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Sébastien Cagnoli (Traducteur)
EAN : 9782234062405
408 pages
Stock (25/08/2010)
  Existe en édition audio
3.78/5   2292 notes
Résumé :
Sofi Oksanen
Purge

En 1992, l’union soviétique s’effondre et la population estonienne fête le départ des Russes.
Mais la vieille Aliide, elle, redoute les pillages et vit terrée dans sa maison, au fin fond des campagnes. Ainsi, lorsqu’elle trouve Zara dans son jardin, une jeune femme qui semble en grande détresse, elle hésite à lui ouvrir sa porte.
Ces deux femmes vont faire connaissance, et un lourd secret de famille va se révé... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (396) Voir plus Ajouter une critique
3,78

sur 2292 notes
Personnage apparemment sulfureux et brillant, Sofi Oksannen livre ici un roman très sombre sur l'histoire de l'Estonie et la noirceur de l'âme humaine, qui a raflé de nombreux prix littéraires et connu un immense succès auprès de la critique et du grand public. Alors, phénomène de mode ou livre indispensable ? Peut-être les deux, en tout cas je l'ai beaucoup apprécié.

Pour l'histoire d'abord, celle de ces deux femmes habituées à la peur et à la souffrance, Aliide la vieille et Zara la jeune, qui se rencontrent sans qu'on sache au départ si c'est fortuit ou pas, et dont on découvre petit à petit les liens...

Pour les thèmes abordés ensuite, la trahison, la famille, l'envie, l'obsession, le dégoût, la prostitution, la torture, la manipulation, les secrets, la terreur, la lâcheté. Point d'optimisme certes, mais une finesse et une justesse impressionnantes dans l'analyse psychologique, au point qu'on ne saura jamais par exemple si Aliide est une simple d'esprit, une folle aux idées fixes ou simplement une femme normale cherchant par tous les moyens à sauver sa peau face à l'horreur du monde qui l'entoure.

Pour la construction du roman également, faite de flash-backs entre l'Estonie, Vladivostok et Berlin, des années 1930 aux années 1990. Cela permet à la fois de ménager une forme de suspense et de présenter différents points de vue et différents situations : Aliide aujourd'hui en Estonie, Zara avant à Vladivostok, Zara aujourd'hui à Berlin, Allide en Estonie autrefois...

Pour le rappel de l'histoire tragique de l'Estonie enfin, d'abord prise en étau entre les menaces nazie et soviétique, puis subissant de plein fouet la tyrannie du totalitarisme communiste, avec son cortège de prêt-à-penser, de privation des libertés, d'interrogatoires musclés, de dénonciations injustifiées et de déportations, avant de se retrouver aujourd'hui à la dérive et sous le joug de russes mafieux...

Une 'Purge' qui fait froid dans le dos, donc, mais bien utile pour ne pas oublier les errements du passé et pour garder notre humilité d'humains qui peuvent complètement déraper...
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Je termine ce roman en restant un peu sur ma faim, je ne dirai pas pourquoi au risque de dévoiler des éléments essentiels de la fin , volonté de l'auteure sans doute, de laisser courir l'imagination du lecteur, et point très secondaire après avoir lu cet exposé de la vie d'une personne durant une période troublée et glauque dans cette partie du monde.
Il m'a fallu un certain temps pour entrer dans l'histoire parce que les liens entre les personnages s'y mettent à jour progressivement, éclairés par des retours dans le passé qui explicitent leur position au moment de l'effondrement de l'union soviétique.
Puis je me suis intéressée aux personnages, Aliid, à travers laquelle Sofi Oksanen livre une description psychologique de cette femme qui considère sa soeur comme une concurrente , plus jolie, plus adroite et qui semble baisser les bras , puis comme une rivale qui lui prend l'homme à qui elle aurait aimé plaire, pour enfin, la livrer aux communistes qui l'enverront en Sibérie. Jalousie profonde sur laquelle va naître ce lourd secret de famille que Zara aimerait percer.
Le personnage d'Aliid est ambigu, elle a subi la guerre 39-45, l'annexion de l'Estonie, le régime communiste, la torture mais elle livre sa soeur, se marie avec un communiste pour se cacher et cacher l'existence de son beau frère ennemi du régime, quelle femme aurait-elle été sans ces événements ? L'auteure ne tente –t-elle pas de démontrer le malaise et l'instabilité que peuvent créer ces régimes totalitaire ?
La narration est intéressante : à chaque personnage un style : très répétitif pour Aliid comme pour exprimer son angoisse constante : le narrateur semble prendre alors un rôle et emploie « peut-être que » à l'infini, très cru lorsqu'il s'agit de Pacha, proxénète qui asservit Zara, pour exprimer la violence que subit cette jeune femme, très quelconque pour Martin avec des diminutifs qui donne au personnage des aspects sournois.
Enfin j'ai beaucoup aimé ce parcours sur une partie de l'histoire que je ne connais pas particulièrement et qui nous expose habilement par des flash-back générant le suspens l'ensemble de l'histoire de cette région sans que le lecteur se perdent dans les moments, les lieux, les personnages.
Un roman que je ne pourrai pas oublier

