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EAN : 9782889072460
144 pages
Editions Zoé (22/08/2023)
3.39/5   167 notes
Résumé :
Agathe et Véra, sa cadette aphasique, se retrouvent après quinze ans. A 15 ans, l'aînée a fui la maison familiale pour ne plus avoir à protéger sa soeur de la méchanceté des autres. Ce n'est pas sans culpabilité qu'elle a mis un océan entre son père et Véra, laissés en tête à tête dans cette bâtisse en pleine nature qu'il faut maintenant débarrasser. Une fois vidée, les pierres des murs anciens restaureront le pigeonnier voisin, ravagé par un incendie vieux d'un siè... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (42) Voir plus Ajouter une critique
3,39

sur 167 notes
Corée du Sud, Japon, Russie… C'était jusqu'ici dans des décors très internationaux et multiculturels que, d'ascendance franco-coréenne, Elisa Shua Dusapin avait cadré son inlassable exploration des thèmes de l'appartenance et de l'exil, des barrières de la langue et de l'incommunicabilité. Dans sa dernière fiction le vieil incendie, elle poursuit cette fois sa quête au plus près de son lieu de naissance, un Périgord à la fois familier et étranger, plein de souvenirs incendiés.


Cela fait quinze ans – la moitié de sa vie –- que, devenue scénariste à New York, Agathe n'a plus mis les pieds dans la maison de son enfance, en Dordogne. Elle y avait laissé sa soeur cadette Véra, aphasique depuis l'âge de six ans, auprès de leur seul père, puisque leur mère avait quitté le domicile conjugal depuis longtemps déjà. Abandonnée en l'état après le décès paternel il y a maintenant quelques années, la vieille bâtisse a finalement été vendue. Elle sera démolie pour fournir les pierres manquant à la reconstruction d'un pigeonnier médiéval, détruit par un incendie cent ans plus tôt. Afin de la vider, les deux soeurs s'y sont donné rendez-vous. Elles disposent de neuf jours en tête-à-tête entre ses murs, neuf jours de confrontation aux vestiges du passé et de leur relation détruite...


Même la nature semble d'emblée s'en mêler, teintant d'une ambiance d'épouvante l'arrivée de Véra et de sa camionnette de location, un soir de novembre tempétueux, au bout du long chemin défoncé qui mène à la maison lugubrement isolée au fin fond de la campagne périgourdine. Rien ne viendra plus conjurer le sentiment d'étrangeté, vaguement teintée de répulsion, ressenti par la jeune femme en ces lieux qui gardent une part d'elle-même, interrompue par ce qu'elle a voulu une cassure nette, et dont elle réalise avec surprise qu'ils ont continué sans elle une existence différente de ce qu'elle en imaginait, surtout en ce qui concerne sa soeur. Cette soeur dont elle a fui le handicap, qui lui apparaît d'ailleurs monstrueuse au premier regard jeté dans l'oeilleton curieusement inversé de la porte d'entrée, n'est plus le terrifiant boulet qui suscitait les moqueries, mais une jeune femme sereine et accomplie, qui a trouvé son équilibre dans la région et communique avec aisance grâce au clavier de son smartphone.


Ainsi les deux fillettes unies par un lien fusionnel ont laissé la place à deux adultes crispées face à leur étrangeté mutuelle. Et, tandis qu'à l'opacité de leurs non-dits répond la lourdeur d'une atmosphère singulière, presque hostile – l'étang est si noir qu'il ne reflète même pas la lune, les feuilles de lierre rougies par l'automne « palpitent [tels des] petits coeurs venus s'éteindre en dehors de leur cage », de rébarbatifs chasseurs chatouilleux de la gâchette hantent l'épaisseur mousseuse de la forêt –, le texte, éblouissant de pudeur, de justesse et de précise concision, tisse à fleur de peau l'impalpable mais indéchirable toile qui, finalement bien davantage qu'une absence de langage, les tient toujours plus enfermées dans leur impossibilité de communiquer et de jeter le moindre pont entre leurs solitudes.


Point n'est donc besoin de naître biculturel ou dans l'exil pour expérimenter le cloisonnement de nos altérités. Dans le seul creux de la plus ordinaire fratrie fleurissent aussi d'indissolubles solitudes, coincées dans l'impossibilité de la relation à l'autre, cet autre d'autant plus inaccessible qu'on le pensait proche. Contrairement à ce que croyait Agathe, le plus grand facteur de solitude n'est pas l'absence ou la différence de langage, mais bien notre propre étrangeté au monde. Un thème qui la poursuit, puisque ses activités professionnelles du moment ont trait à l'adaptation du roman de Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance...

