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Madeleine Ambrière (Éditeur scientifique)
EAN : 9782070373000
416 pages
Éditeur : Gallimard (18/06/1981)

Note moyenne : 3.81/5 (sur 78 notes)
Résumé :
«Croyez-vous aux revenants ? dit Zélie au curé. - Croyez-vous aux revenus ? répondit le prêtre en souriant.»
Ursule Mirouët est en effet une histoire de revenants et de revenus. Une histoire de revenus ou comment, dans la petite province vipérine de Balzac, des « héritiers alarmés » parviennent à voler le testament d'un vieux médecin et tentent de ruiner la jeune fille qu'il a adoptée. Une histoire de revenants et c'est tout le Balzac spirite et mesmérien qui... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (17) Voir plus Ajouter une critique
Woland
  18 mars 2017
Publication : 1841
Sources : http://fr.wikisource.org
Edition : Feedbooks.com
ISBN : non indiqué
Il était une fois une petite fille, à qui son parrain, le Dr Minoret, originaire de Nemours, donna le prénom d'Ursule, en souvenir de sa chère épouse qu'il venait de perdre, et qu'il éleva tout à fait comme si elle eût été sa fille. Ursule grandit, enfant heureuse, fillette charmante, et un jour belle jeune fille qui pouvait prétendre, tant par sa vertu que par sa beauté et la dot qu'on lui estimait, à un excellent mariage.
Le seul problème demeurait la tache sur les origines de son père qui, bien qu'ayant exercé un rang honorable dans l'armée, était né illégitime. Bien qu'il se fût lui-même marié dans les règles, sa bâtardise n'en demeurait pas moins connue et lui avait causé bien des soucis. le Dr Minoret fit tout pour que, dans la petite ville de Nemours où il éleva sa pupille, l'on évitât soigneusement, et surtout devant elle, d'évoquer la chose mais les gens sont méchants.
Surtout s'ils sont susceptibles d'hériter ...
Or, il se trouve que le Dr Minoret, bon praticien et homme de science, esprit sceptique certes mais qui savait demeurer ouvert, était plutôt doué pour les affaires légales et que, au-delà les différents orages que connurent la fin du XVIIIème siècle où il était né et les trente premières années du XIXème, où il devait mourir, il avait su s'établir, pendant ses années d'exercice à Paris, de fort belles rentes tout en régissant pour le mieux la maigre fortune que ses parents disparus avaient laissée à la petite Ursule. Dès le début du livre, les héritiers Minoret - les "légitimes" puisque Ursule n'est qu'une "pièce rapportée" - parlaient, avec le respect émouvant et idolâtre de ce que leur laisserait leur oncle, pas loin de huit cent mille francs de l'époque en capital, sans compter les terres et autres menues petites gâteries ...
Huit cent mille francs ! Qu'il s'appelassent Minoret-Levrault (les plus acharnés), Minoret-Minoret, Minoret-Crémière (ça ne s'invente pas ), Minoret-Grassin, Minoret-Un-Tel ou encore Minoret-A-La-Va-Comme-J'te-Pousse, tous en rêvaient la nuit avant de sombrer, tous aussi, dans le plus immonde des cauchemars : celui où Ursule, la fille du bâtard qui n'était même pas un Minoret par la bande, raflait la mise intégrale !
Fermez les yeux, imaginez-vous sous votre couette douillette, dans votre maison honnête et bourgeoise, en cette année 1829 où l'on ne vous juge qu'à l'argent et à la situation sociale qui sont vôtres (vous me direz, les chose n'ont guère changé ), laissez-vous gagner par le sommeil après une solide journée d'empoignades avec vos employés de la Poste (pour Minoret-Levrault) et vos domestiques (pour Zélie, sa digne et imposante épouse), voyez s'avancer vers vous, toutes étincelantes, ces piles et ces piles d'or avunculaire et puis BOUM ! SPLASH ! PAF ! au son du cor que jouait si bien son père, chef de musique de vous ne savez plus quel régiment perdu, voici que vous apparaît la douce, la tranquille, la jolie, la merveilleuse petite Ursule Mirouët qui, après une gentille révérence, et sous l'oeil bienveillant des hommes de loi ravis, enfourne tout dans un grand sac qu'elle cachait dans ses jupes, la Sainte-Nitouche ! ...
Inutile de vous imaginer les sueurs froides dans lesquelles vous vous réveillez, si ce n'est qu'il nous faut préciser que ce supplice dure pour vous, avec quelques variantes, depuis des années et des années ! Ah ! Il faut que vous ayez bien l'amour de l'arg ... la santé chevillée au corps pour être encore en vie après tant de si sombres nuits !
