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Christophe Balaÿ (Traducteur)
EAN : 9791038702578
288 pages
Zulma (04/01/2024)
3.7/5   137 notes
Résumé :
Dans le brouhaha des rues agitées de Téhéran, Leyla, Shabaneh et Roja sont à l'heure des choix. Trois jeunes femmes diplômées, tiraillées entre les traditions, leur modernité et leurs désirs.
Leyla rêve de journalisme ou de devenir libraire. Son mari, pourtant aimant et attentionné, a émigré sans elle. A-t-elle eu raison de ne pas le suivre et de rester ? Shabaneh est courtisée par son collègue, qui voit en elle une épouse parfaite. Comment démêler si elle l'... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (49) Voir plus Ajouter une critique
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Trois iraniennes face à leur destin

Leyla, Rodja et Shabaneh se sont rencontrées à l'université de Téhéran. En racontant leurs parcours respectifs, Nasim Marashi brosse le portrait saisissant de la jeune génération dans l'Iran d'aujourd'hui.

L'un part, l'autre reste. Misagh quitte l'Iran et laisse sa femme Leyla triste et désemparée. Car elle a choisi de rester en Iran, avec sa famille et ses amis. Elle entend poursuivre sa carrière de journaliste, de faire partager ses goûts culturels. Mais elle doit désormais faire sans son tendre amour. Eux qui étaient si proches, qui avaient les mêmes aspirations, sont désormais séparés par des milliers de kilomètres.
Pour tenter d'atténuer sa peine, Leyla peut compter sur ses amies Rodja et Shabaneh, même si le trio qu'elles formaient à l'université de Téhéran ne se voit plus aussi fréquemment. Car depuis, leurs professions respectives et leurs nouvelles connaissances occupent une place non négligeable dans leurs vies. Shabaneh travaille dans un bureau d'architectes où sa personnalité n'a pas tardé à susciter l'intérêt de son collègue Arsalan. Il ne rêve désormais que d'une chose, l'épouser. Mais elle se demande si elle l'aime vraiment et ne veut pas précipiter les choses. Elle veut aussi rester aux côtés de Mahan son frère handicapé. Arsalan se fait alors de plus en plus pressant. Il va bien falloir trancher la question.
Pour Rodja, le choix est fait. Pour elle, il n'est pas question de moisir en Iran. Toute son énergie est désormais consacrée à monter son dossier afin d'obtenir un visa pour la France et s'inscrire en doctorat à l'université de Toulouse. Mais son parcours dans les administrations est loin d'être gagné.
En suivant le parcours de ces trois iraniennes, en revenant sur leur passé et leurs familles respectives, Nasim Marashi brosse un portrait saisissant de la jeunesse iranienne d'aujourd'hui. Rodja voit toutes ces jeunes filles à la croisée des chemins comme des monstres: «On n'est plus du même monde que nos mères mais on n'est pas encore de celui de nos filles. Notre coeur penche vers le passé et notre esprit vers le futur. le corps et l'esprit nous tirent chacun de son côté, on est écartelées. Si nous n'étions pas ces monstres, à l'heure qu'il est, on serait chacune chez soi à s'occuper de nos enfants. (...) On ne serait pas en train de poursuivre des chimères.»
Si dans ce roman il n'est pas directement question du régime des mollahs et de la répression qui frappe la population depuis bien trop longtemps, on sent bien la chape de plomb qui pèse sur les habitants, à commencer par ce choix binaire que tous sont appelés à faire, partir – quand on peut – ou rester. Choix cornélien, car il est souvent définitif. Il peut aussi entraîner pour les familles des conséquences imprévisibles, voire dramatiques. Les peurs et les espoirs, les contraintes et les rêves sont parfaitement concentrés derrière les visages de Leyla, Rodja et Shabaneh. Ce qui explique sans doute le succès du livre en Iran, mais place aussi la romancière dans une situation délicate. Car comme c'est le cas dans le roman, les menaces et les intimidations des gouvernants se font de plus en plus précises. La lutte continue…


