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ISBN : 2371131504
Éditeur : Les éditions Pulsio (25/08/2015)
  Existe en édition audio

Note moyenne : 4.03/5 (sur 1512 notes)
Résumé :
La bête humaine, c'est le conducteur de train Lantier, le fils de la pauvre Gervaise de L'Assommoir et la victime d'une folie homicide. S'il désire une femme, un atroce désir de sang l'étreint. La bête humaine, c'est aussi sa locomotive à vapeur, la Lison, une puissante machine aimée et entretenue comme une maîtresse. Avec elle, il affronte une tempête de neige sur la ligne Paris-Le Havre et une effroyable catastrophe ferroviaire. C'est Séverine aussi, une femme dou... >Voir plus
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Critiques, Analyses & Avis (75) Voir plus Ajouter une critique
jeunejane
  11 juin 2017
Jacques Lantier, conducteur de trains, assiste au crime du président de la Compagnie des Chemins de Fer, Grandmorin.
Le crime est commis par Roubaud, un sous-chef de gare et Séverine, sa femme. C'est un crime de vengeance pour punir ce personnage d'avoir abusé de Séverine depuis sa plus tendre enfance.
Jacques décide de se taire. Séverine et lui tombent amoureux.
Mais Jacques est habité par des pulsions meutrières dues à une lourde hérédité alcoolique.
Celui-ci est passionné par son métier et il décrit sa locomotive "La Lison" comme une personne.
Le titre "La bête humaine" concentre tout le livre. On se demande s'il s'adresse à Jacques ou à la locomotive.
Magnifique roman de Zola où on retrouve la famille Lantier. Jacques est le fils de Gervaise rencontrée dans "L'assommoir".
Les romans sont habilement reliés les uns aux autres par l'auteur dans le cadre de la série des Rougon-Macquart.
"La bête humaine" est un formidable thriller sans aucune longueur, que je relis pour la troisième fois. Je croyais le relire en lecture rapide mais je me suis encore laissée entraîner dans l'histoire.
Il faut dire qu'il va un peu à l'encontre de mes certitudes car je suis tout à fait contre le déterminisme. Question de point de vue qui m'a bien servi.
A noter que Zola devait beaucoup se documenter pour sortir les romans de cette série car il a abordé de nombreux domaines avec énormément de précisions dans toute la série.
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Commenter  J’apprécie          575
michfred
  22 mai 2016
Avec La Bête humaine, Zola invente le thriller bien gore et forge un héros qui a tout du serial killer psychopathe!
La Bête humaine tisse sa toile d'araignée dans le réseau ferré, entre le Havre et Paris, avec un centre névralgique, le lieu maudit par excellence, le passage à niveau de la Croix de Maufrat. Accidents, catastrophes, crimes, passions adultères et vengeances impitoyables, tout converge vers cet oeil du cyclone ferroviaire...
La Bête humaine c'est d'abord une machine, une locomotive à vapeur, la Lison, tellement bichonnée, bouchonnée, briquée, lustrée, huilée, cajolée par son mécanicien qu'elle en prend vie, s'humanise, se féminise jusqu'au malaise: la Lison c'est la seule femme dont Jacques puisse supporter le concubinage
La deuxième bête humaine du livre, c'est lui, Jacques Lantier, le fils de Gervaise, morte de delirium tremens et qui a instillé dans son sang la fêlure héréditaire qui le rend fou furieux dès qu'une femme s'abandonne dans ses bras...
Alors quand Jacques aperçoit de la gare où il prend du repos une scène de crime et qu'il distingue brièvement le profil d'un des meurtriers- une femme, pâle et jolie- dans le compartiment éclairé qui défile à grande vitesse sous ses yeux, quand il retrouve cette femme, qu'il s'en éprend, et qu'il s'étonne de ne plus éprouver avec elle ses pulsions homicides, le drame se noue..car aimer une femme c'est trahir la Lison: la machine se venge...on est à deux doigts de la littérature fantastique!

