Lorsqu'on est fan de littérature anglo-saxonne, qu'on adore la langue d'origine et qu'on est enclin à apprécier tout ce qui sort de l'ordinaire, on se jette à corps perdu dans le livre de
Jasper Fforde,
The Eyre affair. C'est logique, prévisible. On s'attend à être surpris.
Cependant, lorsqu'on est un tantinet suspicieux, à tort ou à raison, sur son niveau d'anglais, que les inventions de termes et les histoires abracadabrantesques se succèdent, la première réaction est sans appel : « Mon dieu ! Aidez-moi. Je ne comprends plus rien à l'anglais !!!!! »On tente de poursuivre l'aventure, tenace, on note sur des bouts de papier des noms, des mots clefs, les liens qu'ont les personnages entre eux, on se fait des fiches… Au final, on est arrivé à la moitié du livre. L'histoire a l'air superbement original mais semble tellement tirée par les cheveux qu'on doute qu'elle soit bel et bien écrite ainsi. Au mieux, on se dit qu'on a une trame gigantesque, suffisamment bien faite pour écrire soi-même l'histoire et finalement le roman. Au pire, on se dit qu'on doit retourner immanquablement sur les bancs de l'école pour revoir les bases.
Puis, las de ces questionnement, on fait une pause de lecture. Ce livre nous a tellement chamboulés qu'il vaut mieux nous reposer un moment.
Les mois passent. On zieute la version française, figurant dans le catalogue de notre bibliothèque de quartier qui, comme par hasard, n'est jamais disponible et on finit part trouver une occasion à moins d'un euro. le livre est abimé mais qu'importe.Il faut tout simplement que notre curiosité soit rassasiée. Adieu
Shakespeare, bonjour
Molière !
Le livre arrive.On le range dans un coin un moment, histoire de le regarder en chien de faïence pour le supplice vécu. Et un jour, on on se lève du pied droit : on se décide enfin à le lire.
Les mots défilent. Les souvenirs nous assaillent. Cette histoire nous rappelle quelque chose. On arrive à la moitié du livre. Nous constatons avec effarement que la langue ne posait pas le moindre problème à la compréhension du roman. On a lu deux fois la même histoire. Nous n'avions aucune difficulté linguistique. Nous étions juste dans un combat acharné avec le style de l'auteur. Un sourire inattendu s'accroche à nous. On a adoré lire deux fois la même histoire. C'est quelquefois un peu long et pourtant on adore ! Nous sommes éblouis par notre prestation, autant que par celle de l'auteur qui a réussi à nous retourner le cerveau en deux temps trois mouvements. Quelle imagination ! Quelle culture ! Quelle honte ! Quelle joie !
Les émotions affluent en tous sens.
C'est qu'on ne rencontre pas tous les jours une histoire aussi tirée par les cheveux, farfelue de bout en bout. A croire par moments que l'auteur est tombé sur la tête… C'est en tout cas la première réflexion qui vient à l'esprit dès lors que l'originalité pousse la porte de notre monde. Trop c'est trop, disent souvent certains. Certes ! On pourrait ne pas aimer et s'ennuyer avec tous ces détails rocambolesques. Personnellement, je ne l'ai pas vécu ainsi. J'ai cédé à
Jasper Fforde. Je suis devenue une lectrice assidue. C'est grave, docteur ?
Résumé de la quatrième de couverture :
Dans le monde de Thursday Next, la littérature fait quasiment office de religion. A tel point qu'une brigade spéciale a dû être créée pour s'occuper d'affaires aussi essentielles que traquer les plagiats, découvrir la paternité des pièces de
Shakespeare ou arrêter les revendeurs de faux manuscrits. Mais quand on a un père capable de traverser le temps et un oncle à l'origine des plus folles inventions, on a parfois envie d'un peu plus d'aventure. Alors, lorsque
Jane Eyre, l'héroïne du livre fétiche de Thursday, est kidnappée par Achéron Hadès, incarnation du mal en personne, la jeune détective décide de prendre les choses en main et de tout tenter pour sauver le roman de
Charlotte Brontë d'une fin certaine... " Au croisement du roman policier et de l'uchronie déjantée,
Jasper Fforde signe un ouvrage jubilatoire. " le Monde des livres.
Mon avis:
Dans un monde semblable au notre, le détective intrépide Thursday Next se bat pour contrer les malfaiteurs qui kidnappent les personnages des romans de la littérature classique. Dans ce monde étrange, la littérature est une composante si essentielle à la société qu'une section spéciale de la police œuvre pour mettre fin aux actes criminels liés aux œuvres littéraires.Le Pays de Galle et une nation socialiste indépendante, l'Angleterre poursuit la guerre de Crimée depuis plus d'un siècle aux côtés de la Russie impériale, les débats littéraires sont au cœur des préoccupations de la société et conduisent souvent à des crimes.
