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ISBN : 2070324303
Éditeur : Gallimard (1987)


Note moyenne : 4.16/5 (sur 220 notes) Ajouter à mes livres
Résumé :
C'est d'abord à une radicale remise en question de la vérité que procède Nietzsche (1844-1900) dans Par-delà le bien et le mal (1886). Ce texte dune écriture étincelante, férocement critique, met en effet au jour, comme un problème majeur jusque-là occulté, inaperçu, ce... > voir plus
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Critiques, analyses et avis

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    • Livres 5.00/5
    Par colimasson, le 28 juin 2013

    colimasson
    Si le Zarathoustra de Nietzsche vous parut être un homme admirable, vous découvrirez Par-delà le bien et le mal comme la source théorique de l'application de sa ligne de conduite.

    Zarathoustra, on s'en souvient, vivait loin des hommes, retiré dans la montagne, au milieu d'une nature indocile et souvent peu confortable mais qui savait par ailleurs procurer l'extase de la puissance et qui permettait à la force vitale du presque-surhomme de se délier avec panache. Cette vie solitaire (qui n'est pas solitude) aura permis à Zarathoustra de prendre du recul sur les jugements émis par les hommes depuis des millénaires, et qui continuent encore à circuler aujourd'hui alors que la réflexion devrait conduire à cette évidence absolue : ils ne contribuent pas à élever l'homme et lui font perdre l'équilibre lorsqu'il s'essaie à avancer sur la « corde tendue entre l'animal et le Surhomme », la « corde tendue au-dessus d'un abîme ». Encore un bouquin de misanthrope ? Pas vraiment puisque Nietzsche mena une vie très mondaine, au moins jusqu'à ses quarante ans, fréquentant les meilleurs salons de Bâle. La philosophie de Nietzsche n'est donc pas une pure œuvre spéculative. Elle résulte d'une expérience réelle de la vie sociale, dans ce qu'elle a de pire et de meilleur, nourrie ensuite d'une solitude brusque et forcée qui, dans le contraste, permit certainement à Nietzsche d'élaborer les réflexions qu'on lui connaît.

    L'affrontement des forces majeures du Bien et du Mal n'existe pas de manière absolue, et c'est peut-être bien leur avantage. Elles se dispersent sournoisement et il s'agit de les traquer avec attention, ce que fait Nietzsche en s'aventurant dans les domaines des valeurs, des vérités et du pouvoir. Ici, on les appelle péché ou vertu, honte ou pudeur, crime ou charité ; ailleurs on les appelle ignorance ou savoir ; là on les appelle obéissance ou autorité. Mais qui a défini ces normes ? Quelles ont été les motivations de ceux qui les ont choisies ? Avant de cheminer Par-delà le bien et le mal, Nietzsche remonte à leurs sources et voit la dualité émerger avant même la naissance du christianisme, lorsque la morale des esclaves exigeait des conditions de vie plus douces, ralentissant ainsi le développement des hommes puissants –ce qu'on appellerait aujourd'hui « nivellement par le bas » ? Plus de pitié, plus de compassion ; Nietzsche avait pourtant essayé d'en faire preuve après avoir lu les exhortations encourageantes du Monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer, et il avait misé sur l'aptitude de l' « art total » pour y parvenir –mais cette volonté se solda par un échec retentissant lors du Festival de Bayreuth. Nietzsche y perdit toute sa confiance, beaucoup de force, et le goût de vivre lui vint presque à disparaître. Est-il vraiment audacieux de détruire la force vitale des derniers hommes puissants (mais toutefois pas assez pour résister à la contagion néfaste des autres), de les sacrifier dans la tentative de sauver des hommes faibles que rien ne semble pouvoir élever ?

