnement toujours renouvelé à la trouve aussi semblable à une femme.
On ne vous examinait pas, comme partout ailleurs, pour savoir quelle espèce d’homme vous étiez – si on pouvait avoir confiance en vous, si vous étiez puissant, dangereux, charmant, beau – ; quelque homme que vous fussiez, quelque opinion que vous eussiez de la vie, vous trouviez l’amour, parce que vous aviez apporté la bénédiction. L’amour vous précédait tel un héraut, il était préparé partout comme la couche de l’hôte avec ses draps frais, les gens portaient au fond de leurs yeux des présents de bienvenue. Les femmes osaient laisser déborder librement ces sentiments ; mais il arrivait aussi qu’en longeant un pré, on y aperçût un vieux paysan debout, faisant un signe de sa faux, traditionnelle image de la Mort.
Dans cette réticence, il vit la marque d’un grand égoïsme, alors que c’était plutôt, peut-être, une dissolution de sa personne. Jusqu’alors, il n’avait jamais passé un jour loin de sa femme ; il l’avait beaucoup aimée, il l’aimait encore beaucoup, mais cet amour, avec la venue de l’enfant, était devenu « dissociable » comme une pierre où de l’eau a filtré qui en écarte peu à peu les deux moitiés. Cette propriété nouvelle de son amour, alors que rien ne s’en était perdu sciemment ou volontairement, l’étonna beaucoup ; et aussi longtemps que durèrent les préparatifs du départ, il fut incapable d’imaginer comment il passerait cet été solitaire.
Il comprit alors seulement ce qu’il avait fait en décidant cet été d’isolement et en se laissant porter par le courant qui l’avait saisi. Il tomba à genoux entre les arbres dont les barbes étaient toutes vert-de-grisées, il étendit les bras, ce qui ne lui était jamais arrivé de sa vie, et il eut l’impression d’être à cet instant arraché à ses propres bras.