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Pierre Sipriot (Autre)Pierre Ronzeau (Éditeur scientifique)
EAN : 9782253015055
633 pages
Éditeur : Le Livre de Poche (01/09/1976)
  Existe en édition audio

Note moyenne : 3.67/5 (sur 379 notes)
Résumé :
Sous la forme de maximes, de réflexions et de portraits, Les Caractères (1688) sont une véritable critique de la société du XVIIe siècle. L'écriture fragmentaire du moraliste reflète toute la diversité, les contradictions et l'inconstance même de son sujet: l'homme. Des ouvrages de l'esprit aux esprits forts, La Bruyère dresse un des portraits les plus acerbes des hommes de son temps et démêle les rapports entretenus entre la nature humaine, l'amour et l'argent, la ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (35) Voir plus Ajouter une critique
Nastasia-B
  08 mars 2017
Ce n'est pas tout à fait un hasard si j'en termine de cinq années de critiques sur Babelio avec Les Caractères car j'ai mis précisément cinq longues années à lire ce fichu bouquin. Non pas que je le trouve ennuyeux ou mal écrit, pas du tout, bien au contraire, c'est juste que comme il n'y a pas d'intrigue et qu'il se compose presque uniquement de très courts paragraphes, quasiment des maximes, et qui peuvent être lus séparément, il est bon, je crois de les laisser décanter, d'y revenir quelques jours, mois ou semaines plus tard, et ainsi de suite. Voilà comment on peut mettre cinq ans à lire ces 400 pages.
Passée la première surprise où j'avais été quelque peu décontenancée (je m'attendais à quelque chose de plus romancé, on m'avait fait lire Ménalque, l'un des portraits les plus longs de l'ouvrage au collège) j'ai commencé à prendre du plaisir à cette lecture. C'est vraiment de la liqueur, on s'en ressert dans un petit verre à la fin du repas et on savoure. Ce n'est pas fait pour la consommation courante.
Et donc, si l'on accepte le contrat avec Jean de la Bruyère, lire des petits aphorismes, des paragraphes, parfois très courts, parfois bien plus longs, sans suite apparente malgré le classement en seize rubriques distinctes, des sortes de thèmes, si l'on accepte le contrat, donc, on mesure la finesse, la justesse, tant de l'écriture que du propos, l'acuité du regard de cet écrivain, qui nous fait un portrait admirable de ses contemporains du XVIIème siècle, sous le règne de Louis XIV.
Il y est davantage question de son monde, l'aristocratie, que des classes populaires quoiqu'on puisse affirmer qu'il avait un réel soucis de ce qui se passait dans les campagnes et dans les quartiers peu chics des villes. Ce qui me fascine dans son projet, c'est qu'en aiguisant au maximum son regard, il parvient souvent à dépouiller totalement l'homme de sa gangue de XVIIème siècle et à en révéler ce qui est universel en lui, qui était, qui est et qui a toujours été et, malheureusement, sera toujours.
J'écris " malheureusement " car le portrait n'apparait pas forcément très reluisant sous sa plume. L'homme, défait de ses oripeaux de politesse imposée, de ses parures d'amabilité, n'est pas toujours beau à voir, à l'époque comme maintenant. Mais tout de même, quelle maestria : arriver à nous décrire précisément telle habitude, tel travers chez des hommes ou des femmes de l'aristocratie française du XVIIème siècle et s'apercevoir émue que ces traits n'ont pas varié d'un iota, qu'ils sont présents dans les mêmes proportions et avec les mêmes outrances dans les classes moyennes ou populaires que je fréquente, toutes origines confondues, en ce début de XXIème siècle, c'est impressionnant. (Je ne parle pas des élites que je n'ai pas l'occasion de fréquenter mais qui sont faites, à n'en pas douter, des mêmes ingrédients et dans les mêmes proportions et ce, n'importe où dans le monde.)
Outre la qualité de son style, sobre, précis, élégant (rien que pour ça, cela vaut la peine d'être lu), outre la qualité et la justesse des observations, il me faut tout de même confesser que certaines sections m'ont plus ennuyées que d'autres. Je pense, notamment, à celles situées vers la fin de l'ouvrage, comme de la Chaire ou Des Esprits Forts qui n'ont plus vraiment d'actualité et de raison d'être aujourd'hui, selon moi.
En somme, à ces deux ou trois restrictions près, je ne puis que m'enthousiasmer et conseiller vivement cette lecture. N'y voyez aucune malice ni aucun sarcasme mais je juge que c'est le genre de livre idéal pour les toilettes, à vous de voir. D'ailleurs ceci n'est qu'un avis de chiottes, sans grand caractère, c'est-à-dire, plus que jamais, pas grand-chose.
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Alexein
  13 avril 2016
Le XVIIe siècle est dépeint comme régi par la métrique et la rigidité, comme une époque où tout serait réglé et calibré. C'est exagérer que de le réduire à cette tendance et d'y voir une machine trop bien huilée et vide d'humanité.

