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EAN : 9782246822127
624 pages
Éditeur : Grasset (08/01/2020)

Note moyenne : 3.92/5 (sur 25 notes)
Résumé :
Le destin donne parfois d'étranges rendez-vous. Pour Max Nedelec, la cinquantaine, patron d'une imprimerie en difficulté, tout bascule un matin d'avril , quand des policiers viennent sonner à sa porte. C'est le printemps, une douce lumière embrasse son jardin. Un bordereau perdu, des dettes non honorées, beaucoup de malchance et un peu de triche. La justice frappe, impitoyable. Max Nedelec quitte le tribunal et ne rentrera pas chez lui.
Vingt-quatre mois de p... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (19) Voir plus Ajouter une critique
berni_29
  15 février 2020
Laissez-nous la nuit est le premier roman de la journaliste Pauline Claviere, récit qui nous plonge d'emblée dans la froide cruauté de l'univers carcéral.
Tout démarre par un simple contentieux. Pas anodin certes puisqu'il s'agit à l'origine d'une fraude sur les comptes de son entreprise, fraude pour laquelle le narrateur, Max Nedelec, s'en est depuis longtemps acquittée. Enfin, le pense-t-il...
Le roman débute un matin, quand Max reçoit la visite de la police à son domicile...
Max est serein, aussi serein que pouvez l'être Joseph K. dans le Procès, marchant dans les pas de ses juges avec la sensation un peu abrutie de ne pas comprendre ce qui lui arrivait... Laissez-nous la nuit est l'histoire d'un malentendu, à peine une négligence. Le Procès était une farce terrifiante. Convaincu de son innocence, Max s'engage comme Joseph K. dans ce labyrinthe avec la naïveté de la victime qui connaît déjà son bourreau et continue pourtant de lui faire confiance encore un peu...
Max entre en prison avec l'espérance d'y sortir sous peu.
Mais voilà, le temps ici est d'une toute autre réalité...
C'est le printemps et cela devient brusquement une saison en enfer, une désescalade qui arrache le ciel au paysage pour le précipiter dans les abysses des ténèbres.
Alors Max plonge de l'autre côté de la lumière...
Max comprend peu à peu qu'il va rester ici un peu plus longtemps que prévu.
C'est une histoire insensée.
Son entourage semble peu mobilisé pour l'aider. Certains même disent de lui : « Il a joué, il a perdu ».
La seule personne de l'extérieur sur qui Max peut désormais compter est sa fille Mélody.
J'ai beaucoup aimé ce récit de Pauline Clavière, sa manière de nous délivrer avec lucidité et sensibilité l'univers carcéral, sujet qui peuple pourtant de si nombreux romans. J'ai aimé ses mots à la fois percutants et sobres pour dire la prison avec ses personnages d'un autre monde, ses mœurs, sa propre loi, ses codes, ses transgressions...
J'ai aimé cette écriture ciselée pour dire des choses très brutales, animales, humaines aussi. C'est une écriture dont le style nous plonge en immersion totale dans un lieu qui vient modifier à jamais ceux qui y séjournent...
Pauline Claviere nous décrit un territoire sans foi ni loi et nous en convainc. C'est d'une acuité douloureuse...
Une cellule de huit mètres carrés, partagée avec un codétenu, pas toujours le même.
Les fouilles à nu. La honte des victimes.
Les barbelés qui égratignent le ciel.
Les promenades où les plus fragiles deviennent vite des proies pour les prédateurs. Les promenades qui ressemblent à des jeux romains que contemplent les surveillants d'une désinvolture déconcertante.
L'enfer des autres.
Chaque pas ici hors de sa cellule est une angoisse, une menace.
Parfois, se protéger c'est se mettre à l'abri du regard des autres détenus et des surveillants.
La prison est un lieu qui rend fou.
Le seuil du parloir devient comme le passage entre deux mondes. La fille de Max a perçu cela au parloir, cette peur de son père derrière les barreaux. Elle connaît par coeur les fêlures de son père. C'est beau.
