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EAN : 9782203132429
176 pages
Casterman (11/03/2020)
4.11/5   121 notes
Résumé :
En 1816, les royalistes reviennent au pouvoir. Le commandement de La Méduse est confié à un noble qui n'a pas navigué depuis vingt-cinq ans. Le 2 juillet, la frégate échoue sur un haut fond au large du Sénégal. 170 passagers s'installent sur un radeau de fortune. Deux semaines plus tard, le radeau est retrouvé miraculeusement avec à son bord seulement 17 survivants.
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Critiques, Analyses et Avis (34) Voir plus Ajouter une critique
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En 2020, Jean-Sébastien Bordas (scénario, dessins et couleurs) et Jean-Christophe Deveney (scénario) se sont associés pour présenter leur vision d'un chef-d'oeuvre qui commémorait une tragédie, c'est là le début de leurs Naufragés de la Méduse, paru chez Casterman.

À la poursuite de Géricault
Théodore Géricault est un jeune bourgeois du début du XIXe siècle ; son statut lui permet de vivre aisément et de se consacrer à sa passion, la peinture. Cela marche relativement bien, mais il recherche activement le sujet de son prochain tableau, au point de délaisser sa famille. Il s'intéresse de près à un événement marin qui a eu lieu un peu plus d'un an auparavant, l'échouage de la frégate La Méduse. Cela a donné lieu à un procès par la suite, à quelques règlements de comptes au sein des ministères concernés et Géricault remonte peu à peu la piste pour comprendre ce qu'il s'est passé afin de comparer le fil de cet événement avec les informations connues du grand public. Il recueille le témoignage de deux survivants de cet échouage et sent qu'il tient là de quoi faire un tableau à la fois épique dans son sujet et dantesque dans sa conception. C'est aussi l'occasion de voir surgir de nouvelles oppositions entre les royalistes et les bonapartistes qui se disputent les lieux de pouvoir en ce début de Restauration.

À la recherche de la Méduse
Ce premier récit sur Théodore Géricault est ainsi entrecroisé avec le récit le plus historique possible du dernier voyage de la frégate nommée La Méduse. C'est un navire lancé en 1810, qui a servi a quelques missions ponctuelles vers l'Indonésie et les Antilles. En 1816, elle sert à organiser une mission de colonisation (des fonctionnaires et des militaires, avec quelques familles) en direction du Sénégal. L'expédition en cortège est dirigée depuis la Méduse par le commandant Duroy de Chaumareys, vieux noble royaliste mais sans expérience maritime récente et en conflit constant avec ses lieutenants. Jour après jour, la tension monte dans cette expédition et ce qui devait arriver arriva, la Méduse, séparée du reste du convoi, s'échoue au large du Sénégal sur un simple banc de sable, dont la dangerosité était pourtant connue, le banc d'Arguin aujourd'hui en Mauritanie. Les conflits reprennent de plus belle, l'alcool est consommé à la va-vite, les conditions sont dantesques. le drame se noue avec la constitution d'un convoi de chaloupes trop petit pour accueillir tout l'équipage (et le reste du cortège n'a pas été attendu donc ne peut pas les secourir). le commandant passe dans les premières chaloupes, mais certains restent sur l'épave et beaucoup doivent construire un radeau qui est bien vite séparer du reste des chaloupes : là, les auteurs prennent le parti de donner une raison claire au « largage » du radeau. Et le dernier acte est forcément le devenir de ce radeau qui inspira Théodore Géricault : manque d'eau, de vivres (ils n'ont que des barriques de vins et quelques poissons volants qui passent), dérive pendant des jours et des jours, mutineries, combats et même faits de cannibalisme, etc. Seules 15 personnes seront secourues… Cela fait écho à bien d'autres épisodes dramatiques de la mer comme Les esclaves oubliés de Tromelin.

