Lu à quinze ans pour la première fois (merci à mon athénée et à mon prof de français de l'époque), relu à vingt ans (plus par obligation cette fois), ce roman m'est retombée dans les mains par hasard il y'a très peu de temps. Et comme pour mesurer la distance parcourue depuis mes quinze ans, il m'a semblée essentiel que je le relise à nouveau pour voir si
Demian me semblait toujours aussi essentiel. Et, bonne nouvelle, l'effet produit est toujours aussi colossal.
Sinclair est un gosse lambda vivant dans une petite ville d'Allemagne dont on ne connaîtra pas le nom. Très tôt, il a l'impression que la vie qu'il mène - celle de ses parents - est incomplète. Schématiquement, avec une vision enfantine, il lui semble que le monde est divisé en deux : le monde lumineux (celui de ses parents où l'on est honnête, gentil avec ses soeurs, respectueux de la loi et de la religion) et le monde sombre, celui des beuveries et des excès, de la folie et des larcins de toutes sortes. Et il sent qu'il est attiré par ce monde où les passions sont exacerbées. Mais sa vision enfantine du monde est bien sûr toujours incomplète, toujours trop caricaturale et trop systématique. Et il n'aura de cesse de chercher ce qui se cache à l'intérieur de lui-même, ce qui le positionne par rapport au monde et le monde par rapport à lui.
"La vie de chaque homme est un chemin vers soi-même, l'essai d'un chemin, l'esquisse d'un sentier. Personne n'est jamais parvenu à être entièrement lui-même; chacun, cependant, tend à le devenir, l'un dans l'obscurité, l'autre dans la lumière, chacun comme il le peut."
Phrase qui m'avait semblé essentielle à la première lecture, au point de la coucher noir sur blanc et d'en faire ma devise, elle résume à elle seule le contenu de
Demian et même, serais-je tentée de dire, toute la littérature de
Hermann Hesse.
Sinclair n'aura de cesse de chercher les chemins vers lui-même, et, en chemin, il se trouvera un guide épisodique en la personne de Max
Demian, élève bien singulier de son école, marqué par un signe infâmant mais invisible, une marque dans la façon d'être qui en fait un être à part, plus qu'humain, tellement singulier qu'il en paye le prix par son isolement du commun des mortels, mortels qui s'en protègent superstitieusement en lui affublant une marque indélébile et pourtant si discrète : le signe de Caïn.
Superbe roman,
Demian est une quête initiatique à laquelle le lecteur finit par participer. Quand on lit le roman à quinze ans, pétri des incertitudes liées à l'adolescence ou travaillé par d'autres incertitudes plus profondes encore, le roman trace un chemin bien fascinant auquel on finit naturellement par aspirer. Parce que
Demian est plus qu'un roman, c'est une ligne de vie dont on finit par douter qu'elle soit réellement romanesque.
Verdict de la lecture aujourd'hui ? le charme agit toujours, même si c'est d'une autre manière. Les manichéismes de l'enfance sont loin. On a depuis longtemps abandonné la subdivision du monde en monde lumineux et en monde sombre. Mais on est immanquablement rattrapé par les visions du monde qui se succèdent au fur et à mesure que le héros vieillit - ce qui montre, au passage, la force du roman, qui mûrit au fil des passages sans avoir recours à des artifices faciles -.
Mais résumons-nous. Plus adulte et pénétrant que l'Alchimiste de Coelho,
Demian est un formidable roman initiatique doublé d'un roman où Hesse fait preuve d'une maîtrise parfaite de l'écriture. En plus, vous avez, de manière détournée, droit à un peu de philo (de nombreuses références à
Nietzsche).
Je suis personnellement sûre d'une chose : je le relirai dans quelques dizaines d'années. Histoire de voir encore quel chemin j'ai parcouru.