Lien : https://collectiondelivres.w..
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C'est un instantané. Quelques mois dans la vie de 3 jeunes iraniennes dans un pays decontextualisé (la révolte et l'oppression semblent loin). Elles sont amies depuis l'université et se trouvent à des moments stratégiques de leur existence : Leyla a refusé de suivre son mari parti étudier au Canada (et vit difficilement ce départ). Shabaneh se demande si elle doit épouser son prétendant et Rodja a l'opportunité de partir à Toulouse poursuivre son enseignement. Elles ont toutes des choix à faire, des renoncements à opérer. Et c'est difficile, particulièrement pour Shabaneh qui est de nature très incertaine.
Mais il faut bien grandir…
Un texte fin, sensible, doux amère.
La plume est fluide, les personnages sont bien cernés : Ces femmes semblent toutes piégées, quoiqu'elles décident. Et surtout très seules, malgré leur amitié.
« Ses soupirs me pèsent sur le coeur. Les soupirs, c'est aussi contagieux que les bâillements. Ils se répandent dans l'air avant de s'écraser sur le coeur des gens comme moi qui ont des récepteurs pour le chagrin. »
Un premier roman prometteur.
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Choisi le 18 juillet 2023- Librairie Mémoire 7- Clamart


Une fort jolie découverte que cetre auteure iranienne avec ce premier roman.

Une belle Ode à l'Amitié à travers trois personnages féminins très différents, s'étant rencontrés sur les bancs de l'université à Téhéran...
Bien que leurs personnalités soient parfois aux opposés, ces trois amies sont inséparables et toujours bienveillantes les unes envers les autres...au fil du temps !

On va cheminer avec elles sur une année, et deux saisons : l'Été et l'automne...le récit passant de l'une à l'autre, avec leur quotidien professionnel, familial ou amoureux, avec pour chacune des prises de décisions essentielles, malaisées à prendre.

Passons à la présentation de nos " héroïnes ":

- Leyla a débuté avec enthousiasme une carrière de journaliste, est heureusement mariée à Misagh, qui nourrit cependant des ambitions et des envies de départ !

-Shabaneh vit avec ses parents et les aide à s'occuper de son petit frère, " handicapé mental " auquel elle est très attachée .Elle travaille dans un cabinet d'architectes, a un soupirant, Arsalan...qui insiste pour qu'ils se fiancent. Toutefois, elle n'en est pas amoureuse, le trouve "ordinaire" et si peu romantique, reste indécise et préfère se réfugier dans ses " chers livres" !
Ayant été traumatisée par la guerre,elle est consciente qu'elle manque de l'assurance de ses amies, reconnaît, peste contre ses peurs et son indécision chronique !!

"-Écoute-moi, Shabaneh.La solitude, c'est très dur.Beaucoup plus dur qu'une vie sans rêves. On ne peut pas toujours vivre dans les nuages.On finit toujours par redescendre, peu à peu, et alors la solitude, c'est ce qu'il y a de pire.Tu comprends ce que je dis ?
(...)Non, je ne comprends pas.La vie est difficile de toute façon. Chaque jour est plus dur que le précédent. Je vis dans les nuages.Je suis devenue mélancolique. À cause de tous ces livres, je le sais.Ces livres remplis de héros. Des héros vénéneux que j'ai façonnés dans ma tête, que j'ai modelés à ma façon, à qui j'ai attribué telle ou telle qualité, jusqu'à en créer un, rien que pour moi, et qui n'existe nulle part ailleurs.(...)
Pourquoi ces héros ne me lâchent-ils pas? Pourquoi ne me laissent-ils pas redescendre de mon nuage pour poser le pied dans la vie
réelle ?"

- Rodja, quant à elle est enseignante, vient d'être acceptée en doctorat à Toulouse et attend son visa...qui , finalement, lui sera refus6!

Toutes trois sont brillantes, se battent pour leur autonomie intellectuelle et financière....Le début du roman démarre sur un chamboulement de taille dans la vie de Leyla : le départ de son mari, Misagh, pour le Canada....

