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EAN : 9782882508607
480 pages
Noir sur blanc (24/08/2023)
4.09/5   92 notes
Résumé :
Dans les années 1920, en URSS, la famine fait rage dans la région de la Volga. Le gouvernement soviétique met sur pied des convois d’évacuation pour sauver les enfants. C’est l’un de ces trains que l’officier de l’Armée rouge Deïev prend en charge, avec à son bord cinq cents enfants, qu’il doit acheminer de Kazan, la capitale du Tatarstan, jusqu’à Samarcande. Pour atteindre le Turkestan, terre d’abondance épargnée par la famine, il faut faire un long voyage de milli... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (27) Voir plus Ajouter une critique
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Les visages inhumains de la grande famine russe…

La contemporaine Gouzel Iakhina a indéniablement hérité de l'art romanesque des grands auteurs russes. Comme eux, ses histoires incroyablement romanesques sont serties de précisions historiques mettant intelligemment le doigt sur les traumatismes de son peuple ; comme eux, elle sait offrir moult portraits de personnages ambigus décrits à la fois avec grandiloquence et finesse, des hommes et des femmes ni bon ni mauvais qu'elle traite avec réalisme, sans le moindre manichéisme ; comme eux elle se fait peintre via les nombreux clair-obscur savamment distillés qui donnent réellement l'impression d'avoir sous les yeux non pas des mots et des phrases mais une vaste galerie dotée d'une magnifique succession de tableaux aux scènes tour à tour tragiques et saisissantes ; comme eux, elle nous marque via moult images horrifiques et visuelles, ces images qui sont de celles marquant le lecteur au fer rouge à jamais.

Comme pour son livre précédent, Les enfants de la Volga, l'histoire est soutenue par plusieurs piliers, combo étonnant, récit gigogne entremêlant le conte, le fantastique, la poésie, le romanesque, et l'histoire politique et économique de la Russie du début du 20ème siècle. Alors que son précédent livre relatait la vie dans les colonies d'Allemands installés en Russie depuis le XVIII siècle et racontait l'histoire politique et économique de ce territoire sur les bords de la Volga au début des années 1920, près de la ville de Saratov, l'auteure s'empare ici d'une réalité historique tragique : la famine des années 1920 qu'a subie cette région. le nouvel état soviétique, après la Première Guerre mondiale et après la Révolution de 1917 n'arrive pas à nourrir la population. La collectivisation forcée des terres à coup d'impôts insoutenables pour les récalcitrants a en effet engendré une famine terrifiante en Ukraine, en Crimée, en Russie.

Le mot famine n'est pour nous qu'un concept, une idée. L'auteure nous plonge dedans, nous met la tête bien dedans, reliant à ce concept mille et une images. Une famine qui pousse à l'anthropophagie, à calmer sa faim en mangeant des soupes de sables, à sucer des cailloux, à se nourrir de poux, de semelles de cuir, de racines. Une famine qui pousse les mères à donner leurs enfants pour qu'ils aient un avenir meilleur, voire à les laisser en guise de nourriture, notamment aux loups affamés eux aussi, pour pouvoir sauver sa vie et celles d'enfants plus grands et plus robustes. La famine qui enlève toute humanité. Les très nombreux passages sur ce fléau, ses conséquences sur les organismes enfantins, les maladies dont elle est à l'origine (choléra, typhus, gonflements…), les millions de morts qu'elle engendre, n'interdit pas Gouzel Iakhina de distiller de la poésie, et même un certain humour, et c'est bien cette osmose-là qui est incroyable et qui donne du charme au livre malgré l'horreur racontée.

