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EAN : 9782251799636
156 pages
Les Belles Lettres (15/10/2002)
3.75/5   67 notes
Résumé :
Ajax, ou comment la scène tragique transforme 'un des grands de l'Iliade en un personnage égaré, souffrant, voué à une mort sans gloire au nom des valeurs mêmes qui firent sa gloire.

Sophocle scrute les silences et les ambiguïtés du texte homérique pour construire le portrait d'un homme victime des dieux, mais aussi de lui-même et d’un monde où il n’a plus sa place, celui de la cité classique: dans sa rage d’avoir été frustré des armes d’Achille au bé... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (13) Voir plus Ajouter une critique
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Nastasia-B
  25 octobre 2012
C'est peu dire qu'Ajax, comme bon nombre de tragédies grecques, est une pièce qui nécessite quelques explications préalables pour être pleinement comprise car, faisant revivre les personnages de l'Iliade, il peut être de bon ton de l'avoir lu au préalable.
En effet, Sophocle écrit non pas pour être lu mais être joué. Joué où ? En plein air. Joué à quelle occasion ? Une dizaine de jours par an, grand maximum, lors des dionysiales (en milieu ou fin d'hiver). Joué pour qui ? Un public d'hommes essentiellement, qui connaissent tous les légendes d'Homère. Les personnages des pièces de Sophocle sont donc bien connus du public auquel elles sont destinées.
De nos jours, Ajax évoque pour beaucoup un produit d'entretien, voire un club de football prestigieux, mais guère plus. Pour les spectateurs de Sophocle, c'est l'un des fiers guerriers grecs allant venger l'affront du rap d'Hélène, femme du roi Ménélas, par le troyen Pâris. Bref, un brave parmi les braves.
Mais c'est aussi un fameux goujat, qui n'hésite pas à aller poursuivre de ses avances la troyenne Cassandre jusque dans le temple d'Athéna, chose absolument défendue (pour les Grecs anciens, il aurait pu la violer n'importe où, mais pas dans un temple consacré à la déesse Athéna !).
Si bien que notre Athéna se trouve vexée d'une telle liberté et complote un mauvais coup pour les Grecs victorieux des Troyens lors de leur retour en Argos.
Quel est le thème principal de cette pièce ? Je n'en sais rien. Car le poids du religieux et du mystique est si présent dans la pensée grecque d'alors et dans cette tragédie qu'il est fort probable que je passe à côté de l'idée essentielle et de la morale véritablement poursuivies par l'auteur.
Selon moi, et ce que j'en retire au XXIème siècle, mais sans aucune garantie que ce soit le thème principal, c'est un questionnement sur l'orgueil et plus particulièrement sur l'orgueil mal placé.
De fait, Ajax, furieux de ne pas avoir été désigné comme le guerrier le plus valeureux, le plus digne de recevoir la distinction des armes forgées par Héphaïstos, face à Ulysse, décide d'aller jouer du sabre pour venger ce qu'il considère être un affront. Il souhaite donc trucider Ulysse et toute sa bande.
Mais c'est sans compter sur le concours d'Athéna, déesse de la sagesse, fort courroucée de l'impétuosité d'Ajax qui prétend n'avoir besoin que de son courage pour vaincre les Troyens et pas de l'appui des dieux.
Ainsi donc, Athéna trouble les sens d'Ajax, qui croyant étriper les compagnons d'Ulysse, joue en fait de l'estoc et de la taille dans le bétail accompagnant les guerriers du roi Ithaque. Détrompé de ses visions, Ajax mesure l'affront, plus grand encore, d'avoir été ainsi joué par les dieux. Je vous laisse découvrir la suite si vous ne la connaissez déjà.
Pour moi, l'idée forte de Sophocle est donc de mettre en relief tout ce qu'il peut y avoir de vain et de destructeur, même pour un être de grande valeur comme Ajax, à se nourrir d'orgueil, à laisser parler son ego plus que tout le reste, plus que l'intérêt général, plus que le patriotisme ou la déférence aux autorités (divines ou royales).