Construction d'un chef-d'oeuvre
Pour cette mise en abîme du récit graphique de l'élaboration d'un chef-d'oeuvre graphique (Le Radeau de la Méduse s'appelle originellement Scène d'un naufrage et est désormais visible au musée du Louvre), les deux auteurs ont donc choisi un petit côté « enquête » de la part du peintre. Lui-même a un intérêt, si ce n'est financier, au moins du point de vue de sa réputation : c'est là l'occasion de paraître dans cette société très conservatrice de la Restauration comme un artiste d'avant-garde. La mise en parallèle des deux récits se fait beaucoup par la psyché du peintre : un brin romantique parfois, acharné sur la quête du détail souvent (les anecdotes sur l'usage de membres humains en décomposition sont toujours véridiques), il s'enferme de plus en plus sur son sujet au détriment du reste de sa vie. Tout cela pour dire que les détails historiques fourmillent et on sent particulièrement combien les auteurs ont fouillé dans les archives de cet événement pour tout remettre à plat. Cela ne donne pas lieu à une composition graphique particulière de la part de Jean-Sébastien Bordas : nous avons ici un gaufrier relativement classique, avec des décors d'arrière-plan sûrement trop peu développés en raison du grand nombre de planches (167 !).La multiplication des cases donne un rythme soutenu à l'ensemble, ce qui contraint à multiplier le dessin de certains personnages mais permet parfois de se passer de certains dialogues qui n'auraient pas apporté grand-chose.

Les Naufragés de la Méduse est donc un roman graphique particulièrement intéressant, riche en informations historiques, par un duo d'auteurs que je ne connaissais pas encore

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Deux récits en parallèle, l'un nous raconte le naufrage de la méduse et l'horreur de la dérive sur le radeau, et l'autre, la genèse de la création du tableau par Théodore Géricault et sa quête artistique. Projet très ambitieux et pour ceux qui suivent mes chroniques sur Babelio, ils doivent connaître mon extrême exigence en matière de bande dessinée sur l'univers de la peinture, et mon constat est malheureusement très cruel : cette bande dessinée n'est pas à la hauteur de ses (trop grandes) ambitions. Il faut dire qu'il s'attaque à un des plus grands tableaux de la peinture française.


Tout d'abord, d'un point de vue graphique, je constate que le dessin est terne et académique, de plus, la colorisation est monotone et triste, l'effet aquarellé manque de vie et ne sert pas le contraste et la finesse de la lumière romantique. On confond les personnages, et on sent le dessinateur soucieux des postures, du trait faussement léger, il tente d'y apporter du naturel, mais on est loin de l'audace du modèle, c'est très stéréotypé, le tableau de Géricault est aux antipodes du stéréotype. Jamais le graphiste ne tente de s'en imprégner, au contraire, il l'intègre dans son propre style au risque de le dénaturer. On s'attend, sur un sujet pareil, à ce que le trait, la couleur, la technique et les formes questionnent sur la compréhension et l'interprétation du tableau en question, il n'en est rien malheureusement.


Second point, le récit est découpé entre les deux récits, on passe de l'un à l'autre brusquement, sans transitions, chaque passage est trop court pour s'immerger, une petite scène et on change d'année, c'est un effet de style qui casse complètement le rythme, on sent l'effet artificiel qui ne se justifie pas vraiment, une astuce sortie du chapeau, mais dont le seul but est une recherche d'originalité avant le sens. Les réflexions du peintre sont éludées en quelques phrases lapidaires, et l'incompétence du capitaine est traitée avec une désinvolture caricaturale.


Ensuite, les anecdotes reportées, au lieu d'apporter un éclairage au tableau, l'enfoncent dans le fait divers sordide. Les coucheries de Géricault changent-elle le point de vue sur le tableau, si c'est le cas, c'est franchement gênant. Il y a évidemment le drame du naufrage et les cas de cannibalisme avéré, mais là c'est pareil, on tombe dans le récit d'horreur et le tableau de Géricault n'a plus rien à y voir. Est-ce que la valeur du tableau tient à cette histoire de cannibalisme, et c'est bien là la plus grosse erreur de cette bande dessinée. On nous présente un Géricault comme une sorte de reporter de guerre, une vision ancrée dans notre culture de 2023, mais qui n'a rien à voir avec le sujet. J'ai appris des choses sur la vie de Théodore Géricault, sur le drame du naufrage, mais absolument rien sur le tableau, sur la peinture romantique, bref, rien d'intéressant, et même, je ne suis pas loin de penser que cette lecture aurait plutôt tendance à dénaturer notre vision du tableau.


