On pourrait en parler une autre fois ; ici il ne s'agit pas du plus célèbre roman de M.
Duras, mais d'un autre qui lui est antérieur. On y retrouvera ce qui, une fois encore, a bien failli me faire tomber le roman des mains ; c'est diablement pesant, aux portes de la folie par instants. Et ceux qui lisent ce livre dans le confort auraient certainement plus de choses à en dire que moi, qui ai reçu comme un mauvais coup de bâton avec l'histoire de Lola Valérie Stein. Je peux toujours tenter d'expliquer, non ?
Atmosphère début de siècle, en flottaison autour d'une société de jeunes gens lancés sur les chemins de la vie. On se trouve à S. Tahla, nom qui ne m'évoque rien sinon l'enfance de l'auteur, vécue en un lieu lointain. Ces rues de S.Tahla sont vides de toute empreinte, on n'y décèle nul indice quant aux moeurs à observer, et nul pittoresque, si on s'y attendait seulement. Rien. Au lieu de ça, des rues rectilignes, qui s'étalent jusqu'à l'immensité de l'Océan Indien.
Les noms des héroïnes, Tatiana, et Lola Valerie Stein, nous apparaissent comme dépossédés de toute substance. Peut-être évoquent-ils, dans l'anonymat dont ils semblent frappés, l'insignifiance de certains destins de jeunes filles, issues de familles prestigieuses et comme exilées en quelque terre étrangère, lointaine. Je décide peut-être de moi-même de les faire évoluer, donc, au début du XXième siècle. Des vies inemployées, se suffisant à elles-mêmes et comme noyées dans l'impossibilité de faire face aux évènements promis par un monde en mutation. le dessein bourgeois, sa réalisation ou son occurrence semblent présents et à toutes fins souhaitables pour les protagonistes, qui ne soufflent mot de leur situation (présumée par moi, encore) de riches colons.
Finalement, dans le chaos qui peut s'entendre autour de leur désoeuvrement sans égal (bien commun toutefois), une catastrophe n'est pas utile pour montrer quels abîmes recèle l'âme humaine.
C'est un tiers qui nous raconte quelle est l'histoire de Lol V. Stein. Un tiers pour qui la vie de cette personne importe beaucoup, et qui se défend, à plusieurs reprises, de fournir autre chose qu'une interprétation de ce qui a eu lieu. Ses mots veulent exprimer, dans un dépouillement certain, ce qu'il est important de savoir au lecteur. de là peut-être cette sensation de traverser une époque, des lieux désincarnés, hors de l'Histoire, peuplés de personnes préoccupées par le rivage d'une station balnéaire, où une vie semble s'être perdue.
Lol V. Stein, selon son amie d'enfance Tatiana, a toujours présenté des traits de caractère particuliers. Elle parle d'absences.
Et si les années passant, approchant inéluctablement de la fin d'une certaine jeunesse, devaient unir Lol à un fiancé qu'elle aimait, une certaine soirée au Casino Municipal du bord de mer, à S. Tahla, devait décider autrement du destin de la jeune fille. Une femme au physique décati, accompagnant sa fille au bal, apparue tard dans la soirée, semble fasciner le jeune homme déjà choisi par Lol, depuis des années.
En dehors du temps, les voilà partis, tous deux, pour danser toute la nuit, sous la prostration de Lol, qui ne parvient qu'à ébaucher un sourire, et à s'inscrire dans le renoncement le plus total de son être. le cri de désespoir n'a pas jailli de ses lèvres. C'est à la fois persuadée d'avoir, finalement, encouragé son fiancé à danser avec l'inconnue, et en laissant sa main dans celle de sa meilleure amie Tatiana, comme pour conjurer sa peine, qu'elle laisse ces heures passer jusqu'à l'aube, qui la trouvera profondément bouleversée pour finir, et abandonnée par son fiancé.
De longues années s'écouleront, passées dans la déréliction, suite à ce qui semble avoir pour elle été un choc : le raz de marée émotionnel que ne pouvait endiguer Lol, lors de la soirée, l'aura mise à mal pour un temps dont nul ne sait le terme. Elle récupère, pourtant, se marie, a des enfants, et préserve, pour elle comme pour les autres, le silence qui doit envelopper cet évènement inéclairci. C'est en se rapprochant de son ancienne amie Tatiana, réunies qu'elles seront par les circonstances, que l'histoire de son annihilation, arrivée à son point culminant en une certaine nuit, et sans cesse prête à frôler son présent, se remettra en branle, au gré des évènements que le lecteur pourra découvrir s'il choisit de participer à l'aventure.
Je ne sais pas si on peut qualifier de roman "psychologique"
Le Ravissement de Lol V. Stein. M.
Duras s'acharne à y nommer un espace où l'être est comme fasciné par sa propre perte, impuissant à construire, aux prises avec une mécanique que j'ai trouvée des plus morbide.
Il y a une poétique très puissante à l'oeuvre chez
Duras : ce qui a été manqué, ce qui a subjugué et n'entend en rien céder sa place devant quelque avenir heureux. C'est avec une précision terrible que l'auteur analyse les ressorts de cette chute qui n'en finit pas, de ce "ravissement", que l'on est alors en mesure de comprendre à la fois du point de vue d'un étonnement confinant à la subjugation, mais aussi à un enlèvement, un rapt, une force irrésistible qui agirait sur esprit en lui donnant pour nourriture le ressassement perpétuel de son passé. A la fois effrayant, et douloureux aussi, ce roman est probablement l'un des plus sombres que j'aie jamais lu. J'y ai reconnu tant de choses, toutefois, que je me suis demandé qui avait pu le trouver "beau" (mot souvent utilisé, de façon générique, à propos d'un roman qui remue), plutôt que profondément désespéré et désespérant.
Duras à souhaité être impénétrable, et à bâti une oeuvre que l'on croirait assimilable non pas à une déconstruction de son passé, mais à l'aboutissement d'une coquille parfaitement étanche, refermée sur elle et sur son mystère.
Voilà qui peut donner à réfléchir à ceux qui pensent exorciser leur passé en l'écrivant. Mais on est porté à croire que là n'était pas le but premier de M .
Duras ; et pourtant, me voilà à espérer qu'elle a pourtant bel et bien essayé de faire face à ses démons. Sa personnalité était complexe, et assurément je ne peux pas beaucoup renseigner là dessus !
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