Pour tenter de sauver quelques centaines d'enfants de la famine, le gouvernement soviétique met sur pied des convois d'évacuation pour eux. C'est l'un de ces trains que l'officier de l'Armée rouge Deïev prend en charge, avec à son bord cinq cents enfants, qu'il doit acheminer de Kazan, la capitale du Tatarstan, jusqu'à Samarcande (une carte en tout début du livre nous permet de suivre leur périple à travers la Russie). Pour atteindre le Turkestan, terre d'abondance épargnée par la famine, il faut faire un long voyage de milliers de kilomètres à travers les forêts de la Volga, les steppes de l'Oural, puis les déserts d'Asie centrale. Chaque arrêt est l'occasion de s'imprégner des paysages très divers. Vu l'âge des enfants, de 2 à 12 ans, enfants affamés, orphelins ou vagabonds, il est facile d'imaginer que ce road-movie ne sera pas une sinécure, ce d'autant plus que les adultes ne sont pas nombreux pour cette armée d'enfants : il y a Deïev, la commissaire Blanche, femme forte et charismatique, douze nurses, un jeune cuisinier et un vieil infirmier dénommé Boug.
Chaque arrêt va être l'occasion pour eux de trouver à nouveau de la nourriture, de l'eau, du charbon, du savon, de la viande…entre la bonté miraculeuse de quelques personnages rencontrés, la chance de Deïv, les maladies contractées, la mort qui va frapper malgré toute la volonté désespérée des adultes, les essais infatigables des enfants des rues pour rejoindre ce convoi de l'espoir, le train va avancer cahin caha avec son lot d'horreurs, d'espoirs et quelques moments d'une beauté fulgurante.

Au-delà de la famine dont les ravages sont stupéfiants, je suis durablement marquée par quelques scènes qu'il me semble avoir vécues, vues, ressenties. Ce village sous la neige aux isbas vides et glacées, tous les habitants réunis dans une seule isba pour se tenir chaud, sans n'avoir rien à manger, il me semble l'avoir traversé moi aussi, avoir senti les odeurs fétides flottant dans cette isba remplie de corps monstrueusement maigres ou monstrueusement gonflés, entassés…ou encore la découverte des enfants grabataires au dernier stade de la faim dont la description est d'un réalisme glaçant, il me semble les avoir portés. Je pense aussi aux instants d'amour entre Deïev et Blanche, dans ce wagon au décor rococo, j'en ai été témoin discrète. L'histoire de ce petit garçon aussi qui en est venu à se mettre sur les rails, attendant l'arrivée du train pour en finir, le même qui a vu sa soeur dévorée par les loups et qui a retrouvé sa mère morte, j'ai lu dans ses pensées et ai été très émue. Et je pourrais en citer tant d'autres…L'auteure raconte tellement bien que nous voyons les scènes, nous sommes dans le train, à tanguer avec ces cinq cent enfants, nous sentons les odeurs, percevons la psychologie très subtile de chaque personnage qui deviennent d'autant plus attachants, sommes enveloppés par l'ambiance si singulière que distille l'auteure…

« Parfois, des juments s'ébrouaient. Les corbeaux croassaient souvent, ils étaient des nuées. Maigres, les plumes hérissées, ils sautillaient sur les toits, atterrissaient sur les sièges des chariots et les harnais des chevaux, fourrant partout leurs becs éhontés dans l'espoir de rafler quelque chose. Un épouvantail était dressé sur le faite de quelques grandes, mais les oiseaux ne craignaient rien : ils se posaient sur les mannequins, sur leurs bras écartés, et tapaient méchamment du bec sur leurs têtes, des pots fendus (Deïev remarqua que l'un des épouvantails était vêtu d'une soutane, un autre, d'un frac tout déchiré). Plus ils avançaient, plus les corbeaux étaient nombreux, et leurs cris bruyants. Et l'air était de plus en plus épais : les objets apparaissaient à travers une brume blanchâtre, les contours perdaient leur netteté ».

Chose à souligner aussi, comme pour son livre précédent, ce livre se démarque également par sa facette fantastique, voire magique, facette moins présente que dans Les enfants de la Volga mais cependant bien là, donnant à cette histoire une touche étonnante, tel un piment venant rehausser un plat, le fantastique colore par moment le récit. Citons par exemple les visions hallucinantes d'un enfant à l'article de la mort attaqué par un Pou qui m'a fait penser immédiatement à Kafka…

« le Pou tressaillit devant l'odeur de sang frais. Il hésita encore un instant, bougeant le museau, puis arracha ses griffes-serpes de la couchette et, crissant sur le sol, se précipita vers Senia. Sa panse grasse traina sur les planches et manqua d'arracher sur son passage les châlits solidement arrimés (…) Derrière lui, il entendait déjà grincer les serpes du Pou. Celui-ci avait de la peine à avancer sur la surface lisse : il était contraint d'enfoncer l'un après l'autre ses crochets dans le fer, gauche-droite, gauche-droite, et de progresser ainsi, par à-coups, comme s'il ramait sur le toit. Sa panse à la peau épaisse heurtait les tuyaux, et on distinguait de grosses lentes qui roulaient à l'intérieur de l'animal »…