Cette situation passionnante fait bien sûr jaser la ville de Nemours depuis autant d'années. Au début, bon, Ursule était petite, ça allait encore. Puis, au fur et à mesure qu'elle grandissait, les visions de "la Rente" de son tuteur grandissaient dans les esprits, les scenarii de testaments éventuels se multipliaient. Certains se déclaraient pour les héritiers "légitimes" tandis que d'autres estimaient qu'Ursule ne devait pas être lésée. Parmi les pro-héritiers, nous noterons d'ores et déjà la présence de l'odieux Goupil (une sorte d'Uriah Heep à la sauce de Nemours qui, clerc de notaire et ami de Désiré Minoret-Levrault, le fils de Zélie et de son massif époux, aimerait bien qu'on l'aidât à acquérir une étude de notaire bien en vue.) "On" ? Qui ça ? Ma foi, on ne peut pas dire que Goupil soit difficile sur la question : il est prêt à mentir, voler, rendre service, rendre heureux, rendre malheureux, faire hériter, faire déshériter quiconque lui offrira ladite étude -mais pas à Nemours, trop petite ville à l'époque, plutôt à Sens par exemple, voire, qui sait, à Paris et avec l'hôtel particulier et l'union qui vont avec ...
Viennent se greffer là-dessus deux événements dont le premier inquiète au plus haut point les Minoret-Dans-Leur-Intégralité : la petite Ursule parvient à convaincre son parrain, homme élevé selon les principes déistes des philosophes, de rentrer dans le giron de la Sainte Eglise Apostolique et Romaine. Comme de parfaits paysans du Moyen-Âge, les Minoret-Héritiers voient là un signe qui ne trompe point : leur Bonheur ou leur Disgrâce est proche. Assurément, le bonhomme sent l'Heure Ultime approcher et il se prépare. A-t-il aussi préparé son testament et, si oui, en faveur de qui ? ...
Le second événement, c'est que le Dr Minoret règle les dettes de son jeune voisin, Savinien de Portenduère (dettes qui avaient conduit ce dernier en prison, d'ailleurs), jeune homme qui a retenu la leçon et qui, peu à peu, se dit qu'épouser une femme comme la petite Ursule serait ce qui pourrait lui arriver de mieux. Sa mère hélas, de l'antique noblesse bretonne et qui vit encore toute poudrée comme à l'ancienne, n'est pas d'accord (il faut dire qu'elle est pour beaucoup dans les excès financiers qui ont mené Savinien à Sainte-Pélagie car elle entendait qu'il vécût à la capitale comme ses ancêtres mais sans leurs revenus) s'oppose à ce qu'elle tient pour une mésalliance. Mais une mésalliance reste-t-elle une mésalliance avec huit-cent-mille francs à la clef ? ... Quand la vieille dame comprendra que non, il sera trop tard et elle nous aura fait perdre bien du temps - et gagner bien du plaisir. Aussi lui pardonnons-nous !
Roman époustouflant, que j'ai lu au départ parce qu'on m'avait affirmé qu'il avait un rapport avec "Une Ténébreuse Affaire", "Ursule Mirouët" n'a ni le lyrisme, ni la flamboyance désespérée des "Chouans" Mais quel rythme ! Quelle ironie, quels éclats de rire même dans les descriptions successives que nous donne Balzac de la Troupe Minoret au grand complet ! Affirmer qu'il n'y en a pas un pour relever l'autre n'est rien : c'est auquel s'enfoncera le plus dans la boue pour se montre le plus digne d'"hériter", du moins dans la conception que possèdent ces gens du verbe. La boue, d'ailleurs, ils ne la voient ni ne la sentent : elle est faite d'or, d'argent et de papier-monnaie, comprenez-vous ? A ce niveau-là, ce n'est plus de la boue, c'est ... c'est la Fontaine de Jouvance, ou presque. Les Minoret s'aveuglent eux-mêmes et on devrait les plaindre : cependant, on ne peut que les railler et applaudir au sort qui les attend - surtout les Minoret-Levrault. Ce dernier couple, si bourgeois, si pédantesque, si fier de son nom et de sa fortune personnelle, dont les parties évoquent, chacun à sa manière, la grenouille voulant à tout prix se faire plus grosse que le boeuf, ne vaut guère mieux, somme toute, que celui, bien plus sanglant pourtant, de la sinistre Auberge de Peyrebeilles (affaire, je crois, à laquelle Bazac et Dumas s'intéressèrent l'un et l'autre, chacun dans son style.) Encore Zélie ne sait-elle rien au départ des manoeuvres de son époux qui entend les lui cacher pour se réserver un peu d'argent personnel tant sa femme est avare et stricte. Les eût-elle connues, qu'elle eût, on peut le parier, agi avec plus d'intelligence mais, lorsqu'elle est mise au courant, il ne lui reste plus qu'à sauver les meubles - et encore ...
