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Paul Mazon (Traducteur)Jean Alaux (Éditeur scientifique)
EAN : 9782251799735
127 pages
Éditeur : Les Belles Lettres (04/09/2003)

Note moyenne : 3.19/5 (sur 18 notes)
Résumé :
L'ouverture de la tragédie par la parodos chorale au lieu d'un prologue dialogué n'est plus une trace d'archaïsme ; elle correspond à une intention dramatique délibérée. Dans les Perses, l'introduction chorale crée l'atmosphère. Dans les suppliantes le chœur est le personnage principal : il est formé des Danaïdes, héroïnes légendaires dont l'image s'est modifiée au cours des siècles et des œuvres, et recouvre sans doute des symboles fort divers : nymphes hydrophores... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (5) Ajouter une critique
Nastasia-B
  12 octobre 2013
C'est vrai, je vous l'accorde, Les Suppliantes n'est pas une pièce particulièrement facile d'approche, captivante ou séduisante de prime abord pour un lecteur d'aujourd'hui, quand bien même ce lecteur serait très familier du théâtre tel qu'on le conçoit de nos jours.
Ce n'est donc pas du théâtre que j'imagine lorsque je lis une pièce aussi ancienne et présentant, même pour de la tragédie grecque antique, des caractéristiques archaïques. Non, ce n'est pas pour moi du théâtre, c'est du documentaire, un témoignage ethnographique hautement intéressant car écrit de la main d'un de ses ressortissants et à l'époque même où fleurissait la civilisation dont il est question.
C'est également intéressant à considérer pour l'histoire de la pensée, pour l'histoire des religions, pour l'histoire de la Méditerranée, pour l'histoire de la politique, pour l'histoire de la philosophie et, bien sûr un petit peu, pour l'histoire du théâtre, mais ce n'est vraiment pas là l'essentiel selon moi.
Si vous lisez Eschyle comme vous liriez La Guerre Des Gaules, vous ne serez pas déçus.
C'est l'angle d'attaque que je choisis pour vous parler aujourd'hui des suppliantes.
Eschyle reprend le mythe séculaire (même à son époque) des Danaïdes et essaie de le contextualiser par rapport à la Grèce de son temps.
Il en ressort une réflexion très étonnante sur la condition de la femme, où il prend le parti de soutenir les femmes dans leur éventuel refus d'appariement avec des maris qu'elles n'auraient pas choisis. de même, il fait une forte dénonciation du viol, qui en corollaire du mariage forcé était monnaie courante.
Il fait aussi l'apologie d'un système politique où le sort des étrangers pourrait être tranché non par la décision d'un roi mais par le vote des citoyens.
Il nous donne aussi une grande leçon de tolérance à l'égard des étrangers aux abois qui viennent demander asile.
Donc, si l'on regarde cette tragédie comme cela, politiquement, philosophiquement et socialement parlant, c'est une pièce très riche.
Sur le plan purement théâtral, on peut aussi trouver certains qualités à cette pièce, notamment, ce qui deviendra l'essence de la tragédie, tel qu'un Corneille pourrait la concevoir, c'est-à-dire, le choix lourd de conséquence, dit choix cornélien, ou plus récemment sous la houlette de Coluche, le " Qui perd, perd ".
Ici, les cinquante filles de Danaos se sont enfuies d'Égypte pour échapper aux cinquante fils d'Égyptos, le propre frère de Danaos, les fils étant donc les cousins des précédentes.
Elles trouvent refuge en Argos où la cité va devoir faire ce fameux choix digne de la tragédie : livrer des vierges aux viols et aux violences de leurs cousins ou donner asile à celles-ci au risque de provoquer une guerre avec ses enragés de l'autre rive de la Méditerranée ?
Je vous laisse vous plonger plus avant dans cette lecture si le coeur vous en dit, en vous précisant, une nouvelle fois, que cette lecture n'est pas des plus sexy qu'on puisse imaginer, mais que si l'on s'y accroche un peu, elle peut revêtir des aspects très intéressants.
Néanmoins, une fois encore, je ne saurait vous supplier de croire en mon avis qui n'exprime qu'une des innombrables visions que l'on peut avoir de ce texte, c'est-à-dire, bien peu de chose.
N. B. : je vous ai fait grâce du discours religieux omniprésent dans la pièce car c'est ce qui m'y intéresse le moins mais qui nous informe sur le mode de pensée de l'époque.
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Musardise
  01 février 2020
Bon, bon, bon... J'écrivais dernièrement, dans une critique particulièrement inspirée sur Les Sept contre Thèbes, que je m'étais endormie avant la dixième page des Suppliantes. Depuis, je me suis montrée courageuse et persévérante, j'ai repris ma lecture, et, ça y est, oui, je l'ai terminée ! Je ne sais pas si ma première expérience avortée était due à un gros coup de mou ou au fait que les premières pages ne sont pas folichonnes - un peu des deux, sans doute, vu que lorsqu'on lit un truc mou alors qu'on est soi-même mou, c'est pas tellement propice à provoquer une montée d'adrénaline -, mais voilà, c'est fait. Et y'a du mieux.