De très beaux passages sur les envies de grand départ pour nos personnages ; des envies de départ ( sauf pour Shabaneh, happée par ses livres et assez casanière); Envies ambiguëes de départ ; faut- il partir pour vraiment " devenir quelqu'un "? Faut- il abandonner ses rêves et affronter le Réel ?

"- Tu sais, Rodja, alors que tu es presque au bout du processus, c'est un peu tard pour avoir des doutes.
Ton visa va arriver d'un jour à l'autre et tu vas partir.Une fois là-bas, tu n'auras plus qu'à profiter de ta nouvelle vie.Je crois que tu ressembles beaucoup à Misagh.Toi non plus, tu ne sais pas pourquoi tu veux partir.Comme lorsque nous avons passé le concours d'entrée à l'université. Tout le monde le passait, nous avons fait pareil. Comme si un train arrivait, et que nous sautions tous dedans sans bien savoir pourquoi."

Ce roman aurait pu être désespérant, horripilant,exaspérant, de frustrations, de désillusions, d'indécisions en dépit des échecs ou déceptions de ces trois jeunes femmes, ne subsistait leur indéfectible amitié, qui les aide à vivre, toutes les trois...et à illuminer leurs existences. Elles se soutiennent, s'aident fidèlement les unes les autres...

Toutefois, ces jeunes femmes ont vraiment "du mal à grandir", à assumer cette liberté tellement voulue, dans un pays où les femmes n'ont pas la meilleure place , où leurs mères ont beaucoup subi et où rien n'est encore gagné dans le pays même, sauf si on décide de quitter l'Iran , pour progresser dans un pays étranger...!!









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Elles sont trois. Trois jeunes femmes, amies depuis la fac, dont la vie chaotique se rejoint et se sépare, comme la vague qui s'échoue sur les rochers et se retire. Elles se soutiennent, elles s'épaulent, mais elles ne se comprennent pas toujours. Entre idéaux, rêves et réalité, ces trois amies naviguent dans la société iranienne d'aujourd'hui…

L'automne est la dernière saison est le premier roman de Nasim Marashi. Et je dois bien avouer qu'elle a une plume légère et fluide, agréable à lire et parfaitement adaptée à son univers.

Avec subtilité et délicatesse, elle nous ouvre les portes de son pays. A travers le portrait de ces trois femmes, Nasim Marashi décrit avec sensibilité la vie, les espoirs et les doutes de toute une société.

Si on ne ressent jamais vraiment le poids du régime iranien, les histoires de Leyla, Shabaneh et Rodja mettent le doigt sur la place de la femme, qui se gagne dans l'ombre d'un père, d'un époux ou d'un travail. Cette place, si elle est difficile à trouver, peut rapidement se perdre. La mélancolie et le doute ne quittent jamais l'esprit de ces jeunes filles.

Même si on a parfois envie de les secouer, mais aussi de les écouter ou de les soutenir, Leyla, Shabaneh et Rodja sont touchantes. Elles bouleversent nos quotidiens plus tranquilles, et leur envie de liberté ne peut que nous émouvoir.

