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EAN : 9782234073982
264 pages
Stock (13/02/2013)
3.88/5   352 notes
Résumé :
Bartle, 21 ans, est soldat en Irak, à Al Tafar. Depuis l'entraînement, lui et Murph, 18 ans, sont inséparables. Bartle a fait la promesse de le ramener vivant au pays.

Une promesse qu'il ne pourra pas tenir. Murphy mourra sous ses yeux et hantera ses rêves de soldat et, plus tard, de vétéran. Yellow birds nous plonge au coeur des batailles où se déroule la vie du régiment conduit par le sergent Sterling.

On découvre alors les dangers a... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (122) Voir plus Ajouter une critique
3,88

sur 352 notes

carre
  25 août 2013
Al Tafar. Province de Ninawa. Irak.
Bartle et Murphy sont embarqués dans le bourbier irakien sous les ordres de Sterling. le premier a promis de ramener Murph vivant au pays. Mais comment tenir une promesse quand les atrocités sont votre lot quotidien, quand la peur vous tenaille vingt quatre heures sur vingt quatre, quand vous êtes aux lisières de la folie ?
Et puis malgré tout, il y a ceux qui rentrent au pays avec des cauchemars pour des vies entières. Comment se reconstruire quand on reçoit en pleine gueule ce qu'une jeunesse ne pourrait imaginer ?
Kevin Powers a combattu là-bas. Son récit est tout simplement prodigieux, d'une brutalité et d'une poésie rarement égalé. On ose espérer qu'il exagère (sans y croire une seconde), ça vous prend aux tripes, ça vous mets la nausée au bord des lèvres, la violence, la peur, la mort sont là insoutenables. Kevin Powers signe un récit qu'on est pas près d'oublier.
Il y a des romans qui s'impose comme une évidence. Celui-ci en est un.

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HundredDreams
  09 avril 2022
Je lis assez peu de romans sur la guerre, mais suite à un échange avec Isidoreinthedark sur une de ses critiques, celui-ci m'a orientée vers une lecture qui l'avait fortement marqué par sa puissance lyrique, celle de « Yellow Birds » de Kevin Powers dont le titre s'inspire d'un chant militaire américain.
« Un moineau jaune / Au bec jaune / S'est penché / Sur ma fenêtre / J'lui ai donné / Une miette de pain / Et j'lai éclaté / Ce putain d'serin… »
Le titre fait aussi référence au rôle des canaris dans les mines de charbon comme détecteur de monoxyde de carbone. Les gaz toxiques tuaient les oiseaux avant les mineurs, donnant l'alerte et leur offrant un peu de temps pour évacuer avant que l'explosion ne se produise. En utilisant cette métaphore, l'auteur souhaite montrer la détresse des anciens soldats et le choc du retour à la vie quotidienne.
J'ai aimé ce titre d'une poésie et d'une profondeur incroyables au regard du thème et c'est ainsi que j'ai abordé ce roman dont je n'avais jamais entendu parlé. Merci Isidore.
*
Le soldat Murphy, 18 ans, et le soldat Bartle, 21 ans, sont envoyés à al Tafar, à l'extrême nord de l'Irak, près de la frontière syrienne. Ils ne se connaissent pas, mais vont devenir frères d'armes, se protégeant l'un l'autre des dangers incessants.
Bartle reviendra changé de la guerre. Victime du syndrome de stress post-traumatique important, il est impuissant à se réintégrer au monde civil.
« J'étais devenu une espèce d'infirme. »
Les séquelles de la guerre sur le jeune soldat ne sont pas corporelles, mais psychologiques.
Son esprit en lambeaux, gangréné par la violence et la mort, est resté piégé dans le désert irakien. Désorienté, il ne sait comment reprendre pied dans ce monde qu'il ne comprend plus, il ne sais pas comment recoller les morceaux de son être qui se sont éparpillés aux quatre coins de la Province de Ninawa.
« Si je ne pouvais pas oublier, j'aspirais du moins à être oublié. »
Ses réflexions tournent en boucle, revenant sans cesse sur un évènement traumatisant en particulier. Petit à petit, le lecteur comprend ce qui s'est réellement passé.
*
La structure fractionnée, non linéaire du récit, permet de mieux nous décrire l'état d'esprit du jeune homme.
