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ISBN : 2020238152
Éditeur : Editions du Seuil (1995)


Note moyenne : 4.35/5 (sur 139 notes) Ajouter à mes livres
Résumé :
Rien moins qu'un livre-monument, conçu à la manière d'une cathédrale. D'abord publié entre 1931 et 1933, du vivant de Robert Musil, L'Homme sans qualités est resté inachevé. L'écrivain autrichien meurt en 1942,... > voir plus
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Critiques, analyses et avis

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    • Livres 5.00/5
    Par Nastasia-B, le 21 janvier 2014

    Nastasia-B
    Si vous commencez L'homme sans qualités pour l'histoire, pour jouir du bonheur de vous laisser happer par le scénario... laissez tomber ! Ce livre n'est pas pour vous.
    L'ouvrage n'est d'ailleurs pas évident à définir ni à présenter. Dans la lignée de certains chefs-d'œuvre de langue allemande comme La Montagne magique de Thomas Mann ou Les somnambules d'Hermann Broch, Robert Musil pousse encore l'expérience plus avant, à son stade ultime, je pense, en utilisant la trame narrative romanesque non comme base ni un support, mais plutôt comme un prétexte pour atteindre son véritable objectif, qui n'est presque plus un roman dans l'acception classique du terme.
    Il s'agit ici d'une réflexion poussée, nourrie, complexe et pluriaxiale sur l'Homme d'une part, la Société, d'autre part et finalement l'Homme dans la Société ou même, plus exactement encore, l'Homme face au changement social, à l'évolution des paradigmes. Ça vous donne une petite idée du programme...
    De bout en bout, de part en part, par au-dessus, par en-dessous, par le grand portail ou par le plus petit bout de la lorgnette, une somme folle et féconde de réflexions et d'interrogations est soulevée au fil des situations. Dit autrement, cette forme romanesque est presque la définition brute de l'essai, à une petite nuance près.
    On y suit Ulrich, alias Robert Musil, cheminer dans sa réflexion sur le monde et nous avec lui, ou plutôt derrière lui, loin derrière lui, comme l'ombre d'un petit chien qui courrait pour rattraper son grand marcheur de maître.
    Si cela peut vous intéresser, (mais je le répète, ce n'est qu'un prétexte car l'auteur aurait pu choisir bien d'autres ancrages vu sa capacité à intellectualiser les lieux et les comportements de ses personnages dans une réflexion beaucoup plus vaste sur l'homme et sur l'époque), l'histoire se passe à Vienne en Autriche-Hongrie à la veille de la première guerre mondiale et donc de l'effondrement de cet assemblage grossier que l'auteur appelle Cacanie.
    Les grosses légumes de cet étonnant empire-royaume réfléchissent à l'organisation d'un jubilé pour commémorer les 70 ans de règne de leur souverain. Sachant qu'ils veulent dans le même temps damer le pion des Allemands, qui en ont eux-aussi prévu un de leur côté pour leur propre kaiser.
    L'un des immenses intérêts de cette œuvre très réfléchie, parfois un peu indigeste à lire tellement elle est dense, l'un des immenses intérêts de cette œuvre, disais-je, en tant que roman est surtout d'avoir choisi un parfait point d'ancrage pour analyser une société en mutation. On aurait pu choisir la France de 1780 ou la Russie de 1910 ou n'importe quelle société figée à la veille d'un grand bouleversement.
    Les dignitaires du régime de l'époque sont encore un pied dans l'ancien régime mais la révolution industrielle est passée par là et a conduit à l'avènement des financiers qui constituent la nouvelle aristocratie.
    Tous les repères s'en trouvent bouleversés et cette société moderne, mouvante, changeante vis-à-vis de laquelle nous avons (même aujourd'hui) qu'assez peu de recul par rapport à la grosse dizaine de siècles de morale judéo-chrétienne et par rapport à cette société qui évoluait très lentement jusqu'au XVIIIè siècle, cette nouvelle société donc, qui nous laisse parfois déboussolés.
    Arnheim représente la nouvelle aristocratie capitaliste ; Hans annonce les révolutionnaires de tous poils pourquoi pas même, la " révolution " nationale-socialiste et Ulrich ne sait quoi penser de tout cela.
    Le personnage de Moosbruger rappelle beaucoup le Lennie de Des Souris Et Des Hommes. Il symbolise peut être le désaxé, le marginal, l'exclu social, qui toujours est pointé du doigt et est l'objet des manœuvres politiques. Rien n'a changé de nos jours, quand par exemple un certain Nicolas S., bien aidé par ses petits copains des médias, élève le cas des camps de Roms comme étant un " vrai problème " de la France. Et on pourrait multiplier les exemples et dans bien d'autres pays.
    Un livre riche donc, qui gagne à être lu lentement en faisant de fréquentes pauses afin de laisser décanter toute la substance que l'auteur nous livre et de la laisser travailler minutieusement en nous pour faire son œuvre.
    Je vais même aller plus loin, aussi incongrue que cette idée puisse paraître, à peine refermé ce premier tome, déjà gigantesque, avant de vous attaquer au second, relisez-le intégralement. Vous verrez comme c'est bon.
    Vous verrez qu'à la deuxième lecture, la prose maligne, ironique, caustique, subtile dans ses doubles sens apparaît plus clairement, et c'est presque une jubilation (voir, à titre de teaser, l'extrait que je donne dans les citations) de suivre les méandres de la pensée de ce grand penseur et de cette fine plume qu'était Robert Musil.
    Ceci étant dit, ce n'est là que mon avis, un avis sans qualités, c'est-à-dire, pas grand-chose.
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    • Livres 4.00/5
    Par Luniver, le 20 octobre 2014

