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ISBN : 2070376923
Éditeur : Gallimard (24/09/1985)

Note moyenne : 4.3/5 (sur 863 notes)
Résumé :
Deuxième grand roman de Louis-Ferdinand Céline, "Mort à crédit", publié en 1936, raconte l'enfance du Bardamu de "Voyage au bout de la nuit", paru quatre ans auparavant. Après un prologue situant son présent, médecin dans les années trente, le héros narrateur, Ferdinand, se rappelle ses jeunes années, dans un milieu petit bourgeois, vers 1900. Il est fils unique, élevé dans un passage parisien entre une grand-mère éducatrice fine et intuitive, une mère sacrificielle... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (55) Voir plus Ajouter une critique
Nastasia-B
  05 janvier 2018
Aujourd'hui, attention, danger ! Je m'en viens vous recauser du CAS CÉLINE et ça ne va jamais tout seul. Pour Céline, il y a les pro, farouchement pro, et les anti, farouchement anti. Au milieu, un maigre contingent de personnes qui se regardent en se grattant les tempes et en ne comprenant pas pourquoi au juste tout ce vacarme autour d'un homme, d'un écrivain, qui n'était pas fait pour les laisser indifférents et qui pourtant les laisse sans opinion.
J'ai exprimé dans une critique combien j'étais fan du Voyage au bout de la nuit. J'ai exprimé dans une autre critique sur l'un de ses pamphlets combien je ne souhaitais pas me tromper de cible, ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain mais dire tout de même combien me révulsait ce que ce livre avait de révulsant à mes yeux.
Or, de tout ça finalement, je me rends compte que le débat sur l'homme prend très souvent le pas sur les débats sur le littéraire. Alors pour tâcher de trancher là-dedans, je m'en viens brandir Marcel Proust, qui, en sa qualité de " juif, pédéraste et mondain " était l'exacte image, le vivant portrait de tout ce qu'exécrait le plus Louis-Ferdinand Céline. Que dit Marcel Proust dans sa critique de Sainte-Beuve ?
« L'oeuvre de Sainte-Beuve n'est pas une oeuvre profonde. La fameuse méthode, qui en fait, selon Taine, selon Paul Bourget et tant d'autres, le maître inégalable de la critique du XIXe, cette méthode, qui consiste à ne pas séparer l'homme et l'oeuvre, à considérer qu'il n'est pas indifférent pour juger l'auteur d'un livre, si ce livre n'est pas " un traité de géométrie pure ", d'avoir d'abord répondu aux questions qui paraissent les plus étrangères à son oeuvre (comment se comportait-il, etc.), à s'entourer de tous les renseignements possibles sur un écrivain, à collationner ses correspondances, à interroger les hommes qui l'ont connu, en causant avec eux s'ils vivent encore, en lisant ce qu'ils ont pu écrire sur lui s'ils sont morts, cette méthode méconnaît ce qu'une fréquentation un peu profonde avec nous-mêmes nous apprend : qu'un livre est le produit d'un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices. Ce moi-là, si nous voulons essayer de le comprendre, c'est au fond de nous-mêmes, en essayant de le recréer en nous, que nous pouvons y parvenir. Rien ne peut nous dispenser de cet effort de notre coeur. Cette vérité, il nous faut la faire de toutes pièces et il est trop facile de croire qu'elle nous arrivera, un beau matin, dans notre courrier, sous forme d'une lettre inédite, qu'un bibliothécaire de nos amis nous communiquera, ou que nous la recueillerons de la bouche de quelqu'un, qui a beaucoup connu l'auteur. »
Je partage entièrement et j'applaudis chaleureusement l'analyse de M. Marcel Proust. Je suis de celles qui considèrent que si l'on a des choses à reprocher à la littérature de M. Louis-Ferdinand Céline — j'entends par là ses romans bien sûr et non ses pamphlets — si l'on a des choses à reprocher à la littérature de Céline, donc, il faut les lui reprocher sur le plan littéraire et non sur un quelconque autre plan. (Les pamphlets c'est tout à fait autre chose car ça se prétend développer quelque chose dans les idées et là, bien sûr, on peut et l'on doit cracher sur les idées quand elles ne nous conviennent pas.)
Je suis de celles qui admirent presque jusqu'à la sacralisation le Voyage au bout de la nuit, pourtant, j'ose prétendre que littérairement, Céline s'est trompé à de nombreuses reprises. Et c'est là-dessus qu'il convient de l'attaquer sur sa littérature si l'on souhaite l'attaquer, plutôt que sur tout autre aspect de sa personnalité.
Oui, Céline s'est trompé. Il a pensé qu'il suffisait d'un style pour faire un grand roman. Or non. le style est un ingrédient principal de la recette, essentiel même — comme la farine pour le pain — mais c'est loin d'être le seul en cause. Combien de baguettes ratées s'appuyant sur une farine d'exception ? Et même à supposer que tous les ingrédients soient parfaits, que la recette et la boulange soient admirables, il reste la cuisson, et, à elle seule, elle a le pouvoir de tout gâcher ou de tout magnifier.
Face au succès du Voyage, animé par un style il est vrai tout à fait nouveau pour l'époque et ô combien époustouflant, Céline a cru que cela suffisait or, les chiffres parlent d'eux-mêmes. Aujourd'hui, 5 janvier 2018, sur Babelio : Voyage au bout de la nuit = 13871 lecteurs, Mort à crédit = 2648 (soit moins de 20 % du précédent), D'un Château l'autre = 710 (soit 5 % du Voyage), Casse-Pipe = 490 (soit 3,5 % du Voyage). Je m'arrête ici et je ne compte que les 4 romans les plus lus de l'auteur. Constat accablant : le style est toujours là mais pas le succès. Pourquoi ?
