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A la recherche du temps perdu - ... tome 3 sur 7

Thierry Laget (Éditeur scientifique)Brian G. Rogers (Éditeur scientifique)
EAN : 9782070392452
765 pages
Gallimard (16/02/2003)
  Existe en édition audio
4.36/5   626 notes
Résumé :
Ce troisième volet de la Recherche est marqué par l'installation du narrateur et de sa famille dans un nouveau foyer, près de la demeure des Guermantes. Le quotidien de notre héros se trouve rythmé par la vie de ses prestigieux voisins, qu'il ne tarde pas à côtoyer grâce à la bienveillance de Saint-Loup.

L'entrée dans le "jeu de la vie mondaine" s'accompagne chez le narrateur d'un éveil à la sensualité. Entre idéalisation et fantasme, il voit renaître... >Voir plus
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Le narrateur vit avec ses parents dans un appartement de l'hôtel particulier des Guermantes, dans le faubourg Saint Germain à Paris. Il tombe amoureux de la duchesse Oriane de Guermantes et recherche un moyen pour attirer son attention en la suivant tout comme il l'avait fait avec Gilberte dans « à l'ombre des jeunes filles en fleur ». Il rejoint son ami Robert de St Loup à Doncières où ce dernier est en poste dans une garnison. Il lui demande d'intervenir auprès de sa tante pour qu'il lui soit présenté. Il apprend que sa grand-mère est souffrante et rentre précipitamment à Paris où il retrouve Albertine qui cède à ses avances et s'offre à lui. St Loup qui l'avait accompagné, lui présente sa maîtresse qui n'est autre que Rachel, une cocotte qu'avait connu le narrateur. Il rencontre enfin la duchesse de Guermantes lors d'un salon que donne Mme de Villeparisis mais le charme n'opère plus. Sa grand-mère meurt d'une crises d'urémie. Il est invité par Palamède de Guermantes, baron de Charlus, frère du duc de Guermantes à passer le voir un soir. Il s'y rend après avoir passé la soirée chez les Guermantes. Charlus a une attitude déconcertante et ambigu envers le narrateur. de retour, il rencontre Swann dont il apprend qu'il est malade et condamné.

Des femmes, Proust à travers le narrateur les place haut dans la hiérarchie de ses personnages, de la plus humble à la plus noble, étrangère aperçue ou de sa propre famille. Elles ont le pouvoir de faire ou défaire les alliances, les réputations. Il leur voue un amour immatériel, désincarné en presque les divinisant. Il leur ôte tout aspect charnel pour en faire des êtres de lumière et d'ombre. Elles lui sont inaccessibles même quand elles finissent par s'offrir (Albertine) car il n'envisage pas d'avoir de relation sardanapalesque avec, et d'ailleurs, il entend la fréquentation d'un bordel comme un acte médical et non ludique. On ne peut imaginer l'auteur et son oeuvre sans elles.

Des salons, Proust en fait les lieux incontournables de la vie parisienne. C'est l'endroit où il faut être, où le paraître et le néant se propagent, se multiplient, se répandent, les égos coulent.

« Il savait que Mme de Guermantes avait, apanage précieux des femmes vraiment supérieures, ce qu'on appelle un « salon », c'est-à-dire ajoutait parfois aux gens de son monde quelque notabilité que venait de mettre en vue la découverte d'un remède ou la production d'un chef-d'oeuvre. le faubourg Saint-Germain restait encore sous l'impression d'avoir appris qu'à la réception pour le roi et la reine d'Angleterre, la duchesse n'avait pas craint de convier M. Detaille. Les femmes d'esprit du Faubourg se consolaient malaisément de n'avoir pas été invitées tant elles eussent été délicieusement intéressées d'approcher le génie étrange. »

Le voyage à travers « la recherche du temps perdu » n'est pas une simple lecture, c'est une exploration, car lire Proust c'est s'attarder sur tel ou tel passage, autrement l'oeuvre se rebelle, s'échappe.

Editions Gallimard, 546 pages.