De quoi parle Les Suppliantes ? Des Danaïdes. De mariage forcé. De pitié et de devoir politique. De religion, aussi. Nous résumerons, ou plutôt je résumerai les choses ainsi : les cinquante filles de Danaos, roi de Libye, sont réclamées par le frère jumeau de Danaos, Ægytos, qui lui règne en... Égypte, forcément. Il veut qu'elles épousent ses cinquante fils, et qu'elles leur apportent en sus leur dot, ça va de soi. Danaos refuse et fuit avec ses filles, tandis que les fils d'Ægytos les poursuivent. La tragédie commence précisément au moment de l'arrivée des Danaïdes et de leur père en Grèce, sur la terre d'Argos, où elles demandent refuge au roi Peslagos. Elles invoquent leur filiation argienne (on y reviendra) et la protection qu'on doit apporter aux suppliants au nom de Zeus (c'est une des fonctions de Zeus que d'accorder protection à ceux qui la réclament en tant que suppliants, selon des rites établis). D'où un dilemme pour Peslagos : il risque de s'attirer la colère de Zeus s'il n'accueille pas les Danaïdes en Argos, mais il risque tout autant la guerre contre les Égyptiens, qui sont sur les talons des Danaïdes. Et, suivant la loi, il n'est pas habilité à prendre une décision de ce genre seul, mais doit consulter le peuple. Une grande partie de la pièce consiste en des supplications des Danaïdes auprès de Peslagos, avec à l'appui force arguments afin d'obtenir satisfaction.

Raconté comme ça, ça a l'air ennuyeux. Et ça l'est par moments. Le début, avec une espèce de scène d'exposition, est ennuyeux (et voilà pourquoi je me suis endormie !) Mais il faut dire qu'on est confronté à plusieurs problèmes avec cette pièce datant de -463/-464. Déjà, elle est incomplète, par endroits truffée de trous. Ce qui rend la lecture incertaine. Mais elle est, comme presque toutes les pièces d'Eschyle que nous connaissons, également intégrée à une trilogie liée, de même que Les Sept contre Thèbes. Sauf que le cas des Suppliantes est pire. Les Sept contre Thèbes était la dernière tragédie d'une trilogie liée, Les Suppliantes est la première. Imaginez-vous regarder Le Retour du Jedi sans avoir vu Un Nouvel espoir et L'Empire contre-attaque : vous avez les aboutissants de la trilogie originale de Star Wars, mais pas les tenants ; ça se regarde, mais vous avez raté pas mal de trucs. Mais alors si vous regardez La Menace fantôme sans voir ensuite L'Attaque des clones et La Revanche des Siths, c'est l'inverse. Même si vous savez qu'Anakin Skywalker va devenir Darth Vader, vous ne saurez jamais comment il bascule, comment la République est devenue l'Empire, et le film seul en lui-même manquera énormément de sens. Ce qui signifie que, même si on connaît vaguement de quoi il était question dans les deux tragédies suivant Les Suppliantes, qui devaient apparemment s'intituler Les Égyptiens et Les Danaïdes, même si on connaît le mythe des Danaïdes et donc ce qui va se passer en gros (on sait que les mariages vont se faire quand même, que ça va être sanglant et que c'est censé se terminer très mal pour les Danaïdes, avec leur tonneau à remplir sans fin), on peut difficilement appréhender, voire pas du tout, le projet d'ensemble d'Eschyle. Et c'est très problématique, d'abord parce qu'Eschyle ne composait pas des trilogies liées par pure fantaisie, mais bien pour porter un message sur les questions du destin collectif, de la malédiction familiale, du rôle des dieux, et de ses rapports entre dieux et humains. Ensuite, c'est aussi problématique parce qu'Eschyle a pris ses distances avec le mythe - certes soumis à variations - et qu'on aimerait bien savoir pourquoi, et comment il comptait exploiter le nouveau motif qu'il avait apporté dans l'histoire des Danaïdes.