C'est ici qu'intervient Thursday Next, détective littéraire, vivant à Londres. Lorsque le manuscrit de
Martin Chuzzlewit de
Charles Dickens est volé, elle est appelée sur l'affaire, car elle est l'une des seules à pouvoir appréhender le voleur, l'ayant déjà aperçu. Alors qu'elle est sur le point de l'arrêter, il réussit à s'échapper après lui avoir tiré une balle dessus. Grièvement blessée, elle est sauvée de justesse par un exemplaire de
Jane Eyre qu'elle avait avec elle et qui a stoppé la balle.Un mystérieux inconnu s'approche d'elle pour la soigner avant que les ambulances n'arrivent.
Thursday Next, dans ce monde totalement délirant et pourtant très bien organisé, est l'héroïne parfaite. Célibataire, vétéran de la guerre de Crimée et meurtrie par un ancien amour, elle est la parfaite héroïne. Il lui manque presque son cheval blanc pour sauver la terre du malfaiteur absolu! Aussi quand ce monstre décide de kidnapper
Jane Eyre, remettant ainsi en cause l'avenir même d'un roman vénéré par la plupart des habitants, le lecteur avide de littérature ne peut que l'acclamer, à défaut de l'accompagner réellement. Revenons sur terre un peu là, car le lecteur que nous sommes n'a malheureusement pas le pouvoir d'entrer dans les livres, et encore moins d'échanger avec les personnages.
Lorsque
Jane Eyre est kidnappée par le monstre, qui a enlevé auparavant bien d'autres personnes, dont des gens très proches de Thursday Next, l'histoire prend corps et m'a complètement passionnée. Bien qu'arrivant tardivement dans le roman, j'ai personnellement adoré arriver à ce tournant de l'histoire avec tous les détails hallucinants qui amènent notre détective à ce moment crucial. Les détails sont non seulement nécessaires pour rendre l'histoire complètement loufoque mais ils soulignent d'autant plus le second degré que l'auteur utilise constamment.
Malgré ce coup de cœur de ma part, j'ai parfaitement conscience que le lecteur a parfois quelques difficultés à entrer dans ce monde « trop » différent des romans que nous avons l'habitude de côtoyer, aux frontières du roman policier, de la romance, du mystère, de l'humour et de la science fiction.
Jasper Fforde aurait pu opérer un choix entre tous ces styles. L'auteur a choisi de tous les utiliser, histoire de faire un pied de nez à la littérature classique. On aime ou non. Il est vrai que ce n'est pas toujours facile de se familiariser avec la nouveauté.
Le lecteur est peu habitué à découvrir de tels mondes parallèles, où le burlesque est roi, où l'Angleterre est complètement parodiée au travers de sa culture littéraire.Voici un monde où la paternité des œuvres de
William Shakespeare est remise en question par exemple, pas moins! On a osé toucher aux valeurs sûres : « Help» nous crie notre cerveau bien trop civilisé.
L'auteur s'inspire en effet d'œuvres littéraires ayant marqué l'identité anglaise pour créer une histoire policière aux antipodes de ce qui a été fait jusqu'ici.
Outre l'imagination débordante dans laquelle j'ai adoré voyager, la technique utilisée se révèle être aussi une sorte de critique de la littérature anglaise, la parodie étant pour l'auteur la ligne de conduite par excellence. L'histoire de
Charlotte Brontë, auteur de
Jane Eyre est critiquée pour son contenu, le caractère des personnages… C'est également une sacralisation merveilleuse de l'œuvre brontéenne qui est faite ici, un hommage sublime qui est réalisé à un auteur classique que j'apprécie et que j'ai aimé retrouver ici sous une autre forme. La culture n'est pas limitée et
Jasper Fforde le montre parfaitement avec ce premier tome d'une série parfaitement maîtrisée à mon sens.
En faisant montre d'une écriture très personnelle de la langue anglaise et de sa connaissance des œuvres du patrimoine anglais,
Jasper Fforde offre ici un roman qui marque en raison des détournements des codes littéraires. Ils sont quelques peu dérangeants car surprenants, innovants, caustiques, absurdes et en même temps si intelligents.Voici une prouesse que je suis loin d'oublier, un monde crédible qui se moque des impossibilités et qu'on découvre avec un plaisir contagieux.
Et puis avouez que pour tout livraddict, il est jubilatoire de vivre dans un monde où la littérature est sans cesse un enjeu de pouvoir et de passion. Imaginez un univers où les livres ont plus d'impact que les boutiques de luxe, où les partisans de
Shakespeare affrontent régulièrement les amoureux de Bacon, où la langue est sans cesse réinventée, moquée et en même temps adulée…
Un roman à part que je recommande, bien que je comprenne aisément qu'il risque de ne pas plaire à tous. Vivement la suite que je lirai cette fois-ci en anglais!!!! Parce que « je le vaux bien » M.
Jasper Fforde.
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