La poésie est bien présente et émane des enfants eux-mêmes. N'ayant aucune possession, même pas des habits ou des chaussures, privés de parents et de maison, et souvent même de souvenirs d'enfance, les enfants ne sont maitres que d'une chose : la langue. C'est leur richesse, leur patrie dont ils inventent de nouveau territoires. Un trésor qu'ils ne peuvent pas perdre pendant leurs errances, pendant les rixes, un trésor inusable et qui, au contraire, s'enrichit avec le temps. Un trésor qui ne trahit pas et reste toujours avec eux.

« Les enfants aimaient les rimes – non, pas celles des poètes, mais celles qu'ils inventaient eux-mêmes. Les plus entreprenants composaient des strophes. Les plus timides répétaient ce qu'inventaient les autres. Chaque situation, l'événement le plus élémentaire, comme une bousculade dans la queue de distribution du repas ou le compte des poux sur sa chaise, pouvaient être immédiatement transformés en consonances sonores. C'était une chose de menacer de taper le nez. Une tout autre, de proférer cette menace en vers : « J'vais t'écraser le groin / T'en as bien besoin ». C'était une chose de ne pas croire quelqu'un et de le lui dire. Une tout autre, de prononcer avec mépris, plissant les yeux : « Ton clapet pue les cabinets ».

La poésie est également très présente dans les moments d'humanité qui ponctuent le récit comme le « mariage » des enfants, l'amour naissant entre Deïev et Blanche, les gestes de tendresse de Fatima, les gestes de bonté surgissant au milieu de la barbarie, la solidarité des enfants entre eux…


L'écriture de l'auteure honore à merveille la nature et la femme. Comme dans son précédent livre, les femmes ici sont des êtres forts, stables et visionnaires. La flore, la neige la Volga, la steppe sont magnifiés. Gouzel Iakhina utilise les jeux de lumières, les couleurs, les odeurs et les sons, ainsi que de nombreuses personnifications pour sertir son roman de descriptions inoubliables faisant souvent penser à des tableaux comme expliqué au début de mon billet.


Au final, ce roman est un roman extraordinaire, un livre intelligent et sensible, touchant et instructif, fort et bien écrit. C'est un grand roman dans la lignée des grands romans russes qui laisse au lecteur un savoir approfondi sur l'histoire russe servi par des images inoubliables, immersives et visuelles. L'auteure nous raconte l'horreur de la famine russe des années 1920 tout en développant avec virtuosité la psychologie de ses personnages, en magnifiant la nature traversée, avec poésie et magie. du grand art !


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Pour son troisième roman, Gouzel Iakhina gagne une fois encore mes 5 étoiles en maîtresse absolue de la grande tradition littéraire russe avec son intelligence de la narration étayée par une documentation solide et pourtant discrète, ses personnages ambigus en quête de rédemption et son aisance dans tous les registres d'écriture.

Dans les années 1920, le nouvel état soviétique n'arrive pas à nourrir la population et à stabiliser son économie après la première guerre et la Révolution. Une terrible famine ravage l'Ukraine, la Crimée, la Russie et le bassin de la Volga au point qu'on assiste au retour de l'anthropophagie.
Les cadavres s'empilent dans les rues et l'aide internationale tarde à se mettre en place. Des convois ferroviaires sont alors organisés pour tenter de sauver des milliers d'enfants en les envoyant vers les régions plus clémentes du Turkestan et notamment vers Samarcande.

Gouzel Iakhina s'est donnée pour mission de décrypter le traumatisme du totalitarisme, non pas de manière théorique, mais en s'approchant au plus près des émotions humaines afin de comprendre comment une société peut survivre à la déshumanisation engendrée par un système. Grâce à la littérature, elle essaie de mettre au jour la violence d'une histoire que l'état soviétique refuse d'aborder.
Alors qu'elle vit toujours en Russie et au Kazakhstan, elle craint que les pratiques de survie en société totalitaire ne soient à nouveau d'actualité : les gens refusent d'affronter la vérité et pratiquent une politique de l'autruche. Elle exprime ainsi le rejet des erreurs du passé qui empêche d'avancer :" La guerre civile, les déplacements de populations, la famine, la dékoulakisation (expropriation forcée des paysans): il est important d'aborder ces événements du début du 20e siècle, trous noirs dans la mémoire collective, qui ont coûté des millions de vies humaines. Ces traumatismes, qui font partie de l'histoire de tant de familles, ont pour la plupart été passés sous silence".
Pour cette raison, elle est accusée par les uns de noircir la réalité historique et par les autres de la blanchir. Mais Gouzel Iakhina connaît toutes les nuances de gris et sait comment un homme, broyé par L Histoire, peut être à la fois victime et bourreau.