    « Plus un homme représente un type d'espèce supérieur, plus ses chances de réussite deviennent minimes : le hasard, la loi du non-sens dans l'économie humaine, apparaît le plus terrible dans les ravages qu'il exerce sur les hommes supérieurs, dont les conditions vitales subtiles et multiples sont difficiles à évaluer. »

    Peut-être, en réalité, Nietzsche n'est-il pas si puissant qu'il veut bien le faire croire, et sans doute porte-t-il à bout des réflexions pour tenter malgré tout de s'en convaincre. Pour ma part, peu m'importe que Nietzche soit ou non le prototype le plus avancé du Surhomme. Il s'est peut-être laissé abattre par sa déception, mais il a su la surmonter seul, il a su la magnifier par ses réflexions, sans ne jamais perdre la sensibilité qui fut pourtant cause de son malheur. Et c'est parce que son œuvre reste toujours sensible, profondément personnelle et authentique, qu'elle charme d'emblée. Pourtant, Nietzsche ne veut embobiner aucun lecteur, qui précise, avec son humour caractéristique : « Mais il ne faut pas avoir trop raison, si l'on veut avoir les rieurs de son côté ; un petit soupçon de tort peut être un indice de bon goût ». Ainsi, à mi-chemin entre le système et l'aphorisme, Nietzsche sépare son livre en chapitres distincts, composé de réflexions plus ou moins longues qui pourront former dans un cas des chapitres, dans l'autre des maximes, passant par le spectre de toutes les formes intermédiaires et s'essayant même à la poésie.

    Par-delà le bien et le mal est un livre gai et chantant qui ressemble à un hymne pour la liberté. L'immoralisme de Nietzsche n'est pas une absence de règles ni de lois, comme ce serait le cas dans un système anarchique –c'est un moralisme personnel, fondé sur la certitude que, les cieux étant désormais vides de tout Dieu, il faut les repeupler par soi-même. Nietzsche dépasse son inspirateur Schopenhauer, ce pessimiste qui ne proposait aucune solution, en exhortant l'homme à rechercher en lui ses propres valeurs et ses sincères aspirations. Il rejoint parfois Spinoza en faisant de la recherche un moteur essentiel du développement de l'humanité et un réconfort contre les bassesses de l'existence, mais il se montre moins extrême et plus sceptique lorsqu'il prévient déjà l'orgueil de ceux qui croiront avoir trouvé LA vérité alors qu'il ne s'agirait en fait que de LEUR vérité, ajoutant à L'ethique spinoziste la souplesse qui lui manquait peut-être. Enfin, Nietzsche se fait précurseur de l'existentialisme sartrien lorsqu'il dénonce et moque l'hypocrisie des bonnes manières qui, non contentes de berner les autres, aliènent également celui qui en fait preuve par pure convention :

    « Sa complaisance habituelle envers toute chose, tout évènement, l'hospitalité sereine et impartiale qu'il met à accueillir tout ce qui l'attaque, sa bienveillante indifférence, sa dangereuse insouciance du oui et du non, hélas ! toutes ces vertus, il a souvent à s'en repentir et, comme homme surtout, il devient trop aisément le caput mortuum de ces vertus. Réclame-t-on de lui de l'amour et de la haine –j'entends de l'amour et de la haine comme les comprennent Dieu, la femme et la bête-, il fera ce qui est dans son pouvoir et donnera ce qu'il peut. Mais on ne s'étonnera pas si ce n'est pas grand-chose, -s'il se montre justement ici faux, fragile, mou et incertain. »

    Parce que la philosophie de Nietzsche semble plus légère, sensible et émotive que celle de la plupart des autres « philosophes », on lui a souvent reproché de n'avoir qu'un charme captieux. Ce serait là n'avoir pas réussi à surmonter cette certaine forme de moralité qui oppose la raison à l'émotion car –à bien y réfléchir- quel mal (ou quel bien) y a-t-il à se laisser persuader plutôt qu'à se laisser convaincre ?