La légende de Danos et de ses filles veut, du moins d'après ce que j'ai lu, que Danaos ait refusé les mariages proposés par son frère à cause d'un oracle, qui prédisait l'assassinat des Danaïdes par leurs époux juste après leur nuit de noces. On ne trouve pas ça chez Eschyle. Quand le roi d'Argos demande aux Danaïdes pourquoi elles refusent d'épouser leur cousins, elles semblent répondre d'abord de manière légèrement évasive ; mais surtout, elles mentionnent le fait que les fils d'Ægytos sont dans la misère, qu'ils les épousent uniquement pour accaparer leur dot, et qu'elles vont devenir leurs esclaves (ce qui me fait penser aux captives troyennes d'Euripide, mais est-ce à bon escient ? Pas forcément). De même, le roi Peslagos semble être une invention eschylienne (et là, soyons clairs, je me rends compte que j'aurais bien besoin d'un helléniste avisé et fin connaisseur de ces choses pour m'épauler, même si j'ai courageusement peiné pour me renseigner du mieux possible en un temps court). Donc, centrer une grande partie de la pièce sur le dilemme du roi et sur sa discussion avec les Danaïdes, voilà qui relève d'un choix très personnel d'Eschyle. Voyez comme les choses sont compliquées lorsqu'on veut lire Eschyle - et encore n'ai-je pas mentionné la question du style.

On a dans Les Suppliantes une présence très marquée du chœur, mais tout autant du coryphée, le chœur représentant les cinquante Danaïdes. Et les parties du chœur, c'est franchement pas ce qui se lit le mieux. Il ne se lamente pas autant qu'on pourrait le croire - même s'il se lamente quand même, faut pas exagérer non plus. Il est davantage utilisé pour raconter l'histoire des Danaïdes, ou plutôt pour exposer leur généalogie. On a donc droit à tout un résumé de la légende d'Io, qui est la quadrisaïeule, si j'ai bien compté, de Danaos. Et comme Io a été engrossée en terre argienne, mais a accouché en Afrique pour des raisons que je tairai ici vu que j'en ai écrit déjà des tonnes, on comprend (et le roi avec nous) en quoi les Danaïdes peuvent se revendiquer comme originaires d'Argos et déclarer, bien qu'étant lybiennes et honorant d'autre dieux que ceux d'Argos, qu'elles ont pris la décision de se soumettre aux dieux grecs, et notamment à Zeus. Ce qui me dérange un peu ici, c'est que je ne saisis pas bien la nécessité d'exposer l'histoire d'Io, que tous les Grecs du Vème siècle av. E.C. devaient connaître. Passons. Le chœur passe aussi pas mal de temps à implorer la protection des dieux, des habitants d'Argos, de son roi, etc., et à leur lancer des bénédictions en fin de pièce. Pour résumer, le chœur est chiant. Et Danaos n'est pas très captivant non plus.