C'est ainsi, dans cette ambivalence, que naissent chacun de ses personnages. Deïev, le chef du convoi, aussi prodigieusement courageux soit-il, est hanté par un passé de soldat-tueur. le vieil infirmier l'a compris: "On a l'impression que tu es bon, meilleur que personne : tu donnes le kissel aux grabataires, tu accueilles un attardé mental sous ton chalit, tu fais monter les gamins sans abri dans le convoi pour les sauver de la famine. Tu sembles avoir assez de bonté pour trois. Mais la haine, fiston, ce n'est pas pour trois mais pour une bonne dizaine que tu en as. Tu portes cette haine en toi, tu essaies de la retenir, mais elle jaillit quand même à l'extérieur. Et sous l'amour, il y a la colère sous la jeunesse, la vieillesse, sous la force et l'autorité, la faiblesse et une âme déchirée. "
Pour l'auteure, cette contradiction et cette dualité pourraient incarner la réalité du régime communiste : un idéal lumineux et une réalité obscure, tout comme elles pourraient rejaillir chez" l'homme soviétique ".

Gouzel Iakhina est une magnifique conteuse qui réussit l'exploit d'injecter de la poésie et de la drôlerie dans un drame épouvantable qui décrit la mort quotidienne de plusieurs enfants.
Certes on plonge dans des abîmes d'horreur en découvrant les expédients utilisés pour tromper la faim: soupes de sable, poux et cafards, semelles de cuir, cailloux et racines, jusqu'à ces mères qui demandent le droit de manger leurs enfants. Ou celle qui laisse sa fille épuisée à manger aux loups pour gagner le droit de passer.
Car " la nourriture était devenue plus chère que l'argent, la nourriture était devenue de l'argent. "

Mais le récit est ponctué d'anecdotes pleines d'humanité : le dévouement des adultes du train, les "mariages" des enfants, la berceuse du soir chantée par Fatima, la baignade dans la mer d'Aral, la solidarité des enfants qui se protègent les uns et les autres.
Et surtout pendant les six semaines de la traversée, le convoi de Deïev parcourt plus de 4000 km, traverse la moitié de l'Union soviétique et rencontre toutes sortes de personnes sur le chemin : des tchékistes, des bandits, des Basmatchi du Turkestan, tous des ennemis prêts à tuer. Tous des représentants de la barbarie humaine. Pourtant, tous vont aider à sauver les enfants. Comme si le sauvetage des enfants était l'instrument de mesure qui permettait d'évaluer le degré d'humanité en chacun.

Entre tragédie et soulagement, la fantaisie parvient à se frayer un chemin. Elle est d'abord dans les pseudonymes choisis par les enfants, emplis de créativité, d'humour et d'émotion. La longue litanie finale des 501 enfants survivants ressemble à un inventaire à la Prevert. Et puis viennent s'intercaler dans la narration des monologues intérieurs à la première personne débordant de divagation poétique, d'auto-derision cocasse, d'aventure picaresque tel celui de l'enfant contre un pou géant. Enfin, l'usage de l'hyperbole rendu possible par le gigantisme de "la guirlande", accentue le caractère parfois picaresque de ce voyage à travers la Russie.

L'auteure a confié en interview avoir placé sa confiance dans l'espèce humaine. Comme elle, on peut espérer dans un bel élan d'optimisme, qu'un jour viendra où l'on pourra dire :
" Les gens étaient faits pour vivre, tout simplement. Ils naissaient pour gagner leur pain à la sueur de leur front, pour croquer dans une pomme, marcher pieds nus dans l'herbe, se fâcher, faire la paix, aimer quelqu'un ou aider quelqu'un à construire, à réparer. Pas pour se retrouver gisant, nus, dans une fosse commune, avec un trou dans le crâne. Pas pour être mis en miettes par les hélices d'une vedette militaire. Les gens naissaient pour exister. "

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Il y a des recettes qui, trop déclinées, déçoivent, d'autres qui, bien qu'éprouvées, vous remettent illico les papilles en appétit.

