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EAN : 9782070324385
208 pages
Éditeur : Gallimard (03/06/1987)

Note moyenne : 4.13/5 (sur 200 notes)
Résumé :
"Tout à coup, le carreau dans la chambre paisible montre une tache. L'édredon à ce moment a un cri, un cri et un sursaut; ensuite le sang coule. Les draps s'humectent, tout se mouille. L'armoire s'ouvre violemment ; un mort en sort et s'abat. Certes, cela n'est pas réjouissant. Mais c'est un plaisir que de frapper une belette. Bien, ensuite il faut la clouer sur un piano. Il le faut absolument. Après on s'en va. On peut aussi la clouer sur un vase. Mais c'est diffic... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (10) Voir plus Ajouter une critique
Sphilaptere
  19 décembre 2018
En poésie, il y a ceux qui le disent et ceux qui le font. Et comme dit mon beau-frère, ce sont ceux qui en parlent le plus qui le font le moins.
Cinq caractéristiques de ceux qui le disent :
1 - Ils ont l'oeil tourné - en coin - vers leur public. Regardez j'écris de la poésie !
2 - Ils ont leur mystique. La poésie est la seule chose qui peut vous sauver. Mon plombier m'a dit quelque-chose comme ça aussi, une fois.
3 - Ils aiment bien être hermétiques. Autant lire un tupperware.
4 - Ils ont leur côté mon génie, mon génie. Le génie, c'est de la lessive.
5 - Ils n'ont pas d'humour. L'humour vient de la conviction de n'être rien dans l'univers. Le sérieux est une erreur de jugement fondamentale.
Il y en a même qui finissent à l'académie.
Ceux qui la font, ils la font, mais je refuse d'en parler. Lisez plutôt Mchaux.
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CorinneCo
  07 février 2014
Une poésie ou une teinte de surréalisme se mélange à la réalité nue de la vie. Une gouache de couleurs et ces couleurs sont à notre appréciation. Si on préfère le noir, il dominera ; si on préfère le rouge, le jaune ou l'indigo, notre oeil les percevra en premier. Une ironie douce (mais est-ce vraiment cela ?) parcoure certaines lignes. Ou un humour un peu froid, un peu noir ? J'ai laissé Henri Michaux de côté pendant longtemps. Je m'étais trop ennuyée à l'étudier. Mais je me suis toujours méfiée de mes ennuis pédagogiques.... J'ai redécouvert Henri Michaux, comme on se remet d'une indigestion après une diète salutaire. Un petit morceau de temps en temps comme toujours en poésie, on savoure lentement pour s'imprégner du goût et qu'il reste dans notre mémoire sensitive....
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Blackbooks
  28 décembre 2019
La nuit remue est un recueil de poèmes essentiellement prosodiques. Recueil empreint de souvenir personnel et où l'auteur au travers de ses voyages, de ses accointances avec les drogues et plus particulièrement l'éther à cette époque, se livre à une évocation de ses souvenirs, de ses états…
« En vérité, l'homme s'embarque sur beaucoup de navires, mais c'est là qu'il veut aller. S'il s'obstine dans la continence, comment se défaire de ses forces et obtenir le calme ?
Excédé, il recourt à l'éther. »
Ce recueil relate la vie, la mort, l'amour, l'absurde sans jamais verser dans le dramatique. Michaux laisse éclater son imagination, fait voler les mots en éclats accouchant d'animaux imaginaires, voire de mots, un peu comme le fera Boris Vian quelques années plus tard.
« … Là je vis aussi l'Auroch, la Parpue, la Darelette, l'Épigrue, la Cartive avec la tête en forme de poire, la Meige, l'Émeu avec du pus dans les oreilles, la Courtipliane avec sa démarche d'eunuque, des Vampires, des Hypédruches à la queue noire, des Bourrasses à trois rangs de poches ventrales, des Chougnous en masse gélatineuse, des Peffils au bec en couteau, le Cartuis avec son odeur de chocolat, des Daragues à plumes damasquinées, les Pourpiasses à l'anus vert et frémissant, les Baltrés à la peau de moire, les Babluites avec leurs poches d'eau, les Carcites avec leurs cristaux sur la gueule, les Jamettes au dos de scie et à la voix larmoyante, les Purlides chassieux et comme décomposés, avec leur venin à double jet, l'un en hauteur, l'autre vers le sol, les Cajax et les Bayabées, sortant rarement de leur vie parasitaire, les Paradrigues, si agiles, surnommés jets de pierre, les singes Rina, les singes Tirtis, les singes Macbelis, les singes « ro » s'attaquant à tout, sifflant par endroits plus aigu et tranchant que perroquets, barbrissant et ramoisant sur tout le paysage jusqu'à dominer le bruit de l'immense piétinement et le bruflement des gros pachydermes . »
