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Marie-Ange Voisin-Fougère (Éditeur scientifique)
ISBN : 2253008877
Éditeur : Le Livre de Poche (01/01/1997)

Note moyenne : 3.96/5 (sur 834 notes)
Résumé :
Quatrième de couverture : Le peintre Claude Lantier, personnage central de « L'Oeuvre », déjà apparu dans le « Ventre de Paris », ne voit pas seulement peser sur lui une hérédité qui le condamne à rester un « génie avorté ». Il est témoin, acteur et victime du profond bouleversement qui secoue l'art français à partir de l'impressionnisme. En outre - tout comme l'écrivain Sandoz, autre personnage majeur du roman - l'artiste angoissé exprime les questions que Zola se ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (56) Voir plus Ajouter une critique
colimasson
  06 octobre 2014
Le talent d'Emile Zola se déploie ici dans une brillante synthèse de ses capacités à capter en quelques centaines de pages les vies d'une poignée de personnages, à en restituer les dilemmes intérieurs, fondements de leurs particularités psychologiques, et à les relier à cet ensemble de données économiques, politiques, culturelles et historiques qui constituent le paradigme d'une époque.

L'histoire qui relie Claude et Christine prend sens dans sa confrontation perpétuelle à la peinture, cette maîtresse irréelle qui est pire que toutes les nudités affriolantes des modèles de pose. D'abord cristallisation de leur liaison, la peinture donne au couple une raison de se vivre ensemble quelles que soient les conditions de vie –souvent misérables- qu'elle leur impose. Mais si la peinture représente pour Christine un divertissement facultatif, Claude semble surtout avoir choisi de vivre avec Christine en croyant que cette épouse en prototype de Muse lui permettrait d'accéder plus rapidement à la grâce de son idéal artistique. Ce n'est pas le cas et la peinture s'échappe sans cesse. L'impossibilité de l'union à trois conduit à la dégradation de l'union à deux. Comme toujours, l'histoire d'amour ne peut se satisfaire d'elle-même, et c'est à cause de cette tendance irréfrénable à la complexité que le bonheur s'échappe.

Et si l'histoire de L'oeuvre était encore plus tragique que cela ? Il faudrait, par exemple, que les ambitions artistiques de Claude ne soient pas vraiment siennes. Il faudrait que son existence entière ait été faussée par la poursuite d'idéaux qui lui auraient été infligés par la société, ce fameux ensemble de déterminations qui obsède Emile Zola. Arthur Schopenhauer avait affirmé que l'amour était subordonné à la Volonté et que les individus n'étaient rien d'autre que des machines à assurer la régénération de l'espèce humaine ; Emile Zola semble croire que l'art est subordonné à une autre forme de puissance qui condamne les individus à sacrifier leur santé et leur bonheur à l'accomplissement de projets (ici artistiques) qui permettent uniquement de faire évoluer la Culture.

Essayant peut-être d'échapper à cette détermination fatale, Emile Zola fait surgir, au milieu de sa troupe de peintres réalistes, le personnage de l'écrivain qui constitue la représentation non dissimulée de Zola lui-même. Sacrifié aussi aux besoins de la Culture, on remarquera cependant que c'est le seul artiste qui parvient à trouver une portion de succès sans y condamner son existence. Emile Zola n'avait sans doute pas tort : son Oeuvre est grandiose.
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Allantvers
  30 mars 2018
Ça commence à se bousculer sur mon podium des Rougon Macquart ! Mais il va bien falloir que l'Assommoir, La conquête de Plassans, la bête humaine et Germinal fassent un peu de place à l'oeuvre, tant celle-ci m'a littéralement embarquée de bout en bout.
Ce n'est pourtant pas l'action trépidante qui vous agrippe : le roman, que traverse toute la vie d'artiste de Claude Lantier, coule assez lentement. Mais il est d'une construction si parfaite qu'il envoûte tout du long, depuis la saisissante scène d'ouverture sous les toits parisiens balayés d'orage jusqu'à la fine pluie grise sur le cimetière, en passant par l'énergie vivifiante et colorée de la campagne normande, les atmosphères de bohème des cafés parisiens jusqu'aux ateliers du peintre où toujours l'on revient.