Quand j'ai lu le résumé de Convoi pour Samarcande je me suis demandé si l'auteur de Zouleika ouvre les yeux avait su se renouveler. Encore un convoi - d'enfants cette fois- encore un long voyage - en train et pour le Turkestan ici- , encore un "couple" improbable que tout oppose et que tout va, sans doute, rapprocher.

Oui, oui...

Oui MAIS la magie vient comme toujours chez Gouzhel Iakhina de sa verve de conteuse qui donne à une trame déjà vue ses motifs, ses couleurs et ses charmes propres.

Elle vient de sa façon inimitable de peindre une fresque à la Roublev sur le mur blanc de nos mémoires, de mettre en images des exploits ou des épreuves - la messe "blanche" des Cosaques à cheval dans l'autel du train, la réquisition audacieuse de la viande chez les tchékistes les plus endurcis, au coeur de leur bastion forestier, l'emprisonnement dans les geôles de bandits sanguinaires- .

Elle vient de son art de donner à chaque silhouette croisée une épaisseur et une voix uniques:l'enfant-pou esclave de sa folie, l'enfant -chien, esclave volontaire de celui qui l'a sauvé de l'inhumanité, le généreux chef des rebelles Cosaques, celui non moins généreux des bandits musulmans, , l'infirmière - mère de tous ces orphelins qui berce de ses chants leur solitude- et bien sûr les deux protagonistes principaux, le soldat Deïev ‚ chef du convoi, une brute au coeur tendre, et la commissaire Blanche, le feu sous la glace, responsable des enfants que l'État soviétique envoie à Samarcande, à l'autre bout de la Russie pour les sauver de la famine en cette sombre année 1920.

Autant de personnages inoubliables.

Je ne raconterai pas leur odyssée, ce serait en déflorer le charme.

Oui, décidément oui, le troisième livre de Gouzhel Iakhina est à la hauteur des deux précédents.

Il se dévore à brides abattues, façon cosaque dans la steppe, sans pouvoir reprendre haleine. Essayez pourtant de le lire un peu moins vite.

Il mérite qu'on le déguste.
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C'est le troisième roman de Iakhina : comme dans les deux précédents, elle poursuit son exploration historique de l'URSS loin du pouvoir, loin de la capitale, juste à la hauteur des vrais gens.
Et c'est magnifique.
Nous sommes dans les années 20, dans la toute jeune Union soviétique.
Dans la région de la Volga une atroce famine sévit, après les années de guerre civile et avec les débuts de la collectivisation forcée. Un nombre incalculable d'enfants sont abandonnés, orphelins, seuls au monde.
Le projet est de les convoyer vers Samarcande, terre de blé et de raisin, terre promise.
Le militaire Deïev est donc chargé d'organiser le transport de 500 de ces enfants perdus : trouver une locomotive et des wagons, les aménager, trouver cuisinier, infirmier et nurses, rassembler nourriture et combustible, et en route pour deux mois de voyage vers le Sud.
Deux mois en train avec 500 mômes.
(Quiconque a déjà voyagé quelques heures en train avec des gosses en bas âge sent déjà son sang se glacer, pas vrai ?)
Tout l'art de Iakhina est de décrire l'horreur de la famine, le désespoir des populations et les souvenirs traumatiques de la guerre, sans avoir l'air d'y toucher, juste en écrivant de petites scènes ou de courts dialogues, et surtout en incarnant profondément chacun de ses personnages.
Vous vous attacherez forcément à Deïev, à Blanche la commissaire disciplinée et volontaire, à Fatima la zoologiste qui chante des berceuses, à Boug le vieil infirmier qui en a tant vu, et même à Memelia le cuistot.
Même les 500 enfants, tous sont nommés, elle y tient.
Je quitte à regret ce train empli d'enfants et d'humanité.

Traduction parfaite de Maud Mabillard.