Je ne remercierai jamais assez deux de mes profs de français de l'époque désormais lointaine de mes années de collège de s'être efforcés de nous donner l'envie de découvrir ces grands classiques de notre littérature. C'est une pièce inestimable de notre patrimoine littéraire.

En entrant dans ce livre, j'ai ressenti la peur d'un enfant qui approche un colosse. Puis, plus j'ai avancé dans cette lecture, plus j'ai senti une chaleur proprement authentique et qui attendrirait un pessimiste invétéré, tant La Bruyère décrit, en utilisant les mots appropriés et sans fioritures, des sentiments que j'ai éprouvés et dont j'ignorais jusqu'alors qu'on pût les verbaliser si habilement et efficacement.

Ce livre est un diamant taillé à la perfection. Comme disait son contemporain Boileau :
« Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement
Et les mots pour le dire arrivent aisément. »
Le bon goût existe, ainsi que La Bruyère l'a lui-même écrit. Il réside dans la juste mesure, sans défaut ni exagération.

Il est bon de lire et relire ces écrits salutaires tellement rafraîchissants. Ils sont pour moi comme les cartes et les instruments qui permettent au capitaine de navire de trouver et maintenir son cap au milieu des immensités d'incertitude et des tempêtes.

Plus je lis ce livre, plus je me sens proche de cet homme qui de loin paraît grand et imposant mais n'était pas un misanthrope vivant dans une tour d'ivoire. Simplement, la portée de son oeuvre abreuve de lumière et de chaleur quiconque veut bien se donner la peine d'en franchir le seuil. C'est un livre dans lequel je me replonge régulièrement lorsque j'ai besoin de me recentrer et de mettre de l'ordre dans mes idées. C'est, d'une certaine manière, un livre qui infuse, sans le dire, des méthodes pour penser juste. Lire et méditer Les Caractères m'a aidé à penser et à bien exprimer mes pensées. Il a enrichi ma palette. Il m'a fait entrer profondément en moi pour mieux en ressortir.

À travers les portraits qu'il brosse de la société, il montre avec une grande acuité dans quelle mesure les hommes et les femmes, au contact de leurs semblables, se transforment ; combien leur tempérament et leurs attitudes fluctuent ; combien la vie en société corrompt nombre de ses membres par diverses émulations et l'appât du gain ; que l'individu en société n'est plus vraiment soi-même.