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Il y a trois ans j'ai entrepris la lecture de la "Recherche", et malgré toute ma volonté, jusqu'à présent, je n'ai jamais réussi à en lire plus d'un tome par an. Et quelles ne furent pas mes craintes au moment d'ouvrir ce troisième volet, le plus volumineux !

Si dans les précédents, le narrateur se complaisait à décrire avec minutie les moeurs bourgeoises, tant à la ville qu'à la campagne ou encore à la plage, avec "Le Côté de Guermantes", c'est à l'aristocratie du faubourg Saint-Germain qu'il s'attache, avec le même souci du détail.

Si Marcel Proust est connu pour la longueur de ses phrases - réputation très méritée -, je lui reconnais également un don pour multiplier les chapitres sur un même événement. Ainsi, ce sont plus d'une demi-douzaine qui lui sont nécessaires pour décrire une simple visite mondaine, de quoi laisser aux conversations le temps de s'étendre, qu'elles touchent les loisirs comme l'opéra, ou la politique avec l'Affaire Dreyfus, ou encore la généalogie alambiquée des familles plus ou moins régnantes de l'Europe de la Belle-Epoque.

Alors, oui, certes, on apprend beaucoup sur l'atmosphère très "beau monde" de ces luxueux appartements bourrés jusqu'à la gueule d'oeuvres et d'objets d'art mais trop de minutie tue la minutie, voilà mon sentiment. La préciosité du style de Marcel Proust et le dandysme de son narrateur m'ont souvent porté sur les nerfs, tout comme les opinions rapportées de ces dilettantes et autres altesses qui ne peuvent que paraître surannées à un lecteur d'aujourd'hui ; au mieux peut-on considérer cet héritage littéraire comme un patrimoine vivant nous permettant de toucher du doigt ce qu'on pourrait qualifier d'"art de vivre à la française" mais cette visite de musée tire en longueur.

Quant aux susdits personnages, aucun n'est réellement attachant. le snobisme, la vanité, l'orgueil de caste, le langage de dupes, la fatuité des codes et, de façon générale, la suffisance méprisante manifestée par cette classe sociale - qui finira d'être balayée au cours du XXème siècle -, sont assez indigestes.

Jamais deux sans trois, a-t-on coutume de dire, et bien, après la lecture du "Côté de Guermantes", j'affirme qu'il faut vraiment de la volonté pour lire Proust aujourd'hui. "Volonté" me semble vraiment le terme approprié ; le plaisir vient ensuite, s'il vient jamais. Un peu comme un régime où il faut d'abord s'astreindre à une certaine discipline avant d'en percevoir les effets bénéfiques, il faut se lancer dans Proust en ne quittant pas du regard son objectif afin d'espérer pouvoir en savourer, à l'arrivée, les charmes discrets.

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Voici venu le temps des rêves et des désirs, des lentes manoeuvres et des amitiés utiles pouvant entrouvrir la porte du paradis où règnent les Guermantes. Voici, enfin, un regard, un salut et un sourire tombé un soir d'opéra pour enflammer le coeur et l'esprit du jeune homme. le voici, à forces d'intrigues subtiles, élu entre mille, invité à côtoyer les « Immortels », et le voilà finalement, un soir terrible où toutes ses illusions se brisent sur des souliers noirs qui auraient dû être rouges et se fracassent sur un « grand et cher ami » qui ne pourra accompagner la duchesse en Sicile, au printemps prochain, parce que … « ma chère amie, c'est que je serai mort depuis plusieurs mois», et parce que cet ami Swann connaissant la valeur de ces amitiés, «savait que, pour les autres, leurs propres obligations mondaines priment la mort d'un ami et qu'il se mettait à leur place, grâce à sa politesse. »

C'est le roman des Illusions Perdues mais aussi du chagrin que lui cause la longue maladie de sa grand'mère et de sa mort, de l'irruption dans la vie sociale de l'Affaire Dreyfus, de l'aveuglement de l'amour (Saint-Loup est le pendant de Swann) mais aussi de Françoise, la cuisinière-gouvernante qui parle parfois comme La Bruyère, ce qui donne toujours lieu à des passages aussi drôles que réjouissants.