Poète et peintre méconnu, Michaux mérite qu'on s'intéresse à lui. Mon Roi
« Dans ma nuit, j'assiège mon Roi, je me lève progressivement et je lui tords le cou. Il reprend des forces, je reviens sur lui, et lui tords le cou une fois de plus. Je le secoue, et le secoue comme un vieux prunier, et sa couronne tremble sur sa tête. Et pourtant, c'est mon Roi, je le sais et il le sait, et c'est bien sûr que je suis à son service. Cependant dans la nuit, la passion de mes mains l'étrangle sans répit. Point de lâcheté pourtant, j'arrive les mains nues et je serre son cou de Roi. Et c'est mon Roi, que j'étrangle vainement depuis si longtemps dans le secret de ma petite chambre , sa face d'abord bleuie, après peu de temps redevient naturelle, et sa tête se relève, chaque nuit, chaque nuit. Dans le secret de ma petite chambre, je pète à la figure de mon Roi. Ensuite j'éclate de rire. Il essaie de montrer un front serein, et lavé de toute injure. Mais je lui pète sans discontinuer à la figure, sauf pour me retourner vers lui, et éclater de rire à sa noble face, qui essaie de garder de la majesté. C'est ainsi que je me conduis avec lui , commencement sans fin de ma vie obscure. Et maintenant je le renverse par terre, et m'assieds sur sa figure. Son auguste figure disparaît , mon pantalon rude aux taches d'huile, et mon derrière – puisque enfin c'est son nom – se tiennent sans embarras sur cette face faite pour régner. Et je ne me gêne pas, ah non, pour me tourner à gauche et à droite, quand il me plaît et plus même, sans m'occuper de ses yeux ou de son nez qui pourraient être dans le chemin. Je ne m'en vais qu'une fois lassé d'être assis. Et si je me retourne, sa face imperturbable règne, toujours.Je le gifle, je le gifle, je le mouche ensuite par dérision comme un enfant.Cependant il est bien évident que c'est lui le Roi, et moi son sujet, son unique sujet.A coups de pied dans le cul, je le chasse de ma chambre. Je le couvre de déchets de cuisine et d'ordures. Je lui casse la vaisselle dans les jambes. Je lui bourre les oreilles de basses et pertinentes injures, pour bien l'atteindre à la fois profondément et honteusement, de calomnies à la Napolitaine particulièrement crasseuses et circonstanciées, et dont le seul énoncé est une souillure dont on ne peut plus se défaire, habit ignoble fait sur mesure : le purin vraiment de l'existence.Eh bien, il me faut recommencer le lendemain.Il est revenu , il est là. Il est toujours là. Il ne peut pas déguerpir pour de bon. Il doit absolument m'imposer sa maudite présence royale dans ma chambre déjà si petite.Il m'arrive trop souvent d'être impliqué dans des procès. Je fais des dettes, je me bats au couteau, je fais violence à des enfants, je n'y peux rien, je n'arrive pas à me pénétrer de l'esprit des Lois.Quand l'adversaire a exposé ses griefs au tribunal, mon Roi écoutant à peine mes raisons reprend la plaidoirie de l'adversaire qui devient dans sa bouche auguste le réquisitoire, le préliminaire terrible du jugement qui va me tomber dessus.A la fin seulement, il apporte quelques restrictions futiles.L'adversaire, jugeant que c'est peu de chose, préfère retirer ces quelques griefs subsidiaires que le tribunal ne retient pas. Il lui suffit simplement d'être assuré du reste.C'est à ce moment que mon Roi reprend l'argumentation depuis le début, toujours comme s'il la faisait sienne, mais en la rognant encore légèrement. Cela fait, et l'accord établi sur ces points de détail, il reprend encore l'argumentation, depuis le début, et, l'affaiblissant ainsi petit à petit, d'échelon en échelon, de reprise en reprise, il la réduit à de telles billevesées, que le tribunal honteux et les magistrats au grand complet se demandent comment on a osé les convoquer pour de pareilles vétilles, et un jugement négatif