Lien : http://1001ptitgateau.blogsp..
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"Les bleus, on les cache, et on se tait. C'est ce qu'on a toujours fait."

***

Écrivaine et dramaturge finlandaise au style incisif, Sofi Oksanen signe avec Purge un roman "coup de poing "dont on ne ressort pas indemne. 

Revisitant l'histoire tragique de l'Estonie déchirée entre mainmise germano-soviétique et lutte pour l'indépendance,  elle lève le voile sur les tabous  de l'occupation, de la résistance mais aussi de la collaboration. 

Victimes de la guerre et son cortège d'atrocités, victimes de la violence des hommes, victimes de leurs propres choix, ses personnages complexes se débattent avec les fantômes et traumatismes du passé.

 
*

Été 1992,  l'effondrement du bloc soviétique et de l'URSS marquent une ère nouvelle pour le pays qui fête le retrait des troupes ennemies. 

Loin de la liesse populaire, Aliide  Truu, une vieille dame usée par les tribulations de l'existence, vit en recluse au fin fond de la campagne estonienne.

Méfiante,  redoutant pillages et visites impromptues, elle hésite un moment avant de porter secours à Zara qui gît dans sa cour, manifestement en grande détresse. 

Terrorisée, épuisée, blessée, la jeune femme prétend avoir fui les coups de son mari, lequel est désormais à sa poursuite. 

Où commence la vérité et où s'arrête le mensonge? Sa présence ici n'est-elle que fruit du hasard ? Un lien existerait-il entre elles ? Quel est cet écho qu'Aliide semble trouver dans le  profond désarroi émanant de sa protégée?

"La terreur de la fille était tellement vive qu'Aliide la ressentit soudain en elle-même. Bon sang, comment son corps se souvenait-il de cette sensation, et s'en souvenait si bien qu'il était prêt à la partager dès qu'il l'apercevait dans les yeux d'une inconnue? "

*

Entrecroisant lieux et époques différentes, Sofi Oksanen insuffle un rythme soutenu à son récit qui sous tension permanente nous éclabousse de noirceur à chaque page encore davantage. 

La distillation lente et minutieuse des éléments de l'intrigue entretient un suspense redoutable. Flash-back après flash-back, dialogue après dialogue, se recompose le puzzle d'une tragédie familiale déchirante mêlant amour, jalousie, trahison et turpitudes de l'Histoire.

*

Sombre et dérangeant, percutant et captivant, Purge interpelle, dénonce,  bouscule, ébranle fortement.

Partagée voire tiraillée entre malaise et volonté d'en découvrir les aboutissants, cette lecture m'a été éprouvante.  Arriver à sa fin fut, je dois bien l'avouer, un plaisir teinté de soulagement. 