On y trouve des pages fascinantes sur l'utilisation du téléphone qui, si vous y prenez gare, vous feront envisager les appels à vos êtres chers sous un angle nouveau. Et toujours ces formules aussi inattendues que brillantes comme quand « s'avance le sommelier, aussi poussiéreux que ses bouteilles, bancroche et ébloui comme si, venant de la cave, il s'était tordu le pied avant de remonter au jour. »

Les pages sur la maladie de sa grand'mère chérie sont admirables ; elles n'épargnent pas les médecins dont les diagnostics aussi contradictoires que péremptoires ne parviennent pas, consultation terminée et verdict implacable posé (« votre grand'mère est perdue ») à masquer qu'ils ont d'autres chats à fouetter (« vous savez que je dîne chez le ministre du Commerce »). L'évolution de la maladie, les phases d'espoir succédant aux phases de découragement, tout cela parlera à qui l'a traversé, tout comme la solitude qui s'empare de celui qui a vraiment du chagrin : « Ce n'est pas que le duc de Guermantes fût mal élevé, au contraire. Mais il était de ces hommes incapables de se mettre à la place des autres, de ces hommes ressemblant en cela à la plupart des médecins et aux croque-morts, et qui, après avoir pris une figure de circonstance et dit : «Ce sont des instants très pénibles », vous avoir au besoin embrassé et conseillé le repos, ne considèrent plus une agonie ou un enterrement que comme une réunion mondaine plus ou moins restreinte où, avec une jovialité comprimée un moment, ils cherchent des yeux la personne à qui ils peuvent parler de leurs petites affaires … »

Mais que dire de cet adieu magnifique à cette grand'mère qui semble avoir tellement compté ? Rien, juste le lire et sentir l'émotion vous gagner :

« Maintenant (ses cheveux) étaient seuls à imposer la couronne de la vieillesse sur le visage redevenu jeune d'où avaient disparu les rides, les contractions, les empâtements, les tensions, les fléchissements que, depuis tant d'années, lui avait ajoutés la souffrance. Comme au temps lointain où ses parents lui avaient choisi un époux, elle avait les traits délicatement tracés par la pureté et la soumission, les joues brillantes d'une chaste espérance, d'un rêve de bonheur, même d'une innocente gaieté, que les années avaient peu à peu détruits. La vie en se retirant venait d'emporter les désillusions de la vie. Un sourire semblait posé sur les lèvres de ma grand'mère. Sur ce lit funèbre, la mort comme le sculpteur du Moyen Age, l'avait couchée sous l'apparence d'une jeune fille. »

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Je viens de terminer la troisième étape de mon voyage à La Recherche du Temps Perdu, le Côté de Guermantes.

J'ai appris, je crois, à lire Proust comme il aurait fallu que je le lise dès le début, c'est-à-dire lentement et avec un temps de relecture, une trentaine de pages journalières, bref, ainsi que le recommandait Nietzsche, de procéder comme les vaches, de "ruminer" le texte.

Plus encore que les précédents, est-ce parce que je suis maintenant au diapason de l'auteur, ce troisième tome m'a ébloui, par la beauté de sa construction et de son écriture, par la multiplicité de ses niveaux de lecture, et par toutes les sensations, sentiments, réflexions qu'il provoque. On y rit et on y pleure, et on sort de la lecture avec le sentiment nostalgique d'avoir parcouru un monde unique.

Le jeune narrateur y poursuit son chemin de vie, son parcours initiatique, en découvrant le monde aristocratique parisien, celui du faubourg Saint-Germain, (en fait Proust avait côtoyé celui du Faubourg Saint Honoré). Mais il découvre aussi l'amitié de Saint-Loup et la vie militaire, et aussi la sensualité dans sa relation avec Albertine. Enfin, il fera pour la première fois l'expérience douloureuse de la mort d'un proche, sa grand-mère bien aimée.