En effet, les chapitres alternent plusieurs temps qui s'accordent : son engagement dans l'armée, sa rencontre avec Murphy, son service en Irak et son retour à la vie civile en Virginie. Mais cette histoire m'a fait l'effet d'un boomerang, car même revenu chez lui, la guerre reste toujours présente dans sa tête.
J'ai saisi pleinement sa souffrance intérieure, sa pensée embrumée par des images de combats et de tueries, ses sentiments de peur et de honte quant à ses actes en temps de guerre, sa culpabilité d'être toujours vivant alors que tant de camarades sont morts si brutalement.
J'ai également perçu de manière plus subtile, un détachement par rapport aux évènements qu'il subit, aux hommes de son unité, à la mort qui le frôle sans cesse, comme si son corps et son esprit se détachaient l'un de l'autre pour mieux supporter la barbarie du monde qui l'entoure.
« Je me souviens comme j'étais assis par terre dans les broussailles, terrorisé à l'idée de devoir montrer ce que j'étais devenu. Pourtant, personne ne me connaissait vraiment dans ce coin, mais j'avais l'impression que si je rencontrais qui que ce fût, il devinerait ma déchéance et me jugerait instantanément. Rien ne vous exclut plus que d'avoir une histoire singulière. du moins, c'est ce que je croyais. À présent, je sais : toutes les douleurs sont identiques. Seules changent les circonstances. »
A travers le regard et les mots de Bartle, Kevin Powers donne la parole à tous ces soldats revenus brisés de la guerre, eux qui, le plus souvent, ont choisi le silence pour affronter leur traumatisme. Il met des mots sur leur souffrance, leurs peurs, leur détresse, leurs regrets.
Il évoque aussi la solitude de ces soldats devant le regard ignorant et admiratif des proches qui n'ont pas souffert de la guerre et qui les accueillent en héros alors qu'ils se sentent meurtriers dans l'âme.
« Les secrets que l'on garde pour soi sont les plus lourds à porter. »
*
On ressent une pudeur dans ce récit, mais également une grande sincérité. En effet, Kevin Powers, vétéran de l'armée américaine, a servi en Irak de 2004 à 2005 dans la région de Tall Afar et de Mossoul, les mêmes régions et au même moment que celles où patrouillent Bartle et Murphy dans le roman.
La violence des combats n'est pas esquivée, elle est présente, mais l'auteur a fait le choix audacieux et surprenant de décrire son expérience de la guerre dans une fiction mettant en avant les sensations, les émotions, les sentiments, la violence psychologique, les traumatismes plutôt que des descriptions de guerre.
Le rendu est aussi beau que poignant.
« Tu n'es rien, voilà le secret : un uniforme dans une mer de nombres, un nombre dans une mer de poussière. »
*
J'ai lu qu'au retour du front, Kevin Powers avait obtenu une maîtrise en poésie. Cela se ressent dans son écriture. Je l'ai trouvée belle et originale pour un roman sur la guerre.
« Lorsque les obus de mortier tombèrent, les feuilles, les fruits, les oiseaux s'effilochèrent comme des bouts de corde. Ils gisaient sur le sol en un tas épars ; un enchevêtrement de plumes déchiquetées, de feuilles lacérées et de fruits éventrés. Les rayons du soleil glissaient entre les cimes, scintillant ici et là sur le sang d'oiseau et les citrons. »
Il décrit aussi la beauté du monde et ces éclats de lumière amènent une touche de douceur et d'apaisement. Les couleurs, les sons, les odeurs sont très présentes dans ce roman.
« Une aigrette vola juste au-dessus de mon épaule et rasa la surface de la rivière de si près que je songeai qu'il était impossible qu'un corps pût rester si près d'un autre en contrôlant parfaitement sa position. Mais le bout des ailes de l'animal filait malgré tout sans même effleurer quoi que ce fût. L'oiseau, qui semblait ne prêter aucune attention à ce que je pouvais penser, vira légèrement et disparut avec une grâce extrême dans l'éclat du soleil. »
*
Pour conclure, ce récit, aussi poétique que brutal, nous immerge dans la guerre et dans l'esprit des soldats.
« La guerre fabrique surtout des solipsistes : comment vas-tu me sauver la vie aujourd'hui ? En mourant, peut-être. Si tu meurs, j'ai plus de chances de rester en vie. »
Kevin Powers livre un témoignage émotionnellement fort sur la guerre et la vie qu'il faut redécouvrir après les combats. Ce récit admirable et émouvant offre une réflexion profonde sur la liberté, la peur des combats, la futilité de la guerre, l'amitié, le poids de la honte et du mensonge.
