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EAN : 9782266026826
Pocket (17/08/2006)
4.23/5   66 notes
Résumé :
De père en fils, les Crétois se transmettent la haine du Turc, l'Infidèle qui opprime les Balkans depuis la chute de Constan-tinople : près de quatre siècles de colère qui fuse en révoltes et en massacres sans cesse recommencés. 1821 a marqué pour leurs voisins de Grèce le début de la conquête de l'indépendance. Quand donc viendra leur tour ?
A chaque printemps, saison du renouveau, la question leur fait plus que jamais vibrer les nerfs et il s'en faut d'un ... >Voir plus
Critiques, Analyses et Avis (7) Voir plus Ajouter une critique

En ce début de XIXe siècle, la Crète souffre. Cette île à la forte identité n'a jamais supporté d'être sous le joug turc, et les révoltes éclatent périodiquement. Cette domination paraît d'autant plus odieuse que la grande soeur grecque, elle, vient de retrouver son indépendance. Turcs et Crétois se regardent en chiens de faïence, les provocations s'enchaînent et les esprits s'échauffent.

Le capétan Michel est une figure emblématique de cette révolte crétoise. Il élève son fils dans cette unique idée, comme son père l'a élevé lui-même de cette façon. Sa famille entière est d'ailleurs de la même veine : un parent vient de déclencher le dernier scandale en date, en traînant un âne dans une mosquée pour « lui faire dire ses prières ». Et pourtant, malgré son statut de symbole vivant, le capétan est rongé par le doute : en cause, la femme du chef local turc qui ne veut plus lui sortir de la tête, et qui l'empêche de mener à bien son combat. Pour quelqu'un qui n'a jamais eu comme maîtresse que la Crète, la situation est particulièrement insupportable, et Michel sent le déshonneur le guetter.

Quelle drôle d'ambiance dans ce roman de Karantzakis ! le nationalisme y est poussé à son extrême : les hommes sont jugés au nombre de morts qu'ils ont fait dans les rangs turcs, et les enfants eux-mêmes ne rêvent que de couper la tête du sultan. Les intellectuels, ayant généralement voyagé sur le continent et donc pas assez « purs », sont ridiculisés et méprisés par la population entière : le maître d'école est tyrannisé par ses élèves, et même mis à la porte de sa maison par sa propre épouse ; il ne devra sa rédemption qu'en déposant les livres pour prendre les armes. le fils renégat qui ira chercher une épouse en dehors de l'île la verra dépérir une fois rentré chez lui : elle sera incapable de tenir debout une journée entière et sera victime de fausse couche, comme si la Crète elle-même se défendait contre les éléments étrangers qui voudraient l'envahir.

Les rôles homme/femme sont du même acabit : les premiers bombent le torse, étalent leur puissance et leur virilité, tandis que les femmes rasent les murs en silence, éblouies par ces mâles vigoureux et décidés, et terrifiées à l'idée de faire la moindre action qui pourrait leur déplaire. Les relations entre les deux sexes ont parfois un côté franchement bestial, avec ces dames qui hument et retroussent les lèvres au passage d'un partenaire potentiel.

Malgré toutes ces caractéristiques qui ne sont pas franchement ma tasse de thé d'habitude, cette lecture a été un vrai plaisir. Sans doute parce que l'auteur ne cherche pas à argumenter ou défendre une position, ce qui pourrait vite le rendre insupportable (ou ridicule), mais se contente de laisser évoluer ses personnages, qui vivent de cette manière sans se poser de questions. À la place, on vit dans la peau de David qui se lance dans un combat qui semble d'avance contre Goliath, auprès d'un peuple qui demande simplement à retrouver sa culture, ses rites, ses traditions et qu'on le laisse finalement tranquille. Tous les ingrédients sont réunis pour une épopée comme on en fait plus.

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Sur l'île de Crète, à Candie plus précisément, se joue une guerre entre chrétiens et musulmans en 1889. le capétan Michel, homme valeureux, bourru, corpulent et taiseux est le chef du village. Il est directement inspiré du père de l'auteur. Nouri Bey, un turc, chef de clan également, lui apprend que son frère a fait un esclandre à la mosquée en y portant un âne à bout de bras. Telle est la trame de départ de ce long roman de Nikos KAZANTZAKI, son sixième, écrit en 1950, parfois traduit par « La liberté ou la mort », et qui aurait dû à l'origine s'appeler sobrement « le capétan Michel ».