Lien : https://leslecturesdecanneti..
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C'est le troisième roman que je lis de cette auteure. A ce jour, mon préféré reste " Hiver à Sokcho". J'ai retrouvé ici sa délicatesse d'écriture, tout en suggestion, et cette tristesse lancinante qui suinte des personnages.

La différence vient du lieu choisi, non pas asiatique mais français, dans le Périgord. Deux soeurs, que la vie a séparées, alors qu'elles étaient enfants fusionnelles, se retrouvent pour vider la maison familiale. La narratrice est l'aînée, revenue des Etats-Unis , la cadette, Vera, est aphasique.

Cette occasion de recréer un lien s'avère difficile à gérer pour chacune. L'auteure sait très bien suggérer à travers les gestes, les maladresses, les évitements, la complexité de cette relation entre soeurs, rompue par le départ d'Agathe, l'aînée, à quinze ans, vécu par Vera comme un abandon.

le coeur se serre durant toute la lecture, quel sourd chagrin en chacune, affleurant souvent, mais ne libérant pas les angoisses, les regrets! Même la nature semble sombre, inquiétante : l'étang noir, les chasseurs agressifs. La nostalgie qui baigne ses autres livres m'a paru cette fois plus pesante , oppressante. Cependant, il y a un aspect presque hypnotique qui retient toute l'attention du lecteur. A tenter!
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Elisa Shua Dusapin est une auteure que je suis depuis ses débuts. Franco-Suisse elle vit en Suisse romande et est à présent devenue l'un des fleurons de la francophonie contemporaine.
Doux-amer est le premier mot qui me vient à l'esprit pour définir l'atmosphère de ce court roman, le vieil incendie.

Agathe revient passer quelques jours dans la maison familiale. Véra, sa jeune soeur, aphasique depuis son enfance, l'y attend . La maison va être vendue , il faut la vider .Elles le feront à deux , chacune essayant de ne pas trop exprimer les regrets ou plutôt les griefs qu'elles éprouvent l'une vis à vis de l'autre. Peut-on effacer des années de silence? Peut-on effacer des mots , des pensées, des souffrances non-dites, des envies de violences même? Peut-on repartir à la case départ en oubliant le passé? ...

Agathe a sur-protégé sa soeur, a toujours répondu à sa place et a fini par craqué en s'enfuyant aux U.S.A pour ne plus en revenir. Véra s'est adaptée, est devenue femme , vit, travaille et semble épanouie. A t'elle encore besoin 15 ans après de la protection de sa soeur ainée et si c'était l'inverse?

Beaucoup plus intimiste que ses précédents romans, le vieil incendie plonge le lecteur dans le Périgord noir, ses bois et forêts, sa nature luxuriante, ses villages désertés et surtout dans l'intimité d'une femme qui , à la croisée de sa vie, ne semble plus vraiment savoir quel chemin emprunter.


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Il ne faut pas s'attendre à du trépident. Pas de fracassant non plus. Pas vraiment de réminiscence. Peut-être juste, à mesure que l'on tourne les pages, à ce que s'inscrive un petit monde sur le point de disparaître. Un petit monde que la narratrice a déjà quitté il y a longtemps et qu'elle revient achever.

Après la mort de son père, alors qu'elle est partie pour les Etats-Unis depuis quinze ans, Agathe rentre dans le Périgord pour fermer définitivement la maison paternelle. Elle y retrouve sa petite soeur Vera, jeune femme désormais, qui ne parle plus depuis qu'elle a six ans. de mère, il n'y a plus depuis que les filles sont enfants. Partie recomposer une autre famille, définitivement loin d'elles.

Affleurent les aspérités d'une relation faite d'amour inconditionnel entre les soeurs et d'incompréhension. La peine d'avoir laissé Vera, de ne pas savoir si elle, Agathe, est vraiment capable d'être là pour les autres. Si elle se noie dans sa vie ou pas. C'est ténu, imperceptible presque. D'une écriture dépouillée sans rien pour souligner.