Complicités, silences coupables, pulsions assoupies et sens réveillés, jalousies humaines et mécaniques vengeances remontées comme des ressorts...
La Bête humaine devient une machine infernale!
La folle machine est lancée, elle s'emballe, pas d'aiguillage possible, pas d'arrêt-buffet: comme aurait pu dire Jean Gabin à Simone Simon dans le film de Renoir adapté du livre: en voiture, Simone! (pardon...)
Je n'en dis pas plus: la violence, les excès, la surcharge de sang et de testostérone, tout est pardonné: autant en emporte le train! Et à grande vitesse encore - au moins...100 km à l'heure, du temps de Zola!!
Croix-de Maufras, Croix-de Maufras!! Tout le monde descend!!
Pas de lenteur dans ce récit haletant, trépidant, violent: les scènes fortes se succèdent, les descriptions sont époustouflantes -celles de la Lison sous la neige, celles de sa "mort" sont anthologiques!
Et comme je ne peux pas vous laisser sur le quai en train de compter les morts, voici une petite chanson réaliste de l'époque..C'est Adolphe Bérard d'ailleurs qui vous la chante, elle s'appelle "Le Train Fatal" !
J'ai toujours eu un petit faible pour elle. Une vieille copine ne terminait jamais un repas chez elle sans nous la chanter! La voici:
Dans la campagne verdoyante
Le train longeant sa voie de fer
Emporte une foule bruyante
Tout là-bas vers la grande mer.
Le mécanicien Jean, sur sa locomotive,
Regarde l'air mauvais Blaise, le beau chauffeur ;
La colère en ses yeux luit d'une flamme vive,
De sa femme chérie Blaise a volé le coeur.
Roule, Roule, train du plaisir
Dans la plaine jolie,
Vers un bel avenir
D'amour et de folie.
L'homme rude et noir qui conduit
Cette joyeuse foule
Sent de ses yeux rougis
Une larme qui coule.
Des heureux voyageurs, on entend les refrains.
Suivant les rails et son destin
C'est le train du plaisir qui roule.
Le pauvre Jean, perdant la tête,
Rendu fou par la trahison,
Sur son rival soudain se jette
Criant : «Bandit, rends-moi Lison».
Le chauffeur éperdu fait tournoyer sa pelle,
Jean lui sautant au cou l'étrangle comme un chien
Et tous les deux rivés par l'étreinte mortelle
Tombent de la machine abandonnant leur train.
Roule, roule, train du malheur
Dans la plaine assombrie,
Roule à toute vapeur
D'un élan de folie.
Les paysans saisis te voyant
Tout seul fendant l'espace
Se signent en priant
Et la terreur les glace
Des heureux voyageurs on entend les refrains.
Suivant son terrible destin,
C'est le train du malheur qui passe.
Tiens ! la chose est vraiment bizarre,
On devrait s'arrêter ici.
Le train brûle encore une gare,
Ah ça... que veut dire ceci ?
Alors du train maudit une clameur s'élève,
On entend des sanglots et des cris de dément,
Chacun revoit sa vie dans un rapide rêve,
Puis c'est le choc, le feu, les appels déchirants !
Flambe, Flambe, train de la mort
Dans la plaine rougie
Tout se brise et se tord
Sous un vent de folie,
Les petits enfants, leurs mamans
S'appellent dans les flammes,
Les amoureux râlant
Réunissent leurs âmes !
Pourquoi ces pleurs, ces cris, pourquoi ces orphelins ?
Pour un simple, un tout petit rien :
L'infidélité d'une femme.
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Gwen21
  29 janvier 2017
Un excellent opus des Rougon-Macquart !
"La bête humaine" manquait encore à mon tableau de chasse zolien et dès le début de ma lecture j'ai éprouvé un grand regret de ne l'avoir pas découvert plus tôt. Regret vite effacé cependant par le plaisir toujours croissant procuré par sa lecture.