Avec des descriptions fines et précises, développées lorsque cela est nécessaire, il donne le ton et la juste mesure de ce qui fait les qualités et la vertu et dépeint d'autre part les excès et défauts qui font les vices. Il nous donne à voir le théâtre intemporel de l'Humanité.
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Kittiwake
  19 juin 2012
Seul ouvrage écrit par Jean de la Bruyère, ce recueil de textes se veut le témoin de la société française du XVIIè siècle. L'auteur s'est inspiré des Caractères de Théophraste, philosophe grec dont le nom signifie "discours divin", ainsi que l'avait nommé son maître, dont la popularité fut grande parmi les athéniens, en transposant le propos à l'étude des moeurs de sa propre époque.
Il est difficile de lire le tout de façon longitudinale, car le rythme est irrégulier, de courts aphorismes alternant avec de plus longs développements. Par ailleurs un bon nombre de ces textes sont très contextuels et ne peuvent guère évoquer des situations familières à un citoyen du XXIè siècle, sauf s'il est spécialiste de l'histoire sociale du siècle des lumières. Il est sans doute plus profitable de picorer ça et là quelque maxime qui surprend par sa parfaire adéquation à notre monde contemporain :
" Une mode a à peine détruit une autre mode, qu'elle est abolie par une plus nouvelle, qui cède elle-même à celle qui la suit, et qui ne sera pas la dernière: telle est notre légèreté. Pendant ces révolutions, un siècle s'est écoulé, qui a mis toutes ces parures au rang des choses passées et qui ne sont plus. La mode alors la plus curieuse et qui fait plus de plaisir à voir, c'est la plus ancienne"
Je passe sur le chapitre consacré aux femmes : j'accorde la clémence à l'auteur, prisonnier des préjugés de son époque, bien qu'il s'en défendit au nom de l'objectivité.
Je ne conserve que cette phrase qui clôt le débat :
" Les hommes et les femmes conviennent rarement sur le mérite d'une femme: leurs intérêts sont trop différents"
L'un des thèmes le plus intéressant est celui de l'écriture, et du succès qu'elle confère ou non :
"Il n'est pas si aisé de se faire un nom par un ouvrage parfait, que d'en faire valoir un médiocre par le nom qu'on s'est déjà acquis".
L'auteur évoque également la prudence nécessaire devant le succès, et que les éloges comme les critiques doivent être reçues non comme un jugement mais comme un moyen de progresser. le lecteur en prend aussi pour son grade :
Quelques-uns de ceux qui ont lu un ouvrage en rapportent certains traits dont ils n'ont pas compris le sens, et qu'ils altèrent encore par tout ce qu'ils y mettent du leur; et ces traits ainsi corrompus et défigurés, qui ne sont autre chose que leurs propres pensées et leurs expressions, ils les exposent à la censure, soutiennent qu'ils sont mauvais, et tout le monde convient qu'ils sont mauvais; mais l'endroit de l'ouvrage que ces critiques croient citer, et qu'en effet ils ne citent point, n'en est pas pire.
Alors que la solution est simple pour juger de là qualité d'un livre :
Quand une lecture vous élève l'esprit, et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger l'ouvrage; il est bon, et fait de main d'ouvrier.
Bien d'autres thèmes sont abordés, les plus accessibles se référant à des thèmes universels. La Bruyère est- il toujours enseigné au lycée? Ces textes constituent une pépinière de sujets de réflexion sur les moeurs de l'animal grégaire qu'est l'humain
Lien : http://kittylamouette.blogsp..
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michfred
  08 avril 2015
Acuité du regard, concision du portrait, perfection de la forme.
La Bruyère est un maître à voir, à penser,et à écrire.
Je dirais même à écrire par-dessus tout. .Voyons plutôt comment il aborde le portrait d'Acis, le "diseur de phébus":
Que dites-vous ? Comment ? Je n'y suis pas ; vous plairait-il de recommencer ? J'y suis encore moins. Je devine enfin : vous voulez, Acis, me dire qu'il fait froid : que ne disiez-vous : "Il fait froid" ? Vous voulez m'apprendre qu'il pleut ou qu'il neige ; dites : "Il pleut, il neige". Vous me trouvez bon visage, et vous désirez de m'en féliciter ; dites : "Je vous trouve bon visage." — Mais répondez-vous cela est bien uni et bien clair ; et d'ailleurs, qui ne pourrait pas en dire autant ?" Qu'importe, Acis ? Est-ce un si grand mal d'être entendu quand on parle, et de parler comme tout le monde ? Une chose vous manque, Acis, à vous et à vos semblables, les diseurs de phébus; vous ne vous en défiez point, et je vais vous jeter dans l'étonnement : une chose vous manque, c'est l'esprit. Ce n'est pas tout : il y a en vous une chose de trop, qui est l'opinion d'en avoir plus que les autres ; voilà la source de votre pompeux galimatias, de vos phrases embrouillées, et de vos grands mots qui ne signifient rien. Vous abordez cet homme, ou vous entrez dans cette chambre ; je vous tire par votre habit et vous dis à l'oreille : "Ne songez point à avoir de l'esprit, n'en ayez point, c'est votre rôle ; ayez, si vous pouvez, un langage simple, et tel que l'ont ceux en qui vous ne trouvez aucun esprit : peut-être alors croira-t-on que vous en avez."
On rit impitoyablement de ce phraseur prétentieux dont n'on a pourtant pas entendu la voix!