J'ai trouvé ce tome de la Recherche merveilleusement construit, mieux que les précédents. Cela me fait penser à un opéra, ou à un poème symphonique, dans lequel les trois tableaux majeurs sont deux scènes mondaines, celle du Salon de la Marquise de Villeparisis et celle, très longue, du Diner chez les Guermantes, qui encadrent l'épisode tragique de la maladie et de la mort de la grand-mère du narrateur qui termine Guermantes I et fait le début de Guermantes II.

Le "prologue" du roman est l'arrivée dans un appartement qui dépend l'hôtel du Duc et de la Duchesse de Guermantes, déménagement lié à l'état de la santé de la grand-mère du narrateur, et, comme souvent dans les prologues, on assiste aux réflexions du petit monde des domestiques, Françoise en tête.

Puis, lors d'une soirée au théâtre où le narrateur découvre enfin le talent de la Berma, voilà que la Duchesse de Guermantes lui fait un petit signe de la main! Il n'en faut pas plus pour que, comme toujours chez Proust, le désir et l'exaltation monte. Mais l'approche de la duchesse se révélant infructueuse, le narrateur décide de retrouver son ami Saint-Loup, neveu de la Duchesse, en garnison à Doncières, ville militaire pas très loin de Paris, afin de lui demander d'intervenir pour lui auprès de la Duchesse.

Le séjour à Doncières est un nouveau tableau d'une grande douceur, d'une grande sérénité, le seul de cette nature dans tout ce tome, marqué par l'amitié et les discussions sur la stratégie militaire ainsi que sur l'affaire Dreyfus, et une foule de détails délicieux sur les sons, le sommeil et les rêves etc..

Mais un appel téléphonique de la grand-mère lui procure un sombre pressentiment et précipite son retour où il a la vision quasi photographique de la détérioration de son état de santé.

Après un intermède où le narrateur rencontre son ami Saint-Loup et sa maîtresse Rachel, une comédienne avec laquelle la liaison est tumultueuse, prend place le premier grand tableau, le "five o'clock" chez la Marquise de Villeparisis.

Celle-ci prétend tenir un salon littéraire comme ceux des 17ème et 18ème siècle. D'ailleurs, ses Mémoires la feront passer, selon le narrateur, comme un des salons les plus brillants de la fin du 19eme siècle, qui ne manque pas de nous faire remarquer perfidement que beaucoup des personnes citées n'y sont pas venues, mais sans doute aussi nous montrer que la création littéraire compte plus que la réalité. Et voici que sont décrits, avec un humour gentil ou féroce, tous ces personnages souvent ridicules, la Marquise qui peint ses fleurs, l'ambigu diplomate de Norpois et son langage fleuri, l'arriviste et vulgaire Bloch, le prétentieux Legrandin, le Prince de von Faffenheim (qui dans la suite sera nommé le Prince Von!) qui sollicite le soutien de Mr de Norpois pour l'entrée à l'Institut, etc....et puis le Duc et la Duchesse de Guermantes, qui exécutent une première fois leur duo comique qui sera accompli au centuple lors de l'immense Soirée que nous verrons à la fin du roman. Tout ce petit monde factice évoque aussi le grand évènement du moment, l'Affaire Dreyfus.

A l'opposé de ce tableau de la futilité, le narrateur nous décrit maintenant, de façon très réaliste et sans épargner les détails, la maladie, l'agonie et la mort de sa grand-mère, dont on sait qu'elle furent en fait celle de sa mère. Comme quoi, pour paraphraser Paul Klee, le roman ne reproduit pas le réel, le roman rend réel aux yeux de l'esprit. On y voit la bêtise et l'absence de compassion de certains médecins, pas tous, les réactions de l'entourage, et puis l'agonie qui nous bouleverse, et la mort qui redonne à la grand-mère sa jeunesse.