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Crossroads
  04 avril 2014
Les enfants adorent jouer à la guerre.
« Pan pan, j't'ai tué ! Raaaah, je joue plus avec toi, t'es jamais mort »
Seulement voilà, les gamins grandissent. Il arrive même parfois que certains, encore à peine sortis des jupons maternels, y soient envoyés au nom de la mère patrie. Et là, fini l'insouciance. Bonjour tristesse. Découvrir la solitude, dominer sa peur, gérer ce besoin de tout plaquer pour retrouver le giron familial mais surtout tuer, décimer, buter, exterminer sans aucun état d'âme. Jamais bon les remords sur le front.
Bartle et Murphy sont inséparables. Agés respectivement de 21 et 18 ans, ils sont soldats en Irak.
Bartle a fait une énorme connerie. Si s'engager semblait déjà ne pas être l'idée du siécle, promettre à la maman de Murphy de ramener son petit vivant lui collera douloureusement à la peau comme le fameux sparadrap du capitaine Haddock. Rien de pire qu'une promesse non tenue...Sinon deux, peut-être...
S'inscrivant dans la droite ligne d'un Full Metal Jacket, Powers le bien nommé vous flingue le moral à la vitesse d'une balle de M16.
La guerre, c'est moche. le retour à la vie civile guère mieux.
Sous les ordres de l'animal à sang-froid qu'est le sergent Sterling, le quotidien pue la charogne et la désolation.
Murphy y est resté. Bartle en est revenu mais à quel prix ?
Marqué au fer rouge par le conflit Irakien, hanté par la disparition de son frère d'arme, il n'est plus qu'une ombre au pays des vivants.
Un court récit maîtrisé de bout en bout qui fait la part belle à l'horreur des combats tout en insistant savamment sur les répercussions psychologiques de la chose. L'écriture touchante empreinte de douceur contraste avec la sécheresse du propos. Un bouquin exempt de tout espoir qui pourrait bien faire réfléchir, allez savoir, les va-t-en-guerre de tout poil...
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le_Bison
  12 juillet 2013
Tu te souviens de ces images qui repassaient en boucle sur ton téléviseur Samsung dernier cri ? Des flashs spéciaux se multipliant jusqu'à fusionner avec ton temps pour te tenir informé à la minute près, 24/24 – 7/7. L'info en continu. Comme le présentateur semble apprécier cette phrase. La guerre, de nos jours, se passe river sur son écran dans ton salon, un logo sponsor en bas gauche de l'écran et un clignotant ‘DIRECT' en haut droite. Des éclairs dans la nuit et des feux d'artifice de technologie. Pendant que toi, tu bois une bière, humide et mousseuse. Irak, printemps 2005.
Le soldat Bartle et le soldat Murph, deux jeunes recrues envoyés dans le désert. Pas vraiment d'explication, ni même de justification à cette guerre. Ils y sont sous l'ordre du sergent Sterling, un habitué de cette campagne. La guerre, pour ceux-là, c'est du concret. Un casque, un fusil, une lunette de visée et du sable. Beaucoup de sable et de chaleur. Un soleil à rendre fou, à moins que cela soit la guerre qui rend ‘fou'. Je ne sais pas.
Kevin Powers, un premier roman, « Yellow Bird ». Un coup de poing, un coup de coeur. L'histoire est touchante bien que cruelle. C'est la guerre, normal. Des morts et des innocents morts. Mais au-delà du scénario – nul doute que cela pourrait devenir un film – il y a la construction du roman en lui-même qui est appréciable. Les souvenirs se mélangent dans la voix du ‘héros', images de la guerre, images de la libération, retour en ses terres, images de sa Virginie natale – avant. Puis après, douloureux retour, incapacité à vivre après avoir survécu à cette parade meurtrière, sentiment de culpabilité, d'avoir laissé partir des gars là-bas et être revenu.
Une pensée est apparue sous la chaleur de mon casque : j'étais heureux de ne pas m'être pris une balle. Je m'étais dit combien j'aurais souffert si j'avais été celui étendu là en train de mourir, à regarder les autres qui l'observaient agoniser. Et moi aussi, même si c'est avec tristesse à présent, j'avais songé intérieurement, Dieu merci, il est mort et pas moi. Dieu merci.