Il y a un nid de guêpes qui empêche d'ouvrir la porte-fenêtre. Des fromages qui se font dans une cage à la place d'un lustre. Un pigeonnier que l'on reconstruira avec les pierres de la maison familiale quand on l'aura rasée. Il y a des chasseurs qui tirent sur tout ce qui ne bouge qu'à peine. le sang aussi. Rien qui paraisse peser mais tout compter. Comme une parenthèse délicate dont on ne sait quoi penser jusqu'à ce qu'on se dise que ce n'est pas là ce qu'il y avait à y trouver. Un morceau de poésie en prose à l'amertume même pas nostalgique.
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J'avais adoré "Hiver à Sokcho", un très court roman tout doux, lent et poétique qui se déroulait en Corée du Sud.
J'ai été très déçue par ce nouveau roman dans lequel je n'ai pas retrouvé la délicatesse de l'auteure.
Nous rencontrons ici deux soeurs adultes qui doivent vider la maison familiale après le décès de leur père.
Je me suis ennuyée dans ce récit qui m'a semblé trop peu développé, plat et sans intérêt.
Aucune des deux soeurs n'est sympathique, les personnages secondaires ne font que de trop brèves apparitions, l'intrigue est creuse, bref, je n'ai pas compris vers quoi l'auteure voulait nous emmener.
Cette toute petite tranche de vie s'est révélée sans saveur et sans émotion.
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critiques presse (9)
LaCroix
15 décembre 2023
Elisa Shua Dusapin se penche sur les relations singulières de deux sœurs qui se retrouvent après des années pour vider la maison de leur père mort. Un récit tout en ellipses et sensations subtiles.
Lire la critique sur le site : LaCroix
LesInrocks
23 novembre 2023
C’est justement dans cette absence de compréhension, de discussion, de langage qu’Elisa Shua Dusapin écrit son roman. Elle donne corps aux silences, à la lenteur des émotions et à la beauté qui se glisse dans des métaphores utilisées avec beaucoup de parcimonie.
Lire la critique sur le site : LesInrocks
SudOuestPresse
21 novembre 2023
Élisa Shua Dusapin explore les relations entre deux sœurs dont l’une a longtemps été la voix de l’autre.
Lire la critique sur le site : SudOuestPresse
Bibliobs
14 novembre 2023
D’une écriture minimale, tranchante mais renversante de justesse et sous influence perecquienne (Agathe adapte « W ou le souvenir d’enfance »), Elisa Shua Dusapin souffle sur les braises du passé pour en faire jaillir une étincelle d’amour sororal aussi fragile que profond.
Lire la critique sur le site : Bibliobs
LaLibreBelgique
10 novembre 2023
Dans "Le vieil incendie", Elisa Shua Dusapin orchestre les retrouvailles de deux sœurs éloignées par le silence.
Lire la critique sur le site : LaLibreBelgique
LePoint
23 octobre 2023
Avec toute la subtilité dont ses livres font preuve, Élisa Shua Dusapin interroge, dans « Le Vieil Incendie », ce qui fait lien entre les êtres.
Lire la critique sur le site : LePoint
LeJournaldeQuebec
09 octobre 2023
Elisa Shua Dusapin [...] nous transporte cette fois dans un village du Périgord, où deux sœurs vont se retrouver pour vider la maison de leur père.
Lire la critique sur le site : LeJournaldeQuebec
LeFigaro
15 septembre 2023
Le Vieil Incendie, a quelque chose de simple et de délicat, de doux et de dur à la fois.
Lire la critique sur le site : LeFigaro
LeMonde
01 septembre 2023
Le véritable lieu du roman, ce sont les gouffres. […] La beauté du livre vient aussi de sa suspension sur un seuil où tout est possible, la difficulté comme la douceur.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (14) Voir plus Ajouter une citation
Les premières pages du livre
6 NOVEMBRE
À cause de la pluie, j’ai manqué le panneau du village. Elle a brouillé les vallons, effacé les ornières, j’ai fini par progresser à l’aveugle et m’arrêter sur le bas-côté. Toute cette eau qui s’abat sur le capot. La tempête a commencé hier. Je n’ai croisé personne depuis la sortie de l’autoroute. Même si la radio recommandait de ne pas prendre la route, je n’avais pas le choix. Il est dix-sept heures, le ciel anthracite. Je n’ai pas réussi à régler l’inclinaison du siège. J’attends, très droite, abrutie par le fracas. Au moins, la camionnette a l’air solide. On dirait un véhicule de voirie, couleur plasma. J’ai insisté sur l’aspect pratique au service de location. Une heure passe. Enfin les trombes