Entre les familles du capétan et de Nouri, l'heure a toujours été à l'orage. Kostaros, frère de Nouri, a jadis égorgé le père de Michel. Pourtant, entre ces deux-là, une amitié indéfectible s'est scellée par le mélange de leurs sangs, un geste d'une rare force. le paradoxe de leurs sentiments est immense car ils se souviennent de leur jeunesse, de leurs journées passées ensemble. Pourtant, la tension est désormais palpable entre les deux familles de religions opposées, religion chacune représentée par l'un des deux protagonistes.

La Crète est cette île grecque située en Europe, mais à la fois aux portes de l'Asie et de l'Afrique. Ses terres n'en sont que plus convoitées. Elle est en 1889 sous la domination ottomane et compte bien se battre jusqu'au bout pour recouvrer sa liberté. Les guerres antérieures de 1821, 1866 ou 1878 sont encore présentes dans tous les esprits, les rancunes sont tenaces et l'atmosphère est électrique, une nouvelle guerre de religion semble imminente.

La révolution de 1821 est exhumée par la plume vertigineuse, voluptueuse et envoûtante de KAZANTZAKI. L'auteur fait défiler une kyrielle de personnages aux caractères trempés, à la puissance démesurée, au charisme sulfureux. Dans de très longs chapitres, il présente avec un génie évident les tenants et les aboutissants, faisant d'une querelle de famille une épopée universelle. Sur fond de tremblements de terre, ses personnages se déplacent, boivent, trinquent, se respectent mais se haïssent, le conte persan n'est pas loin, et pourtant ce livre est tellement plus.

Il se divise en deux parties distinctes, deux moitiés de roman : la première est la présentation des protagonistes, la situation politique et religieuse de ce village crétois (ses paysages prenant une place non négligeable), les tensions incommensurables entre les familles, les coups bas, les assassinats, les accusations. La pression entre les rivaux peut se voir comme une suite de veillées d'armes. L'égorgement d'un moine par les turcs déclenche les hostilités, la guerre va être sanglante, violente, faite de massacres sans scrupules. C'est la seconde partie de ce récit, alors que des attentistes espèrent l'intervention de la Russie orthodoxe en faveur de la Crète. Les scènes brutales, barbares, se succèdent.

Des meurtres quasi fratricides s'enchaînent : Manousakas, le propre frère de Michel, est assassiné par Nouri. Chaque page sent la poudre et sue la vengeance par tous ses pores. le message du Christ pourrait bien prendre une toute nouvelle forme : « Ce n'est pas le Christ qui est crucifié… Mon Dieu, c'est une femme qui porte une cartouchière et des pistolets d'argent ! ».

La force presque surnaturelle de KAZANTZAKI réside dans la manière de guider son lectorat en de menues scénettes, puissantes, dont la maîtrise est totale. Il sait peut-être mieux que personne décrire les âmes, en des personnages eux aussi d'une vigueur et d'une dimension vertigineuses. Son aisance aussi, pour conter les massacres des guerres passées entre chrétiens et musulmans, sa méticulosité pour décrire une scène de combat. Tout est saisissant dans cet ample roman, véritable fresque historique aux détails foisonnants et calibrés, le résultat est en tous points éblouissant. Car KAZANTZAKI n'oublie pas l'humour de circonstance, comme pour dédramatiser : « Mon grand-père, armé d'un brûlot, incendiait les frégates ennemies, mon père, armé d'un fusil, décimait les Turcs et moi, armé d'un chasse-mouches, je tue les mouches, pouah ! ».

KAZANTZAKI fut un homme fasciné par la figure du Christ. Elle est encore ici bien présente, avec son ombre apparaissant ici et là, mais toujours en filigrane, comme un fil conducteur. Et si les personnages de ce roman quasi divin trinquent beaucoup, c'est pour ne pas perdre ni leurs forces, ni leur dignité d'êtres humains respectueux de leurs ennemis, malgré la haine réciproque. Certes, une certaine misogynie peut poindre en des pages, et pourtant les femmes savent aussi se révolter et taper du poing sur la table, se faire entendre et respecter, c'est l'une des ambiguïtés des romans de KAZANTZAKI, toutes ces ambiguïtés mises bout à bout pouvant être rapprochées sans honte aucune aux chefs d'oeuvre de DOSTOÏEVSKI, ainsi que de certaines scènes de TOLSTOÏ pour la précision des combats.