J'ai essayé d'analyser ce que j'aimais vraiment dans le Voyage. Les trois premiers " épisodes " sont pour moi et resteront un must. (Et je pense pour des siècles.) Ce que j'entends par les " trois premiers épisodes ", ce sont premièrement les réalités concrètes du front lors du début de la guerre de 1914. le deuxième concerne une colonie imaginaire et composite d'Afrique sub-saharienne. Enfin le troisième touche à, ce que j'appelle de façon simpliste, l'Amérique.
Entre ces trois épisodes on trouve des transitions plus ou moins longues, l'un d'elle, assez longue correspondant à la vie sur l'arrière pendant la Première guerre mondiale. Mais dès le retour d'Amérique et jusqu'à la fin, excepté un bref intermède à Toulouse, tout le reste n'est qu'un seul et même épisode couvrant plus de la moitié du roman, ayant lieu en proche banlieue parisienne et s'étalant sur une dizaine d'années (un peu plus, un peu moins, on ne sait pas trop).
Or, quand je parle un peu autour de moi, je m'aperçois que tous ou presque, parmi ceux qui ont apprécié le roman, gardent un souvenir ému des trois fameux premiers épisodes et que peu me parlent de la suite. (L'explosion du clapier à lapin, le meurtre de la vieille, les affaires de coeur de Robinson, etc.) Peut-être est-ce justement dû au fait que l'auteur a fait un effort de concision, de symbolisation plus marqué pour ces épisodes qui correspondaient à une réalité vécue par lui depuis plus longtemps.
Tandis que l'autre, la banlieue, il la vivait encore lors de l'écriture et ça se sent, ça se vit, ça s'éprouve… On sent le marasme, le gris, la noirceur, la suffocation du quotidien, plein la figure à longueur de pages. Peut-être a-t-il moins condensé cette partie, peut-être aurait-il dû, qui sait ? Peut-être Gaston Gallimard avait-il raison lorsqu'il a refusé le manuscrit prétextant qu'il fallait faire des coupes ?
Je ne suis pas capable de répondre, je ne fais que constater les effets de l'oeuvre sur ma propre jouissance de lecture et je constate qu'elle est superbe et maximale pour les trois épisodes en question et qu'elle a décliné par la suite, notamment dans le dernier quart du roman. C'est tout, rien de plus.
Toutefois, j'ai pu interpréter un peu mieux mon ressenti en lisant l'essai (assez ardu à lire, j'en conviens mais très intéressant) de Mikhaïl Bakhtine qui s'intitule Esthétique de la création verbale. Dans cet essai, le critique analyse le rapport de l'auteur à son héros et cela m'a permis de comprendre ce qui me plaisait moins dans la fin de roman et qui me semble différent dans les fameux trois épisodes.
Le personnage de Robinson, qui devient prépondérant justement dans cette fin de roman m'apparaît être une béquille maladroite. Il n'a aucune épaisseur, ce n'est qu'un dédoublement de Bardamu ayant pour unique fonction de permettre à Bardamu de continuer d'exprimer son jugement. Je dirais même que tout est un dédoublement de Bardamu dans la longue partie parisienne.
On voit Bardamu, on entend Bardamu, on parle Bardamu, on perçoit Bardamu et à propos de quoi ? de Robinson, qui n'est autre qu'une image affadie de Bardamu dans un miroir. Bardamu devient le castelet dans lequel les pantins jouent leurs scènes, or de pantins il n'y en a qu'un, et c'est Robinson. D'où mon manque d'intérêt dans cette partie et que j'ai revécu ici dans Mort à crédit même si Bardamu ne s'appelle plus Bardamu mais simplement Ferdinand.
Dans les trois épisodes sus-mentionnés, c'est Bardamu le pantin qui s'agite dans un décor donné et là c'est intéressant, captivant, même. Car au fond, le style de Céline fait des merveilles quand il veut dynamiter un système, c'est-à-dire quand il tient un propos résolument anarchiste. Par la suite, quand il essaie de devenir petit bourgeois (car qu'est-ce d'autre qu'un médecin dans la société d'alors ?), il y a dissonance selon moi.
C'est là qu'il s'est trompé, tel que je le comprends, sur ce qui faisait son succès. Il pensait que c'était son style or c'était une combinaison entre style et propos. Quand le propos change, qu'il cesse d'être anarchiste pour devenir un peu geignard, pour dire que tout est mal et que tout va mal et bien je m'ennuie. Ici, dans Mort à crédit, l'auteur a poussé son style jusqu'à l'outrance, dans le but de taper encore plus fort, de marquer encore plus les esprits mais, hormis les vrais aficionados de Céline, ça fait globalement flop ! car un roman c'est plus que ça, beaucoup plus que ça.