De quoi il est question en fait ? de se demander pourquoi une telle guerre ? de se demander pourquoi je suis un survivant et pourquoi mon camarade de chambrée, celui sur qui je devais veiller juste parce que j'avais trois ans de plus, n'est pas revenu. J'avais promis à sa mère de veiller sur son fils, mais cette promesse fut vaine et inutile. Je suis vivant, à quoi bon ? le retour à la vie civile, une vie normale, m'est devenu inenvisageable, surréaliste même. Voilà le constat fait de la vie de ce soldat, trop jeune pour mourir, mais pourtant qui a trop vécu pour survivre après cette guerre.
La guerre, Kevin Powers ira de bon gré. Pas besoin de se poser la question du bien-fondé, de délibérer sur une éventuelle justification. La solidarité envers ses frères d'armes, voilà ce qui compte. le retour sera plus douloureux, plus dramatique même que cette période dans le désert. Parce que de nouveau au pays, il se rend compte que cette guerre ne reposait sur rien, ou si, sur de pieux mensonges. Les soldats gardent une part d'humanité qu'à leur retour on semble leur retirer ; Mais lorsqu'ils tirent sur des civils, juste par peur ou par ordre, la plume de l'écrivain témoigne encore d'une note de poésie et de magie. L'oeuvre d'un grand écrivain. Peut-être ne sera-t-elle qu'une unique oeuvre dans la vie de cet ex-soldat, mais celle-ci est tellement forte qu'il ne faudrait pas détourner les yeux.
Lien : http://leranchsansnom.free.f..
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Creisifiction
  28 avril 2022
À l'image de ses personnages John Bartle et Daniel Murphy, Kevin Powers, s'était engagé dans l'armée américaine et avait combattu en Irak entre février 2004 et mars 2005.
Pourquoi..? Et pourquoi Bartle, 21 ans, et Murph, 18 ans, eux, se font enrôler? Comme pour d'autres aspects de ce récit souvent économe en termes d'éléments purement contextuels ou psychologiques, l'auteur ne s'attardera pas trop sur les raisons qui les avaient conduits à rejoindre l'armée. On laisse plutôt au lecteur le soin d'imaginer, à partir de quelques indications en filigrane (le souvenir évoqué du travail à la mine, comme son père, par Murph ; le besoin de prouver «qu'il était un homme», pour Bartle..) les contours d'un arrière-fond social et familial ayant participé à cette décision : des jeunes paumés, un milieu socio-économique plutôt défavorisé, la rage d'en découdre face à l'absence de perspectives d'avenir, l'Amérique profonde... Allways the same old story..! À quoi bon insister, n'est-ce pas?
Si, toujours selon Kevin Powers, YELLOW BIRDS est né de son envie de témoigner de «ce qu'a représenté physiquement, émotionnellement et psychologiquement » pour les jeunes de sa génération engagés comme lui en Irak, c'est néanmoins sous les traits d'une oeuvre de fiction que l'auteur aura choisi d'en évoquer les ravages psychologiques subséquents, souvent sous-estimés et sommairement évalués par les services médicaux de l'armée lors du retour à vie civile («Question 2 : Vous avez tué ou vu quelqu'un se faire tuer. Evaluez votre état émotionnel en cochant l'une des deux cases suivantes : (A) Ravi / (B) Mal à l'aise » !), séquelles parfois conséquentes que les spécialistes assimilent aux «syndromes de stress post-traumatique». Aux États-Unis, le SSPT semble toucher un nombre important de vétérans, avec des conséquences quelquefois tragiques et irréversibles pour les sujets concernés (des statistiques indiquent un taux de suicide dans ce groupe plus de deux fois supérieur au reste de la population ; un nombre considérable de fusillades publiques dans le pays sont perpétrées par d'anciens combattants…).
En lisant le roman, on peut d'ailleurs légitimement se demander si l'écrivain n'en aurait personnellement fait l'expérience. le style brisé, emprunté par une plume qui paraît en état permanent d'hypervigilance, la structure éclatée de son récit, la puissance sensorielle et à fleur de mots qui imprègne son écriture sont des éléments qui pourraient sûrement y faire songer.