Étrangement, à ce tableau et sans que l'on sache les sentiments du narrateur après cette épreuve, suit la visite d'Albertine, sorte d'intermède plutôt sensuel (ah, ce baiser sur la joue!) et mélancolique: en fait, le narrateur n'aime pas Albertine, et est attiré par Mme de Stermaria, à laquelle il a proposé un rendez-vous, mais qui finalement ne viendra pas (ô rage, ô désespoir!).

Un autre intermède d'une petite soirée chez la Marquise de Villeparisis, au cours de laquelle, ô miracle, la Duchesse de Guermantes invite le narrateur à un diner "en petit comité", puis après une soirée de l'amitié avec Saint-Loup et ses camarades militaires, voilà enfin le Diner chez le Duc et la Duchesse de Guermantes, le sommet de la description mondaine du roman, un long épisode qui en occupe le quart.

C'est un incroyable tableau que nous donne Proust de cette aristocratie, de ces Princes, Princesses, Ducs, Duchesses, Marquis, Marquises, etc..une bonne partie parents les uns des autres.

On s'y emploie, surtout la Duchesse de Guermantes, à qui le mari sert de faire-valoir, à faire des "bons mots", assez souvent vulgaires, à y dire beaucoup de méchancetés et de médisances, surtout à l'égard de celles et ceux qui ne sont pas là, à montrer en réalité, sous l'apparence du goût du paradoxe, un esprit bien réactionnaire et rétif à la nouveauté littéraire, picturale ou politique. le narrateur nous décrit avec précision, humour, ironie, ce monde désuet de la représentation, où chacun joue un rôle comme au théâtre (il est d'ailleurs frappant de constater que le monde du théâtre vienne en contrepoint dans le récit: la soirée théâtrale, où joue la Berma, la répétition de la tragédienne Rachel, maîtresse de Saint-Loup).

Et tout cela est parfois désopilant, par exemple lorsque nous sont exposés les manières de saluer des Guermantes et des Courvoisier, aristocrates ennemis, il le fait presqu'à la manière d'un ethnologue comparant les moeurs de deux tribus d'Amérique.

Mais aussi, chez Proust, il y a, bien sûr, plus d'un niveau de lecture.

Derrière cette description d'un monde clos où tout les nobles se connaissent et connaissent leurs parentés, filiations, généalogies, on sent que cette petite société aristocratique, qui cherche à reproduire les manières de l'Ancien Régime, sait qu'elle n'est plus qu'un vestige du passé, qu'elle ne compte plus pour grand chose. "Tout en chantant sur le mode mineur l'amour vainqueur et et la vie opportune" ces aristocrates sont "quasi-tristes sous leurs déguisements fantasques" (d'ailleurs le Duc et la Duchesse se précipiteront à un bal masqué à la fin du roman, échappant ainsi à Swann qui leur annonce sa maladie incurable). J'interprète ainsi la scène hystérique que fait le baron Charlus au narrateur, à qui il avait proposé d'être son mentor. J'y sens la rage désespérée d'un aristocrate à l'ascendance glorieuse de ne plus "compter".

Mais, plus que tout cela encore, j'en retiens que ces aristocrates réunis à diner chez la duchesse et le duc de Guermantes procurent au narrateur le "plaisir esthétique" et la nostalgie d'un monde perdu, car par leurs noms, leurs ascendances qui peuvent remonter jusqu'au Moyen Âge ils sont, en quelque sorte, les témoins vivants d'un passé glorieux et inaccessible.

En conclusion, à la fin de ce troisième tome, c'est la nostalgie qui l'emporte. La grand-mère est morte, Swann va mourir, et les aristocrates, dont la compagnie est bien décevante, ne valent que par le passé magique qu'ils représentent.

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Le 3ème tome : croire un instant au "régime de croisière", et découvrir ce que "retors" veut dire.