Challenge ABC
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Il y a deux ans, j'avais été totalement subjuguée par ma lecture de Les enfants de la Volga, coup de coeur qui a été partagé par nombreux de ses lecteurs. Si son titre précédent s'épanchait sur l'une des colonies allemandes qui bordaient les rives de la Volga, ici encore elle met au centre de son récit des enfants, pas n'importe lesquels, les enfants de l'Union Soviétique et de ses républiques, les orphelins, les abandonnés, les malades, les rejetés, les enfants de personne, ou plutôt les enfants du parti, de l'union. Les victimes de la grande famine des années 1920 qui ravage un état soviétique qui vit ses premières heures : Volga, Ukraine, Oural, aucun territoire n'a été épargné.


De ces trop jeunes esseulés, réduits à l'état de mendiant, de voleur, alcoolique ou prostitué, par la grande famine des années 1920, le parti s'est décidé de les envoyer, par fret ferroviaire, depuis Kazan jusqu'au Turkistan, à Samarcande, là où croulerait le pain et le raisin frais. le convoi qui nous intéresse se déroule sous l'égide de Blanche, une commissaire à l'enfance totalement dévouée à sa tâche, et Deïev. Un soldat rescapé de la guerre civile, reconverti dans le transport, marchandises ou bétail, jusqu'à cet ordre de mission qui le charge de ces 500 orphelins. L'homme va devoir se débrouiller avec une commissaire austère et dirigiste et les cinq cents enfants perclus dans l'oubli, la saleté, la faim et la maladie, à convoyer. Des enfants sales, malnutris et malades dont il va falloir s'occuper et soigner pendant les 4 000 kilomètres de voie ferrée, à charge de l'homme de trouver un infirmier et des nurses. le trajet va se transformer en chemin de croix, d'un homme qui va s'attacher viscéralement à ces orphelins, il l'est lui-même, et qui se veut à la hauteur de la tâche qu'on lui a confiée.

On ne sait pas vraiment ce qui motive ce Deïev, rêveur et idéaliste, pris d'un sentiment bien plus fort que la compassion pour ces 500 gamins qui ne sont qu'un infime extrait de la société soviétique qui se meurt d'inanition. Mais c'est en véritable père de famille qu'il se comportait pour les amener à bon port, alors même qu'il est dépourvu de nourritures, de médicaments, de vêtements propres et de produits d'hygiène. Face à cet idéalisme qui confine une légèreté criminelle et l'insouciance qui pousse les tous premiers pas de la locomotive, le personnage de Blanche qui a les pieds très à terre va contrebalancer l'insouciance et l'impétuosité de Deïev. le contexte historique est dramatique, les gens se meurent et tombent comme des mouches, on ne compte plus les extrémités auxquelles chacun est poussé, on touche à l'innommable, l'impensable – surtout quand on a le ventre plein – des choix extrêmes auxquels la plus grande misère peut amener. L'auteure ne se prive pas son lecteur des situations les plus désespérées, il faut s'accrocher solidement à son livre durant certains épisodes – , et c'est aussi ce qui contribue à la réussite de son roman.

J'ai beaucoup aimé le personnage principal, ce Deïev si ambivalent, un homme si différent à l'arrivée du train que celui qui en a donné le signal de départ. On démarre sur un homme un peu limité et borné, en tout cas il apparaît comme le parfait petit soldat qui obéit à chaque ordre sans faillir, sans remettre en question, sans lui-même se poser des questions. Mais la confrontation avec les enfants va changer le bonhomme, il va littéralement se transformer, se transcender même sous les yeux de Blanche, qui n'en croit pas ses yeux. Mu par une volonté supérieure, celle du sauveur, il va réussir à obtenir nourriture et autres denrées tout au long du trajet, il va se sentir obliger d'adopter chaque enfant abandonné qui se trouvera sur son chemin. Chaque personnel se trouvera sous le charisme de l'homme auquel tout le monde se trouve soumis de facto. Deïev entame son chemin de rédemption, on finira par apprendre la raison de ce dévouement insensé, il en boit la lie jusqu'à la fin. C'est la même sorte de chemin qu'emprunte ici Blanche, tout autant orpheline, qui a grandit dans un couvent, sans compagnon, sans mari, inféconde, et qui n'a trouvé que la voix des enfants pour donner un sens à sa vie. Elle également, c'est corps et âme, qu'elle s'investit dans cette responsabilité qui lui incombe, c'est la grande mission de sa vie. Deux grands orphelins qui se retrouvent coincés dans les quatre murs du train, l'image est trop flagrante pour qu'on n'y voit pas la symbolique. Il est souvent question d'ersatz pour indiquer la tension du manque qui se fait sentir en ce qui concerne les soins de première nécessité, il se trouve que l'auteure russe a mis là le parfait ersatz de la figure parentale et plus globalement de la grande famille, des patients pour l'infirmier, des centaines de garçons pour la nurse qui a perdu le sien, de la chienne qui a perdu ses bébés, et à l'inverse de la mère allaitante pour le bébé qui leur ait échu.