    Luniver
    L'empereur d'Autriche-Hongrie va bientôt fêter son septantième anniversaire. L'occasion est parfaite pour affirmer l'identité de l'empire au sein de l'Europe et concurrencer la patriotisme germanique qui se développe. Tout le gratin intellectuel est convoqué pour définir les actions à entreprendre dans cette fameuse « année autrichienne » qui doit marquer les esprits. Parmi eux Ulrich, pistonné par son père qui désespérait de le voir gravir l'échelle sociale, surnommé « l'homme sans qualité » par une connaissance pour son manque total d'attachement aux valeurs de son temps.
    Ce synopsis ne sert pourtant que de prétexte à Musil. Les dialogues qu'ont les différents protagonistes avec Ulrich lui permettent de disséquer les idées, les courants de pensée et les situations sociales de son époque. Son œuvre est dense, et il faudrait probablement poser le livre et méditer posément sur ce qu'on vient de lire à chaque chapitre. Je reconnais que je n'ai pas toujours eu la patience de le faire, et j'ai même parfois frôlé d'indigestion.
    Malgré le contenu de haute volée qu'il nous propose, Musil semble parfois se moquer des activités intellectuelles. Ainsi, le fameux comité, malgré les grand esprits qui le compose, reste désespérément stérile : les débats tournent en rond, chaque participant tente d'imposer sa vision du monde aux autres, et rien de concret n'en sort, si ce n'est une « réunion visant à la mise en place d'un comité chargé de dégager des pistes d'actions futures ».
    Ce livre est complexe et exigeant, mais certains passages sont tellement savoureux que vos efforts en seront largement récompensés.
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    • Livres 5.00/5
    Par peloignon, le 31 octobre 2012

