AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestionsPrix Babelio
Rejoignez Babelio pour découvrir vos prochaines lectures
ISBN : 2220050890
Éditeur : Presses artistiques et littéraires de Shanghaï (19/08/2002)

Note moyenne : 4.21/5 (sur 17 notes)
Résumé :

Une fois n'est pas coutume : pour traiter du thème entre les cultures et les civilisations, la collection Proches Lointains accueille dans ce volume unique un seul auteur, François Cheng. Et qui pouvait mieux symboliser, incarner le pont entre le monde chinois et l'univers occidental que l'auteur du Dit du Tianyi? Récemment couronné du Grand Prix de la Francophonie décerné par l'Académie française, François Che... >Voir plus
Acheter ce livre sur

FnacAmazonRakutenCulturaMomox
Critiques, Analyses et Avis (5) Ajouter une critique
Piatka
  23 novembre 2014
Un court essai enrichissant, ou " comment à partir du terreau de ma langue maternelle, le chinois, je suis entré, par étapes ou par bonds, dans la langue française. " comme l'écrit lui-même François Cheng.
Bref rappel qui se passe de commentaire : chinois d'origine, il arrive en 1949 à Paris à l'âge de 20 ans ne connaissant personne ni un mot de français. Puis naturalisé français en 1971, il est élu à l'Académie française en 2002.
Un peu plus de vingt ans donc pour vivre une authentique aventure linguistique qu'il nous conte ici avec recul et talent, la plaçant d'emblée sous le signe d'un double dialogue entre deux langues complexes que sont le chinois et le français, et deux cultures qui pensent le monde différemment.
Fort heureusement, l'auteur nous épargne les détails nécessairement fastidieux d'un tel apprentissage, mais, et c'est ce qui m'a emballée, il nous livre ses réflexions sur les différences linguistiques, mais aussi sur ses difficultés d'exilé, sur les raisons de son choix de la langue française quand il a décidé de se tourner vers la poésie.
Comment finalement " sa poésie est issue de deux traditions symbiosées ", et comment, en s'appuyant sur des exemples de mots, il a tendance " à vivre un grand nombre de mots français comme des idéogrammes. "
Pour qui apprécie comme moi sa poésie si évocatrice, et souvent musicale, ce témoignage est tout bonnement passionnant.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          472
Parataxe
  27 juillet 2019

