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EAN : 9782081512535
192 pages
Éditeur : Flammarion (04/03/2020)

Note moyenne : 4.17/5 (sur 20 notes)
Résumé :
Je vais me permettre de te tutoyer, tu ne m’en veux pas ? On ne se connaît pas, c’est vrai.
Mais vu ce qu’il vient de t’arriver, je crois qu’on a quelques points communs.
Alors on va faire un truc, si tu veux bien : je t’écris maintenant, et toi, tu me lis quand tu veux. D’accord ?

Moi, j’ai des choses à te dire. Toi, sens-toi libre d’en faire ce que tu veux. D’ailleurs, c’est peut-être par là que je devrais commencer : sens-toi libre ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (9) Voir plus Ajouter une critique
abfabetcie
  23 mai 2020
C'est un témoignage fort, brut et brutal, mais terriblement efficace qui, contrairement à ce que j'ai pu lire dans une certaine critique, n'est pas un manifeste contre les hommes mais contre les violences masculines faites aux femmes. Car, heureusement, Il y a des hommes, de plus en plus, qui ont compris et « qui savent parfaitement faire la différence entre une femme qui dit « non » et une femme qui dit « oui »… et qui « ne reconnaissent pas leur sexualité quand on leur parle de « besoins » ou de « pulsions » irrépressibles et trouvent même légèrement humiliant qu'on ne leur accorde pas beaucoup plus de subtilité qu'un teckel en rut. »
Giulia Fois remet les pendules à l'heure et ça fait du bien. Les mots ont leur importance et elle les manient fort bien. Comme lorsqu'elle évoque son avocat qui l'a « assistée » et non pas « défendue », car elle n'était pas coupable, mais victime. de même qu'il est important, et elle le fait fort bien, de répéter que céder n'est pas consentir. Que la victime d'un viol n'y est pour rien, qu'elle n'est coupable de rien. « Oui j'ai cédé, non je n'ai pas consenti. J'ai cédé parce que je n'ai pas voulu mourir. On a toutes cédé parce que c'était ça ou crever ». Il est grand temps « d'inverser le cours des choses et demander des comptes au violeur plutôt qu'à la victime. C'est renverser l'ordre établi, bouleverser une grille de lecture millénaire », n'en déplaise encore à certains… Alors certes, c'est parfois répétitif mais on le sait bien l'éducation c'est l'art de la répétition et il y a encore du chemin à faire sur le sujet.
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Matatoune
  19 mars 2020
Écouter sa voix à la radio, c'est déjà un voyage. Alors, mettre ma voix, celle du dedans, dans ses mots c'est comme me relier à un continent pour moi inconnu, celui du traumatisme pour viol. « Je suis une sur deux » est le récit de Giulia Foïs, journaliste, sur l'agression dont elle a été victime au début de sa vie de femme.
Giulia Foïs décrit le soir où elle a subit l'agression, l'amour de sa famille, la croyance d'un père en la justice, les interrogatoires, les sous-entendus, la glace sans tain et « la décharge électrique » de l'identification, le trou béant invisible mais bien présent, le retournement au procès, la relaxe de l'agresseur et la rage qui aurait pu la perdre.
Son « rat à moustache » n'a jamais eu ses pleurs. « Poker face dans ta face », ce leitmotiv pour affirmer sa volonté de vivre avec la présence de son entourage aimant, solide en soutien. Tenue juste au bord du gouffre, Giulia Foïs décrit les étapes de sa reconstruction, sans attendrissement, juste avec sa rage et son regard franc.
Giulia Foïs raconte comment de victime elle s'est transformée en combattante de la cause féministe. Ces nouvelles militantes réinventent ce que nous, leurs aînées, avions entrouvert sans poursuivre le chemin. Au moment où celui qui a déclenché « Me too » prend vingt-trois ans de prison en faisant semblant de ne pas comprendre, il s'agit d'arrêter aussi l'hécatombe des une sur cinq harcelées au travail, d'arrêter le décompte des femmes mortes sous le coup des violences masculines. Arrêter. Arrêter enfin !
Convoquant autant Virginie Despentes que Clémentine Autain, Giulia Foïs reprend tous les combats. Pour ceux qui ont la chance d'avoir rencontré Emmanuelle Piet, médecin de PMI et gynécologue en Seine-Saint-Denis, Présidente du Collectif Féministe contre le viol, c'est un réel plaisir de la retrouver dans ce récit. Giulia Foïs raconte son lynchage virtuel après sa participation au #balancetonporc sur son harcèlement sexuel au travail.