    peloignon
    J'ai rarement eu autant de plaisir à lire un roman. Les phrases sont franchement magnifiques, les paragraphes grandioses, les chapitres sublimes. Pour reprendre les paroles de Müsil à son propos, pour moi, « chaque fois qu'une parole tombait, une signification profonde s'illuminait, s'avançait comme un dieu voilé et se défaisait dans le silence. » (672) Même si il s'agit d'un roman inachevé, je suis parfaitement d'accord avec Thomas Mann qui en fait l'un des plus grands romans du XXe siècle avec Ulysse de Joyce et À la recherche du temps perdu de Proust.
    À première vue, on dirait pourtant qu'il ne s'y passe rien d'autres que des conversations entre bourgeois, aristocrates, militaires, scientifiques et artistes, ensemble de personnages qui interviennent dans le roman à partir du moment où ils entrent en relation avec Ulrich, cet « homme sans qualité » dont il est question dans l'intitulé de l'ouvrage.
    La position de pure contemplation ironique qui est celle d'Ulrich lui permet une relative supériorité sur son entourage. Je dis que sa supériorité est relative puisque l'absence d'action pratique où entrerait en jeu une dimension essentielle de son être, le défaut de contacts avec les risques du réel, le réduisent à l'état spectral par rapport aux gens bien vivants qui l'entourent. Sa vie est toute faite de non-présence, de non-implication, elle est, pour ainsi dire, mort-vivante.
    Celui-ci se laisse pourtant entraîner par sa cousine à accepter la position de secrétaire d'une organisation visant quelque chose de grandiose pour l'Autriche, peu importe ce que ça pourra bien être en bout de ligne. Or, Ulrich n'a aucun intérêt en tant qu'être-dans-le-monde au sens heideggérien, il n'est pas hanté des besoins d'existance terrestre, il vit en toute étrangeté d'avec le « on » ambiant et n'occupera son poste que pour se désennuyer en observant d'un regard plein d'ironie le grouillement frénétique et insensé qu'entraînera inévitablement le projet de sa cousine.
    Les conversations que Müsil imagine pour lui et les personnages qui l'entourent, les diverses situations que l'ensemble traverse en totalité ou en partie me semblent servir de prétexte à déployer avec une brillante lucidité tous les aspects possibles de la société viennoise de l'époque.
    Je vais maintenant sans plus attendre me jeter sur le tome 2, où l'on trouve le commencement de la troisième partie en plus des ébauches laissées par Müsil. Quel bonheur de pouvoir accéder à tout ce matériel qui m'apparaît comme une somme de merveilles impatientes de rencontrer mon regard!
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    • Livres 5.00/5
    Par Moosbrugger, le 09 juin 2013