Le crétois KAZANTZAKI possède un style russe mais à la manière des contes persans, son style et son univers sont ce feu d'artifice pétillant et ininterrompu, chacune des figures qu'il met en scène personnifiant une identité collective, comme ce jeune homme de 17 ans, Théodoris, neveu de Michel et représentant l'avenir, tout comme Thrassaki, le renouveau de la Crète et de la chrétienté, sa résurrection, alors que Sifakas le vieux père de Michel, centenaire, représente, ainsi que quelques autres, par sa participation aux luttes de 1821, la Crète de jadis. Tous ont leur place dans ce roman aux nombreuses ramifications.

KAZANTZAKI décortique dans ce roman d'une immense spiritualité les coutumes ancestrales crétoises, rattrapées par un fort antisémitisme rural, ruralité qu'il exacerbe par force détails. Et toujours ces images violentes très marquantes dans un livre dense et si riche : « Ce ne sont pas des morceaux de viande, vieux Sifakas, ce sont des oreilles. Ce n'est pas de l'eau, c'est de l'alcool. le jour où un Turc m'a renversé et mangé l'oreille, c'était en 1821, j'ai fait le serment de mettre dans cette bouteille une oreille de chaque tête de Turc que je tuerais… Pour te raconter mon histoire, capétan Sifakas, je n'ai qu'à regarder une à une les oreilles qui nagent dans cet alcool. Je sais à qui appartiennent chacune d'elles ».

Derrière ce combat à la fois d'une époque et d'une nation, sur une terre définie, c'est bien un message universel que KAZANTZAKI délivre, ce verbe pouvant être d'ailleurs lu sur plusieurs niveaux. C'est tout simplement du Grand Art. Réédition disponible aux éditions Cambourakis.

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La Liberté ou la mort est le mot d'ordre des révolutionnaires Crétois, brodé sur le drapeau de Capétan Michel, le héros du livre, mais aussi d'un drapeau visible au Musée Historique d'Héraklion.

Avant l'Autonomie de la Crète en 1897, des révolutions secouèrent l'île au 19ème siècle : 1821, 1866 avec le massacre du monastère d'Arkadi, furent les plus connues, mais les capétans du livre de Kazantzaki énumèrent en 1821, 1834, 1841, 1878..

C'est en 1889 que se déroule l'épopée du Capétan Michel. le roman se compose de deux parties. Dans la première, le drame se noue. L'auteur présente les nombreux protagonistes dans la ville de Candie où cohabitent Chrétiens et Turcs, mais aussi Juifs et Arméniens. le pacha, plutôt débonnaire, ne jouit pas d'une grande autorité et les notables s'affrontent, provocations et forfanteries, mesquineries et intrigues, mariages et histoires d'amour, affaires et beuveries. le champion des Grecs est le Capitan Michel, sombre et ténébreux, craint de tous, celui des Turcs Nouri Bey. Plutôt que de s'entretuer, ces nobles personnages ont mêlé leur sang en un pacte fraternel. On se prend à imaginer l'entente entre les communautés quand le pauvre Ali Aga est nourri par les femmes grecques ou quand Effendine est invité à se saouler chez Michel. Les rancoeurs sont bien présentes, les provocations s'accumulent. Quand le frère du Capétan Michel charge un âne sur son dos pour l'emporter à la mosquée "dire ses prières" l'offense se lavera dans le sang.

J'ai lu avec beaucoup d'intérêt cette chronique où les personnages sont nombreux, tous divers. Nikos Kazantzakis décrit aussi le quotidien des femmes. Femmes soumises à eurs héros de maris, ou mégères, jeunes mariées comme vieilles filles.

De provocations en meurtres, de meurtres en vengeances, le pacha ne peut contenir la colère des agas et laisse faire le massacre, pire, il obtient des renforts que le sultan lui envoie. Les Grecs mettent à l'abri femmes et enfants dans les villages et prennent le maquis pour une guerre sans merci.