Comment imaginer la prison quand on n'en a jamais franchi ses murs ? Toutes les croyances que nous pouvons en faire sont peut-être vaines. Pauline Claviere, par sa voix singulière, vient bousculer nos représentations.
De l'univers carcéral, je ne sais rien sauf ce que les médias nous offrent comme reportage, ce que nous pouvons imaginer, sauf ce que m'a témoigné mon frère, visiteur de prison à Cherbourg, donnant des cours d'informatique de manière bénévole chaque jeudi à des détenus.
Pauline Claviere convoque un florilège de personnages, donnant sens à l'itinéraire égaré de Max, à son histoire, une autre histoire qui commence ici.
Des personnages multiples, certains odieux, d'autres blessés, d'autres chaleureux, solidaires, une sorte de cour des miracles, façon carcérale en notre XXIème siècle.
J'ai été touché par ce compagnon de cellule, Ilan, qui revient amoché, cassé, brisé, qui se tait, ne parle plus.
Des yeux apeurés. Des fauves en cage.
Ici la vie semble sans cesse empêchée d'aller plus loin et ce ne sont pas que les barbelés qui déchirent la peau et les dernières illusions.
Chaque jour, c'est une violence gratuite, sans limites, universelle.
Chaque jour, c'est un lieu où survivre.
J'ai aimé ces instants d'amitié présents aussi, qui entrent comme des rais de lumière entre les barreaux, celle avec Marcos quand Max l'aide à apprendre à écrire des lettres pour sa fille Paula.
Ces moments sont des respirations.
C'est fou l'effet que peut produire un peu de ciel qui traverse les barreaux d'une cellule...
Parfois Max regarde ses mains de détenu, ses mains d'un homme vieilli. Ses mains semblent se souvenir, le souvenir d'un amour, le soleil sur la peau, le désir, des mains libres, éperdues sous le ciel démesuré.
J'ai aimé ce regard plein d'empathie que pose Pauline Claviere sur des personnages qui ne peuvent forcément qu'exister dans la réalité vraie des choses, malgré l'imaginaire que propose un roman.
Mais Laissez-nous la nuit, c'est aussi l'histoire d'un basculement, la chute d'un homme qui peut nous ressembler, broyé par la justice, ou plutôt un simulacre de justice.
C'est le signe effroyable, la révélation que la société n'a pas tenu toutes ses promesses...
Je ne sais pas pourquoi, au moment où je termine ce billet, je pense à ce récit autobiographique de René Fregni, Tu tomberas avec la nuit, où la présomption d'innocence est bafouée.
J'ai aimé ce récit fort qui, me semble-t-il, marque la naissance d'une grande romancière.
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hcdahlem
  30 mai 2020
À propos de la justice des hommes
Saluons la performance de Pauline Clavière qui, pour ses débuts de romancière, a réussi une chronique sensible et documentée sur un sujet délicat, les dédales de la justice et l'univers carcéral.
Tous ceux qui ont déjà eu affaire à la justice le savent, cette institution fonctionne avec des règles qui sont très peu compréhensibles par les simples justiciables et toutes les tentatives faites pour en simplifier le fonctionnement sont jusque-là restées vaines. Sans doute par manque de moyens, mais encore davantage par réflexe corporatiste. En refermant le premier roman de Pauline Clavière, me revient à l'esprit le conseil d'un collègue journaliste, spécialisé dans les affaires judiciaires: «avec la justice, la meilleure chose à faire, c'est de l'éviter autant que possible.»
C'est sans aucun doute ce qu'aurait aimé faire Max Nedelec, le personnage principal de cette histoire aussi terrifiante que plausible.