De par sa maîtrise et son pouvoir d'évocation, un livre qui résonnera en moi longtemps…
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Purge , 111e , action !
Alors Purge , c'est tout d'abord une attente ! Celle d'un livre promis en Janvier 2012 et reçu en Avril . D'ou cet énorme remerciement à Bibalice pour son obstination aupres des éditions le Livre de Poche qui se sont , finalement , fendus d'un exemplaire tardif , certes , mais perçu comme un véritable cadeau de Noël avant l'heure – comme quoi ça paye d'etre sage...ceci dit , promettre à un p'tit n'enfant son suppo quotidien à base de pruneau /olives noires/fibres et n'en rien faire , c'est moche...

Lorsque Purge paraît en 2008 , Sofi Oksanen , de pere Finlandais et de mere Estonienne , aborde le virage de la trentaine . Ce livre qui , au départ , était voué à n'etre qu'une piece de théatre , multipliera les récompenses d'ou l'attente bien légitime d'entamer un livre exceptionnel...Bon , à tout le moins tres tres tres tres tres tres bon...

Un livre prenant et instructif à n'en pas douter ! Si tu as aimé Retour vers le Futur et qu'en plus , une petite leçon d'histoire n'est pas pour te déplaire , alors Purge tu liras et apprécieras à sa juste mesure ( dixit Maitre Yoda ) . le petit souci qui se présente au lecteur et ce , des le commencement , c'est ce flipper temporel qui vous fait passer de 1949 à 1992 , 1936 , 1950 numéro complémentaire le 16 ! Eviter donc de commencer ce roman un jour de gueule de bois au risque de vous perdre dans les couloirs du temps ! Couloirs que l'on foule avec une aisance frolant l'insolence une fois les divers protagonistes appréhendés . Heureusement , ils sont peu nombreux .
Aliide est une vieille Estonienne à la vie rude et au caractere affirmé . Esseulée dans sa maison faite de briques et de plumes , elle coule des jours répétitifs faits d'habitudes tenaces . Ayant peu d'amis et une fille à l'étranger , le silence est devenu son plus fidele compagnon . Silence profané par l'arrivée inopportune de Zara , jeune femme brisée et en fuite recueillie provisoirement...
Oksanen intrigue tres rapidement . L'on sent bien que Zara n'est pas là par hasard et c'est au travers un pan de l'Histoire Estonienne de pres d'un demi siecle que l'auteure se fera fort de le démontrer !
Un jeu du chat et de la souris magistral ! Chacune des deux femmes essayant de s'apprivoiser puis , mutuellement , de se tirer les vers du nez de façon désintéréssée avec l'air de ne pas y toucher . Jamais d'interrogations frontales d'ou ce clap-clap des deux moignons pour l'ambiance oppressante instaurée ! Et c'est par le recoupement de leurs deux histoires paralleles respectives que le lecteur parviendra à définir les liens qui les unissent , concevant alors la présence préméditée de cette jeune femme à la dérive .
Purge , c'est un fin mélange d'Histoire et de biographie familiale . Deux femmes , deux époques distinctes , un meme chemin de vie balafré...
Si Aliide se perdit corps et ame dans les méandres nauséabonds d'un communisme totalitaire émergeant , Zara , elle , voulant croire en un avenir meilleur , connaitra l'enfer d'une prostitution déshumanisante !
Communisme et prostitution , deux themes forts , traités sans détours , au service d'un récit familial bouleversant . le style Oksanen est précis et agréable , n'étaient ces innombrables sauts dans le temps venant alors casser un rythme théatral enlevé , ellipses cependant inhérentes à la construction d'une telle dramaturgie...J'ai véritablement accroché l'aspect historique qui n'est jamais rébarbatif alors que l'histoire et moi, ça fait habituellement deux ! A part 1515 , la bataille de Rantanplan , c'est le vide abyssal...
Oksanen mixe donc habilement ces deux trames puissantes sur fonds de jalousie et de trahisons familiales , de culpabilité et de rédemption tout en y insérant une quete personnelle du plus vif interet !
Merci à Babélio pour cette découverte ainsi qu'aux éditions le Livre de Poche ! Comme quoi , Breton tete de con , ok , mais pas rancunier...