Paris n'a jamais été si beau, si vivant que sous la plume de Zola dans cette Oeuvre dans laquelle on le découvre au firmament de son talent, écrivant comme on peint un Paris flambloyant de joie et de vie dans la jeunesse de Claude, s'ombrant de noirceurs à mesure que l'âge, l'insuccès, l'obsession et la folie le prennent. Paris, personnage du livre, théâtre d'une vie artistique à la fois luxuriante et galvaudée au tournant du dernier siècle, assistant indifférente à la descente aux enfers de l'artiste incompris, enfiévré de peinture vraie, utilisé par ses amis, délaissant peu à peu sa douce épouse pour la vision chimérique d'une femme – déesse impossible à peindre.
Un roman beau et terrible, où finit de sévir la malédiction des Lantier, la lignée gangrenée de vice des Rougon, alcoolisme chez la mère Gervaise et le fils Etienne, folie meurtrière chez le frère Jacques, folie créative chez Claude enfin, avec lequel meurent déjà les illusions du siècle en devenir. Splendide !
Challenge XIXème siècle 2018
Challenge Multi-défis 2018
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Gwen21
  29 novembre 2017
"Un jour, seul avec Claude, dans une île, étendus côte à côte, les yeux perdus au ciel, [Sandoz] lui conta sa vaste ambition, il se confessa tout haut.
- le journal, vois-tu, ce n'est qu'un terrain de combat. Il faut vivre et il faut se battre pour vivre… Puis, cette gueuse de presse, malgré les dégoûts du métier, est une sacrée puissance, une arme invincible aux mains d'un gaillard convaincu… Mais, si je suis forcé de m'en servir, je n'y vieillirai pas, ah ! non ! Et je tiens mon affaire, oui, je tiens ce que je cherchais, une machine à crever de travail, quelque chose où je vais m'engloutir pour n'en pas ressortir peut-être.
Un silence tomba des feuillages immobiles dans la grosse chaleur. Il reprit d'une voix ralentie, en phrases sans suite :
- Hein ? étudier l'homme tel qu'il est, non plus leur pantin métaphysique, mais l'homme physiologique, déterminé par le milieu, agissant sous le jeu de tous ses organes… N'est-ce pas une farce que cette étude continue et exclusive de la fonction du cerveau, sous le prétexte que le cerveau est l'organe noble ?… La pensée, la pensée, eh ! tonnerre de Dieu ! la pensée est le produit du corps entier. Faites donc penser un cerveau tout seul, voyez donc ce que devient la noblesse du cerveau, quand le ventre est malade !… Non ! c'est imbécile, la philosophie n'y est plus, la science n'y est plus, nous sommes des positivistes, des évolutionnistes, et nous garderions le mannequin littéraire des temps classiques, et nous continuerions à dévider les cheveux emmêlés de la raison pure ! Qui dit psychologue dit traître à la vérité. D'ailleurs, physiologie, psychologie, cela ne signifie rien : l'une a pénétré l'autre, toutes deux ne sont qu'une aujourd'hui, le mécanisme de l'homme aboutissant à la somme totale de ses fonctions… Ah ! la formule est là, notre révolution moderne n'a pas d'autre base, c'est la mort fatale de l'antique société, c'est la naissance d'une société nouvelle, et c'est nécessairement la poussée d'un nouvel art, dans ce nouveau terrain… Oui, on verra, on verra la littérature qui va germer pour le prochain siècle de science et de démocratie !
Son cri monta, se perdit au fond du ciel immense. Pas un souffle ne passait, il n'y avait, le long des saules, que le glissement muet de la rivière. Et il se tourna brusquement vers son compagnon, il lui dit dans la face :
- Alors, j'ai trouvé ce qu'il me fallait, à moi. Oh ! pas grand'chose, un petit coin seulement, ce qui suffit pour une vie humaine, même quand on a des ambitions trop vastes… Je vais prendre une famille, et j'en étudierai les membres, un à un, d'où ils viennent, où ils vont, comment ils réagissent les uns sur les autres ; enfin, une humanité en petit, la façon dont l'humanité pousse et se comporte… D'autre part, je mettrai mes bonshommes dans une période historique déterminée, ce qui me donnera le milieu et les circonstances, un morceau d'histoire… Hein ? tu comprends, une série de bouquins, quinze, vingt bouquins, des épisodes qui se tiendront, tout en ayant chacun son cadre à part, une suite de romans à me bâtir une maison pour mes vieux jours, s'ils ne m'écrasent pas !