La galerie de personnages que Zola nous propose est superbe, autant les hommes que les femmes. Avec le brio d'un maître du thriller contemporain, le chef de file du naturalisme fouille une fois de plus l'âme humaine pour y dénicher ses plus noirs instincts. Ici, il s'agit du meurtre, de la soif de dominer que seul le crime peut étancher. Et ils sont nombreux les crimes au fil du roman ; véritable fil rouge d'une narration construite sur les instincts des "bêtes humaines", instincts congénitaux dans le cas de Jacques Lantier, héritier taré de Gervaise (cf. "L'assommoir") et mécanicien de la Lison, train express assurant le service le Havre-Paris, instincts sociaux dans le cas du sous-chef de gare Roubaud dévoré par ses passions : jalousie, jeu, ambition, dans celui de Séverine, la femme adultère, victime des hommes, manipulatrice malheureuse et dans celui de Flore, enfin, la femme amoureuse rejetée, poussée à la folie par ses tendresses inassouvies. Des personnages forts, égoïstes, si terriblement humains qu'ils font froid dans le dos, qu'ils s'aiment ou qu'ils se détruisent.
Toutes ces passions humaines ont pour cadre le chemin de fer, symbole violent des grands changements qui s'opèrent au coeur d'une société en pleine mutation. L'écriture est superbe, les descriptions - qui effraient tant de lecteurs - sont ici réduites à de justes proportions, donnant au roman un rythme très enlevé et un souffle digne des meilleurs polars.
Un Zola très noir ; du grand frisson.

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vincentf
  22 juin 2010
Roman de meurtre, de médiocrité, d'amour, de chemin de fer, La Bête humaine est un concentré de violence. La rencontre d'Eros et de Thanatos aboutit aux drames, les personnages se tuent parce qu'ils s'aiment ou s'aiment parce qu'ils se tuent, sans qu'on puisse l'expliquer, sinon par une hérédité qui dépasse de loin celle de la famille, l'homme des cavernes qui tuait au fond des bois. Les personnages tuent et personne n'en a le moindre remords, ni Jacques, qui avait cru jusqu'au bout qu'il était possible de résister à la pulsion fatale, ni Roubaud, qui se noie dans le jeu, ni Séverine, qui se noie dans le corps de Jacques, ni Misard, qui cherche à tout jamais ses mille francs, ni Flore, qui fait dérailler le train pour rien. La mort rôde partout où se trouve l'amour. Même la Lison, seul personnage véritablement innocent, avec le "coupable" Cabuche, meurt atrocement, assassinée. Tout est sang, instinct de mort, fuite en avant, comme le train, à la fin, qui annonce la débâcle. Pourtant, la vérité, l'ignoble vérité, la part de l'assassin en tous, reste cachée. le procès condamne un innocent, le seul. L'honneur est sauf. Cabuche est le coupable idéal. La preuve qui l'innocente est sciemment cachée. Dreyfus sera le coupable idéal. le bordereau livrera la vérité.
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MarjorieD
  15 juillet 2017
Plus un roman me plaît, plus il est difficile pour moi d'en faire la « critique ». D'autant plus que dans le cas présent, le roman est devenu un classique. Un chef-d'oeuvre, oui, pour moi, modeste lectrice de 2017. Comment éviter les écueils de la fiche de lecture, de l'analyse littéraire, pour ne laisser que son ressenti, ses émotions ? Certes, pour apprécier toute la saveur de ce roman, il faut en avoir quelques prérequis, quelques clés de lecture : « Il faut toujours replacer une oeuvre dans son contexte historique, géographique et social », nous disait notre professeur de littérature, Mr Raymond Trousson, dont je salue la mémoire.