Publié en 1920 et 1921, en deux parties, le troisième tome de "A la recherche du temps perdu" voit apparaître une forme de "régime de croisière" de la narration, que Proust va s'employer - renouvelant les ressources de son machiavélisme de romancier - à faire brillamment tanguer en surprenant plusieurs fois son lecteur par un bel art du contre-pied, qui était jusque là surtout manifeste dans son ironie serrée vis-à-vis de (presque) tous les personnages. Il voit aussi se réaliser un miracle d'écriture : sous le regard légèrement incrédule du lecteur, Proust démontre qu'il peut approfondir un sujet qu'il semblait avoir déjà - à l'aune d'un roman de taille et d'ampleur "habituelles" - "traité" (l'art mondain de vivre et de converser, avec ses gradations infimes et infinies) et donner à penser que l'on n'avait encore rien vu.

La conquête de (l'hôtel, de la duchesse, du duc, de la dynastie) Guermantes, si l'on ose ainsi parodier Zola, est en réalité la plus stendhalienne de toutes les partitions jouées, digérées et si magnifiquement transfigurées par Proust. C'est dans cet effort de longue haleine, dans cet impressionnant déploiement de forces, de ressources, d'énergie et d'imagination, dans l'intégration des échecs successifs aussi, que la face la plus "Julien Sorel" du jeune Marcel se révèle dans toute sa sombre splendeur.

La "profonde" amitié avec Saint-Loup, qui semblait au fond à peine désirée par le narrateur, précédemment à Balbec, devient une étape essentielle de cette formidable manoeuvre d'approche d'amour, de gloire et de mondanité. Elle est aussi, pour le lecteur, l'occasion d'une extraordinaire démonstration de compréhension, de la part de Proust, en finesse, de l'art militaire de son temps, au niveau des meilleurs professionnels, manifeste lors des dialogues entre la curiosité du narrateur, les réponses de Saint-Loup et de ses camarades, et l'ombre de leur brillant instructeur : l'une des plus étonnantes incises témoignant de la culture encyclopédique et opératoire de Proust, d'ailleurs superbement commentée par le grand spécialiste de l'auteur qu'est Jean-Yves Tadié dans l'un des chapitres de son joliment paradoxal « de Proust à Dumas ».

Tandis que l'ombre de Charlus grandit (le quatrième tome, "Sodome et Gomorrhe", celui de la "révélation" de la plus célèbre facette du personnage, n'est maintenant plus très loin), la première partie s'achève au bout de 232 pages par l'un des grands tournants du roman, sans doute beaucoup plus que le premier séjour à Balbec, malgré l'impact à long terme de celui-ci : l'attaque et le décès de la grand-mère du narrateur, et avec elle, la véritable disparition du personnage-enfant qui subsistait jusque là.

La deuxième partie, qui semble démarrer par ce qu'aux échecs on appellerait un "coup d'attente" (le retour, durant l'agonie de la grand-mère, et à travers l'art de Bergotte, sur la question de ce qui fait qu'un écrivain bouleverse, puis cesse plus tard d'intéresser le "même" lecteur), permet en réalité à l'auteur de placer deux "coups" majeurs, dont toute la puissance apparaîtra, à nouveau, dans les volumes suivants : la visite d'Albertine - véritable moment de bascule de la narration "principale" de la Recherche, et pourtant encore soigneusement dissimulé comme tel -, et la succession ironique des passions amoureuses, ébauchée par Swann, à travers l'entrée dans les grâces de la duchesse et dans son univers, à un moment où le narrateur est presque "passé à autre chose".

Avant l'entrée "officielle" dans l'ensemble du monde Guermantes qui finit ce troisième volume, on note aussi le premier grand "moment musilien par anticipation" de Proust, lorsque, délaissant un instant ses principaux protagonistes aristocratiques ou - "au pire" - grands bourgeois, il laisse l'une de ses voix se pencher sur "l'homme moyen" cher au romancier autrichien qui, dix ans plus tard, avec "L'homme sans qualités", publiera à son tour un roman-fleuve, portant sur la même période historique, mais d'une orientation profondément différente. Il restera donc fatalement à évoquer, un peu plus tard, les traces de Schopenhauer et de Nietzsche, et la manière dont elles ont affecté les deux auteurs (ce que laissait d'ailleurs supposer, dans une tentative de clin d'oeil entre volumes, proustien en diable, l'emploi des adjectifs "intempestif" et "inactuel" dans ma recension du tome 1).