Il retomba sur le dos, il élargit les bras dans l'herbe, parut vouloir entrer dans la terre, riant, plaisantant.
- Ah ! bonne terre, prends-moi, toi qui es la mère commune, l'unique source de la vie ! toi l'éternelle, l'immortelle, où circule l'âme du monde, cette sève épandue jusque dans les pierres, et qui fait des arbres nos grands frères immobiles !… Oui, je veux me perdre en toi, c'est toi que je sens là, sous mes membres, m'étreignant et m'enflammant, c'est toi seule qui seras dans mon oeuvre comme la force première, le moyen et le but, l'arche immense, où toutes les choses s'animent du souffle de tous les êtres !"
Tout est dit, non ?
Qu'ajouter que Zola ne décrive pas lui-même à la perfection ? Que ce quatorzième tome des "Rougon-Macquart" traite d'art et d'humanité par l'art et à travers l'art. Car l'art est humanité.

Challenge ABC 2017 - 2018
Challenge Petit Bac 2017 - 2018
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LiliGalipette
  29 décembre 2012
Nous avions déjà vu Claude Lantier dans le ventre de Paris : il arpentait les rues de la capitale avec la volonté de tout voir pour tout peindre. Cette rage ne l'a pas lâchée et il rêve encore de produire une toile digne du Salon qui se tient tous les ans. Mais immanquablement, son tableau finit dans le Salon des refusés. « Il reconnaissait du reste l'utilité du Salon, le seul terrain de bataille où un artiste pouvait se révéler d'un coup. » (p. 238) Claude respecte les grands peintres romantiques, comme Courbet ou Delacroix, mais il critique les académiques et ne revendique que la peinture en plein air et les sujets réels, loin des décors mythologiques et des scènes légendaires.
Un soir d'orage, Claude trouve Christine sous sa porte. La jeune fille arrive de province et se trouve bien perdue à Paris. Entre eux, le coup de foudre est immédiat, mais Claude nourrit un mépris de la femme humaine. « Ces filles qu'il chassait de son atelier, il les adorait dans ses tableaux, il les caressait et les violentait, désespéré jusqu'aux larmes de ne pouvoir les faire assez belles, assez vivantes. » (p. 72) L'impuissance de Claude est double : il semble ne pas pouvoir peindre, ni posséder la femme qui s'offre à lui. Après une longue amitié, Christine conquiert finalement le coeur du jeune peintre, mais leur bonheur cède peu à peu devant la passion de Claude. Peindre lui est nécessaire et chacun de ses échecs l'enrage davantage. Incapable de reproduire sur la toile les fabuleuses inspirations qui l'habitent, Claude est un génie torturé et toujours insatisfait, un talent méconnu. Mais est-il au moins doué ?
Toute dévouée à son homme, Christine le soutient dans son art, mais au profit de la peinture qu'elle le perd. Elle croit tout d'abord pouvoir s'attacher Claude en étant son unique modèle : elle vainc sa pudeur et accepte de voir son corps exposé aux yeux de tous sous le pinceau du peintre. Peu à peu, l'amante disparaît « C'était un métier où il la ravalait, un emploi de mannequin vivant. » (p. 276) Christine en vient à haïr la peinture et toutes les femmes peintes auxquelles elle prête ses traits.