Cette deuxième partie du livre sent la sueur, la poudre et le bouc. Les capétans reprennent du service et le théâtre des opérations se déplace de la ville à la campagne. Entrent en scène les héros de 1821, centenaires mais encore très verts. le héros n'est plus Michel mais son père le vieux Sifakas qui règne sur ses fils, ses petits fils, mais aussi sur les bergers. Occasion de raconter la vie rurale, ainsi que les faits d'armes anciens. Les héros morts à Arkadi hantent les consciences.

J'ai eu plus de mal avec cette tonalité virile. Déjà, en ville les femmes jouissaient d'un statut de second plan. Michel refusait même de voir sa fille devenue pubère qui se cachait à son retour mais à la campagne elles n'ont plus de rôle du tout. Les égorgements, les coups de feu, les oreilles coupées... ne sont guère de mon goût.

Et pourtant il s'agit bien d'une épopée vécue, d'une histoire qui s'est vraiment déroulée. Avec les exploits militaires se déroule, en coulisse, la grande politique, celle des grandes puissances, qui refusent de voir la Crète rattachée à la Grèce. de la Grande Bretagne et des autres puissances qui préfèrent un sultan entravé à une entrée de la Russie en Méditerranée, le port de Souda, convoité par les puissances navales...Et tout cela est diablement passionnant.

Évidemment, la féministe du 21ème siècle ne peut pas suivre à la lettre tous ces exploits sans agacement. le magicien Kazantzaki m'a encore entraînée dans cet univers par son talent de conteur. Sous la geste épique, on sent l'humaniste qui ne peut souscrire à la simplification. C'est encore Zorba qui montre la barbarie de la guerre.


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Le Capétan Michel (titre original) est une oeuvre centrale dans la masse des écrits de Kazantzaki. En partie autobiographique, ce livre raconte la révolte d'une ville de Crête, puis de toute la Crête au travers des destins de personnages haut en couleurs qui se dévoile petit à petit. Les intrigues s'entrecroisent, les beys, pacha, imam, muezzin, métropolite, instituteurs, bergers, paysans se rencontrent, se battent, rient, mangent, boivent, font l'amour, sont jaloux ; en un mot, vivent.

C'est ce qui ressort de ce récit ; une vie puissante, forte d'envies et de désir, et par dessus tout celui de liberté, de se libérer du joug des envahisseurs ottomans !

Donc, c'est tout autant empli de vie que l'on sort de cette lecture passionnante et puissante.

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Fin XIXème siècle, la Crète est toujours sous le joug de l'empire ottoman et les dissensions entre Crétois et Ottomans sont de plus en plus importantes. Les Crétois veulent leur indépendance ! le célèbre écrivain grec Nikos Kazantzaki, auteur du fameux "Alexis Zorba", nous entraine dans une véritable épopée où de nombreux personnages se rencontrent et luttent : un magnifique roman historique que de nombreux élèves grecs étudient encore.