La Bête humaine (1890) est le 17ème volume sur les 20 que compte « Les Rougon-Macquart. Histoire Naturelle et sociale d'une Famille sous le second Empire ». Ce titre est à lui seul tout un programme…
L'action du roman se déroule sur les 18 mois qui précèdent la guerre franco-prussienne, marquant le déclin puis la fin du second Empire et l'avènement de la troisième République en 1870. Sur cet aspect historico-politique, je ne m'étendrai pas. Je retiendrai juste que Zola l'aborde par l'intermédiaire des personnages de Grandmorin, Denizet (juge d'instruction) et Camille-Lamotte (secrétaire général) ; par le truchement de l'enquête policière et de l'instruction consécutive aux deux « affaires », fustigeant la magistrature, le système judiciaire qui condamne les innocents au profit de l'arrivisme politique.
Le XIXème siècle, c'est l'avènement de l'industrie. On applique les principes de la thermodynamique de la machine à vapeur aux moyens de transport : la locomotive à vapeur devient le symbole de la Révolution Industrielle et du progrès en marche. Zola assiste à l'accession de la bourgeoisie en tant que classe dirigeante et tandis qu'une société hypercapitaliste se fait jour, l'argent devient un thème littéraire. Zola n'aura de cesse de renvoyer dos à dos l'insolence de ses privilégiés et la misère de ses victimes.
H. Taine applique le déterminisme au domaine des sciences humaines. C'est à lui, ainsi qu'à Claude Bernard (Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, 1865) et à Prosper Lucas (Traité de l'hérédité naturelle, 1847-1850) que Zola emprunte les lois scientifiques sur lesquelles il fonde son projet des Rougon-Macquart, tel qu'expliqué dans la préface à la Fortune des Rougon (1871) :
« L'hérédité a ses lois, comme la pesanteur. Je tâcherai de suivre, en résolvant la double question des tempéraments et des milieux, le fil qui conduit mathématiquement d'un homme à un autre homme »
Ceci implique la subordination de la psychologie à la physiologie et la prééminence des instincts : les conditions physiologiques ainsi que l'influence du milieu et des circonstances déterminent la personne.
De fait, La Bête humaine illustre bel et bien la doctrine naturaliste, tombée en désuétude. Mais ce qui fait le génie de son chef de file, c'est qu'il déborde souvent, et particulièrement dans ce roman, du cadre froid et strict qu'il s'est lui-même imposé, au point d'en devenir épique. Et ce livre, je l'ai dévoré comme un « page turner ». Oui, je sais, c'est un anachronisme, un terme que l'on attribue de nos jours au roman policier et au thriller et c'est à dessein que je l'utilise.
Il y a un tel dynamisme, jusque dans les descriptions, et avant tout dans la construction où rien n'est laissé au hasard. Chaque personnage, chaque lieu, chaque phrase, chaque mot, chaque couleur même est à sa place et a son importance.
Zola utilise avec maestria le système ferroviaire comme métaphore et de la composition romanesque et de l'hérédité. Les principes de la thermodynamique sont la logique même de la transmission héréditaire. Réunies dans une même vision, la vie (le monde animé) est perçue comme un mécanisme et une somme d'énergies, tandis que la matière (monde inanimé) s'emplit d'un souffle vital. Je me suis réellement prise d'affection pour la Lison, ainsi que d'une femme amoureuse et docile, délaissée car supplantée par Séverine dans le coeur de Jacques. Vous en connaissez (ou découvrirez) la fin, furieuse et tragique. Je ne sais pas vous, mais moi je trouve qu'elles avaient de la gueule ces anciennes locomotives à vapeur, du caractère, comparées à nos insipides machines électriques actuelles… Je referme la parenthèse.