Je lis aussi, de manière plus diffuse et en filigrane, une considération de l'auteur sur la valeur des individus qui n'a rien à voir avec leur milieu d'extraction (c'est le cas du demi-frère d'Ajax, Teucros, fils d'une esclave, au coeur plus brave et plus noble que certains dignitaires).
Cependant, quelqu'un d'autre que moi pourrait vous démontrer que Sophocle recherche tout autre chose au travers de cette pièce, notamment l'allégeance aux Dieux. Ce n'est pas un terrain que je suis capable ni n'ai envie d'argumenter mais qui paraît défendable et/ou légitime.
Ainsi donc, vingt-cinq siècles après qu'elles aient été écrites, ces lignes continuent de nous questionner, dans nos échelles de valeur, dans nos rapports aux autres ou à nous-même, preuve s'il en était besoin de leur caractère universel, donc indispensable, mais ceci n'est que mon avis, c'est-à-dire, pas grand chose.
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elea2022
  31 mars 2022
Il m'a plu de découvrir ce pan de l'histoire des Achéens durant le siège de Troie : je connaissais Ajax d'après l'Iliade, mais je ne me souvenais pas qu'il ait autant d'importance que les autres héros. C'est intéressant de suivre son destin, après la dispute occasionnée par l'attribution des armes d'Achille, mort au combat, à l'éloquent et rusé Ulysse, au détriment du fort et vaillant Ajax, qui va se transformer en "berserker", tel le guerrier ultime de la mythologie scandinave, possédé d'une fureur sacrée.
Ainsi, le lecteur entre presque subrepticement dans le camp grec endormi dans la nuit, sur les traces d'Ajax, pris d'une crise de folie meurtrière, qui vient de massacrer le bétail pris aux Troyens, et rentre avec des otages qu'il compte mettre à mort. Qu'arrive-t-il donc au héros, certes fougueux, mais ô combien loyal, prêt à défendre son peuple, parfois seul contre l'ennemi ? le pire, c'est qu'il s'est trompé en tuant ces pauvres bêtes : il croyait atteindre les deux chefs de l'armée grecque, les Atrides Agamemnon et Ménélas, ainsi qu'Ulysse, qui lui a ravi les armes d'Achille. Athéna, qui toujours protège son bien-aimé Ulysse, a dévié la folie passagère d'Ajax sur le troupeau - c'est peut-être elle malgré tout qui est à l'origine de ce coup de sang, car le guerrier, connaissant sa valeur, s'est vanté de tenir au combat sans l'aide des dieux. On se doute que, lorsqu'au matin, Ajax sort de sa crise en ne se souvenant plus de rien, et se trouve entouré de cadavres d'animaux sous sa tente, il commence à avoir des sueurs froides. Comment le convaincre d'oublier sa rage, qui le tient toujours, et de ne pas retourner sa colère contre lui-même ? C'est ce à quoi s'emploieront sa captive et concubine Tecmesse, avec qui il a un fils, Eurysacès, qui est entourée du choeur, les marins de Salamine, patrie d'Ajax, puis de son demi-frère Teucros. Mais voilà : nous sommes dans une tragédie, la fin ne sera pas heureuse et apaisée, d'autant plus que Calchas, le devin des Grecs, a prédit que si Ajax sortait durant la journée, il serait détruit par la punition d'Athéna...
Cette pièce entièrement fondée sur une colère fulgurante et impitoyable inspirée par Athéna pour le perdre, est pour le moins saisissante : elle met en scène les virevoltes d'Ajax avec une densité, une unité d'action, de temps et de lieu, jouant sur le dedans-dehors (on entend souvent les personnages sans les voir), qui mène inexorablement vers l'issue tragique, sans donner aucune chance à l'ancien héros déchu. Bien sûr, Ajax a trempé ses mains dans le sang, il a péché contre les dieux par orgueil et contre son camp, son ressentiment est si démesuré qu'il en devient aveugle, ne sait plus discerner le vrai du faux. D'un point de vue psychologique, il est intéressant de constater la source narcissique et l'évolution de ses sentiments vers une sorte de paranoïa : même s'il est sorti de sa folie, parviendra-t-il jamais à retrouver sa gloire ? Il s'imagine entouré d'ennemis, qui ne le regardent plus qu'en se moquant de lui, qui peut-être s'en prendront à sa conjointe, à son fils... Il fait presque pitié, tant le monde s'est assombri pour lui, et tant il est gagné par la haine de soi.