    Moosbrugger
    Avis sur le premier tome (édition Points – Traduction de Philippe Jaccottet) :
    Lecture débutée il y a une dizaine de mois.
    La lecture de cet ouvrage divisé en deux tomes (Environ 1500 pages finalisée auxquelles il faut rajouter à peu près 600 pages d’ébauches et d’écrits préparatoires concernant la fin du récit) est extrêmement longue et complexe, mais très enrichissante et additif, au point même d’exercer une certaine emprise sur son lecteur pour peu que celui-ci parvienne à se retrouver parmi les nombreux propos du livre.
    P.215 Ch.40 : « Ulrich est un homme que quelque chose contraint à vivre contre lui-même, alors même qu’il parait se dérober à toute contrainte »
    Nous suivons principalement tout le long de ces deux tomes quelques années de la vie de cet Ulrich, « l’homme sans qualités », personnage alter ego de Musil, au sein des milieux influents de l’empire Austro-hongrois. Le personnage d’Ulrich est singulier. Il s’agit d’un eternel « étudiant », qui se refuse à céder à l’action, bien qu’il soit pourtant doué dans bien des domaines, pour la raison que tout engagement lui apparaisse alternativement comme judicieux ou néfaste selon l’angle sous lequel il le considère. C’est un personnage à la fois détestable et appréciable. Il est froid, détaché, plein d’ironie, jamais naïf et infiniment circonspect, et pour cette raison même résolu à ne se laisse déterminer par aucun engagement ou aucune idéologie (demeurant donc « sans qualités »). Il est par ailleurs toujours disposé à la bonne répartie, impitoyable et toujours apte à dynamiter les prétentions de son entourage au sein de l’ « action parallèle ».
    Celui ci opposera en effet son absence de qualités dans le premier tome à de nombreux personnages hauts en couleurs, chargés de représenter les différents archétypes du monde industriel occidental dans les années 20 : Walter, l’artiste raté, ami d’Ulrich et pourtant plein d’une folle jalousie. Clarisse, personnage épris de Nietzschéisme et schizophrène, Arnheim, industriel « à qualités » réussissant effectivement dans toute chose, Diotime, l’idéaliste, Hans Sepp, le nationaliste engagé etc…
    P. 349 Ch. 62 « Un homme qui cherche la vérité se fait savant ; un homme qui veut laisser sa subjectivité s'épanouir devient, peut-être, écrivain ; mais que doit faire un homme qui cherche quelque chose situé entre deux ? »
    Musil mêle subtilement littérature et philosophie sans pourtant que la frontière qui sépare l’une de l’autre ne soit trop évidente, ce qui aurait pu rendre la lecture moins attrayante. Il ne faudra donc pas s’attendre à découvrir ce livre en appréciant tantôt la qualité de l’écriture des épisodes narratifs, tantôt la rigueur des exposés philosophiques, mais bien plutôt à savourer l’ensemble d’un même tenant, puisque de mon point de vue séparer l’un de l’autre serait faire perdre à tous deux une grande partie de leur intérêt. Il est à ce propos juste de dire que Musil a intégré le roman dans la pensée, tant le récit est conçu avant tout de manière à rendre vivante sa philosophie. On pourrait à ce titre (et à ce titre uniquement !) rapprocher ce livre de Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche.
    On lira donc ce « roman-essai » en s’émerveillant tout aussi bien de sa poésie, qui parvient à embaumer jusqu’aux digressions les plus philosophiques, de l’exactitude de l’expression qui trahi une grande recherche, ou de l’originalité de la pensée de Musil, qui exploite pleinement cette forme mixte.
    L’écriture de Musil est savoureuse, pleine d’ironie et même bien souvent comique. Mais sa véritable originalité est ailleurs. Il y a une similitude entre son écriture empreinte d’une abstraction très fine, qui ne garde que l’essentiel des éléments à disposition, et l’exposé d’un problème mathématique. D’ailleurs, en plus de posséder un doctorat de philosophie, Musil était ingénieur et disposait d’un important savoir en physique et en mathématique. Il s’agit au final d’une écriture tout à fait étonnante, à la fois très légère et très intellectuelle, faisant écho au fameux mélange de rationalité et d’irrationalité qui occupait une place à part dans les idées de l’écrivain Autrichien.
    P.362 Ch.63
    «Tout homme commence par réfléchir sur la vie dans son ensemble, expliqua-t-il, mais plus il réfléchit avec précision, plus son domaine se rétrécit. Quand il a atteint la maturité, tu as devant toi un homme qui est si ferré sur un certain millimètre carré qu’il n’y a pas dans le monde entier deux douzaine d’homme aussi ferrés dans ce domaine. Il voit fort bien que les autres, moins ferrés que lui, ne disent que des bêtises sur ses affaires, et pourtant il ne peut bouger, parce que c’est lui, s’il quitte sa place ne fut-ce que d’un micromillimètre, qui en dira à son tour »
    L’Homme sans qualité est un roman qui garde tout son intérêt dans le monde comptemporain. Il s’agit d’une réflexion importante sur la société industrielle, sur la rationalité, la politique, la personnalité, l’engagement etc… qui pose d’innombrables questions qui concerne tout à chacun. Musil y expérimente notamment en « philosophe-ingénieur », par le biais de ses personnages, diverses situations de la vie courante et les moyens d’y répondre, démarche rattachée à ce qu’il nommait « les utopies ».
    Certains chapitres sont inoubliables et dédiés à la postérité : « La Cacanie », « Un cheval de course génial confirme en Ulrich le sentiment d’être un homme sans qualités », « L’utopie de la vie exact », « Où l’on prétend que la vie ordinaire elle-même est d’ordre utopique »…
    A vrai dire, beaucoup de passages m’ont semblé trop ardus, mais cela n’est rien comparaison de l’intérêt considérable du livre. Il faut un certain temps pour lire entièrement les deux tomes (Selon les personnes, peut-être, la lecture de ce seul livre pendant 4 ou 6 mois ? Ou pendant des années en pratiquant d’importantes interruptions dans la lecture, ou en relisant des morceaux plusieurs fois, ce qui ne sera pas du luxe au vu de la complexité du livre …) mais cela fait justement partie de son expérience : nous vivons et évoluons de concert avec l’ouvrage, et les attitudes de ses personnages autant que les situations présentées trouvent des échos dans notre quotidien. Il serait dommage que la lecture, partielle ou totale, de L’homme sans qualités effraye le lecteur motivé, car il s’agit d’une expérience tout à fais à part dans la littérature et la philosophie, par ailleurs injustement méconnue du grand public.
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    • Livres 5.00/5
    Par monito, le 16 septembre 2009