s’atténuent. Je redémarre. Le GPS m’enfonce dans la forêt. Bientôt, ni pluie ni lumière ne transpercent le toit végétal. J’allume les grands phares. Le volant colle. Je roule sur des kilomètres au ralenti, devinant le chemin entre les pistes sous les ronces, jusqu’à déboucher au pied d’une pente raide. Un peu plus haut, le portail est ouvert. Pour la première fois, je refais les gestes de mon père. Je passe en première, accélère, les roues patinent dans la rocaille mais elles tiennent bon, je coupe le moteur devant la maison. L’ampoule automatique s’allume. Un lapin fuit. La bâtisse a l’air fatiguée, le toit affaissé sur les briques comme un géant asphyxié par le lierre. Une voiture est garée sous le noisetier. La fougère écartèle les marches du perron. Par la fenêtre, je devine de la lumière. Je me plaque contre l’œillet de sécurité, recule aussitôt. Je ne m’attendais pas au visage de ma sœur, front énorme, sourcils écartés, yeux de poisson, ma sœur enflée par cette loupe que mon père prétendait avoir délibérément installée à l’envers. D’après lui, nous n’avions rien à craindre ni à cacher, nos richesses étaient intérieures et le monde entier devait savoir que les plus belles personnes vivaient ici.
—Salut. Ma voix a sonné plus fort que prévu. Véra répond par un sourire trop grand pour sa bouche. Elle me prend la valise des mains, la pose en bas des escaliers dans la cuisine. Je retrouve le sol de pierre, les meubles en bois, la porte de la salle de bains dans l’ombre de la cheminée. Je ne l’avais pas connue ainsi, l’âtre bouché par des livres. Au-dessus de la table, une cage à oiseaux remplace le luminaire. Des fromages s’entassent derrière les barreaux.
Véra me montre les escaliers puis se désigne au plan de travail, je dois m’installer pendant qu’elle termine la préparation du repas. Je l’ai connue bordélique. Je la complimente. Elle écrit sur son téléphone, me montre l’écran: «C’est pour bien t’accueillir.» Je réponds un peu sèchement que nous sommes sœurs et c’est aussi chez moi, passons-nous de ce genre de politesse. Elle allume le gaz d’un geste précipité. Je ne peux m’empêcher d’ajouter:
—Surtout qu’on ne va rien garder.
L’escalier chuinte sous mes chaussettes. Je dois prendre garde à ne pas glisser. La chambre de nos parents est entrouverte. Je reste sur le seuil, dans le courant d’air de la porte-fenêtre mal isolée. Parquet noir. Au cœur de la pièce, le grand lit, la nudité du matelas, pas de draps ni de couverture. Je me demande encore comment mes parents pouvaient dormir sans paroi derrière la tête. Je referme la porte, vaguement soulagée. Je ne sais pas ce que j’appréhendais le plus, dormir dans ce lit, ou partager notre chambre avec ma sœur maintenant que nous sommes adultes. Son parfum sucré me prend la gorge. Elle a conservé nos lits superposés. Ce soir, leur vision me chagrine. Le fer forgé paraît trop fin pour nous supporter. La commode et le bureau sont à leur place, aussi joufflus qu’avant, peinture saumon. Je m’assure de capter internet. Je vais passer neuf jours ici, dois pouvoir communiquer avec mes collègues. Le réseau n’affiche qu’une seule barre. Parfois elle disparaît. En me penchant à la fenêtre, j’aperçois la camionnette. Sa couleur orange me fait rire. On dirait un gros bourdon. Elle détonne autant que ma sœur et moi réunies pour la première fois depuis le décès de mon père, il y a cinq ans. Véra a servi du vin dans les verres en cristal. Tendue par ce cérémonial, je dis que je ne bois pas.
Elle hausse les sourcils, reverse le vin dans la bouteille, ça coule, j’essuie avec mon pull puis le retire, j’ai chaud. La vaisselle en bambou m’est étrangère. Avec fierté, Véra me montre l’emballage du fromage orné de châtaignes, puis la cheminée: c’est un fromage fumé. Je chasse la pensée qu’il est au lait cru. Elle a préparé une salade d’endives avec figues et noix. Je lui demande si elle a réfléchi à notre façon de procéder ces prochains jours, moi pas, j’ai été très occupée. Elle pianote: «Bravo pour ton prix.»
Je murmure que c’est gentil. Je ne sais pas ce qu’elle sait des films que j’ai écrits. Le dernier vient d’être récompensé dans un festival italien, je n’ai pas pu m’y rendre et de toute façon, je ne l’avais pas invitée.
—Tu as des nouvelles d’Octave? je demande d’une voix que j’aimerais neutre.