J'ai un peu moins aimé la dernière partie de la pièce, lorsque Ménélas, puis Agamemnon et enfin Ulysse, interviennent pour décider d'autoriser ou non les proches d'Ajax à enterrer ce dernier. Ce qui, soit dit en passant, décline sous une autre forme la problématique des lois humaines contre les lois divines, déjà centrale dans Antigone. Par ailleurs, Ulysse est un personnage que j'apprécie, et il n'a pas vraiment un beau rôle, même s'il se rattrape à la fin. Je n'imaginais pas Ajax en si mauvais termes avec les Atrides, ni avec Ulysse. Les marins d'Ajax traitent ouvertement Ménélas et Agamemnon d'imbéciles, et se mutinent, il faut croire qu'il est politique de la part d'Ulysse d'apaiser les tensions. Je ressors de cette lecture avec l'impression de trouver des phrases universelles au détour des pages, et des personnages dont les tribulations rejoignent les nôtres, même s'ils voient l'intervention des dieux partout (il faut de l'imagination).
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Musardise_aka_CthulieLaMignonne
  03 mars 2019
Pourquoi Ajax n'est-telle pas une pièce plus connue de Sophocle, voilà bien un mystère, tellement elle est riche, construite impeccablement et permet des lectures et relectures multiples, enchâssant les sujets les uns dans les autres.
Donc. Guerre de Troie. Achille est mort. Ulysse s'est vu attribuer de façon inique ses armes, avec l'aide de la décidément sournoise et pénible Athéna (oui, parce qu'on a demandé aux enfants troyens, selon une suggestion d'Athéna, qui leur avait fait le plus de mal, Ulysse ou Ajax. Forcément, Ajax dont le rôle est de défourailler sans compter, est pointé du doigt comme plus méchant qu'Ulysse, c'est logique. Sacrée Athéna !) Par conséquent, Ajax, guerrier qui s'est couvert de gloire - et donc de sang, vous l'aviez compris - bien davantage qu'Ulysse, Ajax qui est considéré comme le meilleur guerrier grec après Achille, supporte assez mal que les armes dudit Achille reviennent à Ulysse, plus connu par son aptitude à la ruse que pour ses faits d'armes.
Là-dessus, entrée en matière de ce que les Grecs appelaient l'hubris : folie et démesure. Car Ajax, qui a bien prêté serment pour aller décimer Troie, mais qui n'est pas soumis en temps normal à Agamemnon, car il n'est pas de son peuple (tout comme Achille, d'ailleurs, l'armée grecque à Troie étant une coalition de différentes armées issues de différents peuples liés par une culture commune), a décidé d'aller buter Agamemnon, Ménélas, Ulysse et un certain nombre de leurs camarades par vengeance. Intervient Athéna, l'éternelle protectrice d'Ulysse, qui sème la confusion dans l'esprit d'Ajax, ce qui le mène, perdu dans une illusion à laquelle il lui est impossible d'échapper, à prendre des animaux domestiques pour ceux qu'il veut assassiner, et donc à perpétrer un massacre sur de pauvres boeufs et autres animaux qui n'en demandaient pas tant (oui parce qu'Athéna, le respect des animaux, c'est pas trop son truc, ce qu'elle aime surtout c'est les tuer à la chasse).
Levée du sort, Athéna toute contente d'elle parle de son petit tour de passe-passe à Ulysse, qui apprécie assez moyennement la plaisanterie (parce qu'elle, elle trouve ça extrêmement drôle. Humour de déesse, j'imagine.) Ajax apprécie encore moins l'humour divin, une fois délivré de l'illusion : il a perdu son honneur de de guerrier, c'est-à-dire ce qui est le plus important pour lui. À partir de là, il va lui falloir agir de façon à retrouver son honneur perdu : si vous êtes amateur de films de samouraïs, vous voyez sans problème de quoi je veux parler.