« En effet, il avait l'habitude de comparer toujours ce qu'il entendait à un certain texte déjà connu et sentait s'éveiller son admiration s'il ne voyait pas de différences. Cet état d'esprit n'est pas négligeable car, appliqué aux conversations politiques, à la lecture des journaux, il forme l'opinion publique, et par là rend possibles les plus grands événements. Beaucoup de patrons de cafés allemands admirant seulement leur consommateur ou leur journal, quand ils disaient que la France, l'Angleterre et la Russie « cherchaient » l'Allemagne, ont rendu possible, au moment d'Agadir, une guerre qui d'ailleurs n'a pas éclaté. Les historiens, s'ils n'ont pas eu tort de renoncer à expliquer les actes des peuples par la volonté des rois, doivent la remplacer par la psychologie de l'individu, de l'individu médiocre. »

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Nous disons bien que l’heure de la mort est incertaine, mais quand nous disons cela, nous nous représentons cette heure comme située dans un espace vague et lointain, nous ne pensons pas qu’elle ait un rapport quelconque avec la journée déjà commencée et puisse signifier que la mort—ou sa première prise de possession partielle de nous, après laquelle elle ne nous lâchera plus—pourra se produire dans cet après-midi même, si peu incertain, cet après-midi où l’emploi de toutes les heures est réglé d’avance. On tient à sa promenade pour avoir dans un mois le total de bon air nécessaire, on a hésité sur le choix d’un manteau à emporter, du cocher à appeler, on est en fiacre, la journée est tout entière devant vous, courte, parce qu’on veut être rentré à temps pour recevoir une amie; on voudrait qu’il fît aussi beau le lendemain; et on ne se doute pas que la mort, qui cheminait en vous dans un autre plan, au milieu d’une impénétrable obscurité, a choisi précisément ce jour-là pour entrer en scène, dans quelques minutes, à peu près à l’instant où la voiture atteindra les Champs-Élysées.
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Elle était surtout exaspérée par les biscottes de pain grillé que mangeait mon père. Elle était persuadée qu’il en usait pour faire des manières et la faire "valser". "Je peux dire, approuvait le jeune valet de pied, que j’ai jamais vu ça !" Il le disait comme s’il avait tout vu et si en lui les enseignements d’une expérience millénaire s’étendaient à tous les pays et à leurs usages parmi lesquels ne figurait nulle part celui du pain grillé. "Oui, oui, grommelait le maître d’hôtel, mais tout cela pourrait bien changer, les ouvriers doivent faire une grève au Canada et le ministre a dit l’autre soir à Monsieur qu’il a touché pour ça deux cent mille francs." Le maître d’hôtel était loin de l’en blâmer, non qu’il ne fût lui-même parfaitement honnête, mais croyant tous les hommes politiques véreux, le crime de concussion lui paraissait moins grave que le plus léger délit de vol. Il ne se demandait même pas s’il avait bien entendu cette parole historique et il n’était pas frappé de l’invraisemblance qu’elle eût été dite par le coupable lui-même à mon père, sans que celui-ci l’eût mis dehors.
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"Tant que le monde sera monde, voyez-vous, disait-elle, il y aura des maîtres pour nous faire trotter et des domestiques pour faire leurs caprices." En dépit de la théorie de cette trotte perpétuelle, déjà depuis un quart d'heure ma mère, qui n'usait probablement pas des mêmes mesures que Françoise pour apprécier la longueur du déjeuner de celle-ci, disait : "Mais qu'est-ce qu'ils peuvent bien faire, voilà plus de deux heures qu'ils sont à table." Et elle sonnait timidement trois ou quatre fois. Françoise, son valet de pied, le maître d'hôtel entendaient les coups de sonnette non comme un appel et sans songer à venir, mais pourtant comme les premiers sons des instruments qui s'accordent quand un concert va bientôt recommencer et qu'on sent qu'il n'y aura plus que quelques minutes