Purge , quand L Histoire nationale pervertit irrémédiablement l'histoire familiale...
3,5/5
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1992. Aliide Truu, une vieille femme, vit seule et dans la peur dans sa ferme d'Estonie Occidentale.
Un matin, une jeune femme, qui prétend fuir un mari violent, débarque dans sa cour. Aliide craint une manipulation de ses ennemis et est tentée de repousser l'intruse. Mais son humanité prend le dessus, et elle accepte de l'héberger temporairement.
Zara, c'est le nom de la fille, ainsi que la désigne la vieille femme, semble avoir d'autres motivations, qui réveillent un sombre passé.

Ce roman n'est pas des plus faciles à lire, du fait de ses nombreux aller-retours dans le passé, à des époques différentes, vécues par plusieurs personnages. Trouver le fil conducteur n'est pas aisé, mais c'est le défi que nous lance l'autrice.
L'intrigue nous fait visiter l'histoire contemporaine de l'Estonie : état indépendant dans les années 1930 ; envahi par la Russie soviétique en 1940, puis par l'Allemagne nazie en 1941 ; attendant une libération par les forces alliées avant d'être annexée par les soviétiques en 1944 ; ne retrouvant enfin son indépendance qu'en 1991, lors de la dislocation de l'URSS.
Aliide a traversé toutes ces époques en tentant, avec plus ou moins de succès, de sauver son intégrité. On comprend qu'elle n'y a pas toujours réussi. Elle nous fait découvrir les états d'âme d'une population soumise aux uns puis aux autres, qui a parfois choisi un camp, pas toujours le bon... Elle nous fait vivre les déchirements qui ont détruit sa famille, dont ses désirs les plus intimes.
Les deux personnages principaux sont contrastés, à la fois tout en contradiction et tout en nuance. Tout les oppose, mais tout semble devoir les réunir. Un peu comme si des armures protectrices, construites au fil du temps, se délitaient pour laisser la place à l'humanité des deux femmes..
L'écriture n'est pas facile ; la lecture non plus. Je me suis accroché sur le premier quart du livre. Ensuite ce fut plus fluide. Peut-être parce que la trame historique du livre est peu à peu apparue.

Comme toujours, je me suis intéressé au livre, avant d'aller lire le CV de l'auteur. J'ai ainsi découvert que la mère de l'autrice avait fui l'Estonie soviétique pour s'installer en Finlande dans les années 1970, comme Talvi, la fille d'Aliide. Ce qui donne certainement une dimension autobiographique à ce roman ?