Je vais m'intéresser à la construction de la pièce avant d'aborder la question épineuse de son sujet, même si l'une ne va pas sans l'autre. Cette pièce est une tuerie dans tous les sens du terme. Elle joue sur la dualité du héros et des autres personnages comme Tecmesse, son épouse, et le choeur, l'un étant porté par une résolution inébranlable, bien qu'en apparence malléable, les autres étant partisans de compromis avec les Atrides, ce qu'Ajax ne peut supporter. Elle joue sur les humeurs changeantes des personnages secondaires et du choeur, les lamentations, les interrogations, les manifestations d'allégresse se succédant au gré des retournements de situations savamment dosés ; l'arrivée de Teucros, frère d'Ajax, poussant la chose à son paroxysme. Là, évidemment, on ne peut qu'imaginer ce que donnait la pièce sur scène à l'époque de Sophocle, avec les parties plus ou moins chantées du choeur et du coryphée et leurs mouvements chorégraphiés - et forcément, on est un rien frustré.
La pièce joue aussi sur le goût immodéré des Grecs pour les débats publics et les joutes verbales, la confrontation en deux parties de Teucros avec les Atrides, d'abord avec Ménélas (qui repart la queue entre les jambes), puis avec Agamemnon, en constituant l'acmé. Je dois dire que c'est là que j'ai pris le plus de plaisir, dans ce jeu verbal qui amène les personnages à se traiter de sale esclave bâtard (ça c'est pour Teucros), de gros incompétent qui ne sert à rien (Ménélas), d'insupportable fanfaron qui n'est même pas un véritable chef (Agamemnon), et j'en passe. J'ai particulièrement adoré le "Je ne te dirai qu'un mot : cet homme ne sera pas enseveli !" par Ménélas, auquel répond le "Apprends-le à ton tour : il sera enseveli !" de Teucros, Ménélas s'en sortant finalement assez mal, comme je l'ai déjà dit. Chose étonnante, cette confrontation sera finalement arbitrée de la façon la plus sage par le personnage qu'on n'attend pas dans ce rôle : Ulysse, qui mettra un terme à l'entêtement insensé d'Agamemnon concernant les funérailles d'Ajax.
Alors, cette tragédie est-elle celle de l'hubris ? Apparemment oui, puisqu'il est clairement dit qu'Ajax a carrément ri au nez de son père et des dieux en affirmant qu'il s'en sortirait bien tout seul à Troie et que l'intervention divine serait bien plus nécessaire à d'autres qu'à lui. de là, on comprend qu'Athéna, peu encline à la patience (comme quasiment tous les dieux grecs, il me semble), mais aussi chargée de modérer l'hubris des humains, soit entrée en guerre contre Ajax. Mais cela signifie aussi, et c'est répété par moult personnages dans la pièce, que la folie d'Ajax après l'attribution des armes d'Achille n'est pas uniquement de son fait, que les dieux y ont mis leur grain de sel - ou plutôt, une bonne grosse dose de sel -, et, par conséquent, que les humains sont soumis à une volonté divine qui ne leur est pas accessible, à laquelle il leur est impossible d'échapper, mais contre laquelle ils luttent malgré tout - et c'est un leitmotiv chez Sophocle que le héros qui cherche à tracer sa voie malgré tout, à effectuer un choix, même funeste, mais qui lui soit propre et non dicté par d'autres entités : ici, avec Ajax, en se suicidant pour retrouver l'honneur perdu du guerrier.
Enfin, on pourrait conclure sur un questionnement que génère cette tragédie, et qui fut, je pense, celui de Sophocle et de certains de ses contemporains : à quoi bon une guerre qui ne laisse que des victimes derrière elle, vainqueurs ou vaincus, qui oppose les Grecs aux Grec aussi bien que les Grecs aux Troyens, qui détruit un peuple aussi bien qu'elle détruit des individus, de n'importe quel bord, qui n'est que désastre collectif et individuel ?