Alors quand ici, l'auteur essaie de nous intéresser à ses jeunes années, il n'y a pas vraiment de propos particulier, si ce n'est : « écoutez-moi vous parler de moi-même quand j'étais petit, comment je suis devenu l'extraordinaire moi-même, sordide parmi les sordides, tous plus sordides les uns que les autres dans mon petit théâtre sordide. » Les scènes pléthoriques de premières expériences professionno-sexuelles dans Paris, le voyage linguistique à Folkestone, les parents, le long passage avec le pseudo-journaliste pseudo-inventeur Courtial des Pereires, le chanoine, les patates en Picardie etc., etc., etc., etc. Quel ennui malgré le style : je n'en retire rien. Pas même franchement un plaisir à la lecture, malgré le style je le répète. C'était donc bien l'anarchisme du Voyage que j'aimais, pas le nihilisme glauque exubérant, ventripotent développé dans Mort à crédit.
Car ici, quant au style, y a rien à dire sur le style, rien à reprocher au style, c'est du Céline meilleur cru, c'est toujours aussi féroce, toujours aussi puissant, mais c'est sur l'organisation et les fins du roman que je m'interroge surtout. Ce n'est finalement rien beaucoup plus qu'une succession d'anecdotes creuses, plus ou moins réelles, plus ou moins retouchées, beaucoup retouchées même, dans le but d'être encore un peu plus glauques, encore un peu plus outrées, car Céline met toute la gomme, il pense que c'est là que réside son succès alors il en rajoute, il en fait des tonnes, devient baroque : ça lui suffit pas, il en remet un petit coup jusqu'à patauger franchement dans le rococo, la turgescence… et, pour moi, l'overdose.
Car voilà, ces successions d'anecdotes vraiment pas sensationnelles en soi, présentées à peu près de façon chronologique, en ayant délayé au maximum là où il aurait peut-être mieux valu faire réduire le potage pour n'en garder que la quinte essence, eh bien oui, malgré tout le respect que j'éprouve pour ses talents de maniement de la langue, je ne trouve pas ça très captivant, dès qu'on sort de l'examen du style, et encore.
Est-ce qu'un roman n'est qu'un exercice de style ? Les gens qui admirent l'Oulipo vous répondront peut-être que oui, mais moi en tout cas, je vous dis non. Et ma conclusion de tout ça, tout bien pesé, c'est que l'ami Céline fut sans doute sans le savoir le premier, tout premier représentant de l'Oulipo, sans le savoir, sans le vouloir, il aurait crié que non, surtout pas, mais en fait si.
Dans les trois épisodes du Voyage qui m'ont tant plu, il y avait une condensation, une synthèse, une digestion de l'information. Il ne s'étalait pas sur des pages et des pages d'une logorrhée basse densité. Tout était percussion, tout était impact et tout faisait mouche mais en fait, je crois que c'est un peu par hasard, parce qu'il voulait dire ça en passant avant d'arriver à sa conclusion. Or sa conclusion nous est égale et c'est le " en passant " qui nous captive. Dès qu'il ne fait plus du " en passant " (c'est-à-dire en synthétisant sa perception sur un phénomène plus vaste que lui-même), je m'y ennuie et ce malgré le style, malgré les fulgurances.
Bien entendu, ce n'est là qu'un avis, un simple petit avis, plus critiquable plus insignifiant peut-être que jamais. Pas grand-chose, soyez-en certains.
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Woland
  21 août 2015
SBN : 9782070376926
Sur un plan purement technique et bien qu'il soit le second roman de son auteur, "Mort A Crédit" précède le "Voyage Au Bout de la Nuit." Tout simplement parce qu'il effectue un retour, sacrément pimenté, sur l'enfance et l'adolescence du jeune Louis - Ferdinand. Pimenté et sans pitié. L'essentiel de la haine que Céline portera en lui toute sa vie contre l'Autorité et toutes les figures qui la symboliseront, sa volonté farouche de provoquer, fût-ce parfois pas très intelligemment, tout ça y trouve ses racines, tordues, énormes, difformes même pour certaines. Mais les plantes qu'elles donnent sont si belles ...
Comme il le fera plus tard dans "Guignol's Band", pour lequel Denoël vint le voir en lui disant, accablé : "Mais on n'y comprend rien !", Céline déstabilise son lecteur dès le début en l'emportant dans une sorte de délire où se mélangent des bribes et des bribes - réelles ou rêvées ? - de sa vie. Si on n'avait peur de le vexer au Paradis des Ecrivains de Génie Les Plus Haïs Par Les Crétins Redondants, on évoquerait volontiers la tornade diabolique qui, dans le Kensas de Franz Baum, emporte la petite Dorothy au Pays d'Oz. Seulement, avec Céline, la petite Dorothy, c'est vous, c'est moi, c'est tout lecteur digne de ce nom, et le Pays d'Oz, bien sûr, c'est le Pays de Céline. Seul point commun entre les deux : s'il y a des monstres à Oz, il y en a aussi chez Céline mais alors, ceux-là, franchement, faut pas les faire voir à n'importe quelle petite tête blonde - même de nos jours, avec Internet, Hollande et Valls à la télé et tout ça ...
D'abord, y a les parents de Céline. le Père, le Géniteur. Raide, digne, ayant voué sa vie aux assurances (quel beau mot ! ) et aux comptes (quel beau mot aussi, pour certains ! ),trimant en vain pour une augmentation que pourrait lui apporter la maîtrise de le technique, toute neuve, de la dactylographie - maîtrise que, bien entendu, il n'arrive pas à acquérir. Les descriptions du père Destouches, Le Normand, face à cette foutue machine à écrire dernier cri (et à l'époque, croyez-moi, c'était encore pire que les toutes dernières épaves à frappe mécanique qu'il nous arrivait encore de dénicher, dans les années quatre-vingt, dans telle ou telle antique officine, chez les huissiers par exemple, ces monstres qui, par ailleurs, avaient le mérite de vous faire des doigts d'acier, dignes de Robocop en personne ), peintes par l'encre empoisonnée de son rejeton, sont tout simplement épiques. Surtout que le type est plutôt costaud, la machine aussi et qu'ils finissent par en arriver tous les deux aux ... ma foi, comment dire ? ... aux mains et aux touches ! Et tout cela, bien sûr, par la faute de notre Ferdinand qui fait rien qu'énerver son père, ce fils indignement dégénéré !