Etude de moeurs provinciales particulièrement fine et sans pitié, "Ursule Mirouët" ne tombe jamais dans l'incohérence et Balzac se laisse si bien emporter par son sujet qu'il en oublie de frôler le mélo comme cela lui arrive parfois un peu trop souvent. A lire et à relire : c'est aussi délicat qu'"Eugénie Grandet" mais la fin est plus optimiste. ;o)
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AMR
  16 mars 2020
Habituellement, quand je lis un Balzac, surtout si c'est un gros format, j'alterne avec mes autres livres en cours. Eh bien, sachez que j'ai dévoré Ursule Mirouët d'une seule traite tant ce roman est captivant.
Balzac nous raconte une sordide histoire d'héritage : le vieux docteur Minoret, veuf, est venu finir ses jours à Nemours et ses héritiers potentiels, des neveux, passent leur temps à évaluer leur part d'héritage. Seulement voilà : Minoret a recueilli une orpheline, Ursule Mirouët, et l'a élevée comme sa propre fille… Les héritiers craignent d'être désavantagés à la mort du vieillard. Alors, ils manigancent, complotent, s'allient et se trahissent, vont jusqu'à voler les titres de rente au porteur destinés par le défunt à assurer l'avenir de la jeune fille et médire à son sujet…
C'est un roman où l'on compte beaucoup, où l'on parle de revenus à toutes les pages ; il est question de placements, de rentes, de titres, de ce fameux Grand Livre mais aussi de dettes, de traites, de prêts… J'ai beaucoup appris sur les règles en vigueur au XIXème siècle en matière d'héritage, notamment en ce qui concerne le mauvais sort fait aux enfants naturels et à leur descendance ; car, en ce qui concerne Ursule, c'est bien sa qualité de fille du fils naturel du beau-père du médecin qui pourrait rendre les dispositions testamentaires faites en sa faveur sujettes à contestation...
C'est aussi un livre où Balzac fait intervenir le surnaturel à la fois avec doigté et humour : « — Croyez-vous aux revenants ? dit Zélie au curé. — Croyez-vous aux revenus ? répondit le prêtre en souriant ». En effet, il faudra que le défunt revienne d'entre les morts pour aider sa pupille à faire valoir ses droits.
La première partie, dite d'exposition, intitulée « Les Héritiers alarmés » peint avec justesse la société bourgeoise de Nemours ; certains passages sont savoureux, satiriques et comiques parfois. L'antagonisme entre riche bourgeoisie et noblesse ruinée, les compromissions nécessaires donnent une certaine idée d'une époque charnière marquée par le retour à la royauté. Balzac démontre encore une fois ses grands idéaux sur la famille, la religion et la monarchie.
J'ai beaucoup apprécié le cocon protecteur organisé autour de la petite Ursule, que nous voyons grandir, entourée de son parrain, le docteur Minoret, et de ses meilleurs amis, un militaire, un juge de paix et un curé, formant un quatuor de belles âmes. Tous ces hommes âgés, marqués par la vie et l'expérience, sont profondément attachés à Ursule et recréent pour son bonheur une famille de coeur exemplaire : « cette famille d'esprits choisis eut dans Ursule une enfant adoptée par chacun d'eux selon ses goûts : le curé pensait à l'âme, le juge de paix se faisait le curateur, le militaire se promettait de devenir le précepteur ; et, quant à Minoret, il était à la fois le père, la mère et le médecin ».
La seconde partie, « La Succession Minoret », décrit les manoeuvres malhonnêtes des héritiers opposées à la grandeur d'âme d'Ursule devenue une belle jeune femme sensible et bonne. Sa piété est constante : elle est à la fois digne dans les épreuves, candide et lucide, capable de sacrifices et d'une grande humilité.
Tout le roman est construit sur un mode binaire opposant les personnages supérieurs et les matérialistes ; pour une fois, envers et contre toutes les adversités, cela finit bien pour l'héroïne…
Ursule Mirouët est une réussite sur tous les plans : un beau portrait de femme, une mise en lumière des valeurs balzaciennes, une description minutieuse des moeurs de la bourgeoisie de province, une histoire d'héritage mêlée à une belle histoire d'amour, une résolution à la fois logique et surnaturelle…
Un régal !
https://www.facebook.com/piratedespal/
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Allantvers
  11 mai 2019
Voilà un Balzac à la fois familier et surprenant, dans lequel, si l'on retrouve son habituel trait féroce pour croquer la bourgeoisie de province, il étonne son lecteur en introduisant une dimension surnaturelle à l'intrigue.