Nulle part il est question de la puissance du tableau, qui est peut-être le plus grand chef d'oeuvre de la peinture romantique française, d'ailleurs, il est presque mis à l'écart, on n'y voit que quelques ébauches académiques faites à la manière de Jean-
Sébastien Bordas, sans tentatives de comprendre le trait, la lumière, l'esprit de Théodore Géricault. Ce chef d'oeuvre est ramené au rang de fait divers, exactement le contraire de ce qu'il représente, c'est-à-dire la puissance du romantisme, son ouverture vers le naturalisme, et le lyrisme tragique de l'aventure humaine face à sa nature profondément sombre. Les vagues du tableau nous soulèvent, nous secouent, celles de la bande dessinée sont désespérément plates, il n'y a dans cette bande dessinée, ni espoir ni désespoir.


Ma note est sévère, ma critique est sévère, sans doute que cette bande dessinée ne méritait pas tant d'opprobre, elle est assez belle, soignée, documentée, mais pour moi, l'objectif ambitieux est loin d'être atteint et elle ne correspond pas à mes attentes. Si vous cherchez une bonne bande dessinée sur la peinture romantique française, lisez plutôt le Delacroix de Catherine Meurisse.


Sinon, allez au Louvre et plantez vous devant le tableau, prenez votre temps, regardez le dans son ensemble, ensuite, attardez vous sur les détails, les personnages, leur peau, leurs mouvements, la forme des vagues, les traces de pinceau, les nuances de couleurs, tout cela vous racontera une histoire qui ne sera que la vôtre, vous serez alors servis en émotions, la claque garantie. C'est vrai qu'aller au Louvre à l'heure actuelle vous incite à en voir le plus possible, mais contentez vous d'y aller pour deux ou trois tableaux et savourez, la peinture ce n'est pas fait pour le pas de course des tours operators, bouchez vous les oreilles pour éviter les commentaires, et si quelqu'un vient vous suggérer que le peintre couchait avec sa tante, envoyer lui une mornifle.
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Dans le salon rouge du Louvre trône en majesté un tableau aux dimensions imposantes : « le radeau de la Méduse », l'un de plus grands de la collection, l'un de plus célèbres du musée. Mais souvent, dupés par l'esthétique assez classique qui rappelle Michel-Ange dans la peinture des corps, les spectateurs se méprennent et croient avoir affaire à un épisode biblique ou antique. Grâce au roman graphique « Les Naufragés de la Méduse » de JS Bordas et JC Deveney , un one-shot imposant de 176 pages en couleurs directes paru chez Casterman, on apprend tout sur l'origine de cette oeuvre. L'album raconte, en deux récits entrecroisés, le naufrage réel de la frégate La Méduse et le naufrage émotionnel du peintre Géricault qui va se plonger dans ce fait-divers pour en tirer une toile d'actualité au détriment de sa vie personnelle et de sa santé.

Un fait-divers célèbre :

Le 17 juin 1816, la frégate la Méduse quitte l'île d'Aix pour le Sénégal. Nous sommes au début de la Restauration , après les 100 jours, et son commandant, Hugues Duroy de Chaumareys un ancien émigré qui n'avait pas navigué depuis 25 ans, multiplie des erreurs de navigation et finit, le 2 juillet, par échouer son navire sur un banc de sable au large de la Mauritanie. Pour le désensabler on construit en hâte un radeau de 20 m par 12 qu'on surnomme « la machine » sur lequel on place les canons, et tout ce qui peut alléger la frégate. Mais c'est un échec. On décide d'évacuer trois jours plus tard et, tandis que les notables s'installent dans les canots, le gros de la troupe et le bas-peuple s'entassent à 147 sur « la machine » remorquée par les autres embarcations. Comme le radeau est trop lourd, Chaumareys donne l'ordre de couper les amarres et cette immense « machine » dérivera treize jours durant sans eau, sans vivres. Mutineries, accès de folie, massacres organisés, noyades et scènes de cannibalisme se succèdent dans l'horreur.