D'où l'ambivalence du titre, La Bête humaine. À quoi, à qui se rapporte-t-il exactement ? À la Lison, à Jacques Lantier ? Cet oxymore prête à différentes interprétations, toutes légitimes. Pour ma part, j'adopterai plutôt l'avis de ceux qui le renvoient à l'inconscient, même si, en 1890 la psychanalyse n'en n'était qu'à ses balbutiements. Ne s'attachant pas à une classe sociale ou à une caste en particulier, un peu à part dans le cycle, ce roman est celui du crime, du meurtrier. Chaque personnage est un criminel en acte, en puissance ou par procuration, Jacques cumulant les trois. Qu'est-ce qui les motive à tuer ? Pour certains, c'est l'argent (le couple Misard/Phasie dont l'obsession, la passion, nous les rendent ridiculement tragiques. Misard est le type de l'assassin froid et calculateur). Pour tous les autres, c'est l'amour, synonyme de jalousie et de possession. Dès lors, la Bête, c'est la passion, l'instinct, l'inconscient, qui l'emporte sur la raison et l'éducation, sur l'humain.
Jacques est le criminel né, celui qui possède cette fêlure en lui, en digne héritier de l'aïeule « tarée » mais dont Zola fait remonter l'origine bien au-delà, jusqu'aux prémices de l'humanité. C'est l'amour et la mort qui unissent Jacques, l'homme, et Séverine, la femme, prédestinés l'un à l'autre. Eros et Thanatos. Par ailleurs, Jacques préfigure le tueur en série « moderne » : même une fois rassasiée la Bête, l'instinct de meurtre contre lequel il aura beau lutter, n'aura de cesse de se manifester, encore et encore, réclamant toujours plus de sang. Il est paradoxal que Jacques soit le seul à éprouver quelques scrupules.
Cette prééminence accordée aux instincts, aux sens, en fait un roman éminemment sensuel tandis que la prédestination est la caractéristique même de la tragédie antique. En dépit de sa science, l'être humain n'échappe pas à son destin. le progrès qui en découle le précipite vers sa chute, vers ce carnage allégorique de la catastrophe ferroviaire annonçant l'autre, bien réel celui-là.
C'est une vision sombre et pessimiste de la condition humaine qu'a Zola, à rapprocher de celle de Schoppenhauer.
Enfin, et pour conclure, je dirais que si Zola est encore lu et apprécié aujourd'hui, c'est parce qu'il était et reste un écrivain résolument moderne, voire visionnaire pour certains aspects.
Pour écrire cette « critique », je me suis aidée de ce bon vieux Lagarde et Michard. Par ailleurs, je ne peux que vous renvoyer à la préface d'Anne Percin (lue après avoir refermé le roman) aussi pertinente que bien écrite.
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Citations & extraits (75) Voir plus Ajouter une citation
cmpfcmpf   19 octobre 2014
La famille n’était guère d’aplomb, beaucoup avaient une fêlure. Lui, à certaines heures, la sentait bien, cette fêlure héréditaire ; non pas qu’il fût d’une santé mauvaise, car l’appréhension et la honte de ses crises l’avaient seules maigri autrefois ; mais c’étaient, dans son être, de subites pertes d’équilibre, comme des cassures, des trous par lesquels son moi lui échappait, au milieu d’une sorte de grande fumée qui déformait tout. Il ne s’appartenait plus, il obéissait à ses muscles, à la bête enragée. Pourtant, il ne buvait pas, il se refusait même un petit verre d’eau-de-vie, ayant remarqué que la moindre goutte d’alcool le rendait fou. Et il en venait à penser qu’il payait pour les autres, les pères, les grands-pères, qui avaient bu, les générations d’ivrognes dont il était le sang gâté, un lent empoisonnement, une sauvagerie qui le ramenait avec les loups mangeurs de femmes, au fond des bois. Jacques s’était relevé sur un coude, réfléchissant, regardant l’entrée noire du tunnel ; et un nouveau sanglot courut de ses reins à sa nuque, il retomba, il roula sa tête par terre, criant de douleur. Cette fille, cette fille qu’il avait voulu tuer ! Cela revenait en