L'entrée en matière de ce court roman est du pur Balzac, et du pur plaisir : gros plan sur la silhouette rubiconde du maître de poste, premier de ces bourgeois matérialistes et bas de plafond dont Balzac va nous présenter tout un groupe, tous à l'affût comme une meute de chacals devant la maison du vieil oncle dont ils attendent la mort, et derrière bien sûr l'héritage.
Or cet oncle n'est pas fait du même bois : homme éclairé aux idées hautes et au coeur pur, il fuit la société de ces vautours et leur préfère celle du curé, un homme au coeur large, avec lequel il s'acharne à protéger sa pure et ravissante nièce Ursule Mirouet des griffes de ses prétendants héritiers.
A sa mort, la meute se déchaine dans des proportions inimaginables de vilenie et de bassesse, mais voilà que le divin s'en mêle...
Un vrai plaisir que ce court roman à l'intrigue finement troussée dans lequel le grand Balzac fait montre de toutes les facettes de son talent, du notaire de province comptant et escomptant les avoirs de chacun, au chroniqueur de cette société des années 1830 dans laquelle l'aristocratie ploie sous les coups bas d'une bourgeoisie avide, mais surtout de peintre des âmes humaines, des plus noires aux plus lumineuses.
Et ce style, ce style!
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cmpf
  07 novembre 2014
Roman en deux parties dont l'une légèrement plus longue est la préparation de la seconde.
Balzac nous présente longuement les personnages, tant au physique qu'au moral, l'un étant le reflet de l'autre. Il met aussi minutieusement en place le contexte. Tandis que la situation se noue et se dénoue dans la seconde partie.
Il s'agit de la spoliation d'une jeune fille adoptée nourrisson par un oncle à héritage dans une ville de province, Nemours.
Je n'ai rien d'essentiel à reprocher à ce roman, mais il ne m'a pas non plus enthousiasmée.
Certaines théories de l'auteur : rapport entre l'âme et le physique, sur la religion, sur la science n'ont pas emporté mon adhésion ni évidemment par leur vérité ni par leur intérêt dans le roman. La découverte de la façon dont le vol a été fait est invraisemblable, et même si cela est volontaire je n'en vois pas l'intérêt.
Ce roman est comparé par Balzac lui-même à Eugénie Grandet. Sur le thème oui, on peut faire une comparaison, mais à mes yeux pas quant à la qualité ni des portraits, ni de l'histoire ni du style bien supérieurs dans Eugénie Grandet. Il reste que je n'ai pas eu envie de m'arrêter en cours de lecture.
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cats26
  12 septembre 2015
Rien de tel qu'un texte d'un auteur classique pour se "laver la tête" des bêtises et des styles passe-partout qu'on a pu lire dans une année de lectrice boulimique et curieuse!
Je ne connaissais pas ce roman De Balzac et me suis dit qu'il serait excellent pour ma cure de "saine lecture".
J'ai beaucoup aimé me replonger dans cette langue du 19ème siècle, dans ces mentalités bourgeoises provinciales si mesquines et cupides que Balzac met si bien en lumière.
J'avais peur d'avoir du mal avec ses descriptions à rallonge mais étonnamment, elles ne m'ont absolument pas gênée ici, car elles étaient pleines de justesse pour dresser le tableau géographique et humain du théâtre de cette "comédie humaine" que Balzac allait relater.
Cela donne du réalisme à son récit et se marie très bien, paradoxalement, avec l'élément fantastique, surnaturel qui survient dans l'intrigue.
De plus, le destin d'Ursule est un conte de fées et c'est plutôt peu commun en littérature classique, et je l'ai vraiment apprécié à sa juste valeur.
Son personnage d'innocente, bonne et pure, qui confie sa destinée à Dieu m'aurait fait lever les yeux au ciel dans un texte contemporain mais là, évidemment, j'ai lu cela comme on suit un roman-feuilleton, en me demandant comment elle allait en sortir et comment le "méchant" allait être puni.
Bref, j'ai joué le jeu à fond.
Cela m'a fait du bien avant de repartir vers d'autres horizons littéraires.
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Citations et extraits (14) Voir plus Ajouter une citation
WolandWoland   18 mars 2017
[...] ... Or, depuis trois ans surtout, l'âge du docteur, son avarice et sa fortune autorisaient des allusions ou des propos directs relatifs à la succession qui finirent par gagner de proche en proche et par rendre également célèbres et le docteur, et ses héritiers. Depuis six mois, il ne se passait pas de semaine que les amis ou les voisins des héritiers Minoret ne leur parlassent avec une sourde envie du jour où, les deux yeux du bonhomme se fermant, ses coffres s'ouvriraient.