Giulia Foïs partage son vécu pour faire exemple et pour permettre à chacune une reconstruction possible. Elle alerte sur les points à faire évoluer : les services de police pour le recueil des témoignages, la justice sur sa façon de prendre en compte ces agressions et la société qui encore trop souvent accuse la victime. le titre « Je suis une sur deux » fait le constat amer qu'une femme sur deux témoigne jusqu'au procès sans être reconnue victime. Son récit se veut combattant et lumineux à la fois. Giulia Foïs entend raconter et le dit haut et fort pour enfin être entendue !
https://vagabondageautourdesoi.com/2020/03/19/je-suis-une-sur-deux-giulia-fois/
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Laparenthesedeceline
  09 mars 2020
Un récit poignant, cinglant, criant de réalisme, écrit d'une plume ciselée et brutale, d'une plume qui interpelle, mais qui jamais n'appelle la tristesse ou le pathos. Une plume qui permet soit l'identification, soit la compréhension d'un traumatisme. Une plume qui se veut forte, fière et puissante comme son auteure, Giulia Foïs. J'ai aimé que l'auteure encourage les femmes à porter plainte, qu'elle dénonce les impunités et surtout qu'elle ne juge pas tous les hommes de la même manière. Elle a conscience que sur cette terre vivent aussi de très belles personnes.
Parce que j'aime ta manière de présenter ton livre Giulia, j'espère que tu apprécieras la mienne d'appréhender ma chronique.
Je vais me permettre de te tutoyer, tu ne m'en veux pas ? On ne se connaît pas, c'est vrai. Mais vu ce que tu viens de me raconter, je sais qu'on a quelques points communs. Je pourrais presque reprendre mot à mot ta quatrième de couverture et te l'adresser en retour, cependant je ne veux pas voler ton propre verbatim. Et pourtant en lisant ton récit, j'ai cru reconnaître la plupart de mes propres mots comme je pourrais utiliser les tiens. C'est normal : Nous avons les mêmes.
Nous avons connu les mêmes maux, la même humiliation, les mêmes réactions, les mêmes doutes, les “mêmes pourquoi moi ?”, les mêmes “pourquoi as-tu ouvert ta porte ?”, les mêmes cons, la même culpabilité, la même peur de la mort, la même sidération, la même dissociation, la même surprise d'être restée en vie, les mêmes terreurs, les mêmes yeux dans le dos, le même état d'hyper-vigilance qui ne nous lâche jamais, les mêmes battements de coeur au bruit d'un pas qui résonne, les mêmes proches aimants qui nous portent, les mêmes larmes acides cachées, la même fierté de ne pas montrer, de ne jamais flancher, la même envie d'être forte, toujours plus forte. J'ai porté le même masque. Etc, etc…
Oserais-je dire le même courage ? Ce n'est pas à moi d'en juger. Ce que je sais, c'est que l'une comme l'autre nous avons osé parler, nous avons osé nous afficher, nous avons osé écrire.
Je terminerai juste avec tes propres mots – que j'adapte et t'adresse :
…/… Alors, par exemple, tu peux dire : « Non, Céline, je ne te lirai pas, pas tout de suite, et peut-être même jamais. » Mais je vais juste poser ça là.
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Ghost_reader76
  06 mars 2020
Victime d'un viol à 20 ans, Giulia Foïs se livre à coeur ouvert sur ce crime qui l'a injustement abîmée, puis sur l'après : la plainte, le procès, la délibération stupéfiante et la vie ensuite...
Pour qui a l'habitude d'écouter ses chroniques sur France Inter, il est facile de reconnaître sa façon caractéristique de parler, sa musicalité, c'est efficace, limpide, parfois brut, souvent émouvant.
Le thème est difficile, mais le récit se lit d'une traite, nous livrant un constat amer , mais également pas mal de clés pour comprendre et soutenir les victimes.
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clo73
  06 avril 2020
Lire ce livre est pour moi, une évidence !
Je ne pouvais pas passer à côté de cet ouvrage abordant un thème si dramatiquement actuel.
D'une part, parce que j'ai toujours été très sensibilisée aux violences faites aux femmes et d'autre part, c'est ma manière de soutenir toutes les victimes de violences sexuelles.
S'informer, soutenir, comprendre, partager, agir, éduquer passe aussi par la lecture.