On frémit aussi: ainsi quand il dresse ce tableau terrible des paysans affamés par les guerres, écrasés d'impôts.
"L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes.
Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines ; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé."
Tableau terrible d'une existence machinale qui nous renvoie honteusement à notre propre animalité de prédateurs...
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denis76
  20 mai 2018
La Bruyère, c'est d'abord pour moi un grand observateur de l'Humain.
Cet ouvrage est divisé en 16 chapitres. le plus intéressant concerne La Cour du roi soleil. C'est une scène de théâtre où les Grands jouent des personnages pour obtenir des "postes". Une fois leur souhait réalisé, ils changent de caractère : de flatteurs, ils deviennent hautains, froids et orgueilleux. Insincères avant, ils le sont encore après leur ascension sociale.
.
Bien que la psychologie ne soit sans doute pas née en 1688, "Les Caractères" sont pour moi une oeuvre psycho-philosophique.
Et à ce titre, notre bon Jean ne déroge que très peu, malgré un semblant de "classement" des idées et observations en seize chapitres, à la chienlit d'écriture de la plupart de nos philosophes chéris. Pas de système, de globalisation, si ce n'est une ébauche Âme-Esprit-Tempérament-Coeur au chapitre "Des jugements", et une analyse intéressante à la dernière page du livre : que se passerait-il si tout le monde était : premièrement "riche", deuxièmement "pauvres", troisièmement "riches et pauvres" ?
D'autre part, le livre semble se moquer du "jeu de rôles" et d'hypocrisie de la Cour, des Grands et de la Ville, La Bruyère dit presque : "vive le peuple et les laboureurs !" mais quand il était trésorier à Caen, c'était une autre histoire...
.
Mais cette oeuvre possède de grosses qualités.
J'ai adoré les portraits de Celse la commère, Villeroi le niais vaniteux, Clarisse l'artificielle, Arrias qui sait tout, Théodecte le goujat, les chutes des portraits de Giton et Phédon. A La Cour, D'Artémis, stratège, est un singe la royauté ; Théodote est un papillon qui s'agite, froid, calculateur, harceleur, pour obtenir un poste... Et tous les autres sont de même facture.
.
Tous représentent des hauts personnages qui ont existé, mais sous couvert de noms grecs, à l'image De La Fontaine qui utilise des animaux. En effet, comme Jean de la Bruyère le dit lui-même, les personnes de la ville ne sont intéressés que de procès, et d'argent. Il y a donc danger, naturellement à ne pas écrire sous couvert.
.
Bon, l'auteur s'étend sur les nobles, alors qu'ils ne représentent qu'une infime partie de la population française, mais il parle de ce qu'il connaît.
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Citations et extraits (331) Voir plus Ajouter une citation
PatriceGPatriceG   06 avril 2021
Il arrive que nous nous époumonions avec fracas quand nous sommes en peine de dire notre pensée ou par ignorance d'apprendre qu'un grand prosateur l'a exprimée avant nous, et dans ce cas : place humblement à la citation si sublime, étincelante, on met au rebut sa plume :
"L'Amour et l'amitié -
Il y a un goût dans la pure amitié où ne peuvent atteindre que ceux qui sont nés médiocres.
L'amour naît brusquement , sans autre réflexion, par tempérament ou par faiblesse : un trait de beauté nous fixe, nous détermine. L'amitié, au contraire, se forme peu à peu, avec le temps, par la pratique, par un long commerce. Combien d'esprit, de bonté, de coeur, d'attachement de services et de complaisance dans les amis, pour faire en plusieurs années bien moins que ne fait quelquefois en un moment un beau visage ou une belle main ! "
La Bruyère, Les Caractères (1688..)
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Nastasia-BNastasia-B   07 mars 2017
L’homme est né menteur : la vérité est simple et ingénue, et il veut du spécieux et de l’ornement. Elle n’est pas à lui, elle vient du ciel toute faite, pour ainsi dire, et dans toute sa perfection ; et l’homme n’aime que son propre ouvrage, la fiction et la fable. Voyez le peuple : il controuve, il augmente, il charge par grossièreté et par sottise ; demandez même au plus honnête homme s’il est toujours vrai dans ses discours, s’il ne se surprend pas quelquefois dans des déguisements où engagent nécessairement la vanité et la légèreté, si pour faire un meilleur conte, il ne lui échappe pas souvent d’ajouter à un fait qu’il récite une circonstance qui y manque. Une chose arrive aujourd’hui, et presque sous nos yeux : cent personnes qui l’ont vue la racontent en cent façons différentes ; celui-ci, s’il est écouté, la dira encore d’une manière qui n’a pas été dite. Quelle créance donc pourrais-je donner à des faits qui sont anciens et éloignés de nous par plusieurs siècles ? quel fondement dois-je faire sur les plus graves historiens ? que devient l’histoire ? César a-t-il été massacré au milieu du sénat ? y a-t-il eu un César ? « Quelle conséquence ! me dites-vous ; quels doutes ! quelle demande ! » Vous riez, vous ne me jugez pas digne d’aucune réponse ; et je crois même que vous avez raison.