lui, aigu, affreux, comme si les ciseaux eussent pénétré dans sa propre chair. Aucun raisonnement ne l’apaisait : il avait voulu la tuer, il la tuerait, si elle était encore là, dégrafée, la gorge nue. Il se rappelait bien, il était âgé de seize ans à peine, la première fois, lorsque le mal l’avait pris, un soir qu’il jouait avec une gamine, la fillette d’une parente, sa cadette de deux ans : elle était tombée, il avait vu ses jambes, et il s’était rué. L’année suivante, il se souvenait d’avoir aiguisé un couteau pour l’enfoncer dans le cou d’une autre, une petite blonde, qu’il voyait chaque matin passer devant sa porte. Celle-ci avait un cou très gras, très rose, où il choisissait déjà la place, un signe brun, sous l’oreille. Puis, c’en étaient d’autres, d’autres encore, un défilé de cauchemar, toutes celles qu’il avait effleurées de son désir brusque de meurtre, les femmes coudoyées dans la rue, les femmes qu’une rencontre faisait ses voisines, une surtout, une nouvelle mariée, assise près de lui au théâtre, qui riait très fort, et qu’il avait dû fuir, au milieu d’un acte, pour ne pas l’éventrer. Puisqu’il ne les connaissait pas, quelle fureur pouvait-il avoir contre elles ? car, chaque fois, c’était comme une soudaine crise de rage aveugle, une soif toujours renaissante de venger des offenses très anciennes, dont il aurait perdu l’exacte mémoire. Cela venait-il donc de si loin, du mal que les femmes avaient fait à sa race, de la rancune amassée de mâle en mâle, depuis la première tromperie au fond des cavernes ? Et il sentait aussi, dans son accès, une nécessité de bataille pour conquérir la femelle et la dompter, le besoin perverti de la jeter morte sur son dos, ainsi qu’une proie qu’on arrache aux autres, à jamais. Son crâne éclatait sous l’effort, il n’arrivait pas à se répondre, trop ignorant, pensait-il, le cerveau trop sourd, dans cette angoisse d’un homme poussé à des actes où sa volonté n’était pour rien, et dont la cause en lui avait disparu.
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LydiaBLydiaB   09 mai 2010
En entrant dans la chambre, Roubaud posa sur la table le pain d’une livre, le pâté et la bouteille de vin blanc. Mais, le matin, avant de descendre à son poste, la mère Victoire avait dû couvrir le feu de son poêle, d’un tel poussier, que la chaleur était suffocante. Et le sous-chef de gare, ayant ouvert une fenêtre, s’y accouda.

C’était impasse d’Amsterdam, dans la dernière maison de droite, une haute maison où la Compagnie de l’Ouest logeait certains de ses employés. La fenêtre, au cinquième, à l’angle du toit mansardé qui faisait retour, donnait sur la gare, cette tranchée large trouant le quartier de l’Europe, tout un déroulement brusque de l’horizon, que semblait agrandir encore, cet après-midi-là, un ciel gris du milieu de février, d’un gris humide et tiède, traversé de soleil.

En face, sous ce poudroiement de rayons, les maisons de la rue de Rome se brouillaient, s’effaçaient, légères. À gauche, les marquises des halles couvertes ouvraient leurs porches géants, aux vitrages enfumés, celle des grandes lignes, immense, où l’œil plongeait, et que les bâtiments de la poste et de la bouillotterie séparaient des autres, plus petites, celles d’Argenteuil, de Versailles et de la Ceinture ; tandis que le pont de l’Europe, à droite, coupait de son étoile de fer la tranchée, que l’on voyait reparaître et filer au-delà, jusqu’au tunnel des Batignolles. Et, en bas de la fenêtre même, occupant tout le vaste champ, les trois doubles voies qui sortaient du pont, se ramifiaient, s’écartaient en un éventail dont les branches de métal, multipliées, innombrables, allaient se perdre sous les marquises. Les trois postes d’aiguilleur, en avant des arches, montraient leurs petits jardins nus. Dans l’effacement confus des wagons et des machines encombrant les rails, un grand signal rouge tachait le jour pâle.