est rendu au milieu de l'hilarité et des quolibets de l'assistance. Alors mon Roi, sans plus s'occuper de moi que si je n'étais pas en question, se lève et s'en va, impénétrable. On peut se demander si c'est une besogne pour un Roi , c'est là pourtant qu'il montre ce qu'il est, ce tyran, qui ne peut rien, rien laisser faire sans que sa puissance d'envoûtement ne soit venue se manifester, écrasante et sans recours. Imbécile, qui tentai de le mettre à la porte ! Que ne le laissai-je dans cette chambre tranquillement, tranquillement sans m'occuper de lui. Mais non. Imbécile que j'ai été, et lui, voyant comme c'était simple de régner, va bientôt tyranniser un pays entier.Partout où il va, il s'installe. Et personne ne s'étonne, il semble que sa place était là depuis toujours.On attend, on ne dit mot, on attend que Lui décide.Dans ma petite chambre viennent et passent les animaux. Pas en même temps. Pas intacts. Mais ils passent, cortège mesquin et dérisoire des formes de la nature. Le lion y entre la tête basse, pochée, cabossée comme un vieux paquet de hardes. Ses pauvres pattes flottent. Il progresse on ne sait comment, mais en tout cas comme un malheureux. L'éléphant entre dégonflé et moins solide qu'un faon. Ainsi du reste des animaux.Aucun appareil. Aucune machine. L'automobile y entre strictement laminée et ferait à la rigueur un parquet.Telle est ma petite chambre où mon inflexible Roi ne veut rien, rien qu'il n'ait malmené, confondu, réduit à rien, où moi cependant j'ai appelé tant d'êtres à devenir mes compagnons. Même le rhinocéros, cette brute qui ne peut sentir l'homme, qui fonce sur tout (et si solide taillé en roc), le rhinocéros lui-même un jour, entra en brouillard presque impalpable, évasif et sans résistance… et flotta. Cent fois plus fort que lui était le petit rideau de la lucarne, cent fois plus, que lui, le fort et l'impétueux rhinocéros qui ne recule devant rien, que lui mon grand espoir. Je lui avais sacrifié ma vie d'avance. J'étais prêt. Mais mon Roi ne veut pas que les rhinocéros entrent autrement que faibles et dégoulinants.Une autre fois peut-être lui permettra-t-il de circuler avec des béquilles… et, pour le circonscrire, un semblant de peau, une mince peau d'enfant qu'un grain de sable écorchera. C'est comme cela que mon Roi autorise les animaux à passer devant nous. Comme cela seulement. Il règne , il m'a , il ne tient pas aux distractions. Cette petite menotte rigide dans ma poche, c'est tout ce qui me reste de ma fiancée. Une menotte sèche et momifiée (se peut-il vraiment qu'elle fût à elle ?).
C'est tout ce qu'il m'a laissé d'Elle.Il me l'a ravie. Il me l'a perdue. Il me l'a réduite à rien ! Dans ma petite chambre, les séances du palais sont tout ce qu'il y a de plus misérable. Même les serpents ne sont pas assez bas, ni rampants pour lui, même un pin immobile l'offusquerait. Aussi, ce qui paraît à sa Cour (à notre pauvre petite chambre !) est-il si incroyablement décevant que le dernier des prolétaires ne saurait l'envier. D'ailleurs qui d'autre que mon Roi, et moi qui en ai l'habitude, pourrait saisir quelque être respectueux dans ces avances et reculs de matière obscure, ces petits ébats de feuilles mortes, ces gouttes peu nombreuses qui tombent graves et désolées dans le silence.Vains hommages, d'ailleurs !Imperceptibles sont les mouvements de Sa face, imperceptibles".
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araucaria
  14 août 2014
Un recueil que j'ai préféré aux précédents mais que j'ai quand même lu en diagonale. Avec Henri Michaux j'ai trop de mal! Sa poésie est trop abstraite, trop hermétique pour moi. Dans ce domaine je reste une lectrice d'un grand classicisme. Henri Michaux est un poète pour public averti, pour lecteurs au dessus de la mêlée, pour intellectuels très fins et avisés.
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batlamb
  22 septembre 2019
Face aux vers limpides de son grand ami Supervielle, la poésie d'Henri Michaux est une mer orageuse, dont les mouvements se confondent avec la nuit. Des vagues se dressent « contre » les voyages ordinaires. Elles nous font sortir de notre zone de confort. Elles dérangent. Michaux se complaît dans une obscurité capable de rendre incertaines les limites de l'identité.
