Livre de morale ? histoire fantastique ? Il semble que ce livre ne peut être réduit à l'une de ses caractéristiques. Sa morale ? faites le bien, le mal finit par se payer. Banal. L'essentiel est ailleurs. Ce bouquin, c'est l'incarnation de la question du rapport entre l'art et la vie. L'homme et le tableau échangent leurs places. le tableau finit par bouffer l'homme, qui s'était trompé de réalité. Morale ? La réalité, c'est l'art. le portrait est plus vrai que l'homme Dorian Gray, artificiellement jeune. Troublants renversements qu'on ne peut réduire à des trucs du genre "c'est la beauté intérieure qui compte" ou "il ne faut pas se fier aux apparences". On ne fait, dans la vie, que se fier aux apparence. La preuve ? Je retombe amoureux. La fille est une bombe. Dans le bouquin, rien n'est vrai, ni les apparences, ni ce qu'elles cachent, tout est en renversement constant et le diable lui-même, lord Henry, si manifestement corrupteur, si génialement malin, ne sait rien de la vie réelle de Dorian. Lord Henry, le diable ? ou Basile ? Qui est coupable ? Personne et tout le monde. Rien n'est vrai, surtout pas les mots. Les bons mots sont mauvais. Ils font le plaisir du lecteur, qui en oublie l'horreur des histoires qu'on lui raconte. Florilège, dans la bouche de lord Henry, le corrupteur, qui fait du lecteur un nouveau Dorian Gray, qui plonge dans le mal en lisant un livre, mystérieux,
Le Portrait de Dorian Gray : "Les femmes n'ont jamais rien à dire, mais elles le disent de façon charmante", "les grandes passions sont le privilège des personnes qui n'ont rien à faire", "quand on est amoureux, on commence par se tromper soi-même et on finit par tromper l'autre", "ce sont les passions sur l'origine desquelles nous nous sommes trompés qui nous tyrannisent le plus", "le seul charme du passé, c'est qu'il est passé", "nous vivons à une époque où l'on vit trop pour être sage et où l'on pense trop pour être beau", "qui oserait appeler un chat un chat devrait en avoir un dans la gorge", "dans la vie, on ne fait tout au plus qu'une seule grande expérience, et le secret de la vie, c'est de reproduire cette expérience aussi souvent que possible", "l'art a une âme mais l'homme n'en a pas". Un dernier ? la définition des femmes : "sphinx sans énigme". Petites phrases qui tournent à vide, simple ornement du discours, à découper pour les étaler dans un dictionnaire des citations et à retenir pour l'agrément des vaines conversations qui dans nos vies sont celles qui comptent ? Oui et c'est pour ça qu'elles sont importantes, qu'elles incarnent l'ambiguïté du roman, à cheval entre le vrai et le faux, l'artificiel et le naturel, l'art et la vie. Elles sont art, art pour l'art même, et nous en disent plus sur la vie que ce qu'on dit sérieusement. Qui en est l'auteur ? A la dernière page de la Liberté, ce n'est jamais signé lord Henry. Où est
Oscar Wilde ? Où se cache-t-il ? derrière lord Henry, le phraseur ? derrière Basile, le créateur ? derrière Dorian ? Partout et nulle part,
Oscar Wilde n'est qu'un nom, un portrait dans un musée. Et moi, qui suis-je ? Dorian Gray, lord Henry ou Basile ? Seul Lord Henry n'est pas mort à la fin du roman.