Lien : http://michelgiraud.fr/2024/..
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critiques presse (2)
LaLibreBelgique
21 mai 2013
Sofi Oksanen avance dans son récit avec l’habileté d’une grande pro. [...] Elle prépare ses effets. Et elle combine un roman naturaliste avec une belle finesse psychologique et historique.
Lire la critique sur le site : LaLibreBelgique
Telerama
23 février 2012
Sofi Oksanen, née en Finlande d'une mère estonienne, a su incarner dans son roman un pays brisé entre stalinisme et postcommunisme, à travers deux personnages naufragés.
Lire la critique sur le site : Telerama
Citations et extraits (191) Voir plus Ajouter une citation
Le ballot gisait au même endroit sous les bouleaux. Aliide s'approcha sans le quitter des yeux, en alerte. Le ballot était une fille. Boueuse, loqueteuse et malpropre, mais une fille quand même. Une fille inconnue. Un être humain de chair et de sang, et non quelque présage tombé du ciel. Ses ongles cassés portaient des lambeaux de vernis rouge. Ses joues étaient striées de rimmel et de boucles de cheveux à moitié défrisés, la laque y formait des boulettes et quelques feuilles de saule pleureur s'y étaient collées. A leur racine, les cheveux grossièrement décolorés repoussaient gras et sombres. Sous la crasse, la peau diaphane de la joue blanche ressemblait pourtant à celle d'un fruit trop mûr, de la lèvres inférieure desséchée se détachaient des peaux déchiquetées, entre lesquelles la lèvre tuméfiée, rouge tomate, était anormalement brillante et sanguine et faisait ressembler la crasse à une pellicule qu'il faudrait essuyer comme la surface vitreuse d'une pomme dans le froid. Une teinte violette s'était accumulée dans les plis des paupières, et les bas noirs translucides étaient troués.
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Les mains d’Aliide furent attachées dans son dos et un sac mis sur sa tête. Les gars se retirèrent. A travers le jute, elle ne voyait rien, quelque part, de l’eau gouttait par terre. L’odeur de la cave passait à travers. La porte s’ouvrit. Des bottes. Le chemisier d’Aliide fut déchiré, les boutons projetés sur les dalles, sur les murs, les boutons de verres allemands, et puis… elles se transforma en souris dans un coin de la pièce, en mouche dans la lampe, elle s’envola, en clou dans le carton mural, en punaise rouille, elle était une punaise rouille dans le mur. Elle était une mouche et allait avec une poitrine de femme dénudée, la femme était au milieu de la pièce avec un sac sur la tête, et elle surmontait la récente contusion, le sang s’était accumule sous la peau de sa poitrine, les bleus étaient traverses par une fissure qui laissait passer une mouche, les hématomes des mamelons gonfles comme des continents. Quand la peau nue de la femme toucha les dalles, la femme ne bougeait plus. La femme la tête dans le sac au milieu de la pièce était une étrangère et Aliide était partie, son cœur se tortillait dans les fentes trous rainures, se confondait en une racine qui s’enfonçait dans la terre sous la pièce. Si on en faisait du savon ? La femme au milieu de la pièce ne bougeait pas, n’entendait pas, Aliide était devenue un crachat sur le pied de la table, a cote d’un trou de termite, a l’intérieur d’un trou rond dans le bois, le bois d’aulne, d’aulne issu de la terre d’Estonie, qui sentait encore la forêt, qui sentait encore l’eau et les racines et les taupes. Elle plongea au loin, elle était une taupe, qui poussait un tas de terre dans la cour, la cour sentait la pluie et le vent, la terre humide respirait et remuait. La tête de la femme qui se trouvait au milieu de la pièce avait été plongée dans seau à ordures. Aliide était dehors dans la terre humide, de la terre dans les narines, de la terre dans les cheveux, de la terre dans les oreilles et les chiens lui couraient par-dessus, leurs pattes pressaient la terre, qui respirait et gémissait, et la pluie battait et creusait ses propres voies et quelque part des bottes de cuir chrome, quelque part un manteau de cuir, quelque part l’odeur froide de l’eau-de-vie, quelque part le russe et l’estonien se mêlaient et les langues pourries sifflaient.
La femme au milieu de la pièce ne bougeait pas.
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1992, ESTONIE OCCIDENTALE