Seulement voilà, la machine s'est mise en route à son insu. Et quand la police vient frapper à sa porte, il est déjà trop tard. L'imprimerie qu'il dirige et porte à bout de bras a dû faire face à de gros problèmes de trésorerie et, en 2004, il a été condamné avec sursis pour faux en écriture et usage de faux, après avoir falsifié un bordereau. S'il se trouve aujourd'hui devant le tribunal, c'est parce qu'en janvier 2015 une nouvelle condamnation pour facture impayée le frappe et que cette seconde condamnation met fin à son sursis. Max n'a pourtant jamais entendu parler de cette facture, pas davantage que de la révocation de son sursis. Quant à la justice, elle ne trouve pas la trace du paiement des 30000 euros d'amende payés en 2004.
Ajoutez, pour faire bonne mesure, que l'avocat commis d'office pour défendre Max, entend le persuader qu'il vaut mieux ne pas braquer la magistrate qui instruit son dossier en contestant sa version. «Faites-moi confiance, on n'en parle pas, sans preuve du règlement c'est pire.»
Aussi incroyable que cela puisse paraître, voilà qu'en quelques minutes le glaive de la justice aveugle tranche: Max va goûter à sa première nuit en prison. Et si cette perspective l'angoisse, il se dit que l'on va très vite se rendre compte qu'il s'agit d'une erreur, qu'il n'a rien à faire là et que sa fille trouvera le moyen de la faire sortir une fois prouvée sa bonne foi.
Voilà le moment de rappeler à tous ceux qui n'ont pas eu la (mal)chance d'aller en justice que le temps judiciaire n'a rien à voir avec l'urgence, ni même avec ce qu'une victime est censée attendre comme «juste». Les procédures, le traitement des dossiers, l'encombrement du tribunal font que très souvent il faut attendre des semaines et des mois. «Les jours défilent, impalpables, interminables.»
Le roman bascule alors dans la chronique pénitentiaire, dans une destruction qui quotidien dans des bâtiments vétustes où la surpopulation carcérale provoque un regain de violence, de maladies, d'angoisses. Après «Bambi», qui partage ses premiers jours de cellule et va être victime de règlements de compte et se retrouver salement amoché, il change de compagnon de cellule. Marcos pourrait presque être un ami. Aussi, quand on lui trouve un cancer, il va tenter de tout faire pour qu'il puisse être hospitalisé. Inutile de rappeler ici combien l'inhumanité est présente dans l'univers carcéral, les différents rapports des ONG mais aussi les jugements de la Cour européenne des Droits de l'homme sont là pour en témoigner. Et tandis que sa fille s'escrime à le faire sortir de son cachot, Max va pouvoir ne dépeindre par le menu les règles qui s'appliquent dans un univers où la loi du plus fort, du plus riche, et celle du meilleur réseau s'applique.
C'est une descente aux enfers éclairante que nous propose Pauline Clavière. On imagine du reste que la chroniqueuse de «C L'Hebdo» n'aurait aucun mal à rassembler des archives montrant qu'en prison malheureusement rien n'a changé durant les dernières décennies. «Laissez-nous la nuit» est, à cet égard, aussi un moyen de prendre date.

Lien : https://collectiondelivres.w..
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mariech
  07 janvier 2020
Max Nedelec , cinquante ans , patron d'une imprimerie en difficulté vit une très mauvaise passe : divorce , faillite , dépression .
Depuis plusieurs mois il n'ouvre plus son courrier , ne paie plus ses factures .
Mais un jour , tout s'emballe , Max Nedelec
est méchamment rattrapé par sa lourde négligence, son laisser - aller , la police débarque un matin à son domicile , l'amène au tribunal .
Ce soir , il ne rentrera pas chez lui , pour la loi , il est considéré comme coupable , la sanction tombe , vingt quatre mois de prison ferme .
Max Nedelec n'existe plus , il est devenu un prisonnier , un numéro d'écrou.
Il est confronté brutalement au monde carcéral , à la violence gratuite , aux règlements de compte .
Heureusement pour lui , sa fille , sa chère Mélodie , va se battre pour lui .