Claude a un ami dévoué en Pierre Sandoz, un auteur qui cherche également le succès. « Dès qu'ils étaient ensemble, le peintre et l'écrivain en arrivaient d'ordinaire à cette exaltation. Ils se fouettaient mutuellement, ils s'affolaient de gloire. » (p. 67) Pour les deux amis et leurs compagnons artistes, c'est par l'art qu'il faut conquérir Paris. Dans ce roman, Zola se met en scène en la personne de l'écrivain talentueux qui accède peu à peu à la gloire. Claude Lantier est une figure de Cézanne, l'ami d'enfance de l'auteur, mais Zola n'est pas tendre avec le peintre, ce qui explique pour beaucoup la brouille qui a suivi entre les deux artistes. C'est en tout cas un plaisir de découvrir le monde de l'art sous le Second Empire, le tout à grand renfort de descriptions picturales du meilleur effet. Il m'a même semblé voir des allusions au début de la photographie, surtout dans le traitement fait à la lumière.
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michfred
  25 mai 2016
L'oeuvre est à la fois un ratage pathétique et merveilleux- et une tentative désespérée d'atteindre ce qui ne peut se dire ni s‘écrire : l'essence de l'Art.
Claude Lantier, le fils de Gervaise, est peintre.
Avec ce personnage, Zola pousse ses investigations dans le monde de l'art qu'il connaît bien: ses amis Monet, Manet, Courbet et surtout Cézanne, l'Ami aixois, lui ouvrent familièrement les portes de leurs ateliers. C'est pour lui un univers bien moins étranger que les mines, les halles ou les grands magasins. Et n'est-il pas lui-même un créateur? Aux côtés de Claude, il crée, dans l'Oeuvre, le personnage de l'écrivain Sandoz, dont même le nom n'est pas sans rappeler, par quelques lettres et sonorités, le sien.
Beau sujet, qui a déjà tenté Balzac, dans une nouvelle philosophique, le Chef d'oeuvre inconnu.
Et pourtant, que d'échecs dans ce roman-là.
D'abord celui de l'amitié: après la parution de L'Oeuvre, Cézanne ne vient plus voir Zola, ils sont brouillés.
Puis celui de la méthode.
Le grand écrivain naturaliste n'a curieusement pas évoqué ni décrit une peinture de son époque, observable comme un puits de mine ou un étal de charcuterie :ni l'école réaliste, ni l'école impressionniste. Il en a imaginé une, le mouvement « pleinairiste » ( à cause d'un tableau de Claude, « Plein air », comme les Impressionnistes avaient pris leur nom d'un tableau de Monet « Impressions , soleil levant »). Mais ce mouvement n'est en rien comparable à l'impressionnisme : il est fait de bric et de broc, a des traits de Manet-les scènes de plein air justement - des traits de Courbet - rudesse et violence- des traits de Monet-le rôle changeant de la lumière, et bien sûr des traits de Cézanne… encore que ce dernier modèle, le plus proche, le plus intime, soit le moins identifiable dans la peinture de Claude : il aurait fallu laisser la couleur prendre le pas sur l'idée, ce que Zola ne fait pas.
On ne se représente pas la peinture de Claude parce qu'elle n'existe pas.
Troisième échec: l'histoire même de cette peinture, sa gestuelle, sa quête, ses tâtonnements, ses trouvailles.
Zola peine à évoquer l'acte de création qui met l'artiste au corps à corps avec sa toile. Il y bute, il s'y englue, n'accepte pas son "infinitude" -quand sait-on qu'un tableau est fini? l'est-il jamais? –
Au point de condamner l'ébauche.
Au moment de la mort de l'enterrement de Claude, Zola fait dire à son ami : « Je ne connais que lui que des ébauches, des croquis, des notes jetées , tout ce bagage de l'artiste qui ne peut aller au public » .. Mais c'est dans l'ébauche précisément, que Claude est totalement Cézanne, c'est à travers elle que Zola attaque Cézanne- qui s'est effectivement senti tellement visé par ce Claude qui ne lui ressemble pas, qu'il a cessé son amitié avec Zola-
« La modernité de Cézanne, c'est très exactement la découverte que le tableau ne peut pas être fini, aussi bien au sens académique qu'au sens fort, absolu. » comme dit si bien Pierre Daix,
Quatrième échec : celui du personnage lui-même.