Lectures croisées : François Cheng et Olivier Deck
Matthias Vincenot
'ai voulu aujourd'hui proposer une lecture de la poésie de François Cheng, montrer comment je la perçois, comment je la reçois, et comment il m'est apparu, chez un poète de la nouvelle génération, Olivier Deck, des similitudes, des échos, assurément un cousinage, dans la façon d'envisager la poésie, de l'écrire, de la porter, à travers le langage et son pouvoir, dans leur façon d'être au monde, dans le lien entre permanence et éphémère, et dans ce que la nuit et la lumière impliquent dans leurs deux écritures.
2La poésie de François Cheng est une poésie qui est au plus proche des éléments et leur redonne vie, essence, dans l'écriture. Quelque chose naît du mot, qui le charge moins d'une signification que d'une sensation, celle que procure son énoncé même. En effet, si la poésie est une certaine façon de dire le monde, elle est aussi une façon de dire le langage. Non pas nécessairement le réinventer, mais l'utiliser au maximum de ses possibilités. Il y a dans la poésie de Cheng comme une manière d'être au monde, proche de l'essentiel : la pierre, l'arbre, par exemple. Mais leur présence n'est pas anodine, et elle reprend sens par l'entremise de la poésie, qui les réinvestit. Cette poésie est aussi proche du mot, car si la poésie souvent tourne autour du langage, celle de Cheng est, assurément, une poésie du mot. Non du mot juste, mais du mot comme objet à observer et non pas à investir d'un nouveau sens, mais à ressentir, au sens premier. Il y a la définition d'un mot, mais il y a quelque chose avant le sens, et le mot existe, non pas pour lui-même, mais en lui-même. « Nous sommes tous des trafiquants/ Reste à savoir de quel trésor », clame le poète Gérard Ansaloni dans un poème paru chez Saravah en 1995. Dans les mots de Cheng, le trésor va de soi, il est autour de nous, et il est en nous si nous pouvons non pas seulement le voir, mais nous en imprégner.
3Cette imprégnation du monde extérieur et des éléments, je la retrouve chez Olivier Deck. Pourtant, quoi de commun a priori entre François Cheng, immense écrivain et poète, Chinois d'origine et Français d'écriture, et le poète occitan Olivier Deck, né en 1962, ami de Bernard Manciet avec qui il a mené un travail poétique et musical auquel nous avons donné cette année un Coup de Coeur de l'Académie Charles Cros, qui promène ses mots avec sa guitare aux quatre coins du pays basque et des Pyrénées ? Quoi de commun ? La terre, justement. Il ne serait pas juste de voir en Olivier Deck un poète des racines, au sens régionaliste du terme. Et Télérama a eu tort, dans un numéro récent, de le classer parmi les romanciers régionalistes (car il publie aussi des romans chez Albin Michel). de sa région, assurément. Imprégné d'elle, cela ne fait pas de doute. Mais s'il exalte cette région, ce n'est pas pour mettre en avant ses coutumes et la beauté des paysages, il en exalte surtout la terre. Non le terroir mais le terreau, ce qui relie au monde. Les éléments, aussi. Cette terre, dans son aspect originel, cette terre dont s'inspirent ses mots, qui y prennent racine, cette terre dont il extrait les mots. Oui, de la Chine au Sud des Landes, elle est ce point commun. Il y a le mot, aussi, chez Deck, le mot brut, au plus proche de la simplicité originelle des éléments. À l'origine était la Terre, à l'origine était le mot. C'est ainsi qu'Olivier Deck, dans les fondements de son écriture, rejoint François Cheng.
4La poésie de Cheng, donc, nomme les éléments pour leur redonner une existence à travers le langage, pour les restituer dans leur vérité originelle. Il arrive que le langage y échoue :
5
[…] choses lointaines
Ou proches que jamais
Nous n'avons révélées,
Faute de mots exacts
Et d'un coeur transparent.  [1]
[1]
François Cheng, Cantos toscans, dans À l'orient de tout, Paris,…
6Comme s'il fallait que le coeur soit vierge de toute impureté, pour parvenir à la nomination juste.
7En effet :
8
Le monde attend d'être dit,
Et tu ne viens que pour dire.
Ce qui est dit t'est donné :
Le monde est son mot de passe.  [2]
[2]
François Cheng, Cantos toscans, p. 149.
9D'ailleurs,
10
Nommer chaque chose à part
est le commencement de tout
Mais dire ce qui surgit d'entre elles
toujours neuf
et imprévu
C'est
chaque fois
re-commencer le monde.  [3]
[3]
François Cheng, le livre du vide médian, Paris, Albin Michel,…
11En effet, et la séparation du préfixe dans « re-commencer le monde » l'indique, dire le monde, c'est être au plus proche de sa connaissance, c'est le livrer au lecteur dans sa réalité brute, c'est le recréer et à la fois le redécouvrir.
12C'est aussi ce que fait Olivier Deck, lorsque, lui aussi, il nomme les éléments, dans leur essence, comme si dans l'état originel se trouvait ce qui leur donne leur existence, leur ancrage terrestre. Il n'est pas éloigné de Cheng, mais peut-être plus explicite encore, lorsqu'il nomme la mission de sa poésie dans le chemin du silence  [4]
[4]
Olivier Deck, le Chemin du silence, Pau, Éditions Cairn, 2003., un titre clairement inspiré de la poésie chinoise :
13
Je dirai l'homme-arbre
Aux pieds enracinés
Bras-ramures
Je dirai
L'homme-oiseau
L'homme-terre.