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WolandWoland   21 mars 2015
[...] ... Mais Pecqueux, d'un dernier élan, précipita Jacques ; et celui-ci, sentant le vide, éperdu, se cramponna à son cou si étroitement, qu'il l'entraîna. Il y eut deux cris terribles, qui se confondirent, qui se perdirent. Les deux hommes, tombés ensemble, entraînés sous les roues par la réaction de la vitesse, furent coupés, hachés dans leur étreinte, dans cette effroyable embrassade, eux qui avaient si longtemps vécu en frères. On les retrouva sans tête, sans pieds, deux troncs sanglants, qui se serraient encore comme pour s'étouffer.

Et la machine, libre de toute direction, roulait, roulait toujours. Enfin, la rétive, la fantasque, pouvait céder à la fougue de sa jeunesse, ainsi qu'une cavale indomptée encore, échappée des mains du gardien, galopant par la campagne rase. La chaudière était pourvue d'eau, le charbon dont le foyer venait d'être rempli, s'embrasait ; et pendant la première demi-heure, la pression monta follement, la vitesse devint effrayante. Sans doute, le conducteur-chef, cédant à la fatigue, s'était endormi. Les soldats, dont l'ivresse augmentait, à être ainsi entassés, subitement s'égayèrent de cette course violente, chantèrent plus fort. On traversa Maromme, en coup de foudre. Il n'y avait plus de sifflet, à l'approche des signaux, au passage des gares. C'était le galop tout droit, la bête qui fonçait tête basse et muette, parmi les obstacles. Elle roulait, roulait sans fin, comme affolée de plus en plus par le bruit strident de son haleine.

A Rouen, on devait prendre de l'eau ; et l'épouvante glaça la gare, lorsqu'elle vit passer, dans un vertige de fumée et de flamme, ce train fou, cette machine sans mécanicien ni chauffeur, ces wagons à bestiaux emplis de troupiers qui hurlaient des refrains patriotiques. Ils allaient à la guerre, c'était pour être plus vite là-bas, sur les bords du Rhin. Les employés étaient restés béants, agitant les bras. Tout de suite, le cri fut général : jamais ce train débridé, abandonné à lui-même, ne traverserait sans encombre la gare de Sotteville, toujours barrée par des manoeuvres, obstruée de voitures et de machines, comme tous les grands dépôts. ... [...]
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Gwen21Gwen21   27 janvier 2017
Depuis cinq années qu’ils habitaient là, à chaque heure de jour et de nuit, par les beaux temps, par les orages, que de trains ils avaient vus passer, dans le coup de vent de leur vitesse ! Tous semblaient emportés par ce vent qui les apportait, jamais un seul n’avait même ralenti sa marche, ils les regardaient fuir, se perdre, disparaître, avant d’avoir rien pu savoir d’eux. Le monde entier défilait, la foule humaine charriée à toute vapeur, sans qu’ils en connussent autre chose que des visages entrevus dans un éclair, des visages qu’ils ne devaient jamais revoir, parfois des visages qui leur devenaient familiers, à force de les retrouver à jours fixes, et qui pour eux restaient sans noms.
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RenodRenod   03 mars 2017
La Lison avançait. Enfin, il lui fallut entrer dans la tranchée. A droite et à gauche, les talus étaient noyés, et l’on ne distinguait plus rien de la voie, au fond. C’était comme un creux de torrent, où la neige dormait, à pleins bords. Elle s’y engagea, roula pendant une cinquantaine de mètres, d’une haleine éperdue, du plus en plus lente. La neige qu’elle repoussait, faisait une barre devant elle, bouillonnait et montait, en un flot révolté qui menaçait de l’engloutir. Un instant, elle parut débordée, vaincue. Mais, d’un dernier coup de reins, elle se délivra, avança de trente mètres encore.

C’était la fin, la secousse de l’agonie : des paquets de neige retombaient, recouvraient les roues, toutes les pièces du mécanisme étaient envahies, liées une à une par des chaînes de glace. Et la Lison s’arrêta définitivement, expirante, dans le grand froid. Son souffle s’éteignit, elle était immobile, et morte.
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