Tous n'ont pas cette chance , les lourdes peines sont souvent confrontés à la perte de leurs proches qui eux continuent leurs vies loin de la prison .
Un portrait sans concession de la justice , de son côté kafkaïen inéluctable , du monde impitoyable de la prison où les plus forts font la loi .
Une lueur d'espoir , d'humanité parfois , comme ce prêtre qui ne renonce pas à aider des hommes désespérés, déshumanisés, prêts à tout pour survivre derrière les murs de la prison .
Il y a cette femme médecin qui veille comme elle le peut , sans jamais se décourager sur tous ces êtres meurtris , ces corps et ces âmes en souffrance .
Il y a des monstres parfois créés par l'emprisonnement lui - même , ceux qui font régner la terreur ou simplement qui veulent être respectés .
Des histoires émouvantes comme celle de Marcos qui parviendra à garder sa dignité , Marcos le portugais , impressionnante brute qui cache un grand coeur .
J'ai été agréablement surprise par ce premier roman , l'écriture est très belle .
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Christophe_bj
  21 février 2020
A la suite d'un concours de circonstances, Maxime dit Max Nedelec, un chef d'entreprise en faillite, est condamné à deux ans de prison pour des faits sans grande gravité dont il est en partie innocent. Le roman raconte sa détention et les nombreuses épreuves qu'elle lui réserve. ● On voit une prison fonctionner de l'intérieur, avec ses gardiens sous pression, ses clans, ses caïds, ses passe-droits, la drogue, la religion : pour cela le livre est intéressant et aussi terrifiant. On se dit : pourvu que jamais je ne connaisse cela, je ne tiendrais pas une minute là-dedans avec ces gens. Max est condamné surtout parce qu'il a perdu le bordereau de paiement d'une amende judiciaire de trente mille euros qu'il a effectué quatorze ans auparavant mais dont il n'a aucune preuve. On se dit que pour une broutille pareille on pourrait soi-même aussi être condamné et vivre le même cauchemar que lui ! Ça fait froid dans le dos. ● Mais le livre de Pauline Clavière ne me paraît ni bien écrit ni bien construit. On se dit au début que la confusion des propos reflète sans doute la désorientation du personnage principal, confronté pour la première fois au milieu carcéral alors que rien ne l'y préparait. Mais cette confusion perdure tout au long du roman, avec en outre de petits paragraphes peu agréables à lire, et des passages en italiques dont on se demande bien la fonction. Côté construction, l'auteur fait le strict minimum, le récit est très linéaire et finit par être ennuyeux. On se demande ce qu'ont fait l'éditeur et les correcteurs, car le livre me paraît beaucoup trop long et j'ai vu passer des fautes de français énormes, indignes d'un livre publié chez Grasset. ● Si on est bien évidemment à des années-lumière des romans carcéraux de Jean Genet ou du Journal et des livres d'Albertine Sarrazin, on est aussi très loin de romans plus populaires comme Meurtres pour rédemption de Karine Giebel où l'on trouve une réelle tension narrative. ● Pour moi, une déception.
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Verdure35
  16 février 2020
Au moment d'écrire une petite chronique sur ce roman , je me pose encore la question: pourquoi me suis-je ainsi trouvée happée par ce gros roman dont le sujet n'est pas forcément palpitant. Peut-être tout simplement parce qu'avec le texte de P.Clavière on entre en littérature, la vraie, et c'est un premier roman!
Pour ne pas avoir retrouvé le bordereau d'une traite qu'il pense avoir acquittée, Max Nedelec ,dirigeant d'une PME se retrouve en prison. Là, on pense au "Procès" de Kafka...
il découvre l'enfer de la prison , mais est persuadé que ce sera une erreur vite réparée.
"Laissez toute espérance vous qui entrez" écrit Dante . Max aura le temps de méditer.