14Plus explicite ici, Olivier Deck, assurément. Il poursuit dans la voie ouverte par la poésie de Cheng. S'il faut réinventer les choses par le langage, ces choses, en particulier les éléments de la nature, très présents dans l'oeuvre poétique de François Cheng et d'Olivier Deck, ne sont-elles pas à la source de l'humain, à la source du monde ? C'est ce que semble suggérer Deck. En tout cas, Deck ne nous impose pas de signification à ce qui l'entoure ; comme Cheng il nomme, il ressent l'étendue du mot et de ce que celui-ci désigne, mais sans aller plus loin. À chacun d'aller plus loin, car la poésie est aussi art de suggestion. Il fait une distinction entre « l'homme-arbre », « l'homme-oiseau » et « l'homme-terre », à la fois solidement enraciné dans un terreau et à la voix résonnante. Peut-être l'image du poète, ou simplement de l'homme. Mais Olivier Deck est un poète, et ce n'est pas sans incidence.
15« Homme-arbre », pleinement enraciné et pourtant « Homme oiseau », cette humanité contrastée dont Deck semble se sentir pleinement faire partie, peut laisser planer un doute sur ce qui l'entoure. Il y a un mystère, mais pas au sens mystique, dans la nature, et c'est une longue tradition dans laquelle s'inscrit Olivier Deck (« Paysage ») :
16
J'ai la sensation confuse
Que le paysage tient un discours
Mais je n'entends rien
J'ai la sensation confuse
Que les brumes matinales
Dissimulent quelque chose
Mais cette chose disparaît
Quand les brumes se lèvent
Quelqu'un habite ici
Ma propre substance, peut-être.
17Nous sommes là au coeur de ce qui fait la poésie d'Olivier Deck. Il se retrouve dans les éléments de la nature, dans ce paysage, dans ce qui est au plus proche de l'état originel, cette nature brute dans sa simplicité. Ce n'est pas qu'il s'y retrouve, c'est que quelque chose de lui y demeure. Il y a bien quelque chose, pour Cheng aussi (Double chant / L'arbre en nous a parlé, p. 82, dans À l'orient de tout) :
18
L'appel de la mer
Tu l'entends
L'appel de la lune
Tu l'entends.
19Mais Deck, encore une fois, n'impose pas : « ma propre substance, peut-être », écrit-il, et ce « peut-être » laisse encore la liberté au lecteur d'y croire ou de ne pas y croire, et laisse planer un doute, celui que Deck même ressent.
20Si Deck parle de l'« Homme-arbre », pour Cheng, ce serait plutôt une femme-arbre, même s'il n'emploie pas l'expression, dans le même poème (p. 82) :
21
D'un coup libéré de l'écorce
flanc nu gonflé de lait
chevelure ruisselante de larmes
Tu renais soudain à toi
Tu renais enfin à toi.
22Alors que Deck voit l'ancrage de l'homme sur la terre dans l'« homme-arbre », pour Cheng, la renaissance passe par la libération de l'écorce ; il faut briser l'écorce pour naître à soi, quand pour Deck il faut être dans le sol pour s'y confondre. Mais n'opposons pas Deck et Cheng sur ce point, car il n'est ici question que du tronc, pas des racines. En même temps, Deck est proche aussi de Cheng, il poursuit la même interrogation, Cheng écrit en effet (Double chant/L'arbre en nous a parlé, p. 107) :
23
Nous n'y pouvons rien
L'arbre en nous a parlé.
24Cependant, avec Cheng, cet ancrage, cet enracinement, n'est pas toujours vu de manière positive. Il peut ne pas être enracinement, mais immobilisme (Double chant/L'arbre en nous a parlé, p. 107) :
25
Au milieu de la plaine
Les bêtes ont couru
Les unes vers la joie
Les autres vers la peine
En nous l'arbre a parlé
Nous n'y pouvons plus rien
Longtemps à s'enfoncer
Dans le sol du secret.
26En même temps, un arbre n'est pas toujours fort, majestueux et solidement enraciné. Olivier Deck, dans Frontières  [5]
[5]
Olivier Deck, Frontières, Paris, Éd. Maurice Aumage, 2005,…, le rappelle :
27
Les arbres craintifs
se froissent et jaunissent.
28Là cependant, aucune référence autre que l'arbre, pas d'« homme-arbre », ici Deck oppose la chaleur du corps de la femme à ces arbres-là :
29
Les arbres craintifs
se froissent et jaunissent
Je chercherai bientôt
la chaleur de ton corps
nous marcherons ensemble
et la campagne d'octobre
croquera des bonbons durs
sous nos pieds.
30Comme Cheng qui voit le bonheur quand on sort de l'écorce, comme lorsqu'on fend l'armure, quand on n'est plus arbre, Deck indique ici que le bonheur n'est pas dans l'arbre. Et pourtant, il y a quelque chose de vivant dans l'arbre, car Deck, parlant d'un olivier, écrit (« le chant de l'olivier, III », p. 32) :
31
Et la fleur de l'olivier
simplement
palpite.
32Le verbe palpiter n'est pas choisi au hasard, et si le coeur de l'arbre se trouve dans ses feuilles, c'est qu'il ne trouve pas la vie dans son enracinement, mais dans ses feuilles lorsque celles-ci s'épanouissent, d'où l'importance de la sève. Ce qui n'est pas dans l'écorce, ce qui est au bout des branches. On brise l'écorce, là aussi. Deck, donc, réellement, une fois encore, rejoint Cheng.
33La présence de l'arbre est significative, parce qu'il est profondément inscrit dans le sol, dans la terre, immobile et fort et pourtant vivant, et dans le poème de François Cheng au début de la section « L'arbre en nous a parlé » (p. 61), il est question du « fût
Par où monte la saveur de la sève de l'originel désir »,
cette sève qui permet l'épanouissement des feuilles et des fleurs.
34Il est aussi question, dans un autre poème, de « la résine du temps » (p.80).
35Dans le premier poème « Cyprès » (Cantos toscans, p.118), la métaphore est humaine :
36
Lorsqu'arrive le vent,
Nous nous donnons entiers.
Au loin, mille papillons
Déchirent l'horizon.
Nous restons immobiles,
Pour être enfin, d'ici,
La sève, l'élan, le chant.