    Lien : http://colimasson.over-blog.com/article-par-dela-le-bien-et-le-mal-1..
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    • Livres 5.00/5
    Par Moosbrugger, le 08 mai 2013

    Moosbrugger
    (Traduction de Patrick Wotling). Lu pour la première fois il y a 2 ans.
    Ce livre est avant tout infiniment riche et exigeant.
    Le dernier ouvrage de la série Le gai savoir - Ainsi parlait zarathoustra - Par-delà le bien et le mal, est, de l'avis même de son auteur, un commentaire de Zarathoustra, qui choisi de dire ici le « non » là ou le précédent livre disait le « oui », et qui dresse un premier bilan de la recherche à laquelle il s'était jusqu' alors appliqué dans ses premières œuvres.
    Aph. 185 « Il ne m'est pas sympathique. » – Pourquoi ? –« Je ne suis pas à sa hauteur. » Un homme a-t-il jamais fait cette réponse ?
    Nietzsche adopte ici un ton radical et explicite sa philosophie sous une forme extrêmement claire, qui contraste avec la prose fantaisiste de Zarathoustra. Les grands thèmes de sa philosophie y sont exposés : le refus d'une hiérarchie simpliste entre bien et mal, de la vérité philosophique vide de sens, auxquelles il tentera de substituer des valeurs nouvelles, adoptant comme présupposé que toute chose doit être considérée en fonction de la « volonté », c'est à dire en fonction de l'intention dissimulée de celui qui agit, qu'il ne désire pas s'avouer à lui-même en toute mauvaise foi.
    On insistera donc ici plutôt sur la valeur de l'erreur (pour autant que celle-ci procède du moi profond) que sur la recherche de la vérité, sur l'étude de l'histoire naturelle de la morale plutôt que sur la recherche de ses fondements. La philosophie, la religion, la compassion et la pitié, l'égalité (et par là, la démocratie et le socialisme), l'utilitarisme, le nationalisme, une certaine catégorie d'art…autant de cibles pour Nietzsche qui ne manquera pas de rappeler pour chacune d'elles le manque de probité de ceux qui en sont les partisans, la mauvaise foi et la superficialité caractéristiques qui hantent les idéaux de tous bords. Face à cela, il appellera de ses vœux l'émergence de « sur-hommes », une aristocratie refusant l'hypocrisie de la morale, cultivant la probité et la distance avec les autres hommes dans des conflits permanents.
    On trouvera également les indissociables rengaines sur les « castes » humaines, l' « élevage » de différents grands types d'esprits humains, le désir d'esclavage, les femmes considérées comme des bêtes sauvages et dissimulatrices… points de vue que l'on ne pourra pas séparer de sa philosophie, et qui encourent toujours le risque d'être soumis soit à de mauvaises interprétations, soit à des utilisations douteuses.
    Aph. 40 « […] Tout esprit profond a besoin d'un masque : plus encore, un masque pousse continuellement autour de tout esprit profond, du fait de l'interprétation constamment fausse, à savoir plate de toute parole, de tout pas, de tout signe de vie émanant de lui.»
    Dans la profondeur de sa pensée, nous retrouverons, ravis, le « masque », indispensable à tout esprit noble, les puits profonds, l'opposition de la règle et de l'exception, toute une théorie de la dissimulation dans le commerce des hommes qui fait le charme particulier de cette philosophie.
    Il faut une fois de plus souligner la qualité de l'écriture, qui est très agréable comme dans Le gai savoir, et la clarté des aphorismes. N'hésitez pas à vous lancer dans la lecture de ce philosophe, Il n'y a pas de difficulté majeure à entrer dans sa pensée, et vous pourrez constater qu'il ne fait pas vraiment partie de ceux qui usent de gants et manient la langue de bois pour fustiger l'hypocrisie des intellectuels, les institutions vides de sens, le laisser-aller et les démagogies de tous horizons… ! Attention toutefois : il ne faudra pas entamer sa découverte par cet ouvrage, mais débuter bien plutôt par Le gai savoir ou une de ses premières œuvres, plus introductives. de plus, il faudra être patient, c'est évidement toujours le cas lorsque l'on aborde un auteur nouveau, mais cela est encore plus vrai pour Nietzsche, pour se glisser dans cette étrange philosophie, d'autant plus que nous avons affaire à un auteur facétieux qui aime parfois à se faire comprendre à demi-mot, et il sera de plus véritablement nécessaire d'effectuer un lent travail sur soi pour véritablement comprendre cette pensée. C'est peut être finalement dans cet effort nécessaire que réside l'intérêt profond de cette lecture, qui permet de faire un pas sur le chemin de la probité intellectuelle.
    Par ailleurs, cette obligation pour le lecteur de devoir s'impliquer personnellement dans cette philosophie pour pouvoir la comprendre fait de Zarathoustra un socle indispensable à la lecture de ce livre, alors que celui-ci apparaît dans le même temps comme un commentaire du premier dans le sens où il explique pleinement à quoi s'oppose la philosophie du prophète.
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    • Livres 4.00/5
    Par chartel, le 21 juillet 2009