- "Le docteur Minoret a beau être médecin et s'entendre avec la mort, il n'y a que Dieu d'éternel, disait l'un.

- Bah ! Il nous enterrera tous ; il se porte mieux que nous," répondait hypocritement l'héritier.

- Enfin, si ce n'est pas vous, vos enfants hériteront toujours, à moins que cette petite Ursule ...

- Il ne lui laissera pas tout."

Ursule, selon les prévisions de Mme Massin, était la bête noire des héritiers, leur épée de Damoclès, et ce mot : "Bah ! qui vivra verra !", conclusion favorite de Mme Crémière , disaient assez qu'ils lui souhaitaient plus de mal que de bien.

Le percepteur et le greffier, pauvres en comparaison du maître de poste, avaient souvent évalué, par forme de conversation, l'héritage du docteur. En se promenant le long du canal ou sur la route, s'ils voyaient venir leur oncle, ils se regardaient d'un air piteux.

- "Il a sans doute gardé pour lui quelque élixir de longue vie," disait l'un.

- Il a fait un pacte avec le diable, répondait l'autre.

- Il devrait nous avantager nous deux, car ce gros Minoret n'a besoin de rien.

- Ah ! Minoret a un fils qui lui mangera bien de l'argent !

- A quoi estimez-vous la fortune du docteur ?" disait le greffier au financier.

- Au bout de douze ans, douze mille francs économisés chaque année donnent cent-quarante-quatre-mille francs, et les intérêts composés produisent au moins cent mille francs ; mais, comme il a dû, conseillé par son notaire à Paris, faire quelques bonnes affaires et que, jusqu'en 1822, il a dû placer à huit et à sept et demi sur l'Etat, le bonhomme remue maintenant environ quatre-cent-mille francs, sans compter ses quatorze mille livres de rente en cinq pour cent, à cent-seize aujourd'hui. S'il mourait demain, sans avantager Ursule, il nous laisserait donc sept à huit cent mille francs, outre sa maison et son mobilier.

- Eh ! bien, cent mille à Minoret, cent mille à la petite et, à chacun de nous, trois cents : voilà ce qui serait juste.

- Ah ! cela nous chausserait proprement.

- Sil faisait cela," s'écriait Massin, "je vendrais mon greffe, j'achèterais une belle propriété, je tâcherais de devenir juge à Fontainebleau et j'y serais député.

- Moi, j'achèterais une charge d'agent de change," disait le percepteur.

- "Malheureusement, cette petite fille qu'il a sous le bras et le curé l'ont si bien cerné que nous ne pouvons plus rien pour lui.