L'histoire imaginée par Kevin Powers paraît pourtant de prime abord assez attendue dans ce registre particulier. le thème de son roman, sans le talent indéniable dont l'auteur saura faire preuve, aurait pu aussi créer chez le lecteur une certaine sensation de déjà-lu et déjà-vu… Un thématique somme toute assez familière aux lecteurs actuels, tournant autour des traumatismes psychologiques des vétérans de guerre, de la difficulté à se réadapter et à se réinsérer dans la vie courante lors de leur retour à vie civile (à ce sujet, la guerre du Vietnam notamment, aura fourni matière à de nombreux récits et adaptations cinématographiques devenus depuis des incontournables du genre). Tous les éléments d'usage y pointent bien d'ailleurs, dans YELLOW BIRDS: le combat acharné contre la peur, les pactes imaginaires passés avec la mort, la volupté provoquée par la montée d'adrénaline, la haine et la «chosification» de l'ennemi, les exactions et les exécutions sommaires, les profils borderline en position de commandement, l'horreur innommable des corps mutilés, déchiquetés, la perte irréparable d'un camarade proche… Certes, dans un contexte revu ici à l'aune des conflits actuels et essentiellement non-territorialisés contre le terrorisme en Moyen-Orient, touchant de manière dramatique et indiscriminée combattants et populations civiles, se traduisant la plupart du temps par des opérations de terrain dépourvues d'une réelle stratégie militaire cohérente, et surtout de toute convention éthique de guerre, passée entre les belligérants, croisades modernes incapables de dresser de garde-fous solides contre la dissémination de la haine à l'état pur, s'enlisant en une sorte de guérilla brutale, sans issue, où les dérapages sont fréquents et les individus plongés dans une climat d'irréalité et d'absurdité aux conséquences psychologiques particulièrement délétères.
Ce sera cependant dans le traitement purement littéraire et très original de ce matériau brut que YELLOW BIRDS fera en fin de compte la différence par rapport à d'autres récits du genre. Par une construction essentiellement immersive, par une syntaxe en apparence simple mais très souvent au bord de la rupture de sens, par une imagerie incongrue et poétique qui envahit soudain des remémorations d'événements par ailleurs absolument terrifiants, leur conférant par la même occasion une beauté inusitée d'ode funèbre (personnellement, à la lecture de certains passages me seront revenus à l'esprit les vers sublimes du «Dormeur du Val»), par ses reconstitutions à l'aspect incomplet, par ses dialogues à moitié suspendus, par ses silences également, l'auteur forgera un langage original qui fait éprouver au lecteur, à lui aussi de manière plus intuitive que rationnelle, l'immense désarroi subjectif de son personnage narrateur, son incapacité à vivre dans le moment présent, le morcellement de ses pensées et de son sentiment d'identité propre.
Septembre 2004 : des obus de mortier traversent l'espace au-dessus des bâtiments poussiéreux d'Al-Tafar ; par une chaleur étouffante, Bartle se souvient pourtant «d'avoir eu l'impression de [se] retrouver dans une rivière glacée aux premiers beaux jours du printemps, trempé, terrifié et le souffle coupé». Un an après, en août 2005, de retour chez lui à Richmond, John Bartle rentrera effectivement, sans aucune préméditation, dans les eaux du James River et se laissera flotter à la dérive, frôlant encore une fois la mort, cette fois-ci dans l'espoir de pouvoir «dormir et oublier».
Mais depuis où se souvient-il exactement le narrateur quand il raconte les événements? Dans son errance sans but, la nature, les courants d'eau, ainsi que ses souvenirs en général, s'entremêlent, les images se superposent, les distances s'annulent. de retour d'Irak, Bartle ne se sent qu' «un intrus» dans le paysage qui lui était familier. La-bàs, à Ninawa, à la confluence du Tigre et de l'Euphrate, alors qu'il «faisait feu sur tout ce qui bougeait», il se rappelera avoir touché et vu s'écrouler un homme près de la rive. À cet instant-là, nous dit-il, «je reniai les eaux de mon enfance». Les souvenirs du Tigre ou de la baie de Chesapeake, du James ou du Chatt-el-Arab ne lui appartiennent plus, «mais à quelqu'un d'autre ; peut-être n'avaient-ils jamais vraiment été miens ».