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Citations et extraits (12) Voir plus Ajouter une citation
Il y a des peuples, des hommes, qui appellent Dieu par la prière et les pleurs, d'autres par la patience et la résignation, d'autres encore en blasphémant. Les Crétois, eux, l'appellent à coups de fusil. Ils se postent à la porte de Dieu et tirent des coups de fusil pour qu'Il les entende. "Rébellion !" hurle le sultan qui le premier perçoit la pétarade et, furieux, envoie des pachas, des soldats et des pals. "Insolence !" crient les Européens et ils lâchent leurs cuirassés de fer sur la frêle embarcation en détresse entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique. "Patience, et prudence, ne me plongez pas dans le sang !" supplie la pauvre Grèce. "La liberté ou la mort", ripostent les Crétois et ils cognent à la porte de Dieu.
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La mariée descendit, fraîchement fardée et Idoménée approcha, tenant le marié par la main. Mourtzouflos garnit son encensoir de charbons ardents et la psalmodie commença. Vanguélio baissait la tête. Tout autour, la gent sauvage, velue, fortement charpentée, toute en moustaches et en barbes, la regardait. Cette femme à la chair flasque allait entrer dans leur famille, son sang allait se mélanger au leur. Le croisement réussirait-il ou non ? Presque tous bergers ou laboureurs, ils connaissaient bien la question et savaient choisir le bélier et la brebis, ou le taureau et la vache qui donneraient la plus saine portée de façon à faire prospérer le troupeau. Les femmes s'occupaient de poules, de coqs et de lapins et considéraient le couple avec inquiétude. « Elle est trop maigre la mariée, elle n'a pas de poitrine, elle n'aura jamais de lait ! » « Ne t'en fais pas, va, elle en aura. Tu te rappelles, l'année dernière, ma chèvre Mavrouka ? Elle n'avait que la peau et les os, on ne voyait même pas ses pis, pourtant elle a été prise, elle a mis bas, et tu ne me croiras pas... elle donnait une oke de lait à chaque traite. » « Mais elle n'a pas de hanches ! Où se logera l'enfant ? » « Ne te fais pas de mauvais sang, elle va élargir. Quand les filles se marient, elles élargissent. »
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L'aïeul sourit.
"Tu comprends maintenant ma lubie d'apprendre à écrire ? fit-il. J'avais mon idée. Je compte couvrir le village d'inscriptions. Je ne laisserai pas un mur, je monterai même sur le clocher, j'irai à la mosquée et partout j'écrirai : La Liberté ou la Mort ! La Liberté ou la Mort !... avant de mourir..."
Tout en parlant, il écrivait les mots magiques à grands coups de pinceau et reculait de temps en temps pour admirer son travail. Il suffisait donc d'aligner quelques bâtons et quelques ronds pour que tout cela se mette à crier comme une bouche d'homme, un gosier, une âme. Ce mystère continuait à l'étonner. "Dis-moi, Thrassaki, demandait-il parfois à son petit-fils, c'est vrai que ces signes-là sont des choses vivantes qui parlent ? Comment se fait-il qu'elles parlent ? Ô Seigneur, tu es un magicien !"
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L' AÏEUL est assis sous le vieux citronnier de la cour. Il a une ardoise sur les genoux et tient un crayon. Par la porte ouverte, il surveille la montagne, au loin, l'air soucieux. La lumière est douce, aujourd'hui, tamisée par le brouillard. L'air est humide, chargée de gouttes de rosée, un temps brumeux. La pluie se prépare à tomber sur la terre. Il fait froid.
"Voilà l'hiver ..." murmura le vieillard en soupirant.
Il pensait aux femmes et aux enfants chassés de leurs maisons par les Turcs et entassés dans les cavernes, sans pain, sans vêtements et sans hommes pour les protéger. Il pensait à la Crête qui se révoltait à nouveau, essayant de briser les chaînes de l'esclavage et ne sachant de quel côté tendre les bras.
" Les Francs, ces chiens de Francs n'ont pas de coeur, la pauvre Grèce n'a pas de force, les Crétois sont trop peu nombreux, ils n'ont pas assez de fusils et encore moins de pain. Comment résister, dans ces conditions ? Et voilà le bon Dieu avec son hiver ; il lutte contre nous, lui aussi, avec les Turcs... Pauvre Crète, tu n'as pas encore fini de souffrir ", murmura le vieillard en fermant les yeux.
La Crète tout entière s'étendait sur son front, d'une tempe à l'autre, avec ses montagnes, ses plaines et ses rivages, avec ses oliviers, ses caroubiers et ses vignes, avec ses villages, ses enfants et leur sang ... Il en avait vu des révolutions ! Combien de fois les maisons avaient-elles été brûlées, les récoltes saccagées, les femmes violées et torturées !