Dès les premiers poèmes, c'est un vortex, une chute sans fond dans l'espace intérieur, réminiscent des peurs qui surgissent au moment de se coucher, quand on éteint la lumière : « Le gouffre, la nuit, la terreur s'unissent de plus en plus indissolublement. »
Loin de reculer face au gouffre des cauchemars, Michaux y plonge sans relâche pour y puiser son inspiration. Il essaie du moins, car l'instinct de survie n'est pas facile à contrecarrer. Il se heurte à la tyrannie de sa conscience, son ego, son « Roi » qu'il torture avec un enthousiasme désespéré. « Et c'est mon Roi, que j'étrangle vainement depuis si longtemps dans le secret de ma petite chambre ; sa face d'abord bleuie, après peu de temps redevient naturelle, et sa tête se relève, chaque nuit, chaque nuit. »
Les institutions monarchiques sont tenaces : les normes du langage, de l'écriture, coupables de diluer l'imagination la plus tempétueuse pour la changer en « gouttes peu nombreuses qui tombent graves et désolées dans le silence. » La révolution contre le Roi passe par un éclatement de la langue, y compris dans son sens organique. Michaux n'hésite pas à se faire violence. Son corps se disloque, se fragmente à travers les aperçus qu'en donnent une multitude de courts textes. Ce processus est particulièrement prégnant dans la partie du recueil intitulée « Mes propriétés », où Michaux s'observe avec une intensité fiévreuse et note les résultats au jour le jour. Un monde imaginaire en ressort. Sa faune et sa flore sont abondamment décrits, en des hypotyposes délirantes d'insectes cristallins et de mangroves.
Michaux cherche à capter ces fragments pour affiner sa connaissance de l'être et dresser la carte d'altérité d'un sujet dix-formes (sinon plus), livré à la métamorphose d'un voyage imaginaire qu'il souhaiterait permanent. Son identité se définit par les espaces qu'il parcourt sans limite physique, en constante métamorphose... et par la tension entre ces voyages poétiques et le réel :
« L'âme adore nager.
Pour nager on s'étend sur le ventre. L'âme se déboîte et s'en va. Elle s'en va en nageant. (Si votre âme s'en va quand vous êtes debout, ou assis, ou les genoux ployés, ou les coudes, pour chaque position corporelle différente l'âme partira avec une démarche et une forme différentes, c'est ce que j'établirai plus tard.)
On parle souvent de voler. Ce n'est pas ça. C'est nager qu'elle fait. Et elle nage comme les serpents et les anguilles, jamais autrement.
Quantité de personnes ont ainsi une âme qui adore nager. On les appelle vulgairement des paresseux. Quand l'âme quitte le corps par le ventre pour nager, il se produit une telle libération de je ne sais quoi, c'est un abandon, une jouissance, un relâchement si intime.
L'âme s'en va nager dans la cage de l'escalier ou dans la rue suivant la timidité ou l'audace de l'homme, car toujours elle garde un fil d'elle à lui, et si ce fil se rompait (il est parfois très ténu, mais c'est une force effroyable qu'il faudrait pour rompre le fil), ce serait terrible pour eux (pour elle et pour lui).
Quand donc elle se trouve occupée à nager au loin, par ce simple fil qui lie l'homme à l'âme s'écoulent des volumes et des volumes d'une sorte de matière spirituelle, comme de la boue, comme du mercure, ou comme un gaz — jouissance sans fin.
C'est pourquoi le paresseux est indécrottable. Il ne changera jamais. C'est pourquoi aussi la paresse est la mère de tous les vices. Car qu'est-ce qui est plus égoïste que la paresse?
Elle a des fondements que l'orgueil n'a pas.
Mais les gens s'acharnent sur les paresseux.
Tandis qu'ils sont couchés, on les frappe, on leur jette de l'eau fraîche sur la tête, ils doivent vivement ramener leur âme.
Ils vous regardent alors avec ce regard de haine, que l'on connaît bien, et qui se voit surtout chez les enfants. »
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Citations et extraits (99) Voir plus Ajouter une citation
blanchenoirblanchenoir   13 août 2015
Tout à coup, le carreau dans la chambre paisible montre une tache.