En revanche, pour ce qui est des échanges entre le coryphée, représentant l'ensemble des Danaïdes, et le roi Peslagos, c'est autre chose. C'est déjà plus vif, et plus passionnant sur le fond. C'est là qu'est exposé le fameux dilemme du roi, que j'ai déjà pas mal mentionné, mais aussi qu'on voit l'insistance du coryphée pour le faire fléchir ; c'est que les Danaïdes n'ont pas spécialement envie d'attendre un verdict populaire très incertain, alors qu'elles ont réussi à gagner Peslagos à leur cause. Donc elles mettent le paquet, et dans la supplication, et dans l'argumentation, et même dans les menaces, puisqu'elles font valoir que Zeus va se fâcher tout rouge si on ne leur accorde pas protection, et qu'en plus elles vont aller se pendre en place publique plutôt que de céder à leurs cousins - ce qui énerverait Zeus encore un peu plus. Par conséquent, si Peslagos doit de toute façon aller demander son avis au peuple, il va le faire de manière à être à peu près certain que ledit peuple aille dans son sens. Ça sent un chouïa la manipulation politique, bien qu'on puisse se dire que les habitants d'Argos ont sans doute, tout comme leur roi, plus peur d'une punition divine que d'une guerre... Bref, tous les dialogues entre le roi et le coryphée se révèlent très intéressants.