J'ai eu la chance - si l'on peut dire - de connaître un père du même modèle dont le plaisir le plus merveilleux était, outre de "corriger" son fils à la ceinture (parfois pour rien de valable, d'ailleurs), de l'insulter, de le traiter de tous les noms, de lui prédire un avenir de poubelle, bref, de le rabaisser systématiquement et en le piétinant avec frénésie pour faire bonne mesure. Ce genre de choses - ce type de pères met d'ailleurs un temps incroyable à le comprendre - ça ne peut pas durer éternellement. le jour arrive où le "petit", brusquement devenu aussi grand et aussi costaud, vous rend la politesse avec tous les raffinements du genre. C'est le jour, fameux entre tous, où le Fils "tue" le Père - le jour où, dans "Mort A Crédit", Céline "tue" enfin son Géniteur.
Mais il a beau être Céline, il est comme tous les ados, comme tous les enfants que nous avons été : il "tue", oui, mais il le fait autant par légitime défense que par vengeance et si la rage lui vrille le coeur, ce même coeur verse aussi ses ultimes larmes sur le Père qui aurait pu être - et qui n'a pas été, qui ne sera jamais. Cela se passe au dernier tiers du livre et c'est d'une beauté, d'une grandeur, ça véhicule une émotion si intense que l'on ne parvient pratiquement pas à en dire plus.
Et puis, comme l'eût chanté Brel, et puis, il y a la mère. Bretonne, elle et "calancheuse." On ne sait pas très bien ce qui est à l'origine de sa boiterie mais une chose est sûre : cette femme est de la race de ces mères, bretonnes ou pas, qui sont plus des épouses que des mères. Oh ! Elle n'est pas dure avec son fils, elle l'aime, à sa manière. C'est-à-dire qu'il doit s'incliner devant le Père-Roi, le Père-Qui-Sait-Tout, le Père-Brutal, le Père-Monarque-du-Ceinturon, qui envoie valdinguer la mère autant qu'il envoie valdinguer son fils mais qui est "le Chef", l'"Autorité." Mme Destouches appartient aussi à l'espèce, si dérangeante et qui m'a toujours donné envie de vomir (oui, des mères comme ça, j'en ai bien connu aussi, toutes les chances, on vous dit !) de ces femmes qui donnent toujours, en pleurnichotant bien fort, tort à leurs enfants et raison à leur mari (ou compagnon). Si le jeune Céline se fait battre, même pour pas grand chose et dans des proportions que ne mérite pas la sottise qu'il vient de faire, c'est sa faute. Son père le bat, son père l'insulte, son père le rabaisse, son père le serpilliérise, son père le piétine, son père lui fendrait la colonne vertébrale, oui, bien sûr mais attention : POUR SON BIEN.
C'est beau, quand même, l'amour d'une femme pour son époux, hein ?
Et puis, Mme Destouches, elle adore faire toujours plus qu'elle ne devrait en faire - notamment à cause de sa jambe. Est-elle née avec une mentalité de martyre ou est-ce un acquis de l'existence ? Perso, je dirai un mélange des deux - et c'est incurable . le spectacle est outrancier, pitoyable, émouvant, on a pitié d'elle tout en ayant envie de lui flanquer des rafales de gifles et de la ligoter sur son lit pour qu'elle se repose enfin, et cet amour qu'elle a pour SA souffrance, SON statut d'épouse et de mère parfaites (du moins le croit-elle), franchement, ça m'a donné je ne sais trop combien de fois l'envie de gerber.
Petits bourgeois sans grande intelligence et sans un seul atome d'imagination, momifiés vivants dans leurs certitudes que la terre est plate et que le Soleil tourne autour, convaincus, à chaque mois qui passe, qu'ils ont donné le jour à un enfant quasi démoniaque ou qui, en tous cas, causera leur perte, jamais ils n'essaient de comprendre le phénomène que, pénomènes eux-mêmes, ils ont mis au monde. Ferdinand a toujours tort, Ferdinand est un misérable, Ferdinand ne sait plus quoi inventer, Ferdinand est impossible, Ferdinand finira, qui sait ? sur l'échafaud. (C'est très bien : comme ça, pour une fois, il donnera enfin raison à ses parents. ) Pour le petit garçon, ça allait un peu mieux du temps de la grand-mère Caroline - sa grand-mère maternelle - la seule, avec l'oncle Edouard, le frère, lui, du côté là encore maternel, non seulement à vouer à l'enfant une affection sincère mais toujours prêts à le faire vivre et à le laisser vivre tout en lui indiquant les garde-fous nécessaires. Mais grand-mère Caroline meurt trop tôt.