L'édredon à ce moment a un cri, un cri et un sursaut; ensuite le sang coule.
Les draps s'humectent, tout se mouille.

L'armoire s'ouvre violemment; un mort en sort et s'abat.
Certes, cela n'est pas réjouissant.

Mais c'est un plaisir que de frapper une belette.
Bien, ensuite il faut la clouer sur un piano.
Il le faut absolument.
Après on s'en va.
On peut aussi la clouer sur un vase.
Mais c'est difficile.
Le vase n'y résiste pas.
C'est difficile.
C'est dommage.

Un battant accable l'autre et ne le lâche plus.
La porte de l'armoire s'est refermée.

On s'enfuit alors, on est des milliers à s'enfuir.
De tous côtés, à la nage; on était donc si nombreux!

Étoile de corps blancs, qui toujours rayonne, rayonne...

2

Sous le plafond bas de ma petite chambre, est ma nuit, gouffre profond.

Précipité constamment à des milliers de mètres de profondeur, avec un abîme plusieurs fois aussi immense sous moi, je me retiens avec la plus grande difficulté aux
aspérités, fourbu, machinal, sans contrôle, hésitant entre le dégoût et l'opiniâtreté; l'ascension-fourmi se poursuit avec une lenteur
interminable.
Les aspérités de plus en plus infimes, se lisent à peine sur la paroi perpendiculaire.
Le gouffre, la nuit, la terreur s'unissent de plus en plus indissolublement.

3

Déjà dans l'escalier elle commença à n'être plus bien grande.
Enfin arrivée au 3me, au moment de franchir le seuil de ma chambre, elle n'était guère plus haute qu'une perdrix.
Non, non, alors je n'y tiens pas.
Une femme, bien! pas une perdrix.
Elle savait bien pourquoi je l'avais appelée.
Ce n'était pas pour... enfin!

Dans ce cas, pourquoi s'obstiner en dépit de toute raison, et me retenir sauvagement par le pantalon?

Le dernier coup de pied que je lui ai envoyé l'a fait tomber jusqu'à la loge de la concierge.