Kevin Powers construit un récit qui s'ajuste au fur et à mesure à l'état de sidération de son personnage, psychiquement écorché, soumis à des aller-retour incessants entre passé et présent, à des flash-backs lui faisant revivre en boucle les visions, les sons et les odeurs qui continuent de squatter sa sensorialité, à une distorsion spatio-temporelle qui ne lui laisse d'autre alternative que de s'isoler et chercher une sédation dans l'alcool. Par une grande sobriété dans l'expression des sentiments, l'auteur évitera cependant le piège facile du pathos larmoyant et édifiant. Face aux images de cauchemar qui hantent l'esprit de Bartle, de morts-vivants retenant de leurs mains leurs viscères déchiquetées, de cadavres de civils, y compris de femmes et enfants, gisant dans les ruelles poussiéreuses d'Al-Tafar, ou encore de son compagnon et frère d'armes, capturé, torturé puis émasculé avant d'être décapité, les effets provoqués par cette économie de moyens en seront d'autant plus saisissants, troublants pour le lecteur, témoin ahuri, impuissant, aussi démuni que le personnage face à l'absurdité de cette boucherie inutile. «Oh Barbara, quelle connerie la guerre ! »
Cette écriture « stupéfiante » nous rappelle la puissance inouïe dont peuvent se parer des mots simples grâce à leurs résonances insoupçonnées, leurs assemblages intuitifs, leur poésie inusitée. Mots induits par une logique autre que celle d'une raison provisoirement hors service. Mots aussi aux vertus potentiellement cathartiques, comme dans les tragédies antiques. Si, comme l'on a souvent dit, «un mot peut tuer», des mots peuvent également être en mesure de ramener à la vie et parfois, comme ce fut visiblement le cas ici, de faire naître un jeune écrivain.
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critiques presse (6)
Lexpress   14 mars 2013
Entre roman et reportage, une description implacable des ravages intimes de la guerre chez un jeune soldat talonné à chaque instant par la mort, alors qu'il n'est pas encore tout à fait un homme.
Lire la critique sur le site : Lexpress
Telerama   13 mars 2013
Ce beau roman de Kevin Powers (né en 1980) s'intègre brillamment dans la longue série des romans américains sur le retour de guerre. Sobre et implacable, il dit la violence et le désespoir d'un vétéran qui cherchera longtemps celui qu'il était avant les combats.
Lire la critique sur le site : Telerama
LaLibreBelgique   06 mars 2013
Vétéran de la guerre en Irak, Kevin Powers signe un remarquable premier opus, finaliste du National Book Award. De l’instruction au retour auprès des siens, il a gagné la délicate bataille des mots contre l’indicible.
Lire la critique sur le site : LaLibreBelgique
LeMonde   04 mars 2013
En toile de fond, quelques peurs, quelques enthousiasmes, mais rien de plus. La guerre est ailleurs. Elle ne se limite pas à l'invasion américaine de 2003, ni aux huit années de bourbier qui s'ensuivent. Elle est une force immémoriale, un mouvement météorologique récurrent, une bête biblique qui dévore les hommes.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Liberation   25 février 2013
Chez Powers, tout est introverti, silencieux, à la fois précis, sensible et flottant comme dans une dépression. C’est l’expérience intérieure d’un homme qui s’est battu et qui ne sait ni comment se souvenir, ni comment oublier.
Lire la critique sur le site : Liberation
Liberation   27 décembre 2012
Le livre s’apparente à une transe, belle et horrifiante à la fois, Kevin Powers nous ramenant sans cesse au champ de bataille cauchemardesque
Lire la critique sur le site : Liberation
Citations et extraits (127) Voir plus Ajouter une citation
le_Bisonle_Bison   06 juin 2013
« - Tu sais quoi, Bart ? dit Murph.
- Quoi ?
- Je lui ai piqué sa place, à ce mec, dans la file d’attente au mess. »
Je regardai autour de moi. « Quel mec ?
- Le mec qu’est mort.
- Oh, dis-je. C’est pas grave. T’en fais pas.
- Je me sens minable.
- Arrête, c’est rien.
- Putain, j’ai l’impression que je deviens dingue. »
Il se tenait la tête entre les mains tout en se frottant les paupières avec ses paumes. « Je suis carrément content de ne pas avoir été à sa place. C’est de la folie, non ?
- Nan. Tu sais ce qui est fou ? C’est de ne pas penser à ça. »
Je m’étais dit la même chose : combien j’étais heureux de ne pas m’être pris une balle, combien j’aurais souffert si j’avais été celui étendu là en train de mourir, à regarder les autres qui l’observaient agoniser. Et moi aussi, même si c’est avec tristesse à présent, j’avais songé intérieurement, Dieu merci, il est mort et pas moi. Dieu merci.