C'est le lot des bonnes grands-mères. Vous avez connu, vous aussi ? Elles font ce qu'elles peuvent pour vous et puis, elles sont obligées de partir et de vous laisser au milieu des monstres du Pays d'Oz - ou du Pays de Céline ... ou de votre propre Pays. N'empêche : elles vous insufflent l'une de ces forces morales qui jamais, quelque piège que vous tendent vos chers parents, ne vous quittera ... Merci à vous, grands-mères ! ;o)
Vous décrire la mort de la grand-mère Caroline, les si belles pages que Céline le Cynique, l'Affreux, le Collabo, le Calomnié, le Haï, le Génie, dédie à cette femme, serait inutile : pour mieux comprendre un tout petit morceau du puzzle Céline, mais un morceau décisif, il vous FAUT les lire.
Heureusement qu'il reste l'oncle Edouard. L'oncle Edouard aime sa soeur (en toute justice, le jeune Ferdinand lui aussi préfère sa mère à son père car il voit bien l'état lamentable dans laquelle elle se met, poussée à la fois par sa triste existence et aussi par les failles de son caractère, et puis, une mère, on n'en a qu'une : c'est bien ça, le problème ! Et un foutu problème de merde ! Lâchons-nous, oui : vous verrez, si vous ne l'avez déjà expérimenté et si vous êtes un minimum au-dessus de la moyenne : le seul Véritable Problème qu'on a dans Sa Vie, c'est sa Mère : bonne, on s'effondre quand elle n'est plus là et tout n'est plus que douleur ; mauvaise, on s'effondre aussi car ses coups et les affrontements, verbaux ou physiques, avec elle, vous manquent tout aussi douloureusement - fin de l'aparté, les potes, on passe à autre chose ou on essaie, capice ? ) mais il aime aussi son neveu dont il devine la sensibilité, l'originalité profonde et l'intelligence non moins réelle d'enfant probablement surdoué sous ses airs de cancre buté.
Après l'"héneaurme" bagarre avec le Père-Géniteur, l'Oncle Edouard confie son neveu comme apprenti à l'un de ses amis, un drôle de type, à vrai dire, le Courtial des Pereires, une véritable encyclopédie vivante, qui joue aux courses, mène une vie de bâton de chaises, dirige une revue, "Le Génitron", traitant de toutes les inventions possibles et imaginables, prône le plus léger que l'air, fait des excursions, tout à fait accablantes en ballon et qui, peu à peu, sans que l'un ou l'autre en ait pleinement conscience, devient, en quelque sorte, le "Père spirituel" de Ferdinand.
Oui, ça aussi, on a connu. Enfin, les plus chanceux d'entre nous. Là aussi, j'en étais (Eh ! Quand on s'est farci tous les autres, on a tout de même le droit d'avoir un père spirituel, non ? ). Vu mes repères personnels, je ne puis dire que Courtial des Péreires - dont ce n'était d'ailleurs pas le vrai nom - était un saint, pas même un exemple fabuleux à suivre. Mais il avait ce truc ... Ce truc merveilleux : l'imagination, le rêve, ce désir de s'allonger dans l'herbe et de contempler les étoiles, la curiosité de savoir ce qu'il y avait au-delà ... Voilà : il voulait toujours apprendre, toujours en savoir plus. Sur l'univers, sur soi même - pas sur ses voisins.
L'influence, sur Céline, de cet homme à la fois si brillant et si exaspérant, si irresponsable et si égoïste envers sa femme et pourtant si aimant et si aimable, sera si décisive que son décès (ou plutôt son suicide) poussera le tout jeune homme à s'engager. L'Oncle Edouard lui conseille bien de ne pas agir sur un coup de tête mais ce n'est pas possible. D'ailleurs, nous sommes encore en 1911 et personne ne peut savoir que, trois ans plus tard ...
Les trois coups vont sonner pour le "Voyage au Bout de la Nuit", pour la vie d'homme de Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline. Il a "tué" son Géniteur qui, d'ailleurs, ne l'aimait pas et même, redoutait son étrangeté, tout ce qui ne cadrait pas avec sa raideur, avec ses certitudes d'homme bien-pensant. Et son Père spirituel, lui, s'est tué parce qu'il n'en pouvait plus. La Vie n'est pas tendre, elle est cynique, elle aime ça, le cynisme ... et pourtant, avec tout son cynisme et ses grimaces affreuses, avec toutes ses douleurs et ses injustices apparentes, elle nous apprend tant de choses. Si elle ne nous brise pas, elle nous fortifie à jamais.
C'est ce qu'elle a fait pour Céline. Dans le fond, Céline, la Vie l'a beaucoup aimé. Mais quand il a saisi la comédie qu'elle lui avait jouée, il était entré dans une autre Vie. Sûr, qu'il a dû être vachement étonné. Sûr aussi qu'il a dû s'en payer une sacrée tranche en comprenant l'astuce. Faites comme lui : lisez "Mort A Crédit" et, par pitié, réservez toute une étagère à son auteur. Oubliez les libelles où il aurait mieux fait de fermer sa grande gueule et ne prêtez l'oreille qu'à l'écrivain qui pense, réfléchit et se dit quand même : "Non, arrête, Ferdinand : là, t'es plus Céline. Alors, écris et fais pas de la politique. Surtout que, si, question écriture, tu sais sacrément bien tricher, question politique, t'es fin nul.";o)
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alberthenri
  17 mars 2016
L.F.Céline était il :
Un écrivain de génie ?
Un antisémite pathologique ?
Un anarchiste pacifiste ?
Un salaud geignard ?
Un humaniste amer ?
Vaste débat, jamais terminé.