Certes, je ne voulais pas cela.
Elle m'y a forcé, je peux le dire.
Je crois bien que je puis le dire.

Et maintenant, au bas de l'escalier, ses petits gémissements, gémissements, gémissements, comme font tous les êtres malfaisants.

4

...
Elles apparurent, s'exfoliant doucement des solives du plafond...
Une goutte apparut, grosse comme un œuf d'huile et lourdement tomba, une goutte tomba, ventre énorme, sur le plancher.

Une nouvelle goutte se forma, matrice luisante quoique obscure, et tomba.
C'était une femme.

Elle fit des efforts extravagants et sans nul doute horriblement pénibles, et n'arriva à rien.

Une troisième goutte se forma, grossit, tomba.
La femme qui s'y forma, instantanément aplatie, fit cependant un tel effort... qu'elle se retourna.

D'un coup.
Puis tout mouvement cessa.

Longues étaient ses jambes, longues.
Elle eût fait une danseuse.

De nouveau une goutte se forma et grossit, tumeur terrible d'une vie trop promptement formée, et tomba.

Les corps allaient s'amoncelant, crêpes vivantes, bien humaines pourtant sauf l'aplatissement.

Puis les gouttes ne coulèrent plus.
Je m'étendis près d'un tas de petites femmes, la stupeur dans l'esprit, navré, ne songeant ni à elles ni à moi, mais à l'amère vie quotidienne.

5

Nous sommes toujours trois dans cette galère.
Deux pour tenir la conversation et moi pour ramer.

Qu'il est dur le pain quotidien, dur à gagner et dur à se faire payer!

Ces deux bavards sont toute ma distraction, mais c'est tout de même dur de les voir manger mon pain.

Ils parlent tout le temps.
S'ils ne parlaient pas tout le temps, certes l'immensité de l'océan et le bruit des tempêtes, disent-ils, viendraient à bout de mon courage et de mes forces.

Faire avancer à soi tout seul un bateau, avec une paire de rames, ce n'est pas commode.
L'eau a beau n'offrir que peu de résistance...
Elle en offre, allez.
Elle en offre, il y a des jours surtout...

Ah! comme j'abandonnerais volontiers mes rames.

Mais ils y ont l'œil, n'ayant que ça à faire, et à bavarder et à manger mon pain, ma petite ration dix fois rognée déjà.

6

Mes petites poulettes, vous pouvez dire tout ce que vous voulez, ce n'est pas moi qui m'embête.
Hier encore, j'arrachai un bras à un agent.
C'était peut-être un bras galonné de brigadier.
Je n'en suis pas sûr.
Je l'arrachai vivement, et le rejetai de même.

Mes draps jamais pour ainsi dire ne sont blancs.
Heureusement que le sang sèche vite.
Comment dormirais-je sinon?

Mes bras égarés plongent de tous côtés dans des ventres, dans des poitrines; dans les organes qu'on dit secrets (secrets pour quelques-uns!).

Mes bras rapportent toujours, mes bons bras ivres.
Je ne sais pas toujours quoi, un morceau de foie, des pièces de poumons, je confonds tout, pourvu que ce soit chaud, humide et plein de sang.

Dans le fond ce que j'aimerais, c'est de trouver de la rosée, très douce, bien apaisante.

Un bras blanc, frais, soigneusement recouvert d'une peau satinée, ce n'est pas si mal.
Mais mes ongles, mes dents, mon insatiable curiosité, le peu que je puis m'accoutumer du superficiel...
Enfin, c'est comme ça.
Tel partit pour un baiser qui rapporta une tête.