    monito
    Que dire devant un tel « monument » dont pour l'heure seule une moitié a été lue?
    L'homme sans qualités, c'est l'œuvre d'une vie, une œuvre sur la vie, une œuvre qui ne prête guère à l'enthousiasme tant les descriptions de la nature humaine et de la société nous ramènent aux nombreuses questions qui jalonnent notre existence sans jamais vraiment trouver de réponses.
    L' « Action Parallèle » que tentent de mettre en place les principaux personnages n'est qu'un prétexte. Un prétexte pour mieux comprendre, peut-être, l'état d'esprit d'un empire habsbourgeois finissant, et d'une manière générale l'état d'esprit d'une Europe finissante, au début du 20ème siècle.
    Au-delà donc d'un contexte et d'une volonté affichée de célébrer le cinquantième anniversaire du règne de François-Joseph, les personnages de Robert MUSIL nous transpercent de leurs questionnements.
    L'écriture est d'une richesse et d'une densité, parfois déconcertantes. Elle met en lumière la complexité des sentiments, des rapports à soi, à l'autre aux autres. Les questionnements autour de la morale, de la réalité, du poids des êtres sur les choses, confinent bien souvent à la désillusion voire au désenchantement, pis au renoncement, parfois .
    MUSIL n'est pas un auteur de talent, mais plutôt un génie. Il n'y a, il est vrai, guère d'émotions au fil du premier tome, guère de beauté plastique dans l'écriture, mais plus un génie de l'analyse, de la description des atermoiements de l'âme. L'homme sans qualités, c'est, de proche en proche, le lecteur. Chacun peut se reconnaître dans les interrogations, les doutes des personnages. Chacun peut aussi s'identifier plus ou moins à eux. Qui d'Ulrich bien entendu, le porteur du titre, qui d'Arnheim, son antithèse, qui de Walter l'ami-ennemi, qui de Diotime, de Rachel de Bonadea ou encore du Général Stumm et bien sûr de Moosbrugger. Cette galerie est un petit monde en soi. Dans le temps qui passe, dans la réflexion que chacun est amené à porter sur lui-même, nous passerons de l'un à l'autre des personnages, parce que ce livre ne doit pas être lu une seule fois. Il doit au contraire accompagner un cheminement personnel. C'est peut-être (et entre autres raisons) ce qui a amené l'auteur à y passer tant de temps, à ne pas l'achever. Car cette réflexion intime n'a pas d'issue. C'est la mort qui y met un terme.
    Le premier tome terminé, c'est un sentiment de trouble qui prédomine. Dans une certaine forme de quête de l'absolu, Ulrich ne peut concevoir ce monde comme une réalité, comme sa réalité. le problème majeur d'Ulrich c'est la conscience sans la capacité de décision qui permettrait de dépasser ou surpasser cette désillusion. Ulrich est un velléitaire. Doué, certes, mais pas encore prêt à franchir le pas, un pas et choisir dans l'alternative qui se présente: s'adapter ou changer. Alors il oscille dans ses pensées. Dans ses actes, il démonte, il dénonce, il renonce, mais jamais complètement. Il porte en lui une certitude: celle du doute comme valeur absolue. Ce doute s'accompagne d'un positionnement hostile même stérile.
    Tout est donc passé en revue: l'art, l'écriture, le capitalisme, le commerce, la politique, la diplomatie, la psychiatrie, la justice… Tout est objet de désillusion. Mais, cette désillusion n'a-t-elle comme issue que le renoncement? La volonté d'agir, de changer le monde, là où c'est possible, peut-elle poindre ? Quel sera le choix d'Ulrich ? Pour le moment, ébranlé comme jamais il ne le fut, il part et nous le suivons vers le deuxième tome.
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Citations et extraits

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  • Par Nastasia-B, le 24 mars 2012