Partir ou rester… Vivre libre dans cet ailleurs idéalisé ou prisonnière de ses rêves aux côtés des siens… Autant de choix qu'elles devront affronter et assumer…
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Nasim Marashi veut continuer à écrire en persan, depuis l'Iran, alors elle se plie à la censure. de ce fait, ses héroïnes semblent étrangement libres, simplement limitées par leurs propres désirs et leur incapacité à se décider. Vu le contexte actuel, il est difficile à comprendre que l'éditeur n'ait pas ajouté une note ou une préface pour contextualiser ce roman, justifier le flou du pays en arrière-plan, l'absence totale d'évocation des répressions (plus de détails : https://pamolico.wordpress.com/2023/01/28/lautomne-est-la-derniere-saison-nasim-marashi/)
Lien : https://pamolico.wordpress.c..
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critiques presse (4)
LeSoir
13 février 2024
A Téhéran, trois jeunes femmes d?éducation supérieure tentent de construire une vie en accord avec leurs aspirations profondes. Un grand coup de balai qui dépoussière notre vision de la femme iranienne.
Lire la critique sur le site : LeSoir
Culturebox
20 mars 2023
A travers le récit du quotidien de ces trois femmes, et beaucoup entre les lignes, Nasim Marashi brosse une peinture de l'Iran d'aujourd'hui, et dresse le portrait d'une génération qui a connu une révolution avortée. Une génération qui doit faire avec ses rêves et ses désillusions.
Lire la critique sur le site : Culturebox
LaCroix
13 mars 2023
Nasim Marashi relate les existences malmenées de trois amies en Iran. Une chronique du désenchantement tout autant qu’une critique implicite du régime.
Lire la critique sur le site : LaCroix
Marianne_
16 janvier 2023
L'Iranienne Nasim Marashi signe chez Zulma un premier roman (« L'automne est la dernière saison ») qui tend un miroir à la société dans laquelle elle vit, tiraillée entre tradition et progrès.
Lire la critique sur le site : Marianne_
Citations et extraits (34) Voir plus Ajouter une citation
On est des sortes de monstres, Shabaneh. On n’est plus du même monde que nos mères mais on n’est pas encore de celui de nos filles. Notre coeur penche vers le passé et notre esprit vers le futur. Le corps et l’esprit nous tirent chacun de son coté, on est écartelées.
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L'automne

Shabaneh

-Écoute-moi, Shabaneh.La solitude, c'est très dur.Beaucoup plus dur qu'une vie sans rêves. On ne peut pas toujours vivre dans les nuages.On finit toujours par redescendre, peu à peu, et alors la solitude, c'est ce qu'il y a de pire.Tu comprends ce que je dis ?
(...)Non, je ne comprends pas.La vie est difficile de toute façon. Chaque jour est plus dur que le précédent. Je vis dans les nuages.Je suis devenue mélancolique. À cause de tous ces livres, je le sais.Ces livres remplis de héros. Des héros vénéneux que j'ai façonnés dans ma tête, que j'ai modelés à ma façon, à qui j'ai attribué telle ou telle qualité, jusqu'à en créer un, rien que pour moi, et qui n'existe nulle part ailleurs.(...)
Pourquoi ces héros ne me lâchent-ils pas? Pourquoi ne me laissent-ils pas redescendre de mon nuage pour poser le pied dans la vie
réelle ?

( p.207)
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Été

Rodja

-Mais tu n 'aimes même pas ça, les études.
Je n'aimais pas ça, mais je n'arrivais pas à me sortir cette maudite université de la tête. Ça me taraudait, comme une sorte de convoitise, d'envie frénétique. Non que je sois envieuse de nature.Non ! C'était plutôt un défi que je me lançais à moi-même, et à tous ceux qui avaient un master.Quand je l'ai obtenu, on aurait dit que le courant m'avait emportée. Je ne pouvais pas m'arrêter là. Je devais émigrer pour ajouter le doctorat à mon tableau. C'était comme un jeu.Chaque niveau franchi en ouvrait un autre.Mes rêves ressemblent à des mirages.Aussitôt comblés, je désire autre chose.Il fallait que je quitte l'Iran.Je n'en démordais pas.
J'étais ambitieuse et malheureuse. C 'était ça le problème. Je ne pouvais pas dire comme Shabaneh:" Pas d'études, pas de problèmes !" (...)
Se contenter de si peu m'écoeurait, me faisait me sentir vieille.J'avais toujours un train de retard sur moi-même. Il me fallait courir. Mettre un but contre mon camp.