Priez pour lui, il enrage pour vous.
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coco4649coco4649   03 septembre 2014
MON ROI

Dans ma nuit, j'assiège mon Roi, je me lève progressivement et je lui tords le cou.
Il reprend des forces, je reviens sur lui, et lui tords le cou une fois de plus.
Je le secoue, et le secoue comme un vieux prunier, et sa couronne tremble sur sa tête.
Et pourtant, c'est mon Roi, je le sais et il le sait, et c'est bien sûr que je suis à son service.
Cependant dans la nuit, la passion de mes mains l'étrangle sans répit. Point de lâcheté pourtant, j'arrive les mains nues et je serre son cou de Roi.
Et c'est mon Roi, que j'étrangle vainement depuis si longtemps dans les secret de ma petite chambre ; sa face d'abord bleuie, après peu de temps redevient naturelle, et sa tête se relève, chaque nuit, chaque nuit.
Dans le secret de ma petite chambre, je pète à la figure de mon Roi. Ensuite j'éclate de rire. Il essaie de montrer un front serein, et lavé de toute injure. Mais je lui pète sans discontinuer à la figure, sauf pour me retourner vers lui et éclater de rire à sa noble face, qui essaie de garder de la majesté.
C'est ainsi que je me conduis avec lui ; commencement sans fin de ma vie obscure.
Et maintenant je le renverse par terre, et m'assied sur sa figure. Son auguste figure disparaît ; mon pantalon rude aux tâches d'huile, et mon derrière ― puisque enfin c'est son nom ― se tiennent sans embarras sur cette face faite pour régner.
Et je ne me gêne pas, ah non, pour me tourner à gauche et à droite, quand il me plaît et plus même, sans m'occuper de ses yeux ou de son nez qui pourrait être dans le chemin. Je ne m'en vais qu'une fois lassé d'être assis.
Et si je me retourne, sa face imperturbable règne, toujours.
Je le gifle, je le gifle, je le mouche ensuite par dérision comme un enfant.
Cependant il est bien évident que c'est lui le Roi, et moi son sujet, son unique sujet.
À coups de pied dans le cul, je le chasse de ma chambre. je le couvre de déchets de cuisine et d'ordures. Je lui casse la vaisselle dans les jambes. Je lui bourre les oreille de basses et pertinentes injures, pour bien l'atteindre à la fois profondément et honteusement, de calomnies à la Napolitaine particulièrement crasseuses et circonstanciées, et dont le seul énoncé est une souillure dont on ne peut plus se défaire, habit ignoble fait sur mesure : le purin vraiment de l'existence.
Eh bien il me faut recommencer le lendemain.
Il est revenu ; il est là. Il est toujours là. Il ne peut pas déguerpir pour de bon. Il doit m'imposer sa maudite présence royale dans ma chambre déjà si petite.
...
p.14-15-16
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CorinneCoCorinneCo   07 février 2014
Mes occupations

Je peux rarement voir quelqu'un sans le battre. D'autres préfèrent le monologue intérieur. Moi, non. J'aime mieux battre.
Il y a des gens qui s'assoient en face de moi au restaurant et ne disent rien, ils restent un certain temps, car ils ont décidé de manger.
En voici un.
Je te l'agrippe, toc.
Je te le ragrippe,, toc.
Je le pends au porte-manteau.
Je le décroche.
Je le repends.
Je le redécroche.
Je le mets sur la table, je le tasse et l'étouffe.
Je le salis, je l'inonde.
Il revit.
Je le rince, je l'étire (je commence à m'énerver, il faut en finir), je le masse, je le serre, je le résume et l'introduis dans mon verre, et jette ostensiblement le contenu par terre, et dis au garçon : "mettez-moi donc un verre plus propre".
Mais je me sens mal, je règle promptement l'addition et je m'en vais.
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coco4649coco4649   03 septembre 2014
MON ROI