    chartel
    Dans "Par-delà bien et mal", Nietzsche n'y va pas avec des pincettes. Sa critique du principe démocratique d'égalité l'amène à prendre des positions très radicales qui pourraient heurter certains esprits humanistes. Cette critique serait (il s'agit de mon interprétation) une suite logique des principes chrétiens de pitié et de charité. En effet, pour se préserver du dégoût de la vie et ne pas sombrer dans un pessimisme incurable, les hommes se cachent de la vérité à travers ces principes définis comme bons. On comprend ainsi pourquoi les hommes sont faux et inconstants. L'égalité n'est qu'une illusion, le cache-misère d'un monde qui avance par ce que Nietzsche appelle La volonté de puissance. Il y a des êtres, qu'il appelle « aristocratiques », cherchant à s'épanouir par une oppression sur d'autres êtres, de loin les plus nombreux, cherchant eux à se soumettre à de grands chefs, à des maîtres tout puissants. Joli tableau n'est-il pas ?
    Mais ses aphorismes les plus stimulants sont ceux traitant d'une sorte de relativisme : toute théorie n'étant qu'interprétation, même les lois scientifiques, il n'y a alors aucune vérité durable et immuable. Et comme, de surcroît, nos sens sont trompeurs, ils ne peuvent nous donner les clés d'une vérité souveraine. Et il n'hésite pas aussi à nous mettre en garde sur les vérités qu'il nous enseigne : ce sont ses vérités du moment, elles ne le seront plus une fois couchées sur le papier.
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    • Livres 3.00/5
    Par Zebra, le 25 août 2012

    Zebra
    Dans ses "Textes sur les Représentations sociales", Nietzsche écrivait : "Pour élever la lecture à la hauteur d'un art, il faut posséder avant tout une faculté qu'on a précisément le mieux oubliée aujourd'hui et c'est pourquoi il s'écoulera encore du temps avant que mes écrits soient "lisibles" -, une faculté qui exigerait presque que l'on ait la nature d'une vache et non point, en tous les cas celle d'un "homme moderne" ; j'entends la faculté de ruminer ...". Je crains que ce soit un processus encore à utiliser si on veut tirer tout le sel de cet ouvrage !
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    • Livres 5.00/5
    Par fx131, le 15 avril 2014

    fx131
    Pour avoir une bonne perception d'un texte de Nietzche il faut avoir les deux bouts : le texte et surtout ce qui se cache sous celui çi , et l'argumentation philosophique. Ainsi l'on parvient à voir le principe de la philosophie nietzchéenne. Nietzche a un culte profond pour la culture , axe capital de sa pensée, et cela se retrouve dans tout ces écrits . Il se met en quéte par le biais de la culture de la morale de la civilisation. Il établit clairement les deux axes : civilisation et morale et cherche les liens entre ceux çi . Pour lui l'origine de la morale vient des pulsions de l'humain. Il démontre que la morale cherche à cacher ce que l'homme ne souhaite pas que l'on découvre , se réfugiant ainsi dans une sorte de "couverture " qui ne laisse rien transparaitre de ce qui serait jugé mal ... Il démontre donc par là méme que la morale n'est pas innée , elle est une fabrication de l'esprit humain qui se protége avec elle . Voila ce qui pour lui est l'ouverture par ou l'humain se faufile pour que le mal en lui ne soit pas perçu et que le bien paraisse . Son oeuvre a toujours était une quéte de la vie , du Oui a tout , qui selon lui serait la seule maniére de pouvoir vivre réellement ... C'est complexe , mais passionnant si l'on prend le temps de le découvrir .
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Citations et extraits