Challenge Théâtre 2018-2019
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BazaR
  08 février 2015
Dernière année de la guerre de Troie. Ajax et Ulysse se disputent les armes du défunt Achille. Agamemnon et Ménélas tranchent en faveur du second. La pièce commence quand Ajax, fou de rage, sort la nuit étriper ceux qui l'ont floué. Mais la déesse Athéna veille sur ses poulains. Sous son influence Ajax égorge les troupeaux de l'armée Achéenne en croyant satisfaire sa haine, outrage que l'armée ne pardonnera pas. Lorsqu'il prend conscience de son forfait, il n'a plus qu'à laver son honneur dans son propre sang.
Tout au long de cette pièce, j'ai eu du mal à décider si Ajax était responsable et maître de son destin funeste ou s'il n'était qu'un pion de plus entre les mains des dieux. C'est son orgueil infini qui le pousse à réclamer les armes du seul homme qu'il estime au-dessus de lui, qui provoque cette colère inextinguible envers ceux qui l'en prive, qui finalement l'amènera à se suicider. L'origine de sa chute vient de lui. Cependant Athéna le manipule, lui fait prendre au sens propre des vessies pour des lanternes, joue avec cet orgueil qui jadis amena le héros à refuser son aide lors de la bataille pour provoquer sa chute.
Finalement il n'y a pas à choisir ; les deux explications représentent deux facettes de la même réalité. Je crois que les dieux ont donné jusque ce qu'il faut de libre arbitre aux humains pour pouvoir s'amuser à les juger et à les punir pour tromper l'ennui de leur éternité. Mais le héros humain ne se laisse pas si facilement prendre au jeu ; il reste droit dans ses sandales en digne fils de Prométhée et subit sans geindre le sort que lui imposent les êtres invincibles.
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colimasson
  30 avril 2013
Pour apprécier Ajax, il est certainement nécessaire d'avoir une bonne connaissance du monde de l'Antiquité grecque. Il faut aussi accepter de se projeter deux millénaires et quelques siècles en arrière pour saluer la maturité précoce d'un théâtre qui n'a rien à envier à la plupart des pièces d'aujourd'hui et pour reconnaître l'importance des valeurs et des croyances de cette société. Pour ma part, je me suis aventurée à la rencontre de cet Ajax comme je l'aurais fait pour n'importe quel autre livre : sans chercher particulièrement à me glisser dans la peau d'un contemporain de l'oeuvre pour en apprécier plus de subtilités que je n'aurais naturellement pu en dénombrer.

Ajax est un personnage furieux. En proie à la colère après que son ami défunt, Achille, a confié ses armes à Ulysse alors qu'il pensait pouvoir les recevoir de bon droit, il décide de massacrer Ulysse et ses compagnons. Berné par la déesse Athéna, il s'illusionne et massacre en réalité des troupeaux de bêtes. Lorsqu'il prend conscience de son erreur, la honte l'accable. Pour épargner à sa famille et à sa lignée l'humiliation due à ses actes, il décide de se suicider. Cris, pleurs et tragédie de sa compagne Tecmesse qui tente de l'en dissuader. Rien n'y fait. Ajax s'échappe en douce et se retire au loin pour se donner la mort. Cette mort sera d'autant plus inutile que Teucros, le frère d'Ajax, accoure bientôt pour lui faire part que les dieux se sont exprimés à travers l'oracle et lui auraient pardonné aisément sa fureur s'il était resté cloîtré chez lui le temps de la pénitence. Mais trop tard, le mal est fait… Teucros veut honorer son frère dignement et lui accorder une sépulture, ce que le roi Agamemnon refuse. Surgit à ce moment-là Ulysse –le grand, le fort, le majestueux ! Eliminant d'un revers de main toutes les querelles qui nous ont rasées jusqu'alors, il ordonne qu'on donne une sépulture au vilain petit Ajax. Et tout le monde de rester béat d'admiration devant ce personnage sans rancune, que la colère d'Ajax aurait pourtant dû tuer.