A mon humble avis, il était un complexe mélange de tout cela.
Ce qui se ressent dans ses écrits.
"Mort à crédit", est mon roman préféré de Céline. On y trouve une sorte de synthèse du fameux style si particulier.
Dans ce roman, l'auteur raconte son enfance, sa prime jeunesse.
Cela donne lieu à quelques morceaux d'anthologie.
Et met en scène une galerie de personnages inoubliables, des parents de Céline, petits bourgeois besogneux toujours paniqués par l'avenir, à l'extravagant Henri de Graffigny, inventeur, éditeur, culturiste.
Tout ce monde, sous la plume exceptionnelle de Céline, s'agite contre vents et marées, dans une sorte de combat perdu d'avance.
J'ai la chance, de posséder l'édition illustrée par Tardi, publiée conjointement par Gallimard et Futuropolis en 1991, et vous savez quoi, si je ne devais conserver qu'un seul livre (choix déchirant !), je crois bien que ce serait celui là !
Ps :L.F Céline, a écrit sept versions de "Mort à crédit "avant de choisir la définitive, ses plus féroces détracteurs ne peuvent lui enlever ça :il n'était pas feignant.
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ahasverus
  26 décembre 2012
Attention chef d'oeuvre !
Après le Voyage au Bout de la Nuit, Louis-Ferdinand Céline abandonnait Bardamu mais gardait Ferdinand pour nous accompagner dans les recoins sombres du Paris et du Londres de son enfance. Il affirmait son style décapant et imagé pour nous délivrer ce fruit d'un labeur de plusieurs années qui reste une de ses toutes meilleures productions.
Si vous n'avez jamais ouvert un livre de Céline (il vaut mieux en laisser certains fermés) les premières pages de Mort à Crédit vous diront tout de suite à quel génie vous avez à faire. Les réflexions sur la mort de Madame Bérenge comptent parmi les plus belles pages de la littérature française.
Vous suivrez ensuite les péripéties de Ferdinand, de son enfance au passage Choiseul jusqu'à son désir de rentrer dans l'armée. Ce livre devait constituer le début d'une trilogie "Mort à Crédit - Casse-Pipe - Guignol's Band" dont le second volet n'a jamais été terminé. Je vous invite à lire, si vous souhaitez en savoir plus sur l'auteur, sa vie, ses choix, l'excellent "Céline", d'Henri Godard.
Sans rentrer dans le détail des mésaventures de Ferdinand, j'insisterai sur le sentiment jouissif que procure la lecture de ce livre et sur l'étendue du talent de son auteur. Céline sait se faire drôle, haletant, émouvant, profond, ordurier... On ne sait jamais vers quelle rive il va nous emporter avec sa galerie de personnages et d'aventures.
La Méhon qui colle son papier sur la vitrine de la boutique du passage Choiseul lorsque le père raconte ses histoires à un public de plus en plus dense, Courtial qui disparaît des jours dans sa cave pour échapper aux créanciers, Madame Divonne qui, de commerce en commerce, vient pleurer sur les proches décédés des commerçants dans l'espoir d'avoir un peu plus de nouilles, et bien d'autres personnages tout à la fois désespérément humains et hors du commun vous accompagneront au long des six cents et quelques pages de ce monument joyeux, cynique, et volontiers ordurier.
Il faut lire Céline comme on goûte une petite tasse de thé bien chaud, parfois brûlant, au coin d'une cheminée, par petites gorgées. Ou pas. Mais il faut lire Céline.
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aranzueque-arrieta
  01 mai 2012
Mort à crédit
Louis-Ferdinand Céline
Gallimard

Ferdinand est médecin dans la banlieue parisienne, mais c'est à l'écriture qu'il veut se consacrer. Mireille, sa maîtresse, tape ses textes à la machine à écrire.
A la suite d'une escapade au bois de Boulogne avec Mireille, au cours de laquelle le couple se bat, il tombe malade. La fièvre le faisant délirer, il se souvient de son enfance.
Ferdinand est le fils d'Auguste, - père violent détesté, qui travaille à la Coccinelle, compagnie d'assurance où il est malmené par son patron - et de Clémence.
La famille s'installe au Passage des Bérésinas, une sordide galerie de petits commerces qui croulent sous les dettes et les charges. Clémence tente sa chance dans la dentelle et les antiquités.
Ferdinand parvient à décrocher son Certificat d'études.
Atteint d'une méningite, il va se reposer à Asnières avec sa grand-mère.
Sa santé toujours fragile, il part à Dieppe avec sa mère qui tente de refourguer sa camelote en faisant le porte à porte dans les maisons bourgeoises. Lors de sa première baignade, il manque de se noyer. Son père les rejoint les quinze derniers jours. Ils font une excursion épique en Angleterre de laquelle ils reviennent dans un triste état.
En rentrant à Paris, ses parents le placent chez Berlope, au Sentier, où il travaille comme un esclave. Prit en grippe par son supérieur, Lavelongue, il est renvoyé.
Son père le bat, passe son temps à l'humilier, se vengeant de sa situation à la Coccinelle.
Sa mère lui trouve un nouvel emploi chez un bijoutier, Gorloge, dont le commerce traverse une crise depuis plusieurs années. Ferdinand obtient une commande auprès d'un chinois, relançant ainsi la vitalité de la bijouterie. Appelé par l'armée pour faire ses vingt-huit jours, Gorloge part, laissant Ferdinand sous la responsabilité de Mme Gorloge et d'Antoine, l'amant de cette dernière. le bijou terminé, il le garde précieusement en attendant le retour du chef. La patronne le lui dérobe en même temps qu'elle le viole. Il est à nouveau renvoyé et le scandale éclabousse sa famille qui veut s'en débarrasser.