Donc Les Suppliantes, c'est pas si mal à lire, et c'est même carrément bien par moments. Néanmoins, une tragédie d'Eschyle arrachée d'un ensemble qui lui donnait tout son sens, c'est un problème de taille. On devrait donc appeler logiquement Les Sept contre Thèbes, Les Suppliantes et Prométhée enchaîné des "tragédies à problème". Je dis ça, je dis rien.
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BazaR
  14 mai 2015
« Les Suppliantes » est la première pièce d'une trilogie racontant l'histoire des Danaïdes. Descendantes d'Io qui avait trouvé le repos en Égypte, les cinquante filles de Danaos fuient leurs cousins les fils d'Égyptos qui veulent se marier avec elles. Accompagnées de leur père elles abordent en Argos, patrie d'origine d'Io, et supplient les Dieux et le roi Pélasgos de leur donner asile. Les fils d'Égyptos les retrouvent mais sont stoppées par le roi et l'armée d'Argos.
La suite de l'histoire devait être contée dans les deux tragédies suivantes qui ont malheureusement disparu. Les mariages devront malgré tout avoir lieu contre le gré des Danaïdes. Ces dernières (exceptée Hypermnestre) assassineront leur mari au cours de leur nuit de noces. Elles seront condamnées à remplir sans fin, aux Enfers, un bassin dont l'eau s'échappait à mesure : le fameux tonneau de Danaïdes.
Cette pièce ne m'a pas spécialement emballé. La première raison tient aux circonstances ; les deux tragédies suivantes ayant disparu, on aura jamais la fin de l'histoire. On ne sombre pas dans une véritable fin tragique, les Suppliantes se terminant de manière plutôt positive. de plus le manuscrit des « Suppliantes » nous est parvenu dans un état désastreux au vu du nombre de coupes dans les vers qui ne facilitent pas la lecture.
La deuxième raison est plus intrinsèque. Les morceaux attribués au Choeur des Danaïdes sont trop longs et trop nombreux à mon goût. Même si c'est l'instant privilégié pour glisser des éléments d'histoire et de mythologie, quelle que soit la tragédie antique c'est la partie que j'apprécie le moins ; je lui préfère les dialogues. J'ai conscience qu'il fallait laisser aux suppliantes le temps de supplier mais l'espace pris ici par le Choeur endort l'ensemble.
On trouve aussi au moins une faiblesse scénaristique : alors que les Danaïdes sont à l'abri sur un tertre sacré que personne n'oserait franchir dans un but malveillant, le roi d'Argos leur demande de le quitter ; une prise de risque inconséquente qui n'a comme explication que le besoin d'espace pour le chant et la danse du Choeur qui va suivre. le roi essaie piteusement d'expliquer la raison de son commandement, sans convaincre.
Ce qui rattrape le tout, ce sont les informations sur la société athénienne qui se glissent dans la conversation. Exemple : le roi s'étonne que las Danaïdes refusent d'épouser leurs cousins car à Athènes les filles seules héritières devaient épouser un proche parent du père pour que le patrimoine reste dans la famille. Autre exemple : le transfert aux temps des tyrans légendaires des règles de la démocratie athénienne – le roi, en effet, ne décide pas, il a besoin de l'aval de l'assemblée du peuple.
Eschyle se confirme dans mon esprit comme le tragédien antique le moins intéressant. Bon, je suis loin d'avoir tout lu de lui et il peut encore se rattraper. Tout ce blabla est extrêmement subjectif, vous verrez peut être les choses autrement.
(Pas très drôle ma critique là ! Suis pas dans mon assiette moi).
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Woland
  27 août 2017
A noter que, par étourderie, j'ai posté la fiche relative aux "Suppliantes" sans me rendre compte que, par la suite, cela m'interdirait de faire de même pour chacune des tragédies d'Eschyle, que je possède en fait dans l'édition intégrale de Gallimard-Folio. Veuillez m'en excuser et sachez que cette situation de "doublon" ne se reproduira pas. Merci. ;o)
Les Suppliantes
Traduction : Paul Mazon
Préface : Jean Alaux
ISBN : 978-2251799735
Pour ceux de ma génération qui ont fait du grec classique, il est de tradition d'étudier, en matière de théâtre, une sorte de Trinité qui réunit Eschyle, Sophocle et Euripide. Les trois hommes sont cités par ordre de naissance, ce qui va de 525 pour Eschyle à 485 pour Euripide. En l'espace de ces quelques décennies, la Grèce, bien sûr, évolua mais son art littéraire également. Ainsi, c'est avec Eschyle que, pour la première fois, un deuxième acteur (ou deutéragoniste) est introduit sur scène où continue de dominer le choeur avec son responsable, le choryphée. Retenons également que, si Eschyle écrivit bien plus de trois-cent-quatre-vingt-dix tragédies sans oublier ses drames satyriques, il ne reste plus à notre disposition de tout cela que sept de ses tragédies (parfois avec des "blancs" comme, d'ailleurs, "Les Suppliantes") et quelques fragments de deux autres pièces.