Moralité de l'histoire ? Avant l'avènement de Jésus-Christ, Sophocle préfigure l'adage : « Si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi la gauche » -sachant que la gifle sur la joue droite a été évitée de peu, et qu'Ulysse ne risque rien à tendre sa joue gauche puisque Ajax est mort. Ceci ayant été compris, la pièce d'Ajax n'a rien de superbe. Pleine d'emphase, elle fait trembler chacun de ses personnages devant ces grandes figures éthérées que sont les Vertus. Courage, humilité, modération, amitié et amour… on retourne avec Sophocle aux temps où l'individu n'était encore qu'une partie d'un tout. C'est pourquoi la mort, même si elle reste tragique aux yeux des survivants, reste un moyen d'expression naturel parmi tant d'autres.

Pour l'immersion dans la civilisation grecque : bravo Ajax ! on sera certes dépaysé. Pour autant, difficile de dire qu'on se passionne pour ces aventures qui mêlent guerre, dieux et combats. Bien que les ressorts de cette tragédie se déroulent à un niveau symbolique qui rend possible leur transposition à de nombreux autres égards, la leçon d'humilité qui en découle –plus violente que le Sermon sur la Montagne- est si grandiloquente et finalement si contradictoire avec le fond de la morale qu'elle ruine la crédibilité des personnages. Mais peut-être est-il si difficile de comprendre toute cette agitation parce que les personnages, mus par leur envie d'égaler les dieux qui les entourent, cherchent sans cesse à contredire Athéna lorsqu'elle demandait, sur le ton de la provocation : « de quoi as-tu peur ? Il n'a jamais été qu'un homme » ? Qu'à cela ne tienne, Athéna. Les hommes jouent de leurs vertus pour se faire une place dans les cieux et dans la mémoire de leurs semblables… Difficilement compréhensible aujourd'hui, Ajax laisse dubitatif.
Lien : http://colimasson.over-blog...
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Citations et extraits (36) Voir plus Ajouter une citation
Musardise_aka_CthulieLaMignonneMusardise_aka_CthulieLaMignonne   14 août 2018
TEUCROS [à Ménélas]
Je ne m’étonnerai plus, ô citoyens, de voir faillir un homme de race vile, quand ceux qui semblent être sortis d'une race illustre prononcent des paroles aussi insensées. Allons ! Recommence tout ceci. Ne dis-tu pas que tu as amené Ajax aux Achéens et qu'il n'a point navigué de lui-même et volontairement ? En quoi es-tu son chef ? En quoi t'es-t-il permis de commander à ceux qu'il a menés de la patrie ? Tu es venu, étant roi de Sparte, et non ayant sur nous le moindre pouvoir, et il ne t'appartient pas plus de lui donner des ordres qu'il n'a le droit lui-même de te faire obéir aux siens. Tu es venu ici soumis à d'autres ; tu n'es point le chef de tous et tu n'as jamais été celui d'Ajax. Commande à ceux que tu mènes et parle-leur arrogamment ! Mais, que vous le défendiez ou non, toi et l'autre chef, j'enfermerai Ajax dans le tombeau, comme il est juste, sans souci de tes menaces. En effet, jamais il n'a combattu pour ton épouse, comme ceux qui subissent tous les dangers de la guerre. Il était lié par son serment, et il n'a rien fait pour toi, car il n'avait nulle estime pour les hommes de rien. Viens donc ci, amenant avec toi le chef lui-même suivi de nombreux hérauts ; car je ne me soucie en aucune façon de ton bavardage, tant que tu seras ce que tu es.