Le 17 juillet, le brick « l'Argus » recueille les survivants. Ils ne sont plus que quinze. A leur retour, deux d'entre eux, Corréard et Savigny, publient leur témoignage qui provoquera une véritable tempête. le jeune peintre Géricault revient au même moment d'un séjour en Italie. Il est à la recherche du sujet de sa prochaine toile et perçoit d'emblée le potentiel de ce triste fait-divers. Il se met donc en tête de rencontrer les survivants pour mieux comprendre ce qui s'est passé …

Une enquête minutieuse et une mise en abyme

Durant plus de quatre années, les deux auteurs, JS Bordas et JC Deveney, se sont consciencieusement et abondamment documentés comme l'indiquent leurs remerciements : ils ont eu recours à l'expertise de Denis Roland conservateur du musée de la marine à Rochefort et à celle de Bruno Chenique spécialiste de l'oeuvre de Géricault. Au départ, ils pensaient ne raconter que l'histoire du naufrage mais ils ont décidé d'y adjoindre le personnage du peintre et sa quête afin de pouvoir retranscrire de façon plus originale le récit du fait-divers et éviter de montrer des scènes racoleuses en les racontant par ce biais à la place. On a donc un récit cadre : les recherches de Géricault et la genèse de son tableau à partir de fin 1817 et un récit encadré : le voyage de la frégate, son échouage et la vie sur le radeau en 1816. On passe de l'un à l'autre dans un savant montage alterné qui conserve une très grande lisibilité grâce à un code chromatique spécifique : les pages de 1816 sur le bateau et le radeau , en plein soleil, sont plutôt présentées en couleurs chaudes tandis que celles du Paris de 1818 sont composées dans des tonalités froides.

Ainsi, après l'embarquement qui permet la présentation des principaux protagonistes du fait-divers issus de couches diverses de la société où des nobles et des civils - les futurs notables de la colonie et leurs serviteurs parfois de couleur- côtoient des troupes qui formeront la garnison du comptoir en plus de l'équipage, on a l'exposition des dissensions qui règnent dès le départ sur le bateau entre des personnes de tous bord politiques (ultras monarchistes, bonapartistes nostalgiques, et même républicains). Puis nous découvrons l'histoire des naufragés en même temps que l'artiste dans une focalisation interne au gré de ses recherches et de ses conjectures. Parfois de nouveaux narrateurs prennent le relais : ainsi le mystérieux informateur du ministère de la Marine permet d'effectuer la transition entre le récit cadre et le récit encadré. Cette variation permet à la fois d'éviter une vision univoque et un exposé monotone et didactique.

En effet, Géricault, passionné d'exactitude, se lie avec Corréard et Savigny qu'il interroge et représente sur son tableau au pied du mât tout comme il rencontre Valéry Touche-Lavilette le charpentier du radeau dont il fait le portrait et qui lui construit une maquette de la machine. Enfin, il a affaire à un mystérieux informateur qui, voulant laver l'honneur de la marine française, lui fournit les minutes, classées confidentielles, du procès de Chaumareys.

Les pièces du puzzle s'emboîtent petit à petit. Théodore remet ainsi en cause les témoignages des deux survivants en en découvrant les zones d'ombre et les incohérences grâce aux discussions qu'il a avec sa tante Alexandrine. Ce qui permet dans la narration du fait-divers de montrer un Corréard un peu fat qui, tout scientifique qu'il est, confond des marsouins avec des dauphins, rechigne à prendre ses quartiers près des soldats et refuse de prendre place sur le radeau au moment de l'évacuation ; puis, lorsque Géricault le rencontre, le côté histrionique du personnage est souligné ce qui écorne l'image hagiographique que le survivant donne de lui-même dans son témoignage. de même, dans une conversation avec Savigny lors de la soutenance de thèse de ce dernier, Géricault met en doute la théorie du jeune médecin sur la « calenture » qui les disculpait bien commodément…Puis, lors de ses discussions avec ses amis sur l'événement, il réfute les propos racistes de l'un d'eux qui prétendait que le cannibalisme sur le radeau avait été initié par les Noirs qui s'y trouvaient. Géricault se bat donc constamment durant son enquête contre les préjugés, les légendes et le travestissement de la vérité.