"Les Suppliantes", qui devait s'accompagner d'une (ou deux) autre tragédie sur le même thème et certainement d'un drame satyrique, traitant lui aussi du même sujet mais alliant le comique au tragique, est en principe la première de cette liste qui nous soit demeurée accessible. L'initié constate que nous sommes loin du dithyrambe archaïque, sorte de procession entremêlée de chants et de danses, qui avait pour lieu les temples et leurs alentours. Nous sommes certainement plus proches du genre créé par Thespis (oui, le fameux "chariot de Thespis, c'est lui :o) ), dit Thespis d'Icare soit parce qu'il était né à Icaria, soit parce qu'il exerçait surtout là-bas, lequel disciplina un peu tout cela en affectant le dithyrambe au choeur et en faisant entrer pour la première fois sur les planches celui qu'on appelle le "protagoniste", c'est-à-dire, à cette époque le premier acteur. Tout cela se passait au VIème siècle avant notre ère et cela fut une véritable révolution dont nous avons certainement bien du mal à imaginer l'importance aujourd'hui.
Après Phrynicos, grand poète tragique du VIème siècle lui aussi, dont ne nous sont parvenus que quelques fragments d'oeuvres, qui, le premier, montre l'action non plus comme un résumé des événements (ce à quoi se bornait en principe le choeur à ses débuts) mais comme des faits se déroulant en temps réel, Eschyle endosse à son tour, répétons-le, l'habit du novateur de génie avec son idée d'ajouter un deuxième acteur à l'ensemble. Dans ses "Suppliantes", il n'oubliera cependant pas de rendre hommage à Phrynicos car le premier vers de sa pièce est une copie conforme de celui par lequel débute la tragédie dans laquelle Phrynicos traitait du même sujet.
Mais quel est-il, ce sujet ? Eh ! bien, il s'inspire de la légende des Danaïdes, les cinquante fille du roi Danaos qui, par leur trisaiëul paternel, Epaphos, descendent de Zeus et de son union avec Io. Mais la pièce, où certains exégètes ont voulu à tout prix voir une critique de l'inceste (alors que, dans la Grèce classique, on pouvait très bien se marier entre demi-frère et demi-soeur), ne tient pas compte de la fameuse légende que nous avons tous en tête et qui se réfère au fameux "tonneau des Danaïdes." Il est vrai que ce supplice sans fin a lieu dans les Enfers et que les Danaïdes des "Suppliantes" sont encore bien en vie mais toujours vierges. Guidées par leur père, Danaos, elles ont fui l'Egypte, où leur oncle, Aegyptos, voulait leur imposer le mariage avec ses cinquante fils, les Egyptiades.
Originaires, par leurs illustres aïeux, de la Grèce et tout spécialement de l'Argolide, c'est à Argos, où règne le roi Pelasgos, que Danaos et ses filles sont venus réclamer un asile que les exégètes actuels considèrent de plus en plus comme un asile politique. En effet, si Danaos régnait en Afrique sur la Lybie (et le costume des Danaïdes ainsi que leurs bijoux et coiffures induisent d'ailleurs Pelasgos, dès qu'il les aperçoit, en erreur car il a du mal à retrouver là-dessous des Grecques pures et non contaminées par les Barbares), son frère, Aegyptos s'était vu attribuer l'Arabie avant de s'emparer pour son propre compte de l'Egypte. Si son dessein de marier ses fils avec leurs cousines est bien réel, il semble aussi qu'il ait eu dès le début l'intention, après le mariage, de faire assassiner les Danaïdes (et Danaos), mettant ainsi la main sur l'héritage laissé par son frère . (En quelque sorte, l'assassinat des Egyptiades - sauf un, préservé par son épouse, Hypermnestre, à qui le jeune homme a accepté de laisser sa virginité - ne fait que répondre au projet meurtrier d'Aegyptos.)
Plein de bon sens et dans la droite ligne de la démocratie, Pelasgos accepte de protéger Danaos et sa fille, sous réserve que son peuple, les Pélasges, soit d'accord. Soumise (sans que le public le voit) à un vote, la suggestion du roi est approuvée à l'unanimité alors que, en scène, débarque un héraut égyptien qui, sur un ton des plus menaçants, intime aux Danaïdes l'ordre de monter dans les galères envoyées à leur poursuite par leur oncle et de revenir illico presto épouser leurs cousins. Danaos et ses filles refusent avec hauteur et implorent Zeus, leur aïeul, de se montrer clément envers eux. le retour de Pelasgos, qui ordonne au héraut mal embouché de se retirer et lui fait part de la décision de son peuple, calme leurs angoisses mais au final, leurs suivantes les rallument en les mettant en garde envers la suite de leur terrible destinée. On sait quelle importance les Grecs accordaient au Destin et à la Fatalité.
Si les Grecs du Vème siècle av. J. C., pouvaient sans peine trouver dans cette pièce des sous-entendus politiques pour eux bien plus évidents que pour nous, on est curieux de savoir ce qu'ils ont bien pu penser de l'aspect profondément "féministe" de l'histoire des filles de Danaos. Il existe en effet chez les Danaïdes, qui le proclament sans complexe bien haut et bien fort, une véritable haine de l'homme, considéré comme un prédateur assoiffé de virginités et, partant, comme une souillure ambulante, un véritable obsédé qui fait passer le sexe avant tout et qui, en utilisant justement le sexe et/ou le mariage, réduit la femme à l'esclavage. Certes, ce sont ici les Egyptiades qui sont visés mais on a l'impression très nette que, pour ces demoiselles, ce serait absolument pareil avec tout autre prétendant.