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  • Par Philon, le 23 avril 2015

    Choisissez la bonne solitude, la solitude libre, légère et impétueuse, celle qui vous donne le droit à vous même de rester bon, dans quelque sens que ce soit ! [ §25 ]

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  • Par enkidu_, le 17 avril 2015

    Le philosophe tel que nous l’entendons, nous autres esprits libres, — comme l’homme dont la responsabilité s’étend le plus loin, dont la cons­cience embrasse le développement complet de l’humanité, ce philosophe se servira des religions pour son œuvre de discipline et d’éducation, de même qu’il se servira des conditions fortuites de la politique et de l’économie de son temps. L’influence sélectrice et éducatrice, c’est-à-dire tout autant celle qui détruit que celle qui crée et modèle, l’influence susceptible d’être exercée au moyen de la religion, est diverse et multiple selon l’espèce d’hommes qu’on lui confie.

    Pour les hom­mes forts et indépendants, préparés et prédestinés au commandement, où s’incarne l’esprit et l’art d’une race dominante, la religion est un moyen de plus pour surmonter les résistances et pour dominer. Elle est un lien qui unit maîtres et su­jets, qui révèle et livre aux maîtres la conscience des sujets, ce que cette conscience a de plus intime et de plus caché et qui précisément voudrait se dérober à l’obéissance. Dans le cas où certaines natures d’origine noble inclineraient, par une haute spiritualité, vers une existence plus retirée, plus contemplative, et ne se réserveraient que le côté délicat du gouvernement (exercé sur des disciples choisis ou les membres d’une même communauté), la religion peut même être utilisée comme moyen de trouver le calme, loin du bruit et des vicissitudes qu’entraîne le gouvernement plus grossier, de se laver les mains de la malpropreté inhérente à toute action politique. C’est ainsi que l’entendaient, par exemple, les brahmanes.

    Grâce à leur organisation religieuse, ils se donnèrent le pouvoir de nommer ses rois au peuple, tandis qu’eux-mêmes se tenaient à l’écart, ayant le sentiment de la distance, et des devoirs supérieurs aux devoirs royaux. La religion sert aussi de guide à une partie des sujets, et leur donne l’occasion de se préparer à dominer et à commander un jour. Ce sont ces classes plus fortes qui se développent lentement, chez qui, grâce à des mœurs favorables, la force de volonté et le caractère s’accentuent sans cesse. La religion leur offre des séductions assez grandes pour suivre les voies de la spiritualité supérieure, pour éprouver les sentiments de la victoire sur soi-même, du silence et de la solitude. L’ascétisme et le spiritualisme sont des moyens d’éducation et d’anoblissement presque indispensables, lorsqu’une race veut se rendre maître de ses origines plébéiennes et s’élever jusqu’à la souveraineté future.

    Aux hommes ordinaires, enfin, au plus grand nombre, à ceux qui sont là pour servir, pour être utiles à la chose publique, et qui n’ont le droit d’exister que s’ils se soumettent à ces conditions, la religion pro­cure un inappréciable contentement, leur fait accepter leur situation, leur donne le bonheur et la paix du cœur, anoblit leur servitude, leur fait aimer leurs semblables. C’est pour eux une sorte de transformation, d’embellissement et de justification de la vie quotidienne, de toute la bassesse, de toute la pauvreté presque bestiale de leur âme. La religion et l’importance religieuse de la vie jettent un éclat ensoleillé sur de pareils êtres, tourmentés sans cesse ; elle rend supportable à leurs yeux leur propre aspect, elle agit comme une philosophie épicurienne agit généralement sur les souffrances d’une classe plus haute, fortifiant, affinant, utilisant même la souffrance, pour la justifier et la sanctifier.