↜↝↜↝↜
Guilia Foïs a été violée à l'âge de 20 ans.

Elle raconte...
« Ça pue un viol. Ça pue sa sueur, ça sue sa peur. C'est aigre, ça me dégoûte. Et dans la bouche, c'est amer. C'est le goût de la douleur. Celle qui te vient quand tu comprends qu'irrémédiablement, ta vie ne sera plus jamais comme avant. p.22 »

Dans ce récit, de la première page à la dernière, tout est percutant et très juste.
Chaque mot est à sa place, écrit d'une acuité incroyable, d'une pertinence et d'une sincérité saisissante.
Chaque chapitre est d'un intérêt évident et d'une analyse si vraie.
C'est un cri, un hurlement contre ces abominations que les hommes font subir aux femmes.
Guilia Foïs nous parle de son viol à coeur ouvert, d'une honnêteté absolue pour dénoncer cet acte ignoble et montrer aussi, qu'un après est possible.

En lisant ce texte, je suis passée par beaucoup d'émotions, de la tristesse, le dégoût, la colère, l'incompréhension...
Notre justice française est tellement déplorable et même si je le savais déjà, je suis toujours autant révoltée !
Violer en toute impunité est possible en France.
Un fléau dans notre société !
Quel courage Guilia Foïs possède pour témoigner, se relever et se battre auprès d'autres femmes contre les violences sexistes et masculines !

« Ça nous changerait de ce monde-ci, où les femmes marchent dans la rue, vont au bureau, rentrent chez elles en ayant peur d'être sifflées, suivies, reluquées, molestées, coincées dans un ascenseur, et de prendre, au passage, une bite ou une beigne qu'elles n'auraient pas souhaitées. p.159 »

J'aimerai vous dire combien il est important de lire ce témoignage car ce n'est pas seulement l'histoire d'une femme violentée : c'est la parole d'une femme battante et d'une volonté inébranlable pour les droits et le respect des femmes.
C'est la voix de toutes les femmes ! #NousToutes.

Les mots me manquent pour dire combien je suis admirative, combien je remercie l'auteure et la maison d'édition de "nous" permettre de lire un ouvrage aussi essentiel.

Lien : https://leslecturesdeclaudia..
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Citations et extraits (19) Voir plus Ajouter une citation
abfabetcieabfabetcie   23 mai 2020
Le viol est un meurtre sans cadavre.
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HarioutzHarioutz   02 mars 2020
J’ai eu de la chance. J’ai eu le bon viol. Alors parfois, j’ai pu dire.
Une fois, même, j’ai pu porter plainte. Et aujourd’hui je suppose qu’il m’est plus facile d’écrire : le bon viol, vous pourrez peut-être le lire.