En fait il va passer quelques saisons en enfer.Il va devoir apprendre à baisser les yeux, à comprendre le langage de la prison, s'adapter à ses codétenus (Marcos en est peut-être le plus attachant). Dans cet univers hostile, tout est inquiétant, et pour tout le monde, gardiens compris.Le mal rôde partout, la violence et la folie se respirent comme l'air vicié qui emplit les cellules. Et règne en majesté, épinglée partout la LOI, édictée par l'administration pénitentiaire, et de laquelle tout le monde se fiche.
Le style de P.Clavière appelle à tourner des pages noires ou lumineuses, dans une écriture vive et rapide. 600p étonnantes, pas le style d'une journaliste qu'est pourtant l'autrice, chroniqueuse à "C L hebdo"sur France5 .
Un gros coup de coeur.
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Citations et extraits (30) Voir plus Ajouter une citation
hcdahlemhcdahlem   30 mai 2020
Suivez-nous! On va se mettre là-bas.
On traverse un couloir aux murs défraîchis.
Des affiches illisibles sur des porte-affiches en liège.
Vu la laideur, ce n’était pas la peine de s’embarrasser de ce genre de coquetterie.
Encore des chaises, en plastique, fixées au sol, de chaque côté du couloir et des portes, banales, moches, tout comme ça, glacial, sale et puant : misérable.
Asseyez-vous là.
Le jeune me fixe, plutôt tente de me fixer, puis, gêné, jette ses yeux sur le carrelage beige.
C’est bon, venez !
Nous entrons dans une salle, trop grande, vide et beige aussi. Il y fait très froid.
Donnez-nous vos affaires, on va les mettre dans ce sac.
Il tend un sac-poubelle au jeune qui le réceptionne d’une main molle, l’air interrogatif.
Vous êtes sûr que c’est la peine ? Je peux attendre là, dans le couloir. Ma fille ne va pas tarder, avec l’avocat. Je ne vais pas utiliser une cellule pour rien.
Ce n’est pas pour rien, monsieur. C’est la procédure. Ce n’est pas pour rien.
Il a répété ça en plantant ses petits yeux bouffis dans les miens.
D’accord.
De toute façon ça ne peut pas durer longtemps, j’ai tué personne, on ne va pas me mettre en cage pour ça.
J’enlève mon cuir, le tends au gamin qui vient juste de trouver quoi faire du sac plastique en l’enfilant sur un panier à linge.
Face au défi que représente la gestion de mon blouson, il semble de nouveau embarrassé. Finalement il fait une grosse boule. Je ne dis rien. Mes pompes, le pantalon, le sweat… ainsi de suite. Être à poil, au milieu de cette grande pièce avec Laurel et Hardy, me noue le ventre, je ne suis plus tellement sûr tout de suite. Puis ça passe, bien sûr que si. Mélo va arriver et je serai sorti avant ce soir.
Panique pas Max. Ils font ça pour te faire peur.
Ok, allez là-bas.
Le gros a tendu son bras flasque.
Étonnamment ses mains sont minuscules, le petit doigt ramassé et l’index tendu, il me montre un sanitaire, comme une chambre froide. Un mec chauve et ganté m’attend.
Je passe en mode pilote automatique.
J’oublierai. Formalité.
Je remets mes vêtements, la ceinture, le manteau et les lacets en moins. Pas évident de marcher avec des chaussures sans lacets. La nervosité me fait pouffer comme un môme. Je me trouve bizarre.
Ça va. C’est rien. Tu te détends. Tu raconteras ça à Mélo dimanche.
Par ici maintenant, on va faire la photo, a ordonné le gros.
Je l’ai suivi dans une pièce en tout point semblable à la précédente, je me suis assis, j’ai levé la tête, un profil, l’autre, j’ai regardé droit devant, sans sourire, comme sur les photos de passeport. Ça a duré deux minutes. Pas plus. On m’a orienté vers un bureau d’écolier, devant de petites boîtes, imbibées d’encre, pour les empreintes. Le jeune en charge de l’opération a fait tourner mes doigts sur eux-mêmes pour bien les imprégner. Il ne m’a pas regardé, il est resté très concentré sur sa tâche. Moi non plus je ne l’ai pas regardé.