    Or, un beau jour, Ulrich renonça même à vouloir être un espoir. Alors déjà, l'époque avait commencé où l'on se mettait à parler des génies du football et de la boxe; toutefois, les proportions demeuraient raisonnables: pour une dizaine, au moins, d'inventeurs, écrivains et ténors de génie apparus dans les colonnes de journaux, on ne trouvait encore, tout au plus, qu'un seul demi-centre génial, un seul grand tacticien du tennis. L'esprit nouveau n'avait pas encore pris toute son assurance. Mais c'est précisément à cette époque-là qu'Ulrich put lire tout à coup quelque part (et ce fut comme un coup de vent flétrissant un été trop précoce) ces mots: "un cheval de course génial". Ils se trouvaient dans le compte rendu d'une sensationnelle victoire aux courses, et son auteur n'avait peut-être même pas eu conscience de la grandeur de l'idée que l'esprit du temps lui avait glissée sous la plume. (...)
    Si l'on devait analyser un grand esprit et un champion national de boxe du point de vue psychotechnique, il est probable que leur astuce, leur courage, leur précision, leur puissance combinatoire comme la rapidité de leurs réactions sur le terrain qui leur importe, seraient en effet les mêmes; bien plus, il est à prévoir que les vertus et les capacités qui font leur succès à chacun ne les distingueraient pas beaucoup de tel célèbre steeple-chaser; on ne doit pas sous-estimer les qualités considérables qu'il faut mettre en jeu pour sauter une haie. Puis, un cheval et un champion de boxe ont encore cet autre avantage sur un grand esprit, que leurs exploits et leur importance peuvent se mesurer sans contestation possible et que le meilleur d'entre eux est véritablement reconnu comme tel; ainsi donc, le sport et l'objectivité ont pu évincer à bon droit les idées démodées qu'on se faisait jusqu'à eux du génie et de la grandeur humaine.

    (Chapitre 13. Un cheval de course génial confirme en Ulrich le sentiment d'être un homme sans qualités.)
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  • Par Luniver, le 27 septembre 2014

    Pour on ne sait quelle impondérable raison, les journaux ne sont pas ce qu'ils pourraient être à la satisfaction générale, les laboratoires et les stations d'essai de l'esprit, mais, le plus souvent, des bourses et des magasins. S'il vivait encore, Platon (prenons cet exemple, puisqu'on le considère, avec une douzaine d'autres, comme le plus grand de tous les penseurs) serait sans doute ravi par un lieu où chaque jour peut être créée, échangée, affinée une idée nouvelle, où les informations confluent de toutes les extrémités de la terre avec une rapidité qu'il n'a jamais connue, et où tout un état-major de démiurges est prêt à en mesurer dans l'instant la teneur en esprit et en réalité. Il aurait deviné dans une rédaction de journal ce "topos ouranios", ce céleste lieu des idées dont il a évoqué l'existence si intensément qu'aujourd'hui encore tout honnête homme se sent idéaliste quand il parle à ses enfants ou à ses employés. S'il survenait brusquement aujourd'hui dans une salle de rédaction et réussissait à prouver qu'il est bien Platon, le grand écrivain mort il y a plus de deux mille ans, il ferait évidemment sensation et obtiendrait d'excellents contrats. S'il se révélait capable, ensuite, d'écrire en l'espace de trois semaines un volume d'impressions philosophiques de voyage et un ou deux milliers de ses célèbres nouvelles, peut-être même d'adapter pour le cinéma l'une ou l'autre de ses œuvres anciennes, on peut être assuré que ses affaires iraient le mieux du monde pendant quelque temps. Mais aussitôt que l'actualité de son retour serait passée, si monsieur Platon insistait pour mettre en pratique telle ou telle de ses célèbres idées qui n'ont jamais vraiment réussi à percer, le rédacteur en chef lui demanderait seulement de bien vouloir écrire sur ce thème un joli feuilleton pour la page récréative (léger et brillant, autant que possible, dans un style moins embarassé, par égard pour ses lecteurs) ; et le rédacteur de ladite page ajouterait qu'il ne peut malheureusement pas accepter de collaboration de cet ordre plus d'une fois par mois, eu égard au grand nombre d'autres écrivains de talent. Ces deux messieurs auraient alors le sentiment d'avoir beaucoup fait pour un homme qui, pour être le Nestor des publicistes européens, n'en était pas moins un peu dépassé et, comme valeur d'actualité, ne pouvait être comparé disons à un Paul Arnheim.
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  • Par Luniver, le 20 septembre 2014