    Peut-être n’y a-t-il rien d’aussi digne de respect, dans le christianisme et le bouddhisme, que l’art d’apprendre aux petits à s’élever par la piété dans l’apparence d’un ordre supérieur, à se contenter ainsi de l’ordre véritable où ils vivent, assez durement, il est vrai, mais il importe de conserver cette dureté ! (#61, 107-110)
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  • Par enkidu_, le 17 avril 2015

    Le catholicisme semble appartenir d’une façon beaucoup plus intime aux races latines que tout notre christianisme à nous autres hommes du Nord. Par conséquent, l’incrédulité signifierait tout autre chose dans les pays catholiques que dans les pays protestants, ce serait une sorte de révolte contre l’esprit de la race, tandis que chez nous ce serait plutôt un retour à l’esprit (ou au manque d’esprit) de la race. Nous autres hommes du Nord, tirons certainement notre origine des races barbares, même pour ce qui en est de notre sens religieux. Nous sommes mal doués pour la religion. On peut excepter les Celtes qui, pour cette raison, ont fourni le meilleur terrain à la propagation du christianisme dans le Nord. En France, l’idéal chré­tien s’est épanoui autant que le permettait le pâle soleil du Nord. Comme ils nous apparaissent sin­gulièrement pieux, selon notre goût, ces sceptiques de la France contemporaine, pour autant qu’ils tirent leur origine du sang celtique ! Comme la sociologie d’Auguste Comte nous a une odeur ca­tholique, avec sa logique bien romaine dans l’ins­tinct. Comme il est jésuitique cet aimable et sagace cicerone de Port-Royal, Sainte-Beuve, malgré toute l’hostilité qu’il oppose aux jésuites !

    Et si nous songeons à Ernest Renan ! Comme cette langue de Renan nous paraît inaccessible à nous autres hommes du Nord, cette langue où, à chaque ins­tant, un rien de tension religieuse trouble l’équili­bre d’une âme subtilement religieuse et d’un sybaritisme si délicat ! Répétez avec lui ces belles phra­ses, quel écho de méchanceté et d’insolence elles éveilleront dans notre âme certainement moins belle et plus dure, dans notre âme allemande ! — « Disons donc hardiment que la religion est un produit de l’homme normal, que l’homme est le plus dans le vrai quand il est le plus religieux et le plus assuré d’une destinée infinie… C’est quand il est bon qu’il veut que la vertu corresponde à un ordre éternel, c’est quand il contemple les cho­ses d’une manière désintéressée qu’il trouve la mort révoltante et absurde. Comment ne pas sup­poser que c’est dans ces moments-là que l’homme voit le mieux ? » — Ces phrases sont si contraires aux habitudes de ma pensée, il me semble tellement les entendre prononcer aux antipodes de moi-même que, la première fois qu’elles me tom­bèrent sous les yeux, mon premier mouvement de colère me fit écrire en marge : « la niaiserie reli­gieuse par excellence ! » — Mais enfin, mon der­nier mouvement de colère finit par me faire aimer ces phrases, avec leur vérité placée sur la tête ! Il est si exquis et d’une telle distinction d’avoir ses antipodes ! (#48, pp. 93-94)
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  • Par enkidu_, le 17 avril 2015