Des esprits forts : 22.
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Nastasia-BNastasia-B   21 février 2017
Ménalque descend son escalier, ouvre sa porte pour sortir, il la referme […] Il cherche, il brouille, il crie, il s’échauffe, il appelle ses valets l’un après l’autre : on lui perd tout, on lui égare tout ; il demande ses gants, qu’il a dans ses mains, semblable à cette femme qui prenait le temps de demander son masque lorsqu’elle l’avait sur son visage. Il entre à l’appartement, et passe sous un lustre où sa perruque s’accroche et demeure suspendue : tous les courtisans regardent et rient ; Ménalque regarde aussi et rit plus haut que les autres, il cherche des yeux dans toute l’assemblée où est celui qui montre ses oreilles, et à qui il manque une perruque. […] Il se trouve par hasard avec une jeune veuve ; il lui parle de son défunt mari, lui demande comment il est mort ; cette femme, à qui ce discours renouvelle ses douleurs, pleure, sanglote, et ne laisse pas de reprendre tous les détails de la maladie de son époux, qu’elle conduit depuis la veille de sa fièvre, qu’il se portait bien, jusqu’à l’agonie : Madame, lui demande Ménalque, qui l’avait apparemment écoutée avec attention, n’aviez-vous que celui-là ? […] De même il a dessein d’élever auprès de soi un fils naturel sous le nom et le personnage d’un valet ; et quoiqu’il veuille le dérober à la connaissance de sa femme et de ses enfants, il lui échappe de l’appeler son fils dix fois le jour. Il a pris aussi la résolution de marier son fils à la fille d’un homme d’affaires, et il ne laisse pas de dire de temps en temps, en parlant de sa maison et de ses ancêtres, que les Ménalques ne se sont jamais mésalliés.