L'on sait, bien sûr, que les Grecs vénéraient Artémis, déesse chasseresse profondément chaste, Athéna, déesse de la Sagesse qui pouvait se révéler guerrière redoutable et qui, née toute casquée du cerveau de Zeus, ne semble pas (en tous cas, je n'en ai pas conservé le souvenir) s'être jamais donnée à un mâle, dieu ou mortel, et que les Amazones, qui se coupaient l'un des seins pour mieux tirer à l'arc et ne vivaient qu'entre elles, appartenaient au monde mythique qu'ils façonnèrent. On sait aussi que les fameux "Mystères d'Eleusis" étaient rigoureusement interdits aux hommes et que tout curieux de sexe masculin qui s'y faisait prendre était mis à mort sur le champ. Face à ce respect indéniable envers certaines formes de la Féminité, se dressent la façon odieuse dont les Grecs "protégeaient" leurs épouses et leurs filles de la vue des hommes dans le gynécée familial et leur misogynie légendaire qui apparaît, bien plus tard mais toujours aussi éclatante, dans les enseignements de Paul de Tarse et dans le mépris des pères de l'Eglise chrétienne pour la femme - mépris que Jésus ne connaissait pas.
Malgré cela, "Les Suppliantes" d'Eschyle poussent le spectateur à choisir le parti des Danaïdes, lesquelles ne supplient pas toujours et clament parfois non pas des slogans mais des désirs purement guerriers. Si elles doivent s'incliner, elles ne le feront pas sans se battre. Les Egyptiades et le spectateur sont prévenus. Ces jeunes filles dans les veines desquelles coule le sang divin de Zeus ne sont pas n'importe qui.
La pièce, évidemment courte puisqu'elle était liée en principe à au moins une autre tragédie et à un drame satyrique non retrouvés, est relativement simple à lire et à comprendre. Encore faut-il, cela va de soi, posséder quelques notions des mythes grecs. Signalons qu'il est intéressant de la comparer, par la suite, à celle qu'Euripide donnera sur le même sujet (et que nous verrons plus tard.) Nous ne doutons pas cependant que des lecteurs plus bardés de diplômes que nous le sommes, trouveraient à ajouter ici bien des choses . Nous les en remercions d'ailleurs par avance en leur précisant néanmoins que notre but, en ouvrant cette rubrique, est avant tout (comme pour toutes les rubriques littéraires de Nota Bene) de donner le goût au néophyte de lire l'auteur concerné et de s'intéresser à sa personnalité, à son oeuvre mais aussi à l'époque à laquelle il vécut.
Autre but recherché et qu'exige notre lamentable époque à nous (ainsi qu'une grande partie de nos gouvernants) : prouver que ces auteurs si lointains en apparence sont intimement liés à la littérature française de tous les temps (et, de façon générale, à la littérature en langues dites "romanes" et à la littérature mondiale, à l'exception peut-être de certaine littérature qui refuse de s'adapter depuis maintenant quinze siècles. Encore faut-il être juste et préciser que les Anciens de cette littérature-là, parmi les plus cultivés, avaient parfaitement connaissance des textes grecs, notamment philosophiques et aimaient à les lire. )
En résumé, nous serions heureux de lire d'autres points de vue sur Eschyle et les auteurs que nous serons amenés à ajouter ici. Mais, par pitié et pour votre tranquillité personnelle, pas de bla-bla jargonnesque, s'il vous plaît, pas de "Moi-j'ai-fait-des-études-et-vous-vous-n'êtes-que-de-pauvres-ignares-na-na-naire"). Sur notre Forum-Bibliothèque, beaucoup appartiennent à une génération dont les instituteurs et les professeurs brûlaient de partager leur savoir avec leur élèves et non de le conserver farouchement pour eux seuls (et les leurs). Chez nous, les autodidactes sont aussi bien vus que les archi-diplômés du moment qu'ils sont tous de Grands Lecteurs. Et du moment qu'ils veulent, en toute humilité et sans désir de compétition, donner à autrui, quel qu'il soit, le goût de lire et d'aimer lire ainsi que celui d'amener plus jeune et/ou moins cultivé qu'eux à réaliser que la Littérature est une richesse qui, même si elle n'est pas cotée en bourse, ne fondra jamais au soleil et leur restera toujours dans le coeur et dans la mémoire, prête à les soutenir et à illuminer leur vie. A bientôt ! ;o)
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cyan
  17 octobre 2016
(...) Une lecture finalement moins compliquée que ce à quoi je m'attendais, qui aborde des thèmes malheureusement encore d'actualité aujourd'hui pour certaines femmes. Et c'est ce qui, finalement, est le plus difficile à admettre.
Lien : https://bienvenueducotedeche..
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Citations et extraits (15) Voir plus Ajouter une citation
BazaRBazaR   12 mai 2015
(Un héraut des fils d’Égyptos s'approche des Danaïdes réfugiées dans un sanctuaire et leur ordonne de venir avec lui, Pélasgos, le roi d'Argos où les Danaïdes ont fui, s'y oppose)