    Dieu sait, on l'a dit, ce que peut bien être une âme ! Il ne peut subsister aucun doute sur le fait que le désir ardent de n'écouter qu'elle vous laisse toute latitude d'agir, entraîne une véritable anarchie, et l'histoire ne manque pas d'exemples où des âmes pour ainsi dire chimiquement pures commettent de véritables crimes. En revanche, aussitôt qu'une âme a une morale, une religion ou une philosophie, une culture bourgeoise approfondie et des idéaux dans le domaine du devoir ou du beau, elle se voit gratifiée de tout un système de prescriptions, de conditions, de règlements auquel elle doit se soumettre avant même de pouvoir penser à être une âme supérieure, et son ardeur, comme celle d'un haut-fourneau, se voit canalisée dans de beaux moules en sable. Il ne reste plus alors, au fond, que des problèmes d'interprétation logique, comme de savoir si une action tombe sous le coup de tel ou tel commandement ; l'âme offre le caractère sereinement panoramique d'un champ de bataille après la bataille ; les morts se tiennent tranquilles, de sorte qu'on peut immédiatement remarquer où un reste de vie se redresse, ou gémit. C'est pourquoi l'homme accomplit cette transition aussi vite que possible. Quand quelque doute sur sa foi, comme il arrive dans la jeunesse, le tourmente, il passe aussitôt à la persécution des incroyants ; quand l'amour le gêne, il le transforme en mariage ; et quand un autre enthousiasme, quel qu'il soit, s'empare de lui, il se soustrait à l'impossibilité de vivre longtemps *dans* son feu, en commençant à vivre *pour* son feu. C'est-à-dire qu'il remplit les nombreux moments de sa journée, dont chacun a besoin d'un contenu et d'une impulsion, non plus de son état idéal lui-même, mais de l'activité qui doit lui faire conquérir cet état, autrement dit, des innombrables moyens, obstacles et incidents qui lui garantissent qu'il n'aura jamais besoin d'atteindre son but. Il n'y a que les fous, les dérangés, les gens à idées fixes qui puissent persévérer longtemps dans le feu de l'âme en extase ; l'homme sain doit se contenter d'expliquer que la vie, sans une parcelle de ce feu mystérieux, ne lui paraîtrait pas digne d'être vécue.
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  • Par Luniver, le 28 septembre 2014

    Le monde de ceux qui écrivent et doivent écrire est plein de grands mots et de grandes notions qui ont perdu leur contenu. Les attributs des grands hommes et des grands enthousiasmes survivent à leurs prétextes, c'est pourquoi il y a toujours une quantité d'attributs de reste. Ils ont été créés un beau jour par un grand homme pour un autre grand homme, mais ces hommes sont morts depuis longtemps, et il faut utiliser ces notions survivantes. C'est pourquoi l'on passe son temps à chercher des hommes pour les épithètes. La « puissante plénitude » de Shakespeare, l' « universalité » de Goethe, la « profondeur psychologique » de Dostoïevski et toutes les autres images qu'une longue évolution littéraire nous a léguées flottent par centaines dans la tête de ceux qui écrivent, et s'ils écrivent aujourd'hui d'un stratège de tennis qu'il est « insondable » et d'un poète à la mode qu'il est « grand », c'est simplement pour écouler ces stocks.
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  • Par Piling, le 15 octobre 2008

    On signalait une dépression au-dessus de l'Atlantique ; elle se déplaçait d'est en ouest en direction d'un anticyclone situé au-dessus de la Russie, et ne manifestait encore aucune tendance à l'éviter vers le nord. Les isothermes et les isothères remplissaient leurs obligations. Le rapport de la température de l'air et de la température annuelle moyenne, celle du mois le plus froid et le mois le plus chaud, et ses variations mensuelles apériodiques, était normal. Le lever, le coucher du soleil et de la lune, les phases de la lune, de Vénus et de l'anneau de Saturne, ainsi que nombre d'autres phénomènes importants, étaient conformes aux prédictions qu'en avaient faites les annuaires astronomiques. La tension de vapeur dans l'air avait atteint son maximum, et l'humidité relative était faible. Autrement dit, si l'on ne craint pas de recourir à une formule démodée, mais parfaitement judicieuse : c'était une belle journée d'août 1913.
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