…Partout où il va, il s'installe.
Et personne ne s'étonne, il semble que sa place était là depuis toujours.
On attend, on ne dit mot, on attend que Lui décide.
Dans ma petite chambre viennent et passent les animaux. Pas en même temps. Pas intacts. Mais ils passent, cortège mesquin et dérisoire des formes de la nature. Le lion y entre la tête basse, pochée, cabossée comme un vieux paquet de hardes. Ses pauvres pattes flottent. Il progresse on ne sait comment, mais en tout cas comme un malheureux.
L'éléphant entre dégonflé et moins solide qu'un faon.
Ainsi du reste des animaux.
Aucun appareil. Aucune machine. L'automobile y entre strictement laminée et ferait à la rigueur un parquet.
Telle est ma petite chambre où mon inflexible Roi ne veut rien, rien qu'il n'ait malmené, confondu, réduit à rien, où moi cependant j'ai appelé tant d'êtres à devenir mes compagnons.
Même le rhinocéros, cette brute qui ne peut sentir l'homme, qui fonce sur tout (et si solide taillé en roc), le rhinocéros lui-même un jour, entra en brouillard presque impalpable, évasif et sans résistance... et flotta.
Cent fois plus fort que lui était le petit rideau de la lucarne, cent fois plus, que lui, le fort et l'impétueux rhinocéros qui ne recule devant rien. Que lui mon grand espoir.
Je lui avais sacrifié ma vie d'avance. J'étais prêt.
Mais mon Roi ne veut pas que les rhinocéros entrent autrement que faibles et dégoulinants.
Une autre fois peut-être lui permettra-t-il de circuler avec des béquilles... et, pour le circonscrire, un semblant de peau, une mince peau d'enfant qu'un grain de sable écorchera.
C'est comme cela que mon Roi autorise les animaux à passer devant nous. Comme cela seulement.
Il règne ; il m'a ; il ne tient pas aux distractions….

p.17-18
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LmargantinLmargantin   17 janvier 2018
Quand les mah,
Quand les mah
Les marécages,
Les malédictions,
Quand les mahahahahas,
Les mahahaborras,
Les mahahamaladihahas,
Les matratrimatratrihahas,
Les hondregordegarderies,
Les honcucarachoncus,
Les hordanoplopais de puru para puru,
Les immoncephales glossés,
Les poids, les pestes, les putréfactions,
Les nécroses, les carnages, les engloutissements,
Les visqueux, les éteints, les infects,
Quand, le miel devenu pierreux,
Les banquises perdant du sang,
Les Juifs affolés rachetant le Christ précipitamment,
L'Acropole, les casernes changées en choux,
Les regards en chauve-souris, ou bien en barbelés, en boite à clous,
De nouvelles mains en raz de marée,
D'autres vertèbres faites de moulins à vent,
Le jus de la joie se changeant en brûlure,
Les caresses en ravages lancinants, les organes du corps mieux unis en duels au sabre,
Le sable à la caresse rousse se retournant en plomb sur tous les amateurs de plage,
Les langues tièdes, promeneuses passionnées, se changeant soit en couteaux, soit en durs cailloux,
Le bruit exquis des rivières qui coulent se changeant et forêts de perroquets et de marteaux-pilons
Quand l'Epouvantable-Implacable" se débondant enfin,
Assoira ses mille fesses infectes sur ce Monde fermé, centré, et comme pendu au clou,
Tournant, tournant sur lui-même sans jamais arriver.à s’échapper,
Quand, dernier rameau de l'Être, la souffrance, pointe atroce, survivra seule, croissant en délicatesse,
De plus en plus aiguë et intolérable... et le Néant têtu tout autour quirecule comme la panique...
Oh! Malheur! Malheur!
Oh ! Dernier souvenir, petite vie de chaque homme, petite vie de chaque animal, petites vies punctiformes !
Plus jamais.
Oh! Vide!
Oh! Espace! Espace non stratifié,... Oh! Espace, Espace!
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Vidéo de Henri Michaux
Henri MICHAUX – Un siècle d'écrivains : 1899-1984 (DOCUMENTAIRE, 1995) Émission « Un siècle d'écrivains », numéro 95, diffusée sur France 3, le 31 mai 1995, et réalisée par Alain Jaubert.
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