d'entracte. Aussi quand les coups commençaient à se répéter et à devenir plus insistants, nos domestiques se mettaient à y prendre garde et, estimant qu'ils n'avaient plus beaucoup de temps devant eux et que la reprise du travail était proche, à un tintement de la sonnette un peu plus sonore que les autres, ils poussaient un soupir et, prenant leur parti, le valet de pied descendait fumer une cigarette devant la porte, Françoise, après quelques réflexions sur nous, telles que "ils ont sûrement la bougeotte", montait ranger ses affaires dans son sixième, et le maître d'hôtel ayant été chercher du papier à lettres dans ma chambre, expédiait rapidement sa correspondance privée.
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Une personne n'est pas, comme j'avais cru, claire et immobile devant nous avec ses qualités, ses défauts, ses projets, ses intentions à notre égard (comme un jardin qu'on regarde, avec toutes ses plates-bandes, à travers une grille), mais est une ombre où nous ne pouvons jamais pénétrer, pour laquelle il n'existe pas de connaissance directe, au sujet de quoi nous nous faisons des croyances nombreuses à l'aide de paroles et même d'actions, lesquelles les unes et les autres ne nous donnent que renseignements insuffisants et d'ailleurs contradictoires, une ombre où nous pouvons tour à tour imaginer avec autant de vraisemblance que brillent la haine et l'amour.
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- Monsieur, je vous jure que je n’ai rien dit qui pût vous offenser.
- Et qui vous dit que j’en suis offensé ? s’écria-t-il avec fureur en se redressant violemment sur la chaise longue où il était resté jusque-là immobile, cependant que, tandis que se crispaient les blêmes serpents écumeux de sa face, sa voix devenait tour à tour aiguë et grave comme une tempête assourdissante et déchaînée. [...] Pensez-vous qu’il soit à votre portée de m’offenser ? Vous ne savez donc pas à qui vous parlez ? Croyez-vous que la salive envenimée de cinq cents petits bonshommes de vos amis, juchés les uns sur les autres, arriverait à baver seulement jusqu’à mes augustes orteils ?
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Vidéo de Marcel Proust
Il y a 150 ans naissait Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette, l'une des plus célèbres romancières du XXe siècle. Pour marquer cet anniversaire, les Éditions Gallimard sont heureuses de vous annoncer la parution du "Blé en herbe et autres écrits", préfacé par Antoine Compagnon, dans la Collection Bibliothèque de la Pléiade.
"Claudine à l'école" est le grand succès de mars 1900.
Le livre est signé Willy. On sait qu'il s'agit du pseudonyme d'Henry Gauthier-Villars, qui l'utilise pour signer les productions de l'atelier qui lui écrit ses ouvrages. Cette fois, le texte sort du lot : la langue est nouvelle, insolente, scandaleuse. C'est qu'il n'est pas de la plume d'un des scribes habituels de Willy. le livre est écrit par sa jeune femme, sidonie-Gabrielle, née Colette.
Colette : il faudra attendre 1923 et "Le Blé en herbe" pour que ce nom apparaisse seul sur la couverture d'un livre.
Colette, nous dit Antoine Compagnon, rend présents "le monde de l'enfance, l'étoffe de la sensation, l'émotion de la mémoire". On la crédite aussi d'avoir été "la première femme qui ait vraiment écrit en femme" (A. Maurois), la première à explorer ainsi les amours adolescentes ("Le Blé en herbe"), à entretenir une réelle connivence avec la nature et "les bêtes", à poser ce qu'on appellera la question du « genre » ("Le Pur et l'Impur", 1941)...
Ce sont ces trois domaines – l'enfance, la sensation, la mémoire – qu'il faut retenir si l'on veut lui rendre justice. Elle les partage avec Proust, dont elle admira "Combray " et qui pleura, dit-il, à la lecture de "Mitsou" (1919). Sans doute aurait-il été également sensible, s'il avait vécu, à "La Fin de Chéri" (1926), et à la conception du Temps qui s'y fait jour.
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