- Après tout, nous sommes bien certains qu'il ne laissera rien à l'Eglise." ... [...]
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WolandWoland   18 mars 2017
[...] ... Mais à l'aspect de Minoret-Levrault, un artiste aurait quitté le site pour croquer ce bourgeois, tant il était original à force d'être commun. Réunissez toutes les conditions de la brute, vous obtenez Caliban qui, certes, est une grande chose. Là où la Forme domine, le Sentiment disparaît. Le maître de poste, preuve vivante de cet axiome, présentait l'une de ces physionomies où le penseur aperçoit difficile trace d'âme sous la violente carnation que produite un brutal développement de la chair. Sa casquette, en drap bleu, à petite visière et à côtes de melon, moulait une tête dont les fortes dimensions prouvaient que la science de Gall n'a pas encore abordé le chapitre des exceptions. Les cheveux gris et comme lustrés qui débordaient la casquette vous eussent démontré que la chevelure blanchit par autre chose que par les fatigues d'esprit ou par les chagrins. De chaque côté de la tête, on voyait de larges oreilles presque cicatrisées sur les bords par les érosions d'un sang trop abondant qui semblait prêt à jaillir au moindre effort. Le teint offrait des tons violacés sous une couche brune, due à l'habitude d'affronter le soleil. Les yeux gris, agités, enfoncés, cachés sous deux buissons noirs, ressemblaient à ceux des Kalmouks venus en 1815 ; s'ils brillaient par moments, ce ne pouvait être que sous l'effort d'une pensée cupide. Le nez, déprimé depuis sa racine, se relevait brusquement en pied de marmite. Des lèvres épaisses en harmonie avec un double menton presque repoussant, dont la barbe, faite à peine deux fois par semaine, maintenait un méchant foulard à l'état de corde usée ; un cou plissé par la graisse, quoique très-court ; de fortes joues complétaient les caractères de la puissance stupide que les sculpteurs impriment à leurs cariatides. Minoret-Levrault ressemblait à ces statues, à cette différence près qu'elles supportent un édifice, et qu'il avait assez à faire de se soutenir lui-même. Vous rencontrerez beaucoup de ces Atlas sans monde. Le buste de cet homme était un bloc ; vous eussiez dit d'un taureau relevé sur ses deux jambes de derrière. Les bras vigoureux se terminaient par des mains épaisses et dures, larges et fortes, qui pouvaient et savaient manier le fouet, les guides, la fourche, et auxquelles aucun postillon ne se jouait. L'énorme ventre de ce géant était supporté par des cuisses grosses comme le corps d'un adulte et par des pieds d'éléphant. La colère devait être rare chez cet homme, mais terrible, apoplectique alors qu'elle éclatait. Quoique violent et incapable de réflexion, cet homme n'avait rien fait qui justifiât les sinistres promesses de sa physionomie. A qui tremblait devant ce géant, ses postillons disaient : "Oh ! il n'est pas méchant !" ... [...]
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LydiaBLydiaB   01 juin 2013
Les supérieurs ne pardonnent jamais à leurs inférieurs de posséder les dehors de la grandeur.
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ThaddeusThaddeus   21 juillet 2015
L'usurier est comme la Société, comme le Peuple, à genoux devant l'homme assez fort pour se jouer de lui, et sans pitié pour les agneaux.
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AllantversAllantvers   12 mai 2019
Les sots recueillent plus d'avantages de leur faiblesse que les gens d'esprit n'en obtiennent de leur force. On regarde sans l'aider un grand homme luttant contre le sort, et l'on commandite un épicier qui fera faillite; car on se croit supérieur en protégeant un imbécile, et l'on est fâché de n'être que l'égal d'un homme de génie.
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Vidéo de Honoré de Balzac
À partir du 16 juin prochain, le public pourra retrouver progressivement les collections et les expositions des musées de la Ville de Paris en toute sécurité.
Les expositions temporaires :
"La Force du dessin, chefs-d'oeuvre de la collection Prat", Petit Palais
"Coeurs, du romantisme dans l'art contemporain", Musée de la Vie romantique
"Les contes étranges de N.H Jacobsen", Musée Bourdelle
"La Comédie Humaine, Balzac par Eduardo Arroyo", Maison de Balzac
"1940 : Les parisiens dans l'Exode", Musée de la Libération de Paris, musée du général Leclerc, musée Jean Moulin
Et aussi : nouveau parcours permanent du musée Cernuschi
Plus d'informations : bit.ly/PM_reouvertures
! Attention ! Pour visiter les expositions temporaires, merci de réserver votre billet horodaté (même gratuit), sur www.billetterie-parismusees.paris.fr afin de garantir un contrôle optimal de nos jauges pour assurer votre venue en toute sécurité.
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