Ses parents, désespérés, ne savent plus quoi faire de leur fils. L'oncle Édouard propose de l'envoyer quelques mois en Angleterre. D'abord réticents, Auguste et Clémence le placent finalement au Meanwell College tenu par le couple Merrywin, en puisant dans les réserves de l'héritage de la grand-mère. Ferdinand refuse de parler pendant tout son séjour, n'apprenant aucun mot d'anglais. Il passe ses journées à jouer et à se promener avec Jonkind, un jeune handicapé, et Nora Merrywin, de qui il tombe amoureux.
Un somptueux collège se construit à côté de Meanwell. La plupart des élèves quittent l'ancien pour le nouveau, laissant les Merrywin dans une situation économique catastrophique.
Nora perd peu à peu la raison jusqu'au jour où elle rejoint Ferdinand dans sa chambre, s'offrant à lui. Elle s'enfuit en pleine nuit et se noie.
Le lendemain il quitte précipitamment l'Angleterre. Il revient à Paris, chez ses parents. Il peine à trouver un travail, se laissant gagner par l'oisiveté.
Un soir qu'il a bu et dépensé l'argent destiné à nourrir la famille, il frappe son père avec la machine à écrire sur laquelle il apprend à taper.
Ferdinand part vivre chez l'oncle Édouard. Ce dernier le place chez l'inventeur loufoque Courtial des Pereires. Il devient l'homme à tout faire dans les locaux de la revue Génitron.
Son patron mise sa petite fortune dans les courses de chevaux et les jeux.
Sans ressources, la situation devient intenable jusqu'à l'apparition providentielle du chanoine Fleury, un fou-à-lier, qui leur donne de l'argent pour organiser un concours de sous-marins dans le but d'aller chercher les trésors enfouis dans l'océan.
Le chanoine qui volait les finances à l'office est arrêté dans les bureaux du Génitron. Les nombreux inventeurs s'étant compromis dans le projet, bernés, en colère, détruisent le siège de la revue au cours d'une émeute.
Pereires et Ferdinand parviennent à leur échapper. Ils se réfugient à Montretout où l'inventeur habite. Il vend la maison, sans en avertir sa femme Irène, pour se lancer dans un nouveau projet, l'agriculture tellurique.
Les trois partent à la campagne, à Blême-le-Petit, en Picardie. Ils logent dans une vieille ferme délabrée dans des conditions extrêmes.
C'est là que Courtial lance le Familistère de la Race Nouvelle, accueillant des enfants de la ville qui doivent l'aider à rendre viable son projet, mais les jeunes sont rapidement livrés à eux-mêmes, dérobant tout ce qu'ils peuvent dans les fermes aux alentours pour ne pas mourir de faim. Ils se mettent à dos tout le pays.
C'est un nouvel échec pour Pereires qui se suicide d'une balle dans la tête. Irène et Ferdinand récupèrent le corps et le ramènent dans une brouette. Lorsqu'ils arrivent à la ferme, les gendarmes les attendent. Les enfants sont rapatriés. Les deux amis se séparent.
Ferdinand, abattu, en piteux état, retourne à Paris chez son oncle. Il décide de s'engager dans l'armée pour rentrer dans le droit chemin.

Mort à Crédit est le deuxième roman de Louis-Ferdinand Céline, publié en 1936.
On retrouve Ferdinand, le narrateur du Voyage au bout de la nuit (1932), cette fois-ci sans la mention de son nom de famille, Bardamu.
On a beau connaître le style de l'auteur, dont on boycotte stupidement cette année le cinquantième anniversaire de sa mort, on ne peut qu'être surpris chaque fois que l'on relit ce monument de la Littérature, tant sa verve est puissante, incomparable.
Céline, c'est avant tout une langue qui marque au fer rouge la narration contemporaine - il y a indubitablement un avant et un après Céline, dans la Littérature française -, un rythme, une musicalité, un humour, un lyrisme.
Ferdinand, le narrateur, raconte sa jeunesse, mettant en écriture, le langage de son milieu populaire. L'argot, sous la plume de Céline, devient une véritable langue à l'étonnant potentiel littéraire, qui lui permet de retourner la phrase classique, l'ordre des mots, son rythme pour en faire quelque chose de nouveau et d'incroyablement moderne. 80 ans après, on est encore bluffé tant le style n'a pas pris une ride !
Le travail d'écriture est simplement époustouflant, les mots sonnent comme des coups de tambour qui battent la mesure du récit. Leur agencement dans la phrase est magistral, rien n'est laissé au hasard. C'est là que l'on voit - que l'on entend - le travail du romancier. Il rend le banal extraordinaire - au sens étymologique -. Il redonne aux mots un sens nouveau, de par leur place dans la phrase et leur sonorité d'ensemble.
Il y a une énergie, une vitalité dans chaque phrase, ponctuée par des points de suspension qui rendent le lecteur haletant dans ce marathon narratif, au cours duquel il fonce à travers les presque 600 pages sans pouvoir s'arrêter.
Les situations loufoques, grotesques sont absolument drolatiques, irrésistibles ; elles permettent de prendre de la distance face aux sordides scènes de la vie de Ferdinand.