37Ces trois mots, qui semblent devoir nourrir chacun d'entre nous, pourraient constituer un triptyque important de la poésie de François Cheng, dont chacun des termes entraînerait le suivant. La sève, liée à la vie et qui est constitutive du désir, permet l'élan, qui lui-même permet de faire naître le chant. Et Olivier Deck y répondrait presque par « L'Homme-terre », « L'Homme-arbre » (l'élan) « L'Homme-oiseau » (qui correspondrait au chant). Là, c'est forcer un peu la correspondance, remarquons simplement un autre triptyque avec des préoccupations similaires.
38Il arrive qu'on ne puisse être au monde, qu'on ne puisse ressentir les éléments autour de soi et se confondre en eux-mêmes ; et pour Deck,
39
Il n'y a que l'oubli
Pour sécher les rivières
L'oubli
Quand le reflet se tait.
40Oublier, c'est ne plus être au monde, c'est être inconscient de ce qui nous entoure, c'est ne plus pouvoir recharger de sens le moindre élément terrestre. Sécher les rivières, c'est ne plus avoir conscience d'elles, c'est assécher son regard de poète.
41Olivier Deck est proche de François Cheng, lorsque celui-ci écrit (Double chant/ Un jour, les pierres, p. 37) :
42
Avoir tout dit
et ne plus rien dire
Accéder enfin au chant
par le pur silence.
43Accéder au chant, à la parole poétique, par l'entremise du silence, c'est aussi ce que suggère Olivier Deck dans un de ses récents Tercets :
44
Le silence comme un ciel
où voyagent les mots
oiseaux qui partent oiseaux,
45et ici le silence est l'univers du mot, avec à nouveau l'image de l'oiseau. Au commencement il y a la parole, mais avant la parole il y a le silence. La parole est une création, au même titre que les planètes dans le ciel, la matière dans l'infini. le mot est matière, et se répand, avec légèreté, comme les oiseaux, et le langage permet le voyage dans ce qu'il restitue du monde.
46S'ouvrir au silence pour Cheng, ou bien retrouver le chemin du silence, pour Olivier Deck, titre d'un de ses recueils. Nommer les choses, les retrouver telles qu'en elles-mêmes. Et le silence contient en lui-même des richesses insoupçonnées, c'est ce que Deck écrit (L'Envol, IV) :
47
Dans mon silence
Il y a le nom
De la mer et des pierres
Le nom de l'oiseau
Le nom de l'arbre
Le nom du vent
De la neige
Du ciel
De la lumière
De la nuit
Et de l'étoile
48On pourrait penser que Cheng utilise cette notion de l'oubli dans un autre sens (Double chant/ L'arbre en nous a parlé, p. 99) :
49
Longues nuits hivernales
Restent croisées nos branches
La promesse est en nous
Nous n'oublierons rien
Nous oublierons tout
Déjà proche est la brise.
50Or, là encore, Olivier Deck s'en rapproche, et c'est une preuve supplémentaire que sa poésie se nourrit des mêmes préoccupations que François Cheng.
51En effet, si Cheng écrit « Nous n'oublierons rien » puis immédiatement après « Nous oublierons tout », c'est bien pour mettre en rapport l'essentiel et l'accessoire, celui-ci que nous oublierons, celui-là dont nous garderons conscience. Et la présence au monde n'est pas le moindre élément de cette conscience. Cet état de présence au monde renaît de cette mise à l'écart de l'inutile, qui, une fois achevée, permettra de ressentir le vent, tout sera à nouveau tel qu'en soi-même.
52
Et c'est ainsi que
Tout est retrouvaille
Tout est épousaille
la vie s'offre à nu  [6]
[6]
François Cheng, le long d'un amour, Paris, Arfuyen, p. 199.
53C'est ainsi que le poète est capable de s'en imprégner et de la restituer. le mot « épousaille » est important, car ce n'est pas seulement retrouvaille, cette retrouvaille (puisque le terme est ici au singulier) est durable, inscrite dans le temps de manière claire.
54Restituer l'essentiel et s'imprégner des éléments extérieurs peut parfois être difficile. C'est la difficulté de cet état qu'Olivier Deck restitue dans un des derniers poèmes de Frontières (p. 71), où la dureté soudaine du climat l'empêche de ressentir l'essentiel, matérialisé ici par « le parfum de la résine », et l'on a ici la succession immédiate des deux états :
55
Sur le tapis d'aiguilles
Sèches et gelées
je marche
Quand
m'effleure
le parfum
de la résine
Puis le froid
reprend le parfum
se referme
sur la forêt pâle
56En s'imprégnant des éléments extérieurs, on s'aperçoit que ceux-ci sont immuables, dans leur matérialité. Il y a une permanence des éléments du monde, que la poésie peut, modestement, tenter de restituer, qui s'oppose à l'éphémère de la condition humaine, et là encore Olivier Deck répond à François Cheng.
57En effet, à « La table ancienne, assise de l'ancienne/ Demeure » (Cantos toscans, p. 133) répond le poème « La table de bois » d'Olivier Deck, et le vaisselier dont il est question dans le poème suivant. Même ancienneté, même permanence, cette table de bois, dont Cheng écrit qu'elle est « lourde de racines d'antan/ Et de vécu humain », et l'on ne saurait mieux dire les mille incidents de la vie qui se produisent autour d'un meuble ancien, qui a vu plusieurs générations se succéder. Il y a chez Olivier Deck un vaisselier « qui se souvient/ de très anciennes conversations ». Lui seul d'ailleurs peut s'en souvenir. Dans ce même poème, Olivier Deck écrit :
58
écoute
quand tu ouvres les portes
écoute les conversations
rangées sur les étagères
écoute les mots
alignés dans les tiroirs
écoute
59Deck indique donc que les objets, par leur permanence, ont une mémoire, comme une mémoire éternelle devant laquelle passent les vies humaines éphémères. Il arrive que les vieux meubles soient détruits ; mais, écrit Deck,
60
quand on le brûlera
bien après nous
quand on le brûlera