Échec amoureux, échec artistique. Échec de vie. Christine, rencontrée un soir d'orage, dans les premières pages du roman -un début prometteur et ..fulgurant !-après avoir été une compagne passionnément aimée, un modèle inspirant , finit par le quitter, leur fils, hydrocéphale, meurt - Claude fait le portrait de l'enfant mort comme Monet fera celui de sa jeune femme morte, un terrible tableau qui objective la perte et le chagrin de façon magistrale- , et Claude se lance dans l'élaboration d'un ultime tableau qui sera le couronnement de son oeuvre mais qu'il charge d'une telle puissance de démonstration qu'il le surcharge, le rend illisible et en meurt, pendu dans son atelier..
Faire de Claude un « suicidé de la société » était dans la logique familiale et génétique des Rougon-Macquart : on n'est pas sans risque le fils de Gervaise, que son penchant pour l'alcool a livrée sans défense à la « fêlure héréditaire » des Macquart.
Mais faire de Claude - dont on « voit » si mal la recherche, les idéaux artistiques, les tableaux,- un « peintre maudit » demandait une fidélité absolue à la méthode naturaliste ou une désobéissance tout aussi absolue.
Soit il fallait plus de précision historique et artistique : quelle était la peinture « incomprise » en 1885 ? Pas les impressionnistes, qui, justement, prenaient enfin leur place. Pas la peinture réaliste qui avait encore un très large public. Alors, la peinture symboliste, en train d'émerger ?
Soit il fallait oublier les Rougon, et Zola aurait pu se laisser aller à sa propre imagination, comme dans certaines de ses nouvelles ou de ses contes, inventer et caractériser vraiment une peinture nouvelle, surprenante, dérangeante pour l'époque. Sans en faire un manteau d'Arlequin de toutes les écoles connues…
Claude, la peinture, l'art y auraient gagné, dans les deux cas, en vérité, en pertinence.
Il n'en reste pas moins que L'oeuvre bouleverse, car malgré –ou à cause ?- de ses défauts, on y découvre un thème terrible, qui tenaille tout artiste, peintre, sculpteur ou …écrivain : celui des limites de son art, celui de l'échec, celui de l'incompréhension.
L'Oeuvre est un chef d'oeuvre sur l'échec autant que l'échec d'un chef d'oeuvre.
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Citations et extraits (145) Voir plus Ajouter une citation
colimassoncolimasson   06 octobre 2014
Tiens ! le père Ingres, tu sais s’il me tourne sur le cœur, celui-là, avec sa peinture glaireuse ? Eh bien ! c’est tout de même un sacré bonhomme, et je le trouve très crâne, et je lui tire mon chapeau, car il se fichait de tout, il avait un dessin du tonnerre de Dieu, qu’il a fait avaler de force aux idiots, qui croient aujourd’hui le comprendre… Après ça, entends-tu ! ils ne sont que deux, Delacroix et Courbet. Le reste, c’est de la fripouille… Hein ? le vieux lion romantique, quelle fière allure ! En voilà un décorateur qui faisait flamber les tons ! Et quelle poigne ! Il aurait couvert les murs de Paris, si on les lui avait donnés : sa palette bouillait et débordait. Je sais bien, ce n’était que de la fantasmagorie ; mais, tant pis ! ça me gratte, il fallait ça, pour incendier l’École… Puis, l’autre est venu, un rude ouvrier, le plus vraiment peintre du siècle, et d’un métier absolument classique, ce que pas un de ces crétins n’a senti. Ils ont hurlé, parbleu ! ils ont crié à la profanation, au réalisme, lorsque ce fameux réalisme n’était guère que dans les sujets ; tandis que la vision restait celle des vieux maîtres et que la facture reprenait et continuait les beaux morceaux de nos musées… Tous les deux, Delacroix et Courbet, se sont produits à l’heure voulue. Ils ont fait chacun son pas en avant. Et maintenant, oh ! maintenant…
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colimassoncolimasson   27 octobre 2014
Écoute, le travail a pris mon existence. Peu à peu, il m’a volé ma mère, ma femme, tout ce que j’aime. C’est le germe apporté dans le crâne, qui mange la cervelle, qui envahit le tronc, les membres, qui ronge le corps entier. Dès que je saute du lit, le matin, le travail m’empoigne, me cloue à ma table, sans me laisser respirer une bouffée de grand air ; puis, il me suit au déjeuner, je remâche sourdement mes phrases avec mon pain ; puis, il m’accompagne quand je sors, rentre dîner dans mon assiette, se couche le soir sur mon oreiller, si impitoyable, que jamais je n’ai le pouvoir d’arrêter l’œuvre en train, dont la végétation continue, jusqu’au fond de mon sommeil… Et plus un être n’existe en dehors, je