Céline crée des personnages romanesques d'une grande intensité, qu'il s'agisse de la belle Nora Merrywin (Ophélie célinienne), de facture plus classique, mais qu'il n'hésite pas à esquinter lors de sa noyade, de Courtial des Pereires, l'inoubliable inventeur aux délires quichottesques, dont même son cadavre parvient à nous faire sourire ou encore de l'halluciné chanoine Fleury et ses projets sous-marins.
Si le grotesque des situations est une des marques de fabrique du récit célinien, le roman n'en reste pas moins grave dans sa dénonciation sociale. Nous sommes au tout début du vingtième siècle, avant la première guerre mondiale. Céline raconte la difficulté extrême pour toute une partie de la population - les petits travailleurs, les apprentis, les ouvriers, les artisans, les petits commerçants - à sortir la tête de l'eau. Ils croulent sous les dettes, les crédits qu'ils ne parviennent jamais à rembourser, les laissant à l'écart des promesses de progrès que leur fait miroiter l'exposition universelle de Paris. Ils agonisent dans une perpétuelle petite mort lente à crédit.
Céline parvient à illuminer la vie morose de Ferdinand, faisant de l'humour une technique pour prendre de la distance dans les situations violentes - le viol de Ferdinand par la Gorloge, le cadavre de Courtial des Pereires, le handicap de Jonkind, les bagarres au Passage -.
L'épisode anglais au Meanwell College est particulièrement délicieux. La vieille bâtisse en proie aux vents violents au bord de la falaise, les personnages de Nora et de Jonkind le handicapé - très différents de la galerie qui peuple le roman -, le silence de Ferdinand, confèrent à cette partie une dimension presque onirique, comme une parenthèse dans le récit.
Le goût prononcé de Céline pour la scatologie, le vomi et la sexualité débridée pourrait faire l'objet d'une thèse fort intéressante. Ces scènes de déjections et d'excrétions balisent les différents épisodes de la vie de Ferdinand, les commençant ou les achevant. le délire qui marque le début de la narration de ses souvenirs est nécessairement entaché de dégueuli ; lorsqu'il devient apprenti il ne laisse plus sécher la merde, dont il aimait sentir l'odeur, dans son cul ; l'épisode de la traversée en bateau vers l'Angleterre avec ses parents se fait nécessairement dans le vomi tout comme le retour final à Paris chez l'oncle Édouard.
La sexualité débridée permet aussi d'appréhender l'univers grotesque, excessif de l'auteur.
La galerie de personnages peu glorieux, donne une vision plutôt triste de l'humanité, car à part l'oncle Édouard, aucun ne sort du lot. La noirceur nihiliste de l'auteur fait également partie de son esthétique littéraire.
On se rend compte à quel point l'écriture célinienne a influencé les auteurs contemporains, de Nabe à Beigbeder, avec plus ou moins de bonheur...
Mort à crédit est un monument de la Littérature, un livre incontournable, un véritable orgasme !

FAA

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Citations et extraits (179) Voir plus Ajouter une citation
tolstoievskitolstoievski   14 février 2018
Au mois de mars, il est revenu un coup de pluie, le ciel était lourd à subir, il tape quand même sur le système, à la fin, au bout des mois qu'il vous écrase… Il pèse sur tout, sur les maisons, sur les arbres, il s'affale au ras du sol, on marche dessus tout mouillé, on marche dans les nuages, les buées qui fondent dans la gadouille, dans la purée, les vieux tessons… C'est dégueulasse !… […]
Un moment, […] les jours ont rallongé un peu… […]
Les éclaircies devenaient fréquentes, il soufflait des nouvelles brises, des odeurs douces et charmeuses. Les jonquilles, les pâquerettes tremblotaient dans toutes les prairies… Le ciel est remonté chez lui, il gardait ses nuages comme tout le monde. Plus de cette espèce de marmelasse qui dégouline sans arrêt, qui dégueule en plein paysage…
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tolstoievskitolstoievski   14 février 2018
C'est toujours comme ça les voyeurs… ça se régale d'abord à plein tube… ça en perd pas un atome et puis quand la fête est finie… alors ça s'indigne !…
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WeldaWelda   11 février 2018
C'était un chien trop craintif. Il avait reçu des coups trop durs.
La rue c'est méchant. Le lendemain en ouvrant la fenêtre, il a
même pas voulu attendre, il a bondi à l'extérieur, il avait peur
de nous aussi. Il a cru qu'on l'avait puni. Il comprenait rien
aux choses. Il avait plusconfiance du tout. C'est terrible dans
ces cas-là.
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WeldaWelda   11 février 2018
La littérature ça compense.
J'ai pas à me plaindre.
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cvd64cvd64   08 février 2018
C'est toujours ainsi les voyeurs...ça se régale d'abord à plein tube...ça en perd pas un atome et puis quand la fête et finie...alors ça s'indigne!
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Vidéo de Louis-Ferdinand Céline
Les ténèbres, terminus Sigmaringen (2005). "Les Ténèbres, Terminus Sigmaringen", film de Thomas Tielsch, ZDF, Allemagne, 2005, 81mn. En s'appuyant sur le roman de Louis-Ferdinand Céline "D'un château l'autre", Thomas Tielsch décrit les tribulations du gouvernement de Vichy replié à Sigmaringen, en Souabe. Un récit halluciné qui restitue la folie des dernières semaines de la Seconde Guerre mondiale.
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