avec
les chaises
avec
la table
Alors le feu
disséminera dans l'air
la mémoire
de l'armoire.
61Les « racines d'antan » et les « vécus humains » dont est témoin la table ancienne de François Cheng, auxquelles répond la mémoire du vaisselier, qui se disséminera dans l'air quand il sera brûlé. Une fois encore, les préoccupations d' Lien : https://www.babelio.com/monp..
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          10
brigittelascombe
  07 avril 2012
Le dialogue vient d'être réédité avec en sous-tItre : Une passion pour la langue française. Cet essai philosophique de la Collection Proches Lointains (qui choisit des sujets se référant au quotidien et aux relations humaines) est un ouvrage de François Cheng (écrivain et poète d'origine chinoise exilé en France et Académicien français) écrit en solo (contrairement aux autres essais mettant en contact un auteur français et un chinois) puisqu'il est parfaitement bilingue.
Après un retour sur la Chine "terre où cohabitent toutes les grandes spiritualités", son exil suite à ses études à la Sorbonne, son besoin de s'exprimer traduit en poésie, il rentre dans le vif du sujet à savoir "le dialogue au niveau de la pensée entre l'Occident et la Chine" et surtout la création de sa propre poésie (aux merveilleux extraits) "issue de deux traditions poétiques symbiosées". Même si quelques concepts ardus m'ont échappé, j'ai beaucoup aimé le métissage issu de "l'esprit Chan" basé sur l'idée du souffle des penseurs taoïstes chinois marié au bouddhisme indien qui laisse "parler le paysage et les choses" dont l'imaginaire se métamorphose phoniquement grâce aux doubles sens des mots français. Il s'en suit une poésie à deux voix/ deux voies .... délicatement poétique.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          80
cathe
  19 septembre 2015
Ce livre est bien un dialogue entre François Cheng et "ses" langues. En effet, même si sa langue maternelle est bien le chinois, il montre très clairement comment il s'est approprié la langue française et comment celle-ci lui a permis d'appréhender autrement la réalité.
Arrivé en France après la guerre, il continue à écrire dans sa langue maternelle pendant de nombreuses années en même temps qu'il traduit la poésie française en chinois. Dans les années soixante il commence à enseigner à l'université. Quand il souhaite recommencer à écrire de la poésie, spontanément il pense qu'il le fera en chinois. Mais c'est le français qu'il choisit. Pourquoi ? Parce que, dit-il, elle le poussait à "plus de rigueur dans la formulation et plus de finesse dans l'analyse". Et parce qu'adopter une autre langue permet de "nommer les choses à neuf, comme au matin du monde".
Ce petit livre est un magnifique hymne à la langue française
Commenter  J’apprécie          80
Fuyating
  02 août 2019
Ce court essai de Francois Cheng est fort intéressant. L'auteur nous y explique succinctement comment il en est arrivé à privilégier la langue française pour sa création au détriment du chinois, sa langue maternelle. Au détriment ? Non, finalement pas tout à fait. En effet, Francois Cheng nous explique que les deux langues sont devenues une symbiose, elles ne cessent de dialoguer en lui. Et le résultat est passionnant ! Ils nous explique comment le style poétique chinois a pu influencer sa poésie en français, tout en nous expliquant leurs différences et les points sur lesquels elles se reliaient.
J'ai beaucoup aimé les réflexions de François Cheng qui m'ont permis d'appréhender certains points auxquels je n'avais pas forcément réfléchi par le passé. Bien qu'assez court, ses idées sont bien construites et claires, souvent étayées d'exemples.
Ce livre a été mon premier Francois Cheng, et je pense continuer !
Commenter  J’apprécie          70
Citations et extraits (17) Voir plus Ajouter une citation
PiatkaPiatka   23 novembre 2014
Tout exilé connaît au début les affres de l'abandon, du dénuement et de la solitude. Déchiré entre la nostalgie du passé et la dure condition du présent, il expérimente une souffrance plus "muette ", plus humiliante, qui le tenaille : n'ayant qu'une connaissance rudimentaire de la langue de son pays d'adoption, il se voit réduit à être un primaire aux yeux de tous. Baragouinant des mots ou des phrases parfois approximatifs, incapable d'un récit clair et cohérent, il donne l'impression d'être dépourvu de pensées, voire de sentiments.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          282
PiatkaPiatka   21 novembre 2014
Comment s'étonner que l'apprentissage d'une langue ne soit un processus essentiel et complexe ? Plus qu'une affaire de mémoire, on doit mobiliser son corps, son esprit, toute sa capacité de compréhension et d'imagination, puisqu'on apprend non un ensemble de mots et de règles, mais une manière de sentir, de percevoir, de raisonner, de déraisonner, de jurer, de prier et, finalement, d'être.
Commenter  J’apprécie          321
PiatkaPiatka   22 novembre 2014
Sous peine de mourir, toute grande culture cherche d'instinct à se régénérer, à se métamorphoser. Personne ne risque de perdre son âme en s'enrichissant d'autres apports qui lui sont utiles.
Commenter  J’apprécie          220
brigittelascombebrigittelascombe   07 avril 2012
Entre ardeur et pénombre
Le fût
Par où monte la saveur de sève
de l'originel désir
Jusqu'à la futaie
Jusqu'aux frondaisons
foisonnante profondeur
Propulsant fleurs et fruits
de la suprême saison