Ce trajet en train qui traverse l'union soviétique de part en part est également l'occasion d'avoir un aperçu de la situation gérée en dépit du bon sens et où la fidélité à la hiérarchie, dans un système aussi figé que l'était l'admnistration soviétique, prend le pas sur toute autre forme de logique. Ne se comptent plus les wagons pleins à ras bord de nourriture fraîche, en attente d'un ordre ou d'une destination, qui pourrissent à deux pas de la population qui crève de la faim, des soldats qui préfèrent se mettre à la recherche des hors-la-loi plutôt que de reconstruire la voix qui permettra le départ du train. Et de ces peuples autochtones, les ennemis de ce même système – cosaques, basmatchis de l'Asie centrale – qui font don de leur prodigalité à un wagon, rempli de personnes, appartenant au même cercle que ceux qui les exterminent. La dénonciation de tout un système qui marche à l'envers et sur la tête, où l'ultime voie de secours reste l'entraide, que l'on ne retrouve pas toujours là où on s'y attendrait, mais chez celui qui est privé et volé par le système soviétique.

Le don de Gouzel Iakhina, c'est aussi cette capacité donner vie à un moment très précis du passé soviétique, et la Volga n'est jamais bien loin, de redonner un peu de beauté entre deux savonnages et épouillages d'enfants, des liens qui se lient entre eux, de ce substitut de famille qui se crée entre quelques wagons, le temps du trajet. de la beauté, et du rire, ou du sourire, quelquefois, parce que le personnage de Deïev a beau être d'un esprit et d'une nature simples, il est pris de ces accès farouchement passionnés et nobles lorsqu'il s'agit de se battre pour obtenir de quoi prendre soin des enfants, qui lui donnent une grandeur d'âme, qui font rentrer les héros de Gouzel Iakhina dans le rang des personnages que l'on n'oublie pas.
Lien : https://tempsdelectureblog.w..
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critiques presse (2)
LeMonde
07 novembre 2023
Avec une attention minutieuse portée au moindre détail, l’écrivaine russe reconstruit le quotidien de ces jeunes passagers. Chaque notation frappe par son authenticité, et c’est dans l’heureuse combinaison entre le réalisme et l’onirisme que réside la force du roman.
Lire la critique sur le site : LeMonde
LeMonde
07 novembre 2023
Mettre en scène de petits ­contes de fées au cœur des ténèbres, tel semble être, dans tous ses livres, le projet de Gouzel Iakhina, qui, avec courage et patience, continue de déchiffrer les pages noires de l’histoire russe.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (50) Voir plus Ajouter une citation
Petit Coucou prit le sein. Retrouvant enfin du lait maternel, il s'accrocha au sein de la paysanne qu'il arrivait à peine à faire entrer dans sa bouche et se mit à téter avec rage. Il déglutissait hâtivement, bruyamment, en gémissant ; le lait faisait des bulles et coulait sur le menton du nourrisson. Parfois, il s'étouffait, grondait avec dépit, puis s'accrochait encore plus fort à la source de nourriture au-dessus de lui.
Délicatement, sans gêner Petit Coucou dans sa tétée, la paysanne sortit son deuxième sein, et y mit son bébé. Elle était assise, ses gros bras écartés comme deux ailes, chacun abritant un bébé. Ses énormes seins brillaient dans la pénombre du wagon, son visage était radieux et majestueux.
Deiev était debout à côté d'elle, incapable de détourner le regard de la femme, sentant l'odeur aigre du pain qui montait de son corps. Il avait failli lui faire des reproches pour avoir commencé trop tôt à nourrir son propre enfant, mais sa chair était si énorme et nourrissait si généreusement les bébés qu'il se retint.
La commissaire était également là et regardait. C'était à la fois gênant : Deïev avait honte (de lui ? de la paysanne impudique ?), mais il aurait voulu prolonger cette minute, comme si elle les unissait, lui et Blanche, dans la participation à quelque chose d'important et de sacré.
