Malgré d'assez bonnes critiques, j'ai ouvert ce livre avec une certaine réticence. Pourquoi écrire un livre de politique fiction du passé ? Tout le monde sait bien que Lindberg n'a jamais été président des Etats-Unis.
Et pourtant j'ai tout de suite été emportée par le talent de Roth qui réussit à rendre crédible cette uchronie. Son art de conter, sa façon, à nulle autre pareille, de nous faire pénétrer, comprendre et aimer le petit milieu juif de Newark des années quarante, cette habileté à utiliser des faits réels, des situations vraisemblables pour les mêler à des évènements qui relèvent de sa seule imagination sont réellement du très grand art. Et, qui plus est,
Philip Roth a eu l'idée magique de nous faire voir ce monde, cette époque par les yeux d'un enfant qui lui ressemble.
Ce roman est empli de remarques très fines déjà évoquées par certains critiques. J'en relèverai une autre quand il parle de Franklin Roosevelt dont le « timbre de voix, plein de l'assurance propre à la grande bourgeoisie, permettait à des millions de familles ordinaires de garder espoir au milieu des épreuves ». En une phrase tout est dit du rapport de confiance qui doit exister dans une démocratie entre son chef et le peuple. Il dit, une fois encore et c'est une vraie constante chez Roth, l'amour qu'il porte à ses parents et la nostalgie du temps perdu de l'enfance.
Ce sont ces deux éléments, la fragilité de la démocratie et le regret de l'enfance, qui sont pour moi le secret de la réussite de ce roman. Bien que
Philip Roth ait écrit dans un article pour le New York Times Book Review, en 2004, « D'aucuns voudront lire ce livre comme un roman à clés sur l'Amérique actuelle. Ils auront tort. »,
Le complot contre l'Amérique, s'il est d'abord un éloge de la démocratie américaine rooseveltienne, est aussi un avertissement : non, la démocratie n'est pas un avantage acquis et il faut la défendre constamment. Et c'est pour cela que ce qui me paraissait initialement comme un exercice un peu vain est en fait un livre nécessaire.
En revanche, la fin me semble « ratée ». Roth aurait du s'arrêter à la page 432 environ, juste avant d'ouvrir les archives du journal Newsreel. La suite ne m'a pas paru vraiment crédible et je l'ai trouvée sans réel intérêt. C'est un peu du grand guignol politique qui altère le goût subtil de l'ensemble. le dernier chapitre, « la peur perpétuelle », n'apporte rien de plus que quelques lignes de la page 360 : « Mais jamais je ne recouvrerais ce sentiment de sécurité inébranlé qu'un enfant éprouve dans une grande république protectrice, entre des parents farouchement responsables ».
Cette fin peut-être enrichie d'une ou deux pages, aurait eu le charme poétique d'une fable qui s'achève en rêverie, cette rêverie qui est l'apanage des enfants…et des grands écrivains.
Et néanmoins, malgré cette réserve, c'est brillant, très brillant.