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EAN : 9782707319685
123 pages
Editions de Minuit (07/09/2006)
3.66/5   68 notes
Résumé :
La première fois que Crab fut pris pour un éléphant, il se contenta de hausser les épaules et passa son chemin. La deuxième fois que Crab fut pris pour un éléphant, il laissa échapper un geste de mauvaise humeur. La troisième fois, enfin, devinant que ses ennemis avaient comploté de le rendre fou, il ceintura vivement l'insolent et l'envoya valser à dix-huit mètres de là... Tel est Crab, dont ce livre voudrait rapporter quelques gestes remarquables et que l'on verra... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (9) Voir plus Ajouter une critique
Ce court livre de 1993, le cinquième roman d'Eric Chevillard, écrit en fragments, souvent illogiques, se trouve au croisement des histoires pour enfants, de la poésie, de l'absurdité, de Bouvard et Pécuchet, du grand éclat de rire.

Créature improbable, Crab, le héros de ce livre, est un être idiot, fantasque et féerique. Il est décalé, gêné de son corps, il se contredit, - un véritable être humain en somme -, même s'il se mélange souvent au règne animal.

Lire Chevillard est un remède sûr au désespoir de la vie ordinaire.

Choisir une citation est tâche difficile, et tellement facile… Toutes les phrases du livre méritent des étoiles.

«Crab se serait bien passé de cette langue en cire. Comment voulez-vous vivre avec une langue en cire ? Il doit faire sans cesse attention à ce qu'il mange. Ainsi, pas de boissons chaudes pour Crab, pas de tisanes, pas de café. Et pourtant la question de l'alimentation n'est pas la plus préoccupante – pas de viandes fumantes non plus, bien évidemment, ni de gratinées, des mets simples servis frais (légumes, fruits), crémeux ou pâteux de préférence (fromages mous, flans), mais Crab trouve à se nourrir -, sa principale inquiétude concerne le durcissement inéluctable de sa langue. Afin de le ralentir, Crab est obligé de parler continuellement, quitte à ne rien dire d'intéressant – et comment tiendrait-il sans répit son auditoire suspendu à ses lèvres ? Il y a inévitablement des moments creux dans son discours, des baisses de rythme, de fâcheuses répétitions. Si Crab était enfin libéré de cette contrainte, il pourrait enfin n'intervenir qu'à bon escient, on mesurerait mieux l'importance de ses rares paroles, ses observations judicieuses seraient réputées telles, son avis ferait autorité. Seulement, il ne faut pas y compter. Que Crab se taise et sa langue aussitôt se figera définitivement dans sa bouche. Il parle donc, il dit n'importe quoi, une chose et son contraire, que l'éléphant devrait se vêtir de daim, et on s'imagine qu'il délire, tandis qu'il lutte contre la mort.»
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Je relis ce bijou de la littérature contemporaine et ne cesse de m'émerveiller. Livre protéiforme comme son personnage Crab qui n'a ni traits humains, ni forme définie; a-t-il seulement survécu à sa naissance ? Mais il ne s'agit pas pourtant de lui faire dire n'importe quoi, bien au contraire, c'est absolument et très exactement tout et son contraire qu'il faut exprimer à son propos pour rester tout à fait précis.

Ce n'est pas sans méthode que Crab évolue dans l'existence; comme son homonyme, il progresse de façon latérale en examinant ses semblables parce qu'il a bien du mal à se reconnaître lui-même. Drame du stade du miroir diront certains alors que moi j'y vois surtout se débattre un être de papier explorant le monde des possibles littéraires.

Mais Crab existe bel et bien puisqu'il meurt à plusieurs reprises, comme ce livre qu'il me faudra reprendre souvent afin de parvenir à faire le tour de cette nébuleuse romanesque. Je suis bien tenté d'en faire un de mes livre à emporter sur l'île déserte.
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N°1772– Septembre 2023

La nébuleuse du crabeEric Chevillard – Les éditions de minuit.