( p.133)
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Été

Shabaneh

J'aurais envie de lui parler de Mahan, qui fait partie de moi, bien qu'il vive en dehors de moi.J'aimerais pouvoir penser à voix haute, lui dire combien je suis inquiète de ce qu'il deviendrait si papa et maman mouraient et s'ils m'arrivait malheur à moi aussi.J'aimerais lui parler de Leyla qui me répète que Misagh était sa clef de sol et que sans lui, elle n'est plus qu'un paquet de notes éparpillées flottant dans l'air dans l'attente d'un arrangement. Lui parler de Rodja qui s'apprête à abandonner sa mère sans que cela lui pose problème, et combien j'aimerais que cette mère soit la mienne et celle de Mahan pour que nous puissions aller vivre avec elle et que plus personne ne soit seul.J'aimerais pouvoir lui dire tout ça mais Arsalan n' a pas la patience d'écouter. Il détournerait la tête et dirait : " Tu vis dans tes rêves " (...) ou encore " Tu es d'une sensiblerie" !
( p.91)
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(Les premières pages du livre)
ÉTÉ
Leyla
Je te cherchais, je courais. Sur le carrelage blanc glacial du hall de l’aéroport. Dans un silence de mille ans.
À chaque foulée, ma respiration haletante bourdonnait à mes oreilles, de plus en plus fort, emplissant ma gorge d’amertume. Les vols internationaux étaient à l’autre bout. Ce n’était pas l’aéroport Imam Khomeini.
Non, plutôt Mehrabad. La zone d’embarquement ne cessait de s’éloigner, j’ai pourtant fini par atteindre la porte. Tu avais le dos tourné, mais je t’ai reconnu aussitôt.
Tu portais ta veste bleu foncé. Tu attendais tranquillement, ta valise à la main. La lumière était d’un blanc aveuglant. Je ne voyais que cette lumière et toi, un point bleu indigo au milieu de tout ce blanc. Je t’ai appelé. Mais tu t’es éloigné. Comme si tu flottais au-dessus
du sol. J’ai couru, tendu la main vers toi, attrapé la tienne. Ta main est restée dans la mienne, l’avion a décollé.
Je suis encore sur le bord des rêves. Dans cet entre-deux douloureux, entre veille et sommeil, où toutes les cellules de mon corps sont comme piégées dans un bâillement
sans fin. Je me force à ouvrir grand les yeux pour mettre un terme à ce supplice. J’aperçois le placard à moitié ouvert, la lampe éteinte sur la table de nuit, jonchée de verres sales, un réveil cassé, quelques livres.
Tes livres. Je passe la main sur le drap à côté de moi.
Tu n’es pas là. Il n’y a personne. Où suis-je? J’ai quel âge? Quel jour sommes-nous? Je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est que je me sens mal. J’ai un goût amer dans la bouche, mon cœur bat la chamade. J’ai soif. Il
faut que je me souvienne. Je dégage mon bras gauche sur lequel j’étais allongée. La montre en acier a laissé sa marque imprimée sur mon poignet en sueur. Onze heures cinq. Si tard ? Je ferme les yeux, j’ai la tête prise
dans un étau. Je pense à hier, à avant-hier. Ça me revient. Nous sommes dimanche et j’ai rendez-vous pour un boulot. Je repousse la couverture.
Quand j’avais décroché le téléphone, il avait dit : «Bonjour Leyla, ici Amir Salehi. C’est Saghar qui m’a donné votre numéro.»
Ils s’apprêtaient à lancer un nouveau journal. Avec trois pages culturelles quotidiennes. La première partait sous presse à midi. Les deux autres dans la soirée. « Si vous en avez le temps, et bien sûr l’envie, passez
donc me voir au bureau dimanche après-midi.»
Du temps, j’en ai. Autant qu’il veut. Ces quatre
derniers mois, je n’ai rien eu d’autre que du temps, du temps à perdre, du temps gâché, inutile, qui n’enlève ni n’ajoute rien à ma vie. Je ne m’entendais pas bien avec le rédacteur en chef du magazine où je travaillais.
Quatre mois plus tôt, il était venu se poster devant mon bureau. «Tes articles m’appartiennent, j’en fais ce que je veux.» J’ai rassemblé mes affaires. « Tu t’imagines qu’on ne peut pas changer un seul mot de ce que tu écris?» J’ai fourré mes livres et mes stylos dans mon sac.