LE ROI: Dis-donc, toi, en voilà des façons! Qu'est-ce qui t'est monté à la tête pour insulter ainsi à nos droits territoriaux ? Les Pélasges, ce sont des hommes ! Est-ce que tu crois avoir débarqué dans une république de femmes ! Devant les Grecs, tu fais trop le faraud, rastaquouère ! Tu as grandement tort, c'est du délire !

LE HÉRAUT: En quoi suis-je dans mon tort, et hors du bon droit ?

LE ROI: D'abord, tu ne sais pas comment on se comporte quand on est chez les autres.

LE HÉRAUT: Moi ? Quelle idée ! On avait perdu quelque chose, et je le récupère... Ces filles, je vais les emmener - à moins qu'on ne me les ôte des mains.

LE ROI: Si tu te mêles d'y toucher, il va 'en cuire ! Ça ne traînera pas !

LE HÉRAUT: En parlant sur ce ton, tu manques totalement du sens de l'hospitalité.

LE ROI: Pour sûr: je ne suis pas hospitalier pour les flibustiers des lieux saints !

LE HÉRAUT: J'informerai de ceci les fils d'Égyptos quand je les retrouverai.

LE ROI: Ce souci-là, je l'envoie paître !
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MusardiseMusardise   28 janvier 2020
LE CORYPHÉE. Roi des Pélasges, les malheurs humains ont des teintes multiples : jamais ne se retrouve la même nuance de douleur. Qui eût imaginé que cet exil imprévu ferait aborder à Argos une race jadis sœur de la vôtre et la transplanterait ici par horreur du lit conjugal ?
LE ROI. Que demandes-tu donc en suppliante aux dieux de la cité, avec ces rameaux frais coupés aux bandelettes blanches ?
LE CORYPHÉE. De n'être pas esclave des fils d'Égyptos.
LE ROI. Est-ce une question de haine ? - ou veux-tu dire qu'ils t'offrent un sort infâme ?
LE CORYPHÉE. Qui aimerait des maîtres qu'il lui faut payer ?
LE ROI. C'est ainsi qu'on accroît la force des maisons.
LE CORYPHÉE. Et aussi qu'à la misère on trouve un remède aisé !
LE ROI. Comment puis-je, avec vous, satisfaire à la loi des dieux ?
LE CORYPHÉE. S'ils me réclament, ne me livre pas aux fils d'Égyptos.
LE ROI. Mots terribles ! soulever une guerre incertaine !
LE CORYPHÉE. La justice combat avec qui la défend.
LE ROI. Oui, si du premier jour elle fut avec vous.
LE CORYPHÉE. Respecte pareilles offrandes à la poupe du vaisseau argien.
LE ROI. Je frémis à voir nos autels ombragés de ces rameaux.
LE CORYPHÉE. Avoue-le : il est terrible aussi le courroux de Zeus Suppliant !
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Nastasia-BNastasia-B   21 octobre 2013
LE CHŒUR : Je meurs d'effroi. Je voudrais trouver un lacet fatal et me pendre avant qu'un homme exécré portât la main sur mon corps. [...] Puissé-je avoir dans l'éther un siège contre lequel les nuages humides se chargent en neige, ou un roc escarpé, inaccessible, invisible, sauvage, suspendu en l'air, une aire de vautour qui m'assurerait une chute profonde, avant de subir malgré mon cœur un hymen déchirant !
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Nastasia-BNastasia-B   16 octobre 2013
Dieu me garde d'être jamais soumise à l'autorité des mâles. Pour me préserver d'un hymen odieux, je suis décidée à fuir sous la conduite des étoiles.
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MusardiseMusardise   30 janvier 2020
La souillure soit pour mes ennemis ! Mais vous secourir, je ne le puis sans dommage. Et pourtant il m'est pénible aussi de dédaigner vos prières. Je ne sais que faire ; l'angoisse prend mon cœur : dois-je agir ou ne pas agir ? Dois-je tenter le Destin ?
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Vidéo de  Eschyle
30 avril 2013
«En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret ; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien : j'ai fait mon travail, voilà tout ; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi ; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. le reste est facultatif.» Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait : l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.
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