monte embrasser ma mère, tellement distrait, que dix minutes après l’avoir quittée, je me demande si je lui ai réellement dit bonjour. Ma pauvre femme n’a pas de mari, je ne suis plus avec elle, même lorsque nos mains se touchent. Parfois, la sensation aiguë me vient que je leur rends les journées tristes, et j’en ai un grand remords, car le bonheur est uniquement fait de bonté, de franchise et de gaieté, dans un ménage ; mais est-ce que je puis m’échapper des pattes du monstre ! Tout de suite, je retombe au somnambulisme des heures de création, aux indifférences et aux maussaderies de mon idée fixe. Tant mieux si les pages du matin ont bien marché, tant pis si une d’elles est restée en détresse ! La maison rira ou pleurera, selon le bon plaisir du travail dévorateur… Non ! non ! plus rien n’est à moi, j’ai rêvé des repos à la campagne, des voyages lointains, dans mes jours de misère ; et, aujourd’hui que je pourrais me contenter, l’œuvre commencée est là qui me cloître : pas une sortie au soleil matinal, pas une escapade chez un ami, pas une folie de paresse ! Jusqu’à ma volonté qui y passe, l’habitude est prise, j’ai fermé la porte du monde derrière moi, et j’ai jeté la clef par la fenêtre… Plus rien, plus rien dans mon trou que le travail et moi, et il me mangera, et il n’y aura plus rien, plus rien !
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musica92musica92   01 novembre 2013
D'abord, au premier plan, au-dessous d'eux, c'était le port Saint-Nicolas, les cabines basses des bureaux de la navigation, la grande berge pavée qui descend, encombrée de tas de sable, de tonneaux et de sacs, bordée d'une file de péniches encore pleines, où grouillait un peuple de débardeurs, que dominait le bras gigantesque d'une grue de fonte ; tandis que, de l'autre côté de l'eau, un bain froid, égayé par les éclats des derniers baigneurs de la saison, laissait flotter au vent les drapeaux de toile grise qui lui servaient de toiture. Puis, au milieu, la Seine vide montait, verdâtre avec des petits flots dansants, fouettée de blanc, de bleu et de rose. Et le pont des Arts établissait un second plan, très haut sur ses charpentes de fer, d'une légèreté de dentelle noire, animé du perpétuel va-et-vient des piétons, une chevauchée de fourmis, sur la mince ligne de son tablier. En dessous, la Seine continuait, au loin ; on voyait les vieilles arches du Pont-Neuf, bruni de la rouille des pierres ; une trouée s'ouvrait à gauche, jusqu'à l'Ile Saint-Louis, une fuite de miroir d'un raccourci aveuglant ; et l'autre bras tournait court, l'écluse de la Monnaie semblait boucher la vue de sa barre d'écume. Le long du Pont-Neuf, de grands omnibus jaunes, des tapissières bariolées, défilaient avec une régularité mécanique de jouets d'enfants. Tout le fond s'encadrait là, dans les perspectives des deux rives ; sur la rive droite, les maisons des quais, à demi cachées par un bouquet de grands arbres, d'où émergeaient, à l'horizon, une encoignure de l'Hôtel de Ville et le clocher carré de Saint-Gervais, perdus dans une confusion de faubourg ; sur la rive gauche, une aile de l'Institut, la façade plate de la Monnaie, des arbres encore, en enfilade. Mais ce qui tenait le centre de l'immense tableau, ce qui montait du fleuve, se haussait, occupait le ciel, c'était la Cité, cette proue de l'antique vaisseau, éternellement dorée par le couchant. En bas, les peupliers du terre-plein verdissaient en une masse puissante, cachant la statue. Plus haut, le soleil opposait les deux faces, éteignant dans l'ombre les maisons grises du quai de l'Horloge, éclairant d'une flambée les maisons vermeilles du quai des Orfèvres, des files de maisons irrégulières, si nettes, que l'œil en distinguait les moindres détails, les boutiques, les enseignes, jusqu'aux rideaux des fenêtres. Plus haut, parmi la dentelure des cheminées, derrière l'échiquier oblique des petits toits, les poivrières du Palais et les combles de la Préfecture étendaient des nappes d'ardoises, coupées d'une colossale affiche bleue, peinte sur un mur, dont les lettres géantes, vues de tout Paris, étaient comme l'efflorescence de la fièvre moderne au front de la ville. Plus haut, plus haut encore, par-dessus les tours jumelles de Notre-Dame, d'un ton de vieil or, deux flèches s'élançaient, en arrière la flèche de la cathédrale, sur la gauche la flèche de la Sainte-Chapelle, d'une élégance si fine, qu'elles semblaient frémir à la brise, hautaine mâture du vaisseau séculaire, plongeant dans la clarté, en plein ciel [...].