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HundredDreamsHundredDreams   10 avril 2022
Un rêve habitait la rivière. Je me tenais là debout et nu dans l’eau près de la berge opposée. Un troupeau de chevaux se prélassait dans un champ planté de cornouillers et de saules. Ils avaient tous la même robe rouanne, sauf un vieux palomino au pelage doré qui me regardait tandis que les autres paissaient dans la faible clarté de la lune. Il avait les sabots en sang, des traces de fouet et une marque au fer sur la croupe. Il entra dans l’eau peu profonde en dodelinant de la tête. Alors qu’il marchait vers moi, le sang se diluait dans le courant, laissant dans le sillage de l’animal une traînée rouge. Il se déplaçait lentement, mais sans rechigner ; seul son pas était hésitant. Toujours debout et nu, je frappai doucement l’eau autour de moi des deux mains, sans violence, mes doigts allant et venant en demi-cercles sur la surface. Le cheval s’approcha et renâcla un peu tout en secouant tranquillement sa tête une, deux fois. Il resta devant moi, vieux, esquinté par le fouet, perdant son sang, mais bien droit malgré ses blessures. Il se pencha et son nez toucha mon épaule et mon cou ; puis je me penchai à mon tour, l’effleurai du bout de mon nez, passai mes mains autour de son encolure et sentis la puissance de ses muscles meurtris. Ses yeux étaient noirs et doux.
Telle était la vision que j’avais lorsque je me réveillai. Mon Dieu, quel vacarme ! Les cris se rapprochèrent.
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HundredDreamsHundredDreams   09 avril 2022
De vilaines corneilles croassaient, perchées sur la ligne électrique qu’elles ornaient de leur plumage noir, et leurs cris me rappelèrent les sifflements des obus de mortier au-dessus de ma tête, et là, dans mon jardin, je me mis en position de sécurité avant l’impact. Allez, bande d’enculés, me dis-je, vous m’avez finalement eu ; mais les volatiles s’envolèrent et je repris mes esprits, jetant un œil par-dessus mon épaule, et apercevant ma mère qui me souriait par la fenêtre de la cuisine. Je lui rendis son sourire en agitant la main, me saisis du fil de fer qui se détachait du grillage et le réajustai avec des clous. C’est comme si vous aviez envie de tomber, c’est tout. Vous pensez que vous ne pouvez pas continuer ainsi. Comme si votre vie était suspendue au sommet d’une falaise mais avancer vous semble impossible, non par manque de volonté, mais par manque d’espace. La possibilité d’un jour nouveau se dresse avec défiance face aux lois de la physique. Et vous ne pouvez pas faire machine arrière. Donc, vous voulez tomber, lâcher prise, abandonner, mais vous ne pouvez pas. Et chaque bouffée d’air que vous aspirez vous rappelle votre situation. C’est comme ça.
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HundredDreamsHundredDreams   07 avril 2022
La guerre essaya de nous tuer durant le printemps. L’herbe verdissait les plaines de Ninawa, le temps s’adoucissait, et nous patrouillions à travers les collines qui s’étendaient autour des villes. Nous parcourions les herbes hautes avec une confiance fabriquée de toutes pièces, nous frayant, tels des pionniers, un chemin dans la végétation balayée par le vent. Pendant notre sommeil, la guerre frottait ses milliers de côtes par terre en prière. Lorsque nous poursuivions notre route malgré l’épuisement, elle gardait ses yeux blancs ouverts dans l’obscurité. Nous mangions, et la guerre jeûnait, se nourrissant de ses propres privations. Elle faisait l’amour, donnait naissance, et se propageait par le feu.

(Incipit)
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MoanMoan   15 juin 2014
Un journaliste nous avait demandé ce que cela faisait de se battre...
" C'est comme un accident de voiture. Tu comprends? Cet instant entre le moment où tu sais ce qui va se passer et l'impact lui-même. On se sent assez impuissant à vrai dire. Tu vois, tu roules comme d'habitude, et tout à coup c'est là, devant toi, et tu n'as absolument aucun pouvoir. Et tu le sais. La mort, tu vois, ou autre chose, c'est ce qui t'attend. C'est un peu ça, comme dans ce quart de seconde dans un accident de voiture, sauf qu'ici ça peut carrément durer des jours".
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