Cette démarche représente également, dans une mise en abyme, celle des deux scénaristes. Ils sont passés par les mêmes étapes que leur héros : Ils ont consulté les archives du procès Chaumareys (en toute légalité en ce qui les concerne !), les journaux de bord des autres navires, le rôle d'équipage ; ils ont même bénéficié d'une maquette grandeur nature du radeau qui venait d'être recrée au musée de la Marine (ils nous en montrent une photo dans le dossier en fin d'ouvrage). Ils se sont sans doute, enfin, appuyés sur d'autres témoignages de survivants longtemps restés inédits qui prouvaient que les deux témoins initiaux maquillaient la réalité en se donnant pour l'un le beau rôle et pour l'autre une caution scientifique (c'est une fièvre tropicale qui aurait poussé les gens à s'entretuer) ce qui laissait éclater la vérité dans toute son horreur.

Une réflexion sur l'artiste

Mais, en faisant de Géricault le personnage principal de leur roman graphique (comme le souligne la couverture dans laquelle le peintre à son chevalet occupe les deux tiers de la page), les deux scénaristes ajoutent en plus une dimension biographique et métalinguistique : ils permettent en effet de mieux connaitre l'homme et donnent à voir sa vision du rôle de l'artiste.

Le récit cadre évoque en effet la vie palpitante du jeune artiste en vogue qui fréquentait des peintres célèbres à l'époque tel Horace Vernet ou qui le deviendraient ( le jeune Delacroix) et surtout un épisode qui fut soigneusement occulté jusqu'en 1976 de sa biographie officielle : la passion qu'il éprouva pour sa tante par alliance qui avait seulement six ans de plus que lui. Ceci rajoute de « l'humain » à l'intrigue et également du suspense en créant une opposition à l'élaboration du tableau : son oncle, fervent royaliste, veut le dissuader de mener à bien son projet ; or, comme l'artiste l'avoue à celle qu'il aime, son tableau et son amour pour elle sont « ses deux obsessions » et l'on peut alors se demander en quoi cette passion coupable va interférer dans sa création.

On assiste également aux hésitations de Géricault sur l'épisode à représenter. Auréolé d'une médaille d'or obtenue à seulement 21 ans au Salon, il veut six ans plus tard réitérer cet exploit et frapper fort en innovant : il en a assez « des vieux mythes et de la Bible illustrée « (p.6). On le voit réaliser différentes ébauches : il songe à présenter des scènes de mutinerie ou de cannibalisme qui sont dérangeantes tout en cherchant à donner un résumé de ce qu'il a découvert et à faire partager sa vision de la société. C'est pourquoi il va faire poser l'un des célèbres modèles noirs de l'époque, Joseph. Deveney et Bordas consacrent une longue scène de leur roman graphique à cela. Géricault croit aux idéaux de la Révolution et milite contre l'esclavage. Son tableau pathétique, qu'on croit souvent dédié à l'extrême malheur des hommes face aux éléments, est surtout un message politique. Si l'on regarde bien la toile, on voit que le personnage principal, montré de dos - une première dans l'histoire de la peinture -, est un métis. A sa gauche, on voit un homme de couleur qui regarde vers l'horizon. Et dans l'amas des corps, on aperçoit une main noire et une main blanche qui se serrent fiévreusement en signe de joie. Or, il n'y avait parmi les survivants qu'un seul Noir, soldat venu des Antilles pour servir dans l'armée française. Par solidarité avec les esclaves, Géricault place trois hommes de couleur sur le radeau, victimes lamentables du mépris de classe dont témoigne l'affaire.
Les deux auteurs soulignent enfin, à plusieurs reprises, comment le jeune homme fortuné n‘avait pas besoin de sa peinture pour vivre et donc pouvait peindre à son rythme et sans se préoccuper de plaire au public et au pouvoir pour qu'on lui achète sa toile. Reprenant les analyses de Bruno Chenique, ils font dire à leur héros « Nous sommes une seule humanité et le radeau est là pour témoigner de toutes ses souffrances » et ils rappellent dans leur exergue la célèbre citation de Michelet : « c'est la France elle-même, c'est notre société toute entière qu'il embarque sur ce radeau de la Méduse ». Les bédéistes racontent comment Géricault va métamorphoser le fait-divers dans une prise de position esthétique mais aussi sociale et politique tout en s'y perdant et … c'est passionnant !