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Au soir, j'avais froid. Je me suis serré contre les jambes de ma mère, mais elles ne me réchauffaient pas. J'ai pensé la couvrir avec le manteau en mouton, mais je me suis souvenu qu'au printemps on l'avait échangé contre un demi-seau de pommes de terre. Je me suis glissé sous la jupe de ma mère, j'ai étreint ses genoux, froids et durs comme de la pierre. Je lui ai fermé les yeux pour qu'ils ne souffrent pas du froid.
Le corps maternel répandait un tel froid, comme si nous étions sous terre, que j'en tremblais (...).
La jupe maternelle semblait être non en tissu, mais en givre, glacée au toucher. Son saroual aussi, et les tissus enroulés autour de ses pieds aussi. Alors, j'ai compris que le givre dans ses cheveux étaient en train de se répandre dans tout son corps, se communiquant aux choses et transformant tout autour d'elle en glace.
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Cette porte ne menait pas à une pièce, mais au balcon d'orchestre. Et elle était occupée non par des enfants, mais par des squelettes d'enfants : c'est l'impression qu'eut Dieïv en entrant. Des chiffons étaient posés sur des chaises rassemblées en bancs. Dessus, reposaient des os - des os fins, recouverts d'une peau grise et flasque. La même peau recouvrait des crânes, les visages, qui ne semblaient composés que d'une immense bouche et de deux orbites. Parfois, les os remuaient : les yeux vides s'ouvraient, les corps oscillaient mollement sur leur couchette. Le reste du temps, ils gisaient immobiles, les paupières baissées (...). C'était les grabataires, ceux que la famine avait déjà passer par des évanouissements, la fièvre et les œdèmes, et qui avaient été sous-alimentés si longtemps - pas des mois, mais des années - que leur organisme, sans être mort de la faim, s'était épuisé et rétréci à la suite du manque constant de nourriture. C'étaient les enfants qu'on ne pouvait sans doute déjà plus sauver. Au plafond, des amours de plâtre les contemplaient en souriant.
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Quatre mille kilomètres, c'était exactement la distance qu'allait devoir franchir le train sanitaire de Kazan au Turkestan. Le train lui-même n'existait pas encore : l'ordre de sa formation avait été signé la veille, le 9 octobre 1923. Il n'avait pas non plus de passagers, qu'il faudrait récupérer dans les foyers d'enfants et les centres d'accueil, filles et garçons, entre deux et douze ans, les plus faibles et les plus épuisés par la faim. En revanche ce convoi était déjà pourvu d'un chef : Deiïv, un vétéran de la guerre civile, un jeune. Il venait tout juste d'être nommé.
(Incipit)
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Deïev était un homme simple qui aimait les choses simples. Il aimait quand on disait la vérité. Quand le soleil se levait. Quand un enfant inconnu souriait d'un sourire rassasié et insouciant. Quand les femmes chantaient, et les hommes aussi. Il aimait les vieux et les enfants : il aimait les gens. Il aimait se sentir appartenir à quelque chose de grand : l'armée, le pays, toute l'humanité. Il aimait poser la main sur le flanc d'une locomotive et sentir battre le cœur mécanique contre sa peau.
II n'aimait pas les blessures et le sang. Il n'aimait pas qu'on tue, les siens, les autres, peu importe. IIn'aimait pas souffrir de la faim et voir les autres souffrir de la faim. Et le mot "ersatz". Les gens enflés, gisant. Les cimetières de bétail et les cimetières humains.
En d'autres termes, il aimait la vie et n'aimait pas la mort.
Mais les circonstances avaient fait que d'aussi loin qu'il se souvienne, il s'était retrouvé plongé dans cette mort comme une mouche dans le lait, sans pouvoir en sortir; et tous ses camarades se débattaient pareillement, et tout le jeune Etat soviétique.
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Vidéo de Gouzel Iakhina
A l'occasion du Festival Etonnants Voyageurs, Gouzel Iakhina vous présente son ouvrage "Les enfants de la Volga" aux éditions Noir sur blanc.
Retrouvez le livre : https://www.mollat.com/livres/2545989/gouzel-iakhina-les-enfants-de-la-volga
Note de musique : © mollat Sous-titres générés automatiquement en français par YouTube.
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