Je l’ai laissé faire, mimant la distance. L’opération est renouvelée dix fois.
Dix fois, j’ai fait comme si ces extrémités n’étaient pas les miennes, qu’elles gravitaient là, s’imprimaient sur le papier, sans plus. Comme si tout était normal.
Par ici!
Le gros devant, le jeune derrière, je descends des escaliers sans fin. On s’enfonce dans ces couloirs de plus en plus gris, sur ces carrelages de plus en plus beiges, plus de fenêtres, plus de soleil, juste une lumière blafarde.
Ce que c’est glauque!
Le gros sort un trousseau surchargé de sa poche XXL, farfouille et isole une grande clef rouge. Il se poste devant une porte blindée avec un hublot.

« Entrez, vous attendrez là qu’on vienne vous chercher pour aller au tribunal.
Je m’avance. Le temps de faire un tour d’horizon, la porte claque.
Un cachot.
Je ne pense pas que ça ait beaucoup changé en cinq mille ans, cette cellule est plus humide qu’une grotte. Pas d’air, pas de lumière. Un trou. Une décharge électrique vient secouer mon crâne et me flanque un vertige. 56 ans, je n’ai rien à faire là.
J’ai faim.
Je m’assieds sur le banc en ciment, vue sur les chiottes, la porte et quatre murs, parfaitement opaques. Va pas falloir que ça dure de trop. Mais ça peut pas durer, je n’ai rien fait de grave. Une boîte, faut que ça tourne quoi ! C’est normal. J’espère que Mélo va penser à appeler un avocat. Puis, elle ne peut pas garder Beckett demain, elle a le mariage de sa copine. Elle y va avec ce Loïc. Je me demande quelle tête il a son Loïc, quatre mois et je n’ai toujours pas vu le bout de son nez. Quand je pense au temps qu’il fait dehors. Une belle journée de printemps, passée là, enfermé…
Il est mort, il est mort le soleil…
Faut qu’on me sorte de là. Je vais lui dire au procureur. Ça n’a aucun sens.
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hcdahlemhcdahlem   30 mai 2020
INCIPIT
Acte I
Le printemps
Les rayons du soleil filtrent à travers les branches du vieux cèdre.
C’est émouvant le printemps.
Les merles ont pris leurs quartiers. La femelle, sur la branche la plus basse, tente d’échapper aux ardeurs du mâle. Je les distingue à la nervosité du second. Il est pressé, brutal, elle reste calme, résiste sans s’épuiser. Elle sait que le siège sera long. Des millions d’années de traque, ça laisse des traces dans la génétique, elle connaît toutes les feintes, toutes les astuces qui lui permettront d’éloigner son prétendant, de le faire patienter ou, en cas d’aversion insurmontable, de l’éconduire.
La nature est ainsi : injuste, capricieuse, irrévocable.
Sous la lumière, la robe de la femelle se pare d’une teinte noirâtre aux reflets émeraude. Je comprends mieux l’insistance de ce benêt.
Elle est belle à faire pâlir.
Avril touche à sa fin, la pelouse a bien verdi, les hortensias ont revêtu leur couleur d’été rose pâle pour certains, fuchsia pour d’autres. Ça sent encore la peinture fraîche du portillon qui vient d’être repeint dans un gris qui se voulait provençal. Pas un bruit, tout semble vierge.
Encore quelques pas et je serai coincé dans cette voiture de flic entre les quatre colosses, flingue à la ceinture.
Ce n’est pas possible. Un malentendu…
Il ne se passera rien de tel ce matin.
Laure m’a appelé hier soir, elle voudrait que l’on se revoie. Elle voudrait parler.
Plutôt bon signe.
Des mois qu’elle refusait mes appels téléphoniques.