Alors qu'au départ les deux récits alternent toutes les deux ou trois pages, permettant au lecteur d'éprouver un certain répit après certaines scènes difficiles sur le radeau, ils se succèdent de plus en plus rapidement jusqu'à se télescoper parfois dans des scènes de tension et de violence où les codes chromatiques se contaminent dans une palette uniformément sombre et des pages muettes présentant une fragmentation des images mimétique de l'état de tension psychologique des personnages. Les deux naufrages finissent par se rejoindre dans un clair-obscur géricaldien.

On sort de cette lecture hanté par la tragédie du radeau et ce qu'elle dévoile de la nature humaine, de l'égoïsme et de la violence de l'homme confronté à des situations extrêmes. Une plongée « au coeur des ténèbres » qui prend d'autant plus de résonnance dans l'époque troublée que nous traversons quand chaque jour voit son lot de naufrages en Méditerranée et quand l'individualisme forcené prime sur la société … Certains lecteurs reprochent aux auteurs de ne pas avoir inclus une reproduction du chef d'oeuvre de Géricault dans leur album. Or, ce n'est pas le tableau lui-même qui importe ici mais son « making of » : le fait divers à l'origine de sa création, l'enquête de l'artiste, toutes les interrogations qu'elle suscite auprès de son auteur, le douloureux parcours qui a été nécessaire à son élaboration et sa réception avortée au Salon dans une présentation censurante en haut de la cimaise (comme celui de Claude Lantier dans « l'Oeuvre » de Zola) sous un titre générique qui lui reniait sa valeur d'actualité et de brûlot.

Si ce fleuron du Louvre est, hélas, promis à disparaître car un composant dans la peinture assombrit le tableau progressivement et que son noircissement complet est à terme irrémédiable, JC Deveney et JS Bordas lui ont dressé un véritable « tombeau » (au sens poétique du terme) dans leur magnifique roman graphique. Embarquez-vous sans tarder dans ce récit de naufrages réussi !
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J'ai beaucoup aimé cette B.D. qui nous permet de découvrir l'histoire des naufragés de la Méduse, tout en suivant en parallèle le cheminement qui permettra à Géricault de peindre le célébrissime tableau le Radeau de la Méduse quelques années après les événements.

Le déroulement des faits correspond bien aux souvenirs que je gardais du reportage "La véritable histoire du radeau de la Méduse" que j'ai vu il n'y a pas très longtemps et qui est évoqué dans les annexes. On comprend très vite que l'échouage de Méduse aurait pu être évité et que beaucoup de mauvaises décisions ont été prises pour de mauvaises raisons (orgueil, convictions politiques, opposition de classes sociales...) avec les terribles conséquences qu'elles ont eues (morts dans des conditions atroces, cannibalisme...).

En plus des recherches de Géricault pour la conception de son tableau (rencontre avec les survivants pour essayer de comprendre ce qui est arrivé, visite d'hôpitaux pour s'entraîner à représenter mourants et morts, etc), la B.D. évoque la société de l'époque où l'on retrouve les mêmes factions que sur la Méduse ainsi que la vie personnelle du peintre, notamment ses amours malheureuses avec Alexandrine, l'épouse de son oncle. J'ai apprécié d'avoir l'occasion d'en apprendre plus sur ce peintre dont je savais finalement peu de choses.

Les dessins aussi m'ont beaucoup plu. J'ai presque été surprise que, malgré une certaine douceur dans les traits et les couleurs, les dessins restituent finalement si bien la violence de ce qui se passe sur le radeau aussi bien que des émotions du peintre en proie à la passion ou au désespoir.
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Le récit du naufrage de la Méduse, je le connaissais, mais cela change tout lorsque c'est dessiné et qu'il y a une mise en abyme entre le naufrage de la frégate et celle de la vie de Géricault, qui, à cette époque, se noie aussi.