Combien d'hommes étaient morts ! Pourtant, Dieu refusait de tourner son regard vers la Crète. Lui, le Capétan Sifakas, un seul homme, une seule vie, avait vu la Crète se soulever sept fois, se couvrir de sang et retomber de nouveau sous le joug ...
_ La justice, ça n'existe pas sur cette terre, la pitié non plus. Et Dieu ? Existe-t-il ? cria le vieillard en frappant du point sur l'ardoise. Il ne nous entend pas. Il est sourd, ma foi, ou bien alors incapable de pitié !
Mais à ce moment, Thrassaki, son petit-fils, sortit de la maison et le visage de l'aieul s'apaisa, brusquement, comme si Dieu lui répondait : " Tout finira bien, ne crie pas, vieillard, voilà ton petit-fils ! "
Thrassaki était bronzé par le soleil ; en quelques mois, la vie de montagne l'avait fait grandir et forcir. Il ressemblait de plus en plus à son père _ yeux, sourcils, bouche, opiniâtreté. Il s'approcha de son grand-père, lui prit l'ardoise des mains et le regarda en fronçant les sourcils
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Ils allaient prier le beau cavalier aux tempes grises, patron de Candie, saint Minas, et écouter le métropolite qui devait faire un sermon ce jour-là et distribuer le pain bénit de ses propres mains. Car c'était dimanche. Pas de commerce, les magasins n'ouvriraient pas et le plus fameux des marchands, Satan lui-même, dormirait toute la journée. On n'avait donc qu'à aller entendre la parole de Dieu, c'était gratuit, on n'y perdait rien et le lendemain, de bonne heure, on recommencerait à marchander et ce serait à qui roulera l'autre. Six jours consacrés au diable et un à Dieu, allumez un cierge à chacun et vous serez tranquille.
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Videos de Nikos Kazantzakis (7) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Nikos Kazantzakis
Nikos Kazantzakis : Le regard crétois (1974 / France Culture). Nikos Kazantzakis sur l'île d'Égine, en 1927 - Photo : Musée Benaki. Par Richard-Pierre Guiraudou. Les textes, extraits d'“Ascèse”, d'“Alexis Zorba”, de la “Lettre au Greco”, de “Kouros”, de “Toda-Raba” et de “L'Odyssée”, ont été dits par Julien Bertheau, François Chaumette (de la Comédie-Française), Roger Crouzet et Jean-Pierre Leroux. Et c'est Jean Négroni qui a dit le texte de présentation de Richard-Pierre Guiraudou. Avec la participation exceptionnelle de Madame Eléni Kazantzakis, et la voix de Nikos Kazantzakis, recueillie au cours de ses entretiens avec Pierre Sipriot, en 1957. Réalisation de Georges Gaudebert. Diffusion sur France Culture le 1er août 1974. Níkos Kazantzákis (en grec moderne : Νίκος Καζαντζάκης) ou Kazantzaki ou encore Kazantsakis, né le 18 février 1883 à Héraklion, en Crète, et mort le 26 octobre 1957 à Fribourg-en-Brisgau (Allemagne), est un écrivain grec principalement connu pour son roman “Alexis Zorba”, adapté au cinéma sous le titre “Zorba le Grec” (titre original : “Alexis Zorba”) par le réalisateur Michael Cacoyannis, et pour son roman “La Dernière Tentation” (dont le titre a été longtemps détourné au profit du titre du film et désormais republié sous son nom authentique), adapté au cinéma par le réalisateur Martin Scorsese sous le titre “La Dernière Tentation du Christ” (titre original : “The Last Temptation of Christ”). Penseur influencé par Nietzsche et Bergson, dont il suivit l'enseignement à Paris, il fut également tenté par le marxisme et s'intéressa au bouddhisme. « Il a poursuivi une quête tâtonnante qui lui a fait abandonner le christianisme au profit du bouddhisme, puis du marxisme-léninisme, avant de le ramener à Jésus sous l'égide de Saint-François. » Bertrand Westphal (in “Roman et évangile : transposition de l'évangile dans le roman européen”, p. 179) Bien que son œuvre soit marquée d’un réel anticléricalisme, il n’en reste pas moins que son rapport à la religion chrétienne laissa des traces fortes dans sa pensée : goût prononcé de l’ascétisme, dualisme puissant entre corps et esprit, idée du caractère rédempteur de la souffrance… Ainsi la lecture de la vie des saints, qu'il faisait enfant à sa mère, le marqua-t-elle durablement. Mais plus que tout, c’est le modèle christique, et plus particulièrement l’image du Christ montant au Golgotha, qui traverse son œuvre comme un axe fondateur. Bien que libéré de la religion, comme en témoigne sans équivoque son fameux « Je n'espère rien, je ne crains rien, je suis libre », Kazantzákis restera donc l’héritier de cet « idéal Christ » qui se fond aussi, il faut le souligner, avec celui emprunté à la culture éminemment guerrière d’une Crète farouche encore sous le joug turc dans ses années d’enfance.
Sources : France Culture et Wikipédia
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