Le bon viol, c’est celui avec le Loup-Garou sorti de nulle part. Celui avec le parking, à la tombée de la nuit. Celui avec le couteau qui luit – même si c’était un cutter. Celui avec les coups de poing dans la gueule. Suffisamment bien envoyés pour n’en laisser aucune trace, à part un tout petit bleu derrière l’oreille. Il paraît que ceux qui battent vraiment bien leurs femmes savent faire, frapper sans laisser de traces. Lui, il a su.
Dix ans plus tard, mes dents ont fini par bouger. Celles du bas. On a dû me les raboter. En fait, il me l’avait tellement éclatée, la mâchoire, que des petites fissures invisibles avaient commencé à se créer sous la gencive. Mais à l’époque, on ne voyait rien.

Ça les a bien fait chier, les flics. Le commissaire a dit : « Dommage, elle est même pas défigurée. » C’est une habitude à prendre, dès le dépôt de plainte, quand vous êtes victime de viol : on parle de vous en disant « elle », comme si vous n’étiez pas là. En même temps, vous n’êtes plus tout à fait là… « Elle » n’était même pas défigurée, donc. Alors « elle », pour le coup, n’était pas la bonne victime : même si « elle » avait eu le bon viol, ça risquait d’être compliqué à plaider.

La bonne victime, c’est celle que vous pouvez imaginer sans effort. Celle qui porte les stigmates de l’infamie sur le visage – ou le V de viol sur le cul. La bonne victime est forcément exsangue, forcément à terre, brisée absolument-définitivement, en mille petits morceaux de chair éparpillés sur l’asphalte d’un parking, le carrelage d’une cuisine, la poussière d’un terrain vague. La bonne victime est écrasée par le poids de la honte, noyée dans ses propres larmes, dont on ne sait exactement si elles sont faites de souffrance ou de culpabilité, mais dont on espère tout de même que ce soit un peu des deux, tant qu’à faire. Parce que, quitte à donner dans le crapoteux-dégueu, faut que ça déverse, que ça coule. Faut que ça transpire, faut que ça suinte le viol. Faut qu’elle en chie pour qu’on la plaigne. Alors faut que ça se voie.

Donc si « elle » avait été une bonne victime, « elle » aurait dû avoir la décence minimale de porter encore « des traces de sperme et des traces de sang sur le visage, au moment où elle s’est présentée à vous ». Les guillemets, c’est pour la plaidoirie de mon avocat. Ça pique un peu, mais j’aime bien.
J’aime bien aussi que ça ne se voie pas sur ma figure.
Ça m’a perdue et ça m’a sauvée, mais dès l’instant où il est sorti de ma voiture, j’ai voulu nettoyer.
Les sièges, le tableau de bord, et moi. Profondément, frénétiquement, furieusement, obsédée que j’étais par l’envie de récupérer ma vie d’avant, renouer le fil, recoller les bouts de moi…
Pas question de voir ses doigts quand je me regarde dans le miroir. Je voulais que vous vous disiez : « On dirait pas. » Je voulais que vous me trouviez encore jolie dehors, quand cette chose si laide s’était incrustée dedans. Alors ça ne s’est jamais vu sur ma figure. Poker Face.
Ça a été ma victoire sur moi, ma revanche sur lui, mon arme et mon armure dans ce monde qui ne veut pas de nous, acolytes malgré nous, compagnes du hasard malencontreux, camarades du mauvais endroit au mauvais moment, sœurs d’infortune, suspectes à peine le Mot Affreux prononcé (je vous aide : il a quatre lettres), suspectes d’avoir survécu, suspectes de complicité, émanations involontaires de cette Bête Immonde qui vous fait si peur, cette chose tapie dans l’ombre qui menace de frapper vos sœurs, vos mères, vos amies, vos amantes, cette vermine qui sommeille, potentiellement, en chacun de vos frères, vos pères, vos amoureux du bac à sable – j’ai dit « potentiellement ». Pouf, pouf, on se calme…

Et on se souvient juste que, pendant des siècles, on a puni les femmes violées autant que les violeurs. Qu’on les lapide ou qu’on les brûle, aujourd’hui encore, à certains endroits du monde – chez nos voisins, à vol d’oiseau. Évidemment, de cette histoire millénaire, il reste des traces. Alors merci, mais ce sera sans moi – le fer rouge, vous pouvez vous le mettre où je pense.