Les auteurs, en alternant le récit du voyage/naufrage de la Méduse et des recherches de Géricault pour son tableau ont donné une autre approche à la tragédie et ont évité de sombrer dans le glauque.

Les dessins, en aquarelles, mettent cette histoire bien en valeur : tons chauds lorsque nous sommes en mer et tons plus froids lorsque nous rejoignons Géricault. C'est donc avec les yeux grands ouverts que j'ai commencé ma lecture en découvrant les différents protagonistes : d'un côté, ceux de la Méduse et de l'autre, tous ceux et celles qui gravitaient autour de Géricault.

Les auteurs ont fait un véritable travail d'enquêteurs et Theodore Géricault aussi. Ce dernier voulait peindre de manière originale les naufragés, sortir des tableaux à connotation biblique et frapper un grand coup avec sa toile.

Le montage est lui aussi bien fait puisque l'on a quelques pages sur le voyage de la frégate et ensuite les recherches de Géricault, ses ennuis, ses amours contrariés. S'il n'avait pas de soucis d'argent et pouvait prendre son temps pour exercer son art, notre peintre avait des soucis ailleurs.

Notamment il en aura avec les survivants et témoins du naufrage : Corréard et Savigny qui ne sont pas honnêtes, l'un se mettant en scène comme un héros et l'autre trouvant une fièvre tropicale pour excuser le cannibalisme qui saisit certains des naufragés, quand d'autres mettaient en cause les Noirs qui se trouvaient sur le radeau.

Hé oui, les riches, les bourgeois, le commandant, les dirigeants, eux sont allés dans les canots et les autres, les troisièmes classe, sont allés s'entasser sur un radeau que l'on n'a pas hésité à rompre les amarres pour s'en débarrasser… Titanic avant l'heure.

Si vous connaissiez les erreurs qui furent commises lors du naufrage et les imbécilités faites par un commandant qui n'avait plus navigué depuis des lustres, pas de panique, cet album vous rafraîchira la mémoire et vous ravira au passage car c'est avec minutie que Géricault mène son enquête, cherche les zones d'ombres, les non-dits, les incohérences dans les différents témoignages, le peintre s'écorchant même avec quelques racistes de bas-étage au passage.

Et en prime, vous saurez tout sur cette toile célèbre, sur son peintre, sur sa réalisation, sa vie, ses amours, ses emmerdes. En prime, vous croiserez Horace Vernet et Delacroix !

Si vous ne saviez rien de rien, pas de soucis non, car après cette lecture, vous saurez tout sur le naufrage ET sur l'élaboration de ce tableau qui est maintenant célèbre. Vous pourrez briller aux repas de famille et en société. Moi-même je me suis cultivée avec délectation car la bédé est un petit bijou de mise en scène intelligente et de dessins superbes.

La folie qui saisit les naufragés sur le radeau est elle aussi bien mise en scène, faite avec réalisme, sans juger, car nous ne savons pas comment nous réagirions, perdu sur un radeau, les pieds dans l'eau salée, sans nourriture, sans eau, sans espoir et sous le soleil…

Certains ont sans doute fait des témoignages douteux afin de ne pas se mettre en cause et se faire juger par une populace toujours prompte à s'enflammer et à vilipender.

Une magnifique bédé qui alterne le récit de la frégate La Méduse avec les recherche de Géricault pour son tableau, une mise en abyme réalisé de main de maître, une biographie de Géricault sans en être une, un récit de naufrage qui tournera à l'horreur mais sans que les auteurs ne sombrent dans le voyeurisme.

Bref, un making of superbement bien fait et si on parle de naufrage, la bédé, elle, ne sombre jamais.

PS : merci à ma soeur de m'avoir offert cet album graphique pour ma Noël. C'était totalement inattendu, surprenant et une putain de bonne idée !