«C’est la dernière fois que je t’entends protester.» J’ai mis mon sac à l’épaule: « C’est la dernière fois, en effet.» Et je suis partie. Il ne comprenait pas que ses corrections avaient détruit mon article. Depuis que j’ai démissionné, je me réveille tous les matins, je suis le mouvement du soleil d’est en ouest, jusqu’à ce que la nuit tombe. Puis je m’endors. Je ne me souviens de rien d’autre. Parfois, je vois Rodja ou Shabaneh. Elles me rejoignent ici ou on sort manger un morceau, puis je reviens à la maison. Une fois papa est passé me prendre pour m’emmener à Ahwaz. J’ai revu maman et toute la famille. Pendant trois ou quatre jours. Je ne me souviens plus. J’ai du temps pour bosser. Autant qu’il veut. Mais l’envie? Je ne sais pas trop. Sans doute
que j’en ai envie. J’aimais ce que je faisais auparavant. Tu le sais bien. On riait beaucoup au boulot. Je m’en souviens. Mais à présent, qu’ai-je envie de faire, sinon rester allongée à compter les jours? Je ne sais pas.
— Je vais te présenter à la Société des Pétroles, avait dit papa. Je te trouverai un job dans ta spécialité. Avec un bon salaire. Tu te construiras un avenir. Tu vivras plus près de nous.
Je n’ai aucune envie de retourner vivre à Ahwaz. Mieux vaut ne pas regarder en arrière. Lors de mon dernier séjour, j’ai réalisé que c’était impossible.
À Ahwaz, il fait chaud. La chaleur monte du sol et vous écrase la poitrine. Combien de fois peut-on faire l’aller-retour jusqu’à la mer, à vingt minutes à pied ? Et combien de temps peut-on rester assis à lire un magazine sous un climatiseur, en respirant ce bon air chargé
de poussière? Combien de fois peut-on arpenter les allées du bazar Kyan, à rire et marchander avec les femmes arabes le prix des dattes ou du poisson ?
Pendant ces quelques jours, Ahwaz m’a semblé plus petite. Bien plus petite que dans mon enfance. Je pouvais traverser n’importe quelle rue en deux enjambées.
L’avenue Chaar Shir donnait directement sur
la place Nakhl, et celle-ci s’engouffrait dans Seyed Khalaf. Les cours étaient petites et les tranchées datant de la guerre minuscules comme des boîtes d’allumettes.
J’observais tout cela, et les images de mon enfance s’en trouvaient bousculées, rendant mes souvenirs confus.
Même la nuit, je n’arrivais pas à me détendre. Je n’avais qu’une envie, retrouver mon chez-moi. Mon lit. Notre lit.
— Viens bosser dans ma boîte. Ils recrutent. On sera à nouveau ensemble. Ce sera sympa, m’a dit Shabaneh. Ce ne sera pas sympa, j’en suis sûre. Je serai assise derrière un bureau toute la journée, à griffonner des chiffres sur du papier, sur des plans, sur un écran. Les
quatre se mélangeront aux deux, les deux aux cinq, et tous ces nombres s’aligneront les uns derrière les autres pour me ronger le cerveau. Avec des moins et des virgules. Zéro, virgule, trois. Zéro, virgule, huit. Le diamètre de l’arbre multiplié par la hauteur de la pale, la longueur du piston diminuée de celle du cylindre.
Tout cela me rendra folle. Shabaneh recroquevillée en elle-même, Rodja la tête plongée dans son écran, comme à la fac. Personne ne m’adressera la parole. Je serai toute seule dans un bureau déprimant.
— On fait nos valises et on part, a dit Rodja. Tu as juste le test de langue à passer. Je m’occupe de l’inscription à la fac et du visa. Pourquoi veux-tu rester ici?
— Si j’avais voulu partir, je serais partie avec Misagh.
— Quelle tête de mule! Arrête de te faire du mal, Leyla.
Je ne veux pas partir. Pourquoi personne ne
comprend-il ce que je dis? Et maintenant, même si je le voulais, je n’en aurais plus la force. Je n’ai pas l’énergie de Rodja, ni la tienne. Je sais ce que signifie partir, je l’ai observé de près. Dans ma propre maison, tous les formulaires que tu remplissais s’empilaient comme les degrés d’une échelle qui t’éloignait inexorablement de moi. Ça n’a pas été une période facile. Tu accumulais
des lettres et des documents par centaines. Que tu faisais traduire, tamponner et signer pour le rendez-vous à l’ambassade… Le rendez-vous à l’ambassade?!
On est dimanche. Rodja a rendez-vous de bonne heure à l’ambassade. Je lui avais promis de la réveiller. Comment ai-je pu oublier?
« La personne que vous cherchez à joindre n’est pas…»
Elle doit déjà être en route pour l’ambassade, voilà pourquoi son téléphone est éteint. Rodja n’est pas du genre à rater un rendez-vous. Elle est forte, comme toi.