Alors, de loin, ça ne s’est pas vu. Alors j’ai eu (un peu) la paix. Mais c’est aussi pour ça qu’il a été acquitté. Pour ça, et parce qu’il payait ses impôts correctement. Et comme il entraînait EN PLUS l’équipe des minimes, et que PAR AILLEURS il était père de famille, il ne POUVAIT PAS être un violeur – les majuscules, c’est pour ses deux guignols d’avocats, dont la subtilité était inversement proportionnelle aux décibels.
Un bon contribuable, blanc et footeux, ça rentre pas dans la case. Point. Si je n’étais pas la bonne victime, il n’était pas le bon violeur non plus.
Pour ça, il aurait dû être étranger. Préférablement « de type maghrébin », si j’en crois le nombre de fois où on m’a posé la question.
L’homme qui viole ne peut pas être un « comme nous ». Il doit être un élément exogène au groupe, sinon c’est le groupe lui-même qui pue le viol, coupable, a minima, de complicité passive.
Il faut que ça ait quelque chose d’exceptionnel, voire de surnaturel. Sinon, ça pourrait arriver tout le temps – pour info, ça arrive très exactement toutes les sept minutes en France.

Il est un animal qui rôde à l’extérieur de la cité et qui, parfois, la nuit, toujours la nuit, forcément la nuit, assoiffé du sang des vierges, y effectue une descente – et tant pis pour celles qui traînent sur les parkings passé 22 heures. Quelles connes.
Vous en avez parlé pendant six plombes, avant de l’acquitter, le bon contribuable. Le vote était serré, je l’ai su plus tard. Mais vous l’avez acquitté quand même.
Le lendemain, vous l’avez pris en photo. Et vous lui avez demandé comment il se
sentait. Il vous a dit : « On m’a volé trois ans de ma vie », « Plus rien ne sera jamais comme avant », « Je vais tenter de me reconstruire » – eh, mec, ça te dérange pas de me gauler aussi mes mots ? Bref.
Cette interview, c’était dans les pages intérieures de La Provence. Je sais même pas pourquoi j’ai ouvert ce canard. La une aurait dû me suffire.
En photo, il souriait de toutes ses dents – moins une, il a un chicot – avec son avocat, bras dessus, bras dessous. Une belle équipe de winners… Ce jour-là – et ce jour-là seulement –, j’ai eu envie de me jeter sous un train. On était en gare d’Avignon. C’était le lendemain du verdict.
Trois ans après le viol.
Le jour où « ma vie avec » allait devoir commencer. Sans mon consentement. Mais avec le viol. Avec l’acquittement.
Sans intérêt (au singulier), mais avec des dommages (au pluriel). Avec ma colère. Ma tristesse. Mon sombre. Mon vide. Mon corps dont je ne sais plus bien quoi faire à ce moment là. Ma tête et ses trous, mon ventre et ses trouilles, pour un bon moment. Avec mes béquilles. Celles que j’ai à l’intérieur, et qui m’aident à marcher.
Au début, on a du mal. Chaque pas coûte. Mais il faut s’éloigner de ce parking, vite, le laisser loin derrière, vite, vite; surtout, gagner les lumières de la ville, surtout, voir des bouches qui sourient sans mordre, vite, voir des yeux qui ne brûlent pas, des mains qui ne frappent pas. Vite, vite, un être humain, ici, là, quelque part. Vite. Passer de l’eau sur sa figure, faire couler la lacrymo et le rimmel mélangés… Nettoyer. Avancer. Claudiquer, marcher, et puis courir. Jusqu’au jour où on court si vite avec nos béquilles qu’on les oublie. J’ai eu de la chance, j’ai pu les oublier.
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HarioutzHarioutz   03 mars 2020
Décrire.
Dis, maman, tu veux bien laisser la porte entrouverte ? Nan, mais au cas où…
Hey, pap’s, t’as déjà appelé Candyman à voix haute, juste pour voir s’il venait te déchiqueter dans ton sommeil ?
Et au fait, ça fait quoi, un viol ? C’est marrant, cette question… Comme un film d’horreur qu’on regarde entre ses doigts : on a très très envie de voir la fin – et de connaître la réponse. En même temps, wow ! Ça fait beaucoup-beaucoup trop peur… On éteint ? Non. On met ses doigts. Parce qu’on aime se faire peur. Surtout quand ça peut pas nous arriver en vrai parce que c’est que dans la télé.