    Les différentes conceptions philosophiques ne sont rien de fortuit, rien d’autonome, elles grandissent, tout au contraire, dans un rapport de parenté les unes avec les autres. Quelle que soit la soudaineté apparente, et quelque peu arbitraire qu’elles mettent à jaillir de l’histoire de la pensée, elles n’en appartiennent pas moins à un système, au même titre que tous les membres de la faune d’une partie du monde. On s’en aperçoit, en fin de compte, à la façon dont les philosophes les plus différents remplissent toujours un même cadre fondamental de toutes les philosophies imaginables. Comme s’ils y étaient forcés par une invisible contrainte, ils parcourent toujours, à nouveau, le même cercle, malgré l’indépendance qu’ils croient avoir les uns à l’égard des autres, de par leur volonté critique ou systématique. Quelque chose au fond d’eux-mêmes les conduit, quelque chose les pousse les uns derrière les autres, dans un ordre déterminé, et c’est précisément ce systématisme inné, cette parenté des conceptions. Leur raisonnement est, en effet, bien plutôt qu’une découverte, une reconnaissance, une ressouvenance, un retour et une rentrée dans une vieille économie de l’âme, d’où ces conceptions sont sorties jadis. Philosopher, c’est, en ce sens, une façon d’atavisme de l’ordre le plus élevé. Le singulier air de famille des philosophies indiennes, grecques et allemandes s’explique de la manière la plus simple. Quand il y a affinité de langue, on ne peut précisément pas éviter que, grâce à la philosophie commune de la grammaire, — j’entends grâce à la domination et la conduite inconsciente par les fonctions grammaticales identiques — tout ne se trouve préparé dès l’origine en vue d’un développement et d’une succession semblables des systèmes philosophiques, de même que la perspective d’autres interprétations de l’univers parût à jamais fermée.

    Il est probable que les philosophes du groupe des langues oural-altaïques (où la conception du sujet est moins développée que dans les autres groupes) considéreront l’univers tout autrement et leurs recherches ne suivront pas la même direction que celles des peuples indo-germains ou musulmans. La contrainte exercée par des fonctions grammaticales déterminées correspond, en dernière instance, à la contrainte des évaluations physiologiques et des conditions de races. — Tout cela pour réfuter l’esprit superficiel de Locke, en ce qui concerne l’origine des idées. (#20, pp. 39-40)
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  • Par enkidu_, le 17 avril 2015

    Ce que l’Europe doit aux juifs ? — Bien des choses, du bon et du mauvais, et avant tout une chose qui est à la fois des meilleures et des pires : le grandiose en morale, la redoutable majesté des revendications infinies, le sens des « valeurs » infinies, tout le romantisme et tout le sublime des énigmes morales, — et par conséquent, ce qu’il y a de plus attrayant, de plus captivant et de plus exquis dans les jeux de nuances et les tentations de vivre dont la dernière lueur, la lueur mourante, peut-être, embrasé aujourd’hui le ciel crépusculaire de notre civilisation européenne. Et c’est pourquoi nous autres, les artistes, entre les spectateurs et les philosophes, nous avons pour les juifs — de la reconnaissance.
    (...)
    Or, les juifs sont incontestablement la race la plus énergique, la plus tenace et la plus pure qu’il y ait dans l’Europe actuelle ; ils savent tirer parti des pires conditions — mieux peut-être que des plus favorables, — et ils le doivent à quelqu’une de ces vertus dont on voudrait aujourd’hui faire des vices, ils le doivent surtout à une foi robuste qui n’a pas de raison de rougir devant les « idées modernes » ; ils se transforment, quand ils se transforment, comme l’empire russe conquiert : la Russie étend ses conquêtes en empire qui a du temps devant lui et qui ne date pas d’hier, — eux se transforment suivant la maxime : « Aussi lentement que possible ! »
    (...)
    Il est tout à fait certain que les juifs, s’ils le voulaient, ou si on les y poussait, comme les antisémites ont tout l’air de le faire, seraient dès à présent eh état d’avoir le dessus, je dis bien, d’être les maîtres effectifs de l’Europe ; il n’est pas moins certain que ce n’est pas à cela qu’ils visent. Ce que pour le moment, au contraire, ils veulent, et ce qu’ils demandent avec une insistance un peu gênante, c’est d’être absorbés et assimilés par l’Europe ; ils ont soif d’avoir un endroit où ils puissent enfin se poser, et jouir enfin de quelque tolérance, et de considération ; ils ont soif d’en finir avec leur existence nomade de « Juif errant ». Cette aspiration dénote peut-être déjà une atténuation des instincts judaïques, et il ne serait que juste d’y prendre garde et d’y faire bon accueil ; on pourrait fort bien débuter par jeter à la porte les braillards antisémites. (#251-252, pp. 271-275)
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Dorian Astor - Mon objet berlinois .
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