Entre élan
vers la cime
Et retour
vers l'abîme
Toute branche est brise
Toute ramure rosée
Arborant l'équilibre de l'instant
Au nom désormais fidèle

Arbre
Commenter  J’apprécie          50
patatipatatapatatipatata   29 octobre 2012
SOURCE
La source, c'est bien phonétiquement cet élément liquide qui sourd du sol et qui coule. Qui épouse toutes les aspérités du terrain en l'ourlant. Qui n'a de cesse de murmurer sourdement et de se répondre en écho. (-S, CE).
Commenter  J’apprécie          70
Videos de François Cheng (39) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de François Cheng
Une compilation des émissions « Albatros », par Gil Jouanard, diffusées en 1979 sur France Culture. François Cheng évoque avec passion l'histoire de la poésie chinoise.
autres livres classés : dialoguesVoir plus
Acheter ce livre sur

FnacAmazonRakutenCulturaMomox





Quiz Voir plus

Classiques en Chine

Hymne aux femmes de toute condition dans une société féodale, ce chef d'oeuvre de la littérature classique chinoise fait évoluer plus de 400 personnages. De quel roman s'agit-il ?

L'histoire des trois Royaumes
La Cité des femmes
Epouses et Concubines
Le rêve dans le pavillon rouge

10 questions
68 lecteurs ont répondu
Thèmes : chine , littérature chinoise , culture chinoiseCréer un quiz sur ce livre