Elle hoche la tête, bien sûr, elle montre les figues, les noix, ça vient de lui... Je la coupe. Je dis qu’en ce qui me concerne, il n’y a rien que je veuille garder. Qu’elle fasse son tri, nous déposerons le reste à la décharge. Ses doigts se crispent sur son téléphone. Du menton, elle désigne l’armoire, la cuisine, la salle de bains. Je lève les yeux, nous n’allons tout de même pas fouiller là-dedans? Son visage s’illumine dans le rétroéclairage de son écran:
«Comme tu veux.»
Je me radoucis. C’est que j’ai du travail. J’ai pris du retard. Il va falloir que je m’isole pour écrire. Avec une simplicité qui me décontenance, elle me remontre l’écran: «Comme tu veux.» Puis m’interroge sur mon actualité. J’évoque le dernier mandat, l’adaptation du roman de Georges Perec, W ou Le souvenir d’enfance. Véra ponctue mes phrases par des sourires. Je feins la nonchalance en évoquant le prestige de la production, la renommée des acteurs pressentis, celle de mes coscénaristes. Nous devons créer six épisodes. Le tournage est prévu dans deux ans. Véra applaudit. Je nuance. Adapter ce texte n’est pas simple. Et je ne suis que dialoguiste. Je commence à présenter Perec, elle hoche vivement la tête, elle sait, elle a lu La Disparition.
—Tu lis?
Elle fait signe que c’est évident.
—Je ne sais pas, mon père...
Silence.
—Je veux dire papa. Il ne m’avait pas dit. Sans se départir de son sourire, Véra me sert les dernières figues. J’avais quinze ans, Véra douze, quand je suis partie aux États-Unis. Le séjour devait durer le temps du lycée, dans une famille d’accueil. Véra ne parlait plus depuis longtemps. Elle apprenait à lire et à écrire, mais je ne la pensais pas à ce point capable.
—Et toi, ça va? je demande, réalisant que je ne lui ai posé aucune question depuis mon arrivée.
Nos derniers échanges remontent à l’an passé, pour son déménagement à Périgueux. Jusqu’alors, elle avait vécu ici avec mon père, même après sa mort. Je l’ai aidée à distance. Le studio était déjà meublé, elle ne voulait rien emporter de notre maison d’enfance sans mon accord. Maintenant que sa vente est signée, Véra comptait sur ma venue pour la vider. Je lis par-dessus son épaule. Elle a un geste agacé, je dois lui laisser le temps. Je lui demande pardon, me ressers de salade. À la suite d’un remaniement parcellaire, notre maison n’est plus considérée comme une métairie du château voisin, le Pigeon Froid, de la famille d’Octave. Les normes de sécurité ont changé. Pour leur obéir, nous devrions revoir le toit, le chauffage, le système électrique, nous n’avons pas les moyens, avons accepté l’offre d’un camping qui va raser. Octave souhaite récupérer nos pierres pour la réfection du pigeonnier.