C’est toujours la mouche qui gagne Aliide Truu fixait une mouche du regard et la mouche la fixait aussi. Elle avait des yeux globuleux et Aliide en avait la nausée. Une mouche à viande. Exceptionnellement grosse, bruyante, et qui ne demandait qu’à pondre. Elle guettait pour aller dans la cuisine et se frottait les ailes et les pattes, sur le rideau de la chambre, comme si elle s’apprêtait à passer à table. Elle était en quête de viande, de viande et rien d’autre. Les confitures et autres conserves ne craignaient rien, mais la viande… La porte de la cuisine était fermée. La mouche attendait. Elle attendait qu’Aliide se lasse de la traquer dans la chambre et qu’elle sorte, qu’elle ouvre la porte de la cuisine. La tapette fouetta le rideau de la chambre. Le rideau ondula, chiffonnant les fleurs de dentelle et dévoilant furtivement les oeillets d’hiver derrière la fenêtre, mais la mouche se déroba et alla déambuler sur la vitre à une bonne distance au-dessus de la tête d’Aliide. Du calme ! Elle en avait besoin, maintenant, pour garder la main ferme. La mouche avait réveillé Aliide ce matin-là en se promenant tranquillement sur ses rides comme sur une route nationale, l’asticotant avec impertinence. Aliide avait arraché sa couverture et s’était empressée de fermer la porte de la cuisine avant que la mouche ne parvienne à s’y glisser. Qu’est-ce qu’elle était bête. Bête et méchante. La main d’Aliide agrippa le manche de bois de la tapette lustré par l’usure, et elle frappa de nouveau. Le cuir craquelé de la tapette heurta la vitre, la vitre vibra, les anneaux cliquetèrent et la corde de coton servant de tringle fléchit derrière le cache-tringle, mais la mouche narquoise prit encore la tangente. Bien qu’Aliide tentât depuis une bonne heure de lui régler son compte, la mouche était sortie victorieuse de chaque round, et elle voletait maintenant au ras du plafond en bourdonnant grassement. Une mouche à viande dégueulasse, élevée dans une fosse à ordures. Elle finirait quand même par l’avoir. Elle allait se reposer un peu, la liquider, et puis se consacrer à écouter la radio et faire des conserves. Les framboises l’attendaient, et les tomates, les tomates mûres et juteuses.
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Dans la rue, elle reconnaissait les femmes dont elle flairait qu'il leur était arrivé le même genre de chose. A chaque main tremblante, elle devinait : celle-là aussi. A chaque sursaut que provoquait le cri d'un soldat russe, ou à chaque tressaillement causé par le bruit des bottes. Celle-là aussi ? Toutes celles qui ne pouvaient s'empêcher de changer de trottoir dès qu'elles croisaient des miliciens ou des soldats. Toutes celles dont on apercevait, à la taille de leur blouse, qu'elles portaient plusieurs paires de culottes. Toutes celles qui n'étaient pas capables de regarder droit dans les yeux.
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Aliide hocha la tête et se faufila derrière un arbre pour fumer elle aussi une papirossa, afin que le fait de fumer en public ne lui attire pas d'autres jacasseurs. Un printemps particulier. Les printemps particuliers et les hivers particuliers, elle en avait toujours eu peur. 1941 avait été un hiver particulier, il avait fait très froid. Et 1939, et 1940. Des années particulières, des saisons particulières. Sa tête bourdonnait. Il y en avait encore une, maintenant. Une saison particulière. La répétition des années particulières. Son père avait raison, les saisons particulières présageaient des événements particuliers. Elle aurait dû savoir. Aliide essayait d'éclaircir sa tête en la secouant. A présent il n'y avait plus de temps pour les vieilles histoires, parce qu'elles ne disaient rien sur ce qu'il fallait faire quand une saison particulière arrivait. Sinon préparer ses bagages et s'attendre au pire.
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Vidéo de Sofi Oksanen
Depuis son invasion de l'Ukraine le 24 février 2022, l'armée russe utilise le viol comme arme de guerre. Les violences sexuelles sont organisées, planifiées et ont pour objectif de détruire l'ennemi. Elles sont récurrentes en zone de conflits. Comment l'invasion russe en Ukraine peut-elle servir de modèle pour comprendre les mécanismes du viol de guerre ? Comment mener une enquêter sur les violences sexuelles en temps de guerre ?
Pour répondre à ces questions, Guillaume Erner reçoit : Céline Bardet, juriste et enquêtrice criminelle internationale, fondatrice et directrice de l'ONG "We are Not Weapons of War". Sofi Oksanen, écrivaine.
Photo de la vignette : manifestions en février 2022 à Londres contre les crimes sexuels en Ukraine / TOLGA AKMEN / AFP
#ukraine #viol #russie
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