L’herbe mouille le bout de mes chaussures, je n’ai pas eu le temps de boucler correctement mes lacets, le nœud se délie. Je me baisse pour le refaire, j’ai toujours détesté les lacets défaits.
Voilà… Encore un instant…
En me redressant un faisceau perce mon iris. Quand je recouvre la vue, je lève la tête et là, sous le ciel bleu, perlé de nuages, la fenêtre de madame Poinot avec, au centre, comme un point impeccablement placé au milieu d’une perspective, sa tête ronde perchée, en équilibre, sur son cou tendu. Je perçois son petit œil plissé de myope, luttant pour distinguer les formes bleues qui piétinent sa pelouse, parlent fort, regardent partout, sans retenue, sans éducation, comme si cet immeuble était leur propriété.
Ils forment une ronde resserrée autour de ce pauvre Nedelec.
Je savais qu’il était louche ! Voilà ce qu’elle va raconter. Sa journée sera éreintante, il va falloir rapporter les moindres détails, ne rien oublier des uniformes, des armes à la ceinture qui, pour ajouter à la gravité de son rapport, seront sans doute dégainées à un moment, comme ça, pour marquer l’occasion. Ne pas oublier non plus le poing ferme qui s’est abattu sur la porte quand le bouton de la sonnette semblait ne pas satisfaire aux impatiences policières, la voix forte, grave et claire qui ordonne, claironne: Vous êtes en état d’arrestation.
C’était quelques minutes plus tôt à 7 h 30 précises.
Inutile que je vous passe les menottes, monsieur Nedelec ?
Inutile.
On vous conduit au commissariat, vous passerez devant le procureur en fin d’après-midi.
Mais avant de rapporter cela, avant d’en arriver à formuler cette suite de mots cinématographique, ces mots de fiction qu’on entend d’habitude dans la bouche des autres, madame Poinot n’oubliera rien de la surprise totale qui marqua mon visage, de l’étonnement qui précéda mes protestations, mon incompréhension. Elle digressera à loisir, sur l’accablement qui frappa ma silhouette, sur la fermeté du visage du policier qui me faisait face et sur les voix qui se disputèrent, cinq minutes durant, la cour silencieuse de la résidence bourgeoise des Goélettes. Elle dira tout de mon air tour à tour surpris, incrédule, outré, rebelle puis résolu.
Même un peu plus.
Du spectacle inédit, elle n’omettrait pas un détail. Elle prendrait soin, comme il se doit, d’avoir pour moi quelques gentillesses, quelques tendresses, depuis qu’elle me fréquente !
Mais ces états d’âme céderaient vite la place à une lucidité retrouvée.
Elle savait bien que mon entreprise battait de l’aile. Elle était tombée, par hasard, en faisant le pavé du hall, sur des courriers du Trésor public qui m’étaient adressés et pire, des tribunaux ! Elle s’étonnait que je puisse continuer d’assumer le loyer exorbitant de l’appartement le plus prisé des Goélettes.
D’autant que ma dernière compagne, qui n’aimait rien tant qu’exhiber ostensiblement ses sacs Chanel, ne devait pas participer au remboursement de mes dettes.
C’était quoi son nom à celle-là déjà ? Celle qui travaille pour le ministère ? Enfin travaille… Targieu? Tardieu!
Depuis son départ, il y a quelques mois de cela, elle dirait novembre, je semblais en bonne forme et plutôt serein, ce qui ne manquait pas d’ajouter du drame au retournement soudain de situation auquel elle avait eu le malheur d’assister. Quel désastre, de voir un homme, plus tout jeune, l’air hagard, observer naïvement les oiseaux et refaire son lacet comme un môme, tandis qu’on l’escortait vers la voiture de police. Voiture qui, pour attester encore de la gravité de la chose, se serait transformée en un fourgon grillagé.