Véra me montre l’écran. Le travail en boutique l’ennuyait. Elle se forme en stabilisation florale.
—En stabilisation?
«Je fais des fleurs qui ne fanent pas grâce à la chimie.»
Je prends l’air inspiré.
—Et ça marche?
«Ça dépend des fleurs.» Je précise, je parlais du commerce. Elle hausse les épaules: «Les gens ne veulent plus s’embêter.» Nous débarrassons la table.
—C’est vrai que les fleurs ne poussent pas en novembre, finis-je par dire platement.
Véra ne tarde pas à se coucher. Je reste au salon, pénétré par la nuit. Les lampes à pied font des demi-pénombres chaleureuses mais je ne suis pas à l’aise. Les fenêtres n’ont pas de rideaux. Je vois mon reflet sur le canapé cerclé de noir, dans le ronron du réfrigérateur, l’odeur du fromage que Véra a remis dans la cage. Je me sens oppressée par la cheminée bouchée, les tournesols de Van Gogh punaisés par dizaines. Mon père collectionnait les affiches de théâtre et d’expositions d’art. Il n’allait pas les voir et n’accordait pas d’importance au nom des artistes, mais choisissait les images les plus colorées pour en barder la maison. Je me sens lasse face au grand débarras. Si nous mettions le feu aux livres, il ne resterait que les pierres, ce serait le plus simple, étant donné qu’elles sont tout ce qu’il nous est demandé de préserver. Je remets le tri des e-mails au lendemain et passe la soirée à traîner sur mes messageries instantanées, inquiète du silence d’Irvin. C’est bientôt le soir à New York. Il aurait eu le temps de m’écrire. Je suis tentée d’attendre qu’il se manifeste en premier, me trouve puérile, lui souhaite une bonne nuit, je suis bien arrivée. J’hésite. Ajoute qu’il me manque. La salle de bains est fidèle à mon souvenir. On dirait une caverne, sol et murs de pierre brute. Véra m’a préparé une serviette, bien pliée sur le buffet. Il m’a toujours dégoûtée avec ses trous de vers, même s’ils sont traités. Elle a retiré ses bijoux. Style ethnique, plumes, coquillages. J’ouvre un tiroir. Il est plein d’ambre, colliers, broches. Je repousse du pied le tapis mouillé, entre dans la cabine de douche et fais disparaître des cheveux de Véra dans le siphon. J’espère ne pas le boucher. Je reste longtemps sous l’eau brûlante. Mes chev
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J'ai rencontré Irvin un 14 novembre, le jour du Pickle Day, la fête juive du concombre en saumure. Son cabinet de conseil se trouvait quelques rues plus loin. Il profitait d'une pause. Ambiance foraine. Quand il m'a aperçue, il a acheté un deuxième cornichon, est venu me l'offrir en disant qu’il était sûrement trop salé. Irvin ne connaissait rien au monde du cinéma. Et tout ce que j'avais connu s’est révélé idiot face à ma découverte de sa peau contre la mienne.
Je lui ai parlé dès que j'ai su. J'avais mis le retard du cycle sur le compte du stress. Il a arrêté le feu sous l’eau des pâtes avant de s’approcher pour poser sa main sur mon ventre avec une délicatesse agaçante. Il a dit que je serais magnifique avec un gros ventre. J'ai rétorqué qu’il l’était tous les mois, gros, enflé, insupportable, avant mes règles. Irvin a retiré sa main, cherché mon regard. Il m'a enlacée. J'ai enfoui ma tête dans son cou pour faire semblant d’être joyeuse. Cacher ma peur. Je ne pouvais m'en prendre qu’à moi-même. Il m'était arrivé, dans le désir, de lui demander de jouir en moi. Une part de moi voulait être enceinte, je crois, pour l'expérience. Mais on ne tombe pas enceinte pour voir ce que ça fait, ma grande, ironise encore ma petite voix. p. 64-65
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Tu sais, il y en a qui disent que c’est quand on aime le plus, qu’on dit les choses qu’on pense le moins.
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Je n'ai pas oublié la scène où la petite créature endeuillée se retrouve prisonnière d'une planète sur laquelle règnent des milliers de miroirs. Chacun renvoie une image légèrement différente, on ne peut s'échapper qu'en trouvant celui qui nous reflète vraiment.
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J'ai de la peine à me rappeler que nous avons été indissociables. Nous avions les mêmes timidités, les mêmes craintes de la vie sociale. On ne se chamaillait pas. Notre langue de silences et de cris nous a réunies.
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Vidéo de Elisa Shua Dusapin
Elisa Shua Dusapin était présente sur le plateau de la Grande Librairie pour présenter son quatrième ouvrage le vieil incendie, paru le 22 août 2023, aux éditions Zoé. Ce dernier raconte une nouvelle fois les liens familiaux et plus précisément de deux soeurs. Agathe et Véra, sa cadette aphasique, se retrouvent après quinze ans. A 15 ans, l'aînée a fui la maison familiale pour ne plus avoir à protéger sa soeur de la méchanceté des autres. Ce n'est pas sans culpabilité qu'elle a mis un océan entre son père et Véra, laissés en tête à tête dans cette bâtisse en pleine nature qu'il faut maintenant débarrasser. Une fois vidées, les pierres des murs anciens restaureront le pigeonnier voisin, ravagé par un incendie vieux d'un siècle. Véra a changé. Agathe retrouve une femme qui cuisine avec agilité, lit Perec et répond à sa soeur "Humour SVP" grâce à son smartphone dont elle lui tend l'écran. Un roman fort et très intimiste.
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