Ça fait quoi, un viol ? La réponse, je vous souhaite, très sincèrement, de ne pas l’avoir dans le détail. Mais dans les grandes lignes, au fond, vous le savez.
Ça, personne n’a pu vous l’épargner vraiment. C’est comme un secret de famille : tout le monde sait qu’il est là, tout le monde vit avec, et partout, et tout le temps, et depuis toujours, et tout le monde ferme les yeux. Si je te vois pas, tu disparais.
Tout le monde a quatre ans et des terreurs d’enfant. Les monstres, ça n’existe pas, papa et maman sont là.
Le viol aussi, ça se peut pas, tu peux dormir tranquille, mon chat. C’est des histoires de grandes personnes, c’est pour rigoler, t’en fais pas.

En fait, le viol, tu vois, c’est juste « faire l’amour alors que tu n’en as pas très envie ». Ça, c’est une rédactrice en chef qui l’a dit, un jour, devant moi. J’avais vingt ans, ça venait de m’arriver. J’ai voulu me lever, mais j’ai pas bougé. J’étais en CDD. Mon premier CDD.
J’ai fermé ma gueule, pétrifiée.
Quand, des années après, un ami m’a demandé si j’avais pris du plaisir, j’ai voulu l’ouvrir. Mais les mots n’ont pas voulu sortir. Figés sur ma langue.
Comme chaque fois que j’ai entendu dire : « Le viol est un fantasme, chez beaucoup de femmes » – si vous remplacez « femmes » par « salopes », ça marche aussi.
Comme chaque fois que j’entends dire que bon, oh, ça va, c’est pas si pire vu qu’« on peut avoir un orgasme, pendant un viol » – veinardes, va ! Ça rassure. Ça aide à dormir. Ça met de l’Éros dans le Thanatos. Ça chasse le monstre de sous le lit. Et moi, je veux bien le numéro de votre dealer.