À ce moment-là, madame Poinot lâcherait un « pourvu que cela soit un malentendu, pourvu que oui, il nous revienne vite ! » dans une intonation parfaitement maîtrisée qui ne trahirait rien de sa pensée intime :
«Pourvu que ce nouveau riche ne s’en sorte pas à si bon compte.
Qu’il y ait une justice!»
Puis madame Poinot s’en irait glaner d’autres inspirations en arrosant les bourgeons naissants, en attendant qu’une nouvelle charrette lui laisse l’occasion de dérouler une version encore augmentée. Et la journée passerait ainsi, inattendue, donc palpitante.
Le plus gros des trois presse le pas.
Dans trois jours, le mois de mai, les balades sur le lac tous les dimanches et Beckett qui court comme un damné dans les allées.
Beckett.
Heureusement qu’il n’a pas assisté à cette mascarade. Il aime trop les grasses matinées pour ça. Il n’aime pas que l’on me bouscule, il aurait pu déraper. Les carlins ne sont pas méchants, mais si on touche à leur confort, ils vous provoquent en duel. Il faudra que je prévienne Mélo de venir prendre les boîtes au saumon. Il adore ça le saumon.
Normal pour un Breton.
Une main dans mon dos me courbe pour entrer dans le vaisseau, le plus gros des bleus se poste à côté de moi sur la banquette arrière.
Pas de chance.
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berni_29berni_29   15 février 2020
La porte se referme discrètement cette fois. Jamais encore aucune porte ici ne s'est faite aussi silencieuse. J'aurai la confirmation, plus tard, de cette première intuition : ici, les portes aussi, tour à tour, parlent et se taisent.
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berni_29berni_29   15 février 2020
Les gardiens ne bougeront pas. Dans ces cas-là, ils laissent faire. Pas envie de se faire amocher. Ils restent perchés, spectateurs attentifs, comme au temps des jeux romains, à nous regarder survivre ou mourir.
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hcdahlemhcdahlem   30 mai 2020
J’avais espéré que ce soit lui qui prenne le volant. Qu’on m’épargne sa sueur. Au lieu de ça c’est un gamin, une vingtaine d’années tout au plus, qui s’installe aux manettes. Le troisième referme la porte sur moi. Rideau sur le soleil, sur les merles, sur madame Poinot. Changement de lieu, changement d’acte. J’aurais préféré me faire un café, m’asseoir dans la cour et attendre 8 heures pour prendre une douche chaude.
Pour sûr, j’aurais préféré.
Il est mort,
Il est mort le soleil,
Quand tu m’as quittée
Il est mort l’été…
J’ai Nicoletta dans la tête, je n’ai jamais écouté Nicoletta de ma vie. Comme si ça ne suffisait pas d’être enfermé dans ce panier à rats, le supplice se poursuit en chanson. J’en saurai pas plus. On m’a traîné là, au commissariat. Maintenant il faut attendre. Je n’ai jamais trop attendu dans ma vie, globalement. Là, il va falloir attendre la fin de journée pour le tribunal.
Soudainement, le temps semble avoir ralenti.
La voiture a franchi un grand portail gris, s’est garée en file indienne derrière d’autres voitures identiques. Le gros m’a ouvert la porte et on est entrés. Un commissariat gris, moche, il y fait froid même au printemps et ça sent le plat surgelé passé au micro-ondes. Des faces grises aussi, du carrelage sur le sol, des têtes louches, des têtes flippées, des flics qui se la racontent, d’autres qui semblent faire leur boulot, l’accueil, des sonneries de téléphone inchangées depuis vingt ans, les chaises en plastique disposées de part et d’autre du hall et les va-et-vient incessants qui brassent l’air humide. Glauque.
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le Roi Arthur de Michael Morpurgo

Pourquoi le jeune garçon se retrouve-t-il piégé au milieu de l'océan?

Il voulait aller pêcher à la crevette
il voulait assister aux grandes marées d'équinoxe de printemps
il voulait accéder au rocher de Great Ganilly pour remporter son pari

20 questions
2505 lecteurs ont répondu
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