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Musardise_aka_CthulieLaMignonneMusardise_aka_CthulieLaMignonne   18 août 2018
AGAMEMNON [à Teucros]
On m'annonce que tu oses te répandre impunément en insolences contre nous ? Cependant, tu est né d'une captive. Combien, te dressant sur l’extrémité de tes pieds, ne te vanterais-tu pas orgueilleusement, s tu avais été nourri par une mère libre, puisque n'étant qu'un homme de rien tu combats pour celui qui n'est plus rien, disant que nous ne sommes les chefs ni des nefs, ni des Achéens, ni les tiens, et qu'Ajax est monté sur ses nefs par sa propre volonté ? N'est-ce pas un grand opprobre d’entendre de telles choses d'un esclave ?
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BazaRBazaR   05 février 2015
Méditez, je vous prie, ces deux destins humains: Hector, que son baudrier, présent d'Ajax, servit à ligoter à la main courante d'un char pour le raboter et le déchiqueter sans trêve jusqu'au dernier souffle; Ajax, à qui il avait fait présent de cette épée, a succombé par elle mortellement empalé. N'est-ce pas une furie de sang qui a forgé l'une, et le féroce Ouvrier d'enfer cousu l'autre? Pour moi, je dirais que ceci, comme toute la trame des choses humaines, est ourdi par les dieux.
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Musardise_aka_CthulieLaMignonneMusardise_aka_CthulieLaMignonne   13 août 2018
ATHÉNA
Vois, Ulysse, combien est grande la puissance des dieux. As-tu jamais rencontré un homme plus sensé et meilleur dans l'action que ne l'était celui-ci ?
ULYSSE
Personne, à la vérité. J'ai pitié de ce malheureux, bien qu'il soit mon ennemi, parce qu'il est en proie à une destinée mauvaise, et je songe à la mienne autant qu'à la sienne, car nous ne sommes, nous tous qui vivons, rien autre chose que des images et des ombres vaines.
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Nastasia-BNastasia-B   10 avril 2012
C'est une honte pour un homme que de souhaiter vivre longtemps, s'il ne sait que passer d'un malheur à un autre. En quoi un jour après un autre pourrait-il nous être un plaisir, quand ce jour ne fait qu'avancer ou bien retarder notre mort ? Je ne donnerais par cher d'un homme qui ne sait que se réchauffer à de vaines espérances. Ou vivre noblement ou noblement périr, voilà la règle pour qui est d'un bon sang. C'est tout. J'ai dit ce que j'avais à dire.
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Au sommaire de la Critique, deux spectacles :
"Illusions perdues" par Pauline Bayle (d'après Balzac) Après "Iliade et Odyssée", adaptation des poèmes d'Homère, Pauline Bayle poursuit sa quête d'un théâtre littéraire. Pierre angulaire de "La Comédie humaine", "Illusions perdues" De Balzac suit les pas de Lucien Chardon, un jeune poète idéaliste qui quitte son Angoulême natal pour tenter sa chance à Paris. Nous sommes dans les années 1820, en pleine Restauration monarchique, et la société française en est aux prémices de la révolution industrielle. Préfigurant le capitalisme moderne, le pouvoir se déplace vers une nouvelle bourgeoisie triomphante et l'argent devient le véritable roi.
"Oedipe" de Georges Enesco par Wajdi Mouawad à l'Opéra de Paris - Palais Garnier En 1909, en sortant d'une représentation d'"Oedipe" roi à la ComédieFrançaise, Georges Enesco s'empresse de transcrire les premières mesures de son futur et unique opéra. La pièce de Sophocle a l'effet d'un électrochoc sur le compositeur roumain qui dès lors, et avant même d'avoir un livret, travaille à sa partition, créée en 1936 à l'Opéra de Paris. L'influence de Fauré, son maître, de Stravinsky, de Debussy et d'ancestrales traditions musicales de Roumanie nourrissent une écriture orchestrale et vocale à l'originalité sans pareil. Malgré un accueil triomphal dès les premières représentations et des salutations unanimes face à ce – déjà – classique du répertoire, l'opéra fait étonnement figure de rareté sur les scènes au cours du XXe siècle. L'oeuvre est seulement redonnée au Palais Garnier en mai 1963 par la troupe de l'Opéra de Bucarest en version roumaine.
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