J’ai la tête qui tourne. Il faut que je me fasse un thé et que je mange quelque chose. Je sors de la chambre, l’appartement est un chaos. Le cendrier déborde de mégots. Tu détestais cela, tu passais ton temps à les vider pour que l’appartement ne pue pas comme un dortoir de cité U, c’est ce que tu disais. Le plan de travail de la cuisine est jonché de serviettes en papier et d’assiettes sales où sont figés des reliefs de nourriture.
La table en verre est maculée de traces de doigts, les journaux de la veille, de l’avant-veille et de la semaine dernière s’entassent sans avoir été lus. Mon manteau traîne sur le canapé. Je me réfugie dans la chambre pour
me cacher sous les couvertures. Ceci n’est pas ma maison. Cette journée est en train de m’échapper, il faut que je la rattrape et que cet endroit redevienne ma maison. Si je retrouve du travail, si je vais mieux, de mieux en mieux, je pourrai prendre soin de la maison
à nouveau. Je réorganiserai tout. Je changerai les ampoules. Je ferai restaurer le canapé rouge. Il est sale, les ressorts sont défoncés, il a besoin d’un bon nettoyage et de nouveaux boutons blancs, comme à l’origine. Tu ne l’aimais pas. Ce rouge te sortait par les yeux. Dès le départ, tu m’avais dit que je finirais par m’en lasser. Le jour même où nous l’avons acheté. Toi et moi, avec Rodja et Shabaneh, nous avions séché le cours de midi
à la fac. Maman n’était pas encore arrivée à Téhéran. Nous avions écumé les boutiques d’ameublement pour ne pas avoir à retraverser toute la ville avec elle. Rodja avait suggéré: «Allons à Yaftabad », mais je n’avais pas envie de faire tout ce trajet. Elle a eu beau ajouter : «Juste une fois», je savais bien qu’on sillonnerait la ville cent fois pour quatre morceaux de bois recouverts de tissu. Toi, tu étais d’avis de la laisser faire à son idée.
Comme d’habitude, Shabaneh nous observait sans rien dire. Alors que nous passions par Djahan Koudak, j’ai aperçu dans la vitrine d’un grand magasin ce canapé rouge, avec ses boutons blancs et ses grosses fleurs, je suis tombée en extase. Tu t’es esclaffé:
— Un canapé rouge?! Je ne te donne même pas trois jours pour en avoir marre. En revanche, celui-là, le beige et marron, est magnifique… Rodja a fait la grimace.
— Mais vous avez quel âge? Si vous n’achetez pas du rouge maintenant, vous ne le ferez jamais. Vous aurez le temps, quand vous serez vieux, pour les teintes marronnasses, avec vos petits-enfants sur les genoux !
Moi, j’aimais bien ce rouge. Je ne m’en lasserais pas, j’en étais sûre. Je me suis tournée vers Shabaneh, l’éternelle indécise.
— Les deux sont bien. On n’irait pas voir aussi à Yaftabad ?
Aucune envie de courir jusque là-bas. C
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