La belle soirée élargissait l'horizon. C'étaient des lumières vives, des ombres franches, une gaité dans la précision des détails, une transparence de l'air vibrante d'allégresse. Et la vie de la rivière, l'activité des quais, cette humanité dont le flot débouchait des rues, roulait sur les ponts, venait de tous les bords de l'immense cuve, fumait là en une onde visible, en un frisson qui tremblait dans le soleil. Un vent léger soufflait, un vol de petits nuages roses traversait très haut l'azur pâlissant, tandis qu'on entendait une palpitation énorme et lente, cette âme de Paris épandue autour de son berceau [...].

"Ah ! Mon Dieu ! murmura-t-il, ah ! Mon Dieu ! Que c'est beau".
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ChocolatiineChocolatiine   28 septembre 2014
Ah ! le trac, jeunes gens, vous croyez le connaitre, et vous ne vous en doutez même pas, parce que, mon Dieu ! vous autres, si vous ratez une œuvre, vous en êtes quittes pour vous efforcer d'en faire une meilleure, personne ne vous accable ; tandis que nous, les vieux, nous qui avons donné notre mesure, qui sommes forcés d'être égaux à nous-mêmes, sinon de progresser, nous ne pouvons faiblir, sans culbuter dans la fosse commune... Va donc, homme célèbre, grand artiste, mange-toi la cervelle, brûle ton sang, pour monter encore, toujours plus haut, toujours plus haut ; et si tu piétines sur place, au sommet, estime-toi heureux, use tes pieds à piétiner le plus longtemps possible ; et si tu sens que tu déclines, eh bien, achève de te briser, en roulant dans l'agonie de ton talent qui n'est plus de l'époque, dans l'oubli où tu es de tes œuvres immortelles, éperdu de ton effort impuissant à créer davantage !
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ChocolatiineChocolatiine   30 septembre 2014
"Nom de Dieu ! si je ne fiche pas un chef-d’œuvre avec toi, il faut que je sois un cochon !"
Christine se taisait, et son angoisse grandissait, dans la certitude qui se faisait en elle. Immobile, sous la brutalité des choses, elle sentait le malaise de sa nudité. A chaque place où le doigt de Claude l'avait touchée, il lui était resté une impression de glace, comme si le froid dont elle frissonnait entrait par là maintenant. L'expérience était faite, à quoi bon espérer davantage? Ce corps, couvert partout de ses baisers d'amant, il ne le regardait plus, il ne l'adorait plus qu'en artiste. Un ton de la gorge l'enthousiasmait, une ligne du ventre l'agenouillait de dévotion, lorsque, jadis, aveuglé de désir, il l'écrasait toute contre sa poitrine, sans la voir, dans des étreintes où l'un et l'autre auraient voulu se fondre. Ah ! c'était bien la fin, elle n'était plus, il n'aimait plus en elle que son art, sa nature, la vie. Et, les yeux au loin, elle gardait la rigidité d'un marbre, elle retenait les larmes dont se gonflait son cœur, réduite à cette misère de ne pouvoir même pleurer.
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