De l'homme : 7.
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Nastasia-BNastasia-B   19 janvier 2017
Celui qui n’a vu que des hommes polis et raisonnables, ou ne connaît pas l’homme, ou ne le connaît qu’à demi : quelque diversité qui se trouve dans les complexions ou dans les mœurs, le commerce du monde et la politesse donnent les mêmes apparences, font qu’on se ressemble les uns aux autres par des dehors qui plaisent réciproquement, qui semblent communs à tous, et qui font croire qu’il n’y a rien ailleurs qui ne s’y rapporte. Celui au contraire qui se jette dans le peuple ou dans la province y fait bientôt, s’il a des yeux, d’étranges découvertes, y voit des choses qui lui sont nouvelles, dont il ne se doutait pas, dont il ne pouvait avoir le moindre soupçon : il avance par des expériences continuelles dans la connaissance de l’humanité ; il calcule presque en combien de manières différentes l’homme peut être insupportable.

De l'homme : 156.
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Nastasia-BNastasia-B   08 octobre 2016
À la cour, à la ville, mêmes passions, mêmes faiblesses, mêmes petitesses, mêmes travers d’esprit, mêmes brouilleries dans les familles et entre les proches, mêmes envies, mêmes antipathies. Partout des brus et des belles-mères, des maris et des femmes, des divorces, des ruptures, et de mauvais raccommodements ; partout des humeurs, des colères, des partialités, des rapports, et ce qu’on appelle de mauvais discours. Avec de bons yeux on voit sans peine la petite ville, la rue Saint-Denis, comme transportées à V** ou à F**. Ici l’on croit se haïr avec plus de fierté et de hauteur, et peut-être avec plus de dignité : on se nuit réciproquement avec plus d’habileté et de finesse ; les colères sont plus éloquentes, et l’on se dit des injures plus poliment et en meilleurs termes ; l’on n’y blesse point la pureté de la langue ; l’on n’y offense que les hommes ou que leur réputation : tous les dehors du vice y sont spécieux ; mais le fond, encore une fois, y est le même que dans les conditions les plus ravalées ; tout le bas, tout le faible et tout l’indigne s’y trouvent. Ces hommes si grands ou par leur naissance, ou par leur faveur, ou par leurs dignités, ces têtes si fortes et si habiles, ces femmes si polies et si spirituelles, tous méprisent le peuple, et ils sont peuple.

Des grands : 53.
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Videos de Jean de La Bruyère (5) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Jean de La Bruyère
Et vous, quel geste vous trahit ?
Il y a les gestes qui disent l'embarras, d'autres la satisfaction de soi, certains encore le simple plaisir d'exister, là maintenant, sur cette terre. Mais tous nous révèlent, dans nos gloires comme nos petitesses, nos amours comme nos détestations :
- le selfie, geste roi de nos vies modernes ; - le « vapotage », qui relègue l'art de fumer à un plaisir furtif, presque honteux ; - les hommes de pouvoir qui se grattent le dessous de leur chaussette ; - cette façon qu'on a parfois de tourner le volant avec la paume de la main bien à plat ; - un verre qu'on tient à la main sans le boire…
À lire Philippe Delerm, on se dit souvent : « Mais oui, bien sûr, c'est exactement cela ! » Mais lui seul aura su décrire ces gestes du quotidien avec tant de finesse et de vérité – tant de profonde analyse de la nature humaine.
Inventeur d'un genre dont il est l'unique représentant, l'« instantané littéraire », Philippe Delerm s'inscrit dans la lignée des grands auteurs classiques qui croquent le portrait de leurs contemporains, tels La Fontaine ou La Bruyère. Il est l'auteur de nombreux livres à succès, dont La Première Gorgée de bière, Je vais passer pour un vieux con ou Sundborn ou les Jours de lumière (prix des libraires, 1997).
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