Après avoir lu Ronce-Rose qui m'avait laissé quelque peu dubitatif, j'ai eu envie d'explorer l'univers créatif d'Eric Chevillard, sans d'ailleurs savoir vraiment pourquoi ni où cela me mènerait.. Ce second roman qui se trouve être le cinquième de cet auteur a un titre qui m'évoque plutôt une étoile qui aurait explosé, formant une sorte de masse gazeuse en expansion émettant des radiations. Il y a la mort dans ce processus mais aussi une vie en devenir, du mystère et des hésitations... Je ne suis pas spécialiste et cela paraît bien hermétique pour le profane que je suis mais je comprends que ce contexte ait inspiré nombre de fictions. Alors pourquoi faire un bout de chemin avec lui ?
Ici Crab (sans e) est un homme qui vaut son pesant de paradoxes, il est fantasque, idéaliste, inattendu, malchanceux, mythomane, contradictoire, insatisfait, révolté, plein de projets qui ne voient jamais le jour, perdu dans une vie qu'il n'aime pas et qui ne l'aime pas non plus. Ce qu'il fait ne sert à rien, mais il le fait quand même, peut-être pour se prouver qu'il existe, malgré l'ennui qui est son compagnon ordinaire ... Il fait de son mieux pour échapper à sa condition, mais finalement ce qui reste de tout cela c'est de désoeuvrement, la solitude, une lutte contre le temps, mais une lutte perdue d'avance parce tout cela lui échappe. Il navigue en permanence entre « Plans sur la comète » et « Châteaux en Espagne », c'est une fuite et ce qui résulte de tout cela tien en un mot : échec (et mat?). de tout cela, du néant, du vide, il a conscience puisqu'il le vit au quotidien. C'est l'image même de la mort qui ne lui fait pas peur et même la religion et ses vaines promesses ne le rassure pas. L'auteur nous raconte son histoire ou plus exactement nous rapporte des faits de sa vie, aussi disparates et imaginaires qu'absurdes et déjantés, par petites touches contradictoires, inattendues. Il est victime de son destin, se cherche mais se résigne et se console comme il peut . Mais qu'on se rassure, même si ce personnage est un peu « nébuleux », il reste un homme avec la vie et la mort.

Je ne suis pas spécialiste mais cette écriture baroque, cette façon de rendre une certaine vision du monde, m'évoque Gaston Chaissac (1910-1964), un peintre autodidacte dont les personnages difformes et tourmentés expriment la souffrance, l'incompréhension et me rappellent un peu Crab. Ce dernier qui au départ m'a paru assez bizarre et même hors champ, je dirai que, au fil des pages, je me suis attaché à lui au point d'y voir une certaine image de la condition humaine, certes un peu exagérée, aux traits volontiers appuyés mais finalement assez fidèle dans ses excès.
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Crab représente toute l'humanité : il est grand et petit, vieux et jeune, gros et maigre, timide et extravagant, bête et intelligent, vivant et mort, c'est un original et un discret homme moyen, tout et son contraire ; il n'est personne en particulier ; il est tout le monde. On ne parle pas de Nébuleuse pour rien dans le titre ; Crab est un personnage flou, informe, nébuleux. Mais la nébuleuse est aussi le fruit de la mort d'une étoile ; elle contient tous les éléments nécessaires à en créer une autre, avec peut-être un système solaire avec des planètes et de la vie ; la nébuleuse, à la fois mort et vie, contient en elle toutes les possibilités futures, dont celle de l'humanité et de ses multiples discordances entre individus et ses contradictions à l'intérieur même de chaque individu. Oui, le titre est bien trouvé ; Crab, parodie de l'Homme, tient bien de la nébuleuse.
C'est une version surréaliste des Tropismes de Nathalie Sarraute, croisés avec les délires abstraits d'Italo Calvino, dans lesquels des petites habitudes, des évènements courants, des pensées secrètes, ou des scènes de relations humaines, vont se transformer en anecdotes oniriques que rien ne dépasse en humour et en imagination.
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Ce livre n'est pas un roman tel qu'on l'entend habituellement avec un début un développement et une fin. C'est plutôt une suite de petites histoires, d'anecdotes plus ou moins longues, des sortes de mini-nouvelles -voire très mini- avec le même personnage principal presqu'unique, mais qui en fait n'est jamais le même, ou alors le même mais qui aurait vécu plusieurs vies, parfois ressemblantes parfois totalement opposées, vides, longues, mornes, vives, sanglantes, sexuées ou vierges de tout rapport, crues, violentes, totalement creuses, insipides, inintéressantes pour quiconque même pour Crab soi-même !

Tout n'y est pas de même intérêt : des longueurs, des paragraphes plus plats, moins cinglants, mais au détour d'un passage plus calme, on lit des aphorismes ou des phrases qui valent un arrêt de réflexion
Humour absurde, j'adore ! Mais il n'y a pas que cela dans ce bouquin. C'est un exercice de style. Eric Chevillard s'essaie à faire de belles phrases chiadées, à jouer