Lien : https://thecanniballecteur.w..
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critiques presse (2)
BoDoi
04 août 2020
Le dessin dynamique et la mise en couleurs soignée à l’aquarelle rendent un bel hommage au fameux tableau et à la vie de son auteur dans un opus qui, bien que de facture classique, ne cache pas ses ambitions et y parvient largement.
Lire la critique sur le site : BoDoi
BDGest
03 juillet 2020
Une intrigue intelligemment construite, dans laquelle un tableau célèbre sert de prétexte pour raconter un homme et son époque.
Lire la critique sur le site : BDGest
Citations et extraits (17) Voir plus Ajouter une citation
Avril 1818.
- Alors ? Comment fut la Normandie ?
- Reposante
- La province, quoi…
- J’y ai trouvé ce que je cherchais : du souffle, de la lumière et de l’horizon.
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- Monsieur a les oreilles bien sensibles.
- Et Monsieur la langue bien pendue...
Je vois qu'en plus, il porte la violette en boutonnière, comme tout bon perturbateur bonapartiste...
- Je suis surpris de voir que le roi et ses valets s'intéressent de si près à la botanique.
Qu'ils prennent garde.
A trop se pencher vers la terre...
on se risque à exposer son derrière.
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- Je veux essayer de représenter votre histoire au plus vrai.
- Je ne suis pas sûr d'en voir l'intérêt ! J'en ai déjà assez dit dans mes témoignages et rapports.
-Mais Justement ! Il s'agira moins de dire que de faire ressentir par la peinture et la composition.
-Et ressentir quoi ? La détresse ? La violence ?
-Vos souffrances
(Géricault et Savigny, p.108)
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Notre époque est hypocrite. On abolit la traite mais pas l'esclavage.
D'une manière ou d'une autre je veux que mon tableau évoque tout cela.
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Vous n’avez été qu’humain dans une situation qui ne l’était pas. Et c’est cela que je veux peindre. Vous êtes un survivant de cette tragédie… mais en aucun cas il ne s’agit d’une forme de victoire.
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Videos de Jean-Christophe Deveney (6) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Jean-Christophe Deveney
*Rediffusion du live du 27 janvier 2024 sur la chaîne Twitch de Glénat et de Ultia*
Du mercredi 24 au samedi 27 janvier 2024, Ultia vous fait vivre le Festival International de la BD d'Angoulême en direct sur Twitch. Présentation du stand, interview d'auteurs.ices et de dessinateurs.rices, visites d'expositions, tutos dessins...
Au programme de cette vidéo : Rencontre avec Valentin Varrel pour Jeanne des embruns. Découvrez la BD : https://www.glenat.com/hors-collection-glenat-bd/jeanne-des-embruns-tome-01-9782344054567
Jeanne des embruns est née un jour de tempête. Fille du marquis de Gabrini et de la marquise Hanne, son enfance est bercée par les vagues. C'est dans cette atmosphère maritime que grandit Jeanne qui sent qu'un lien particulier la relie à l'océan. Lorsque sa mère meurt, la jeune fille se promet de poursuivre l'exploration du monde aquatique, jusqu'au jour où elle fait une rencontre des plus surprenantes. Est-ce bien une sirène qu'elle a entraperçue en plongeant dans les profondeurs ? En ce siècle des Lumières, où les connaissances scientifiques évoluent chaque jour, son père, un savant, doute de l'existence de ces êtres. Pourtant, bientôt les chants de Jeanne vont lui permettre d'entrer en contact avec ce peuple méconnu. Elle rencontre 2 têtards, des enfants-sirènes qui ont trouvé refuge dans le Golfe pour échapper à Sarisse, un sirénier qui les traque sans relâche. Pour aider ces créatures magnifiques, Jeanne va prendre tous les risques y compris celui d'impliquer son père. Peut-être que l'heure est venue pour Jeanne de prendre le large et de découvrir des horizons aussi mystérieux que fascinants afin de percer les secrets de ses origines. Partez à la découverte de créatures extraordinaires à travers cette nouvelle trilogie pleine de poésie, de mélancolie et de merveilleux. À la croisée des influences nordiques, des mythes et légendes, Jean-Christophe Deveney et Valentin Varrel développent l'univers des sirènes avec fantaisie grâce à un dessin harmonieux hérité de l'animation.
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