Ça fait quoi, un viol ? Je vais essayer. Parce que la Bête Immonde, on lui nique sa race quand on la regarde en face. Je vais essayer. Fouiller au fond de ma mémoire, gratter la plaie, regarder dedans. Demander à mon corps de se souvenir, quand ça fait vingt ans qu’il tente d’oublier. Qu’il y est presque arrivé. Presque.
Si j’oublie le ventre qui se noue, l’oreille qui se dresse comme un clebs, le cœur qui s’emballe quand j’entends des pas derrière moi, dans la rue – autant dire souvent.
Ça arrive malgré moi, je ne décide rien, c’est comme ça. Même le jour, si, si.
L’impensable est arrivé une fois. Ça peut arriver une deuxième fois. L’impossible a été possible. Il l’est. Maintenant, je le sais. Pas en théorie : en pratique, je le sais. Dans mon corps, je le sais. Et ça change tout.
Toute votre perception du monde, tout votre rapport au monde : la rue, le bruit, les hommes dans la rue qui font du bruit… Tout.
Longtemps, j’ai été incapable de me mettre de la musique dans les oreilles. Il fallait que je sache : tac, tac, tac… Bruits de pas… Tac, tac, tac… Un homme ou une femme ? Loin ou près ? Un pas chelou ou un pas non chelou ? Trop vite, c’est chelou. Ça traîne, c’est chelou aussi. Chercher une lumière, un bar, une boutique, des gens, de la vie, l’air de rien – coolitude extérieure totale. Changer de trottoir, ou stopper net. Faire semblant de fouiller dans son sac, le temps que le « tac, tac, tac » vous dépasse. Être furieuse d’en être encore là. Passer un coup de fil à un proche, entendre une voix amie. Être furieuse que ça vous soit arrivé. Ne pas glisser, rester dans ce monde-ci. Être furieuse pour ne pas être triste.
Avec le temps, vous savez faire : transformer la tristesse en rage, puis en colère, puis en action. Avec le temps, vous avancez quand même sur le trottoir. Un pas devant l’autre, calme-toi, calme-toi, calme-toi. Plus que cinq minutes, et tu es chez toi. Plus que trois… Avec les années, le corps se calme, l’esprit prend les manettes. On anticipe.
Choisir un restau près de chez soi, quand on est avec des gens qui « savent » et qui vous raccompagneront.
Sinon, préférer un endroit suffisamment loin pour qu’un taxi accepte de vous transporter au retour – ah non, le métro après 22 heures, non merci, je ne l’ai plus jamais pris. J’ai eu assez à faire contre moi-même : accepter qu’un livreur, qu’un plombier, qu’un dératiseur à moustaches (il avait des moustaches, elles ont râpé ma bouche, j’ai longtemps détesté les hommes à moustaches), que n’importe quel inconnu nécessaire vienne chez moi alors que j’y vivais seule ; apprendre à garer ma voiture dans le parking de l’immeuble, tous mes yeux sur tous les rétros en même temps ; supporter qu’on me drague dans un bar sans partir en vrille, sans peur, sans rage, sans siffler entre mes dents : « Dégagez-moi ça de là » ; refaire l’amour, en avoir envie, des peaux nues qui se frôlent, des mains qui caressent, aimer ça… J’aime ça. Furieusement, joyeusement, doucement – aujourd’hui.

Pendant vingt ans, j’ai mené les combats essentiels, ceux sans lesquels ma vie n’en aurait pas été une. Pour le reste, je me fous la paix. C’est pas suffisant. Il faut que tu ailles plus loin. Pas tes victoires d’aujourd’hui, mais tes batailles d’hier.
Aujourd’hui, quand tu entends une vanne toute naze sur le viol, tu sais dire : « Elle est naze, ta vanne. »
Hier tu encaissais le coup de poing dans le bide, tu serrais les dents, tu te forçais à sourire et tu te détestais. « Avec un cul pareil, elle mériterait de se faire violer » : mouaaahh haha – rires gras. « Elle est tellement moche que ça doit être une punition de la violer » – accolades, clins d’œil, bourrades…
Et ma main dans ta gueule. Si seulement j’en avais eu le courage. Mais hier, je me planquais. Aujourd’hui, je fonce dans le tas : « Toi, avec une connerie pareille, tu mériterais de te faire euthanasier », quand je suis bien inspirée. « Pauvre type », les jours de fatigue – « pauvre meuf », c’est plus rare, mais ça peut servir aussi.

Hier, je dormais la lumière allumée. Avant-hier, je rajoutais un Lexomil. Aujourd’hui, j’ai juste besoin de vérifier trois fois que la porte d’entrée est bien verrouillée – et cette phrase-là, c’est cadeau pour les psys…
Hier, il pouvait m’arriver, même avec de gentils garçons, de ne plus supporter qu’ils me touchent. Ça arrivait d’un coup. Ça aussi, malgré moi. Sans prévenir, jamais. Toujours ton corps qui prend le dessus. Il se souvient et t’empêche d’oublier. Quand il l’a décidé.
La fois d’avant, ça ne s’était pas produit. La fois d’après, ça ne se produirait pas.
Mais ces fois-là, ces soirs-là, ces nuits-là, je quittais ce monde-ci pour rebasculer dans ce monde-là.
Dans ce champ-là. Dans cette voiture-là. L’odeur commençait par attaquer mes narines, ça picotait. Et sur ma peau, rien à faire, ça n’était plus celle du garçon gentil que je sentais, mais la sienne, qui me débectait. Mon corps se raidissait, dans ma tête, je partais. Je voyais ses yeux, ses petits yeux de rat tout noirs de haine et sa foutue moustache. Tout. Je revivais tout à l’identique.
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manU17manU17   11 avril 2020
Heureusement pour mon inconscient, je suis tombée sur une psy légèrement plus subtile quelques mois plus tard. Avec elle, avec les miens, avec mes proches, et avec les années, j’ai pu me remettre à la verticale et coucher les flouteurs à l’horizontale. Aujourd’hui, mes « pourquoi ? » sont pour eux. Comme dans : « Mais pourquoi vous est-il si compliqué de recevoir la parole d’une victime ? Pourquoi votre cerveau se met-il à bugger à l’instant même où vous entendez le mot “viol” ? Êtes-vous donc si fragiles que quatre toutes petites lettres peuvent à elles seules vous ôter toute possibilité d’empathie ? Qu’est-ce qui vous passe par la tête pour qu’au plus basique des “comment tu te sens”, on préférera toujours un “comment tu t’es démerdée” ? Honnêtement, cette satanée question, la poseriez-vous à quelqu’un qui vient d’être cambriolé ? » Non. La réponse est non. Jamais on ne demanderait à la victime d’un cambriolage si, franchement, elle n’est pas un tout petit peu responsable de ce qui lui est arrivé. Si au fond, son cambriolage, elle ne l’a pas un tout petit peu cherché – voire désiré. Et si, d’ailleurs, il s’agit réellement d’un cambriolage, parce que peut-être qu’elle exagère un tout petit peu, après tout… Non. Bien sûr que non. On ne lui dirait pas, on n’y penserait même pas. On la plaindrait et on réprouverait le cambrioleur. L’intrusion dans une propriété privée, c’est clair pour tout le monde : ça ne se fait pas. Mais le corps des femmes n’est pas une propriété privée. Dans les faits, dans le fond, il ne leur appartient toujours pas.
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mathilda99mathilda99   01 avril 2020
La vérité, bien plus terrible, est celle-ci : nous avons, j'ai été réduite, même l'espace de deux heures, à l'état d'objet. Niée comme individu pensant, désirant... Et ne désirant pas. J'ai dis "non" et je n'ai pas été entendue. Pas écoutée. Piétinée. Tous les enfants du monde se construisent en disant "non". Vingt fois, cent fois par jour. A faire péter un plomb aux adultes qui s'occupent d'eux, à part le psy qui leur rappelle que c'est très bon signe. Qu'un enfant qui dit "non" est un enfant qui s'affirme comme sujet. Que ce "non" est la particule la plus élémentaire de son identité. La mienne, la nôtre a été bafouée. Mon identité, notre identité de sujet n'est pas inaliénable. Vous, moi, vos soeurs, vos mères, vos amoureuses, vos enfants, personne n'est intrinsèquement inviolable. Et c'est bien ça qui fout les jetons. Qui brouille la vue, bouche les oreilles, obture le cerveau. Même quand on est en première ligne. Surtout quand on est en première ligne. J'ai été violée. Et j'ai été victime. Aujourd'hui, je l'ai admis. Entre-temps, j'ai changé de vocabulaire. Je ne dis plus "je me suis fait violer" mais "j'ai été violée". Parce que je n'y suis pour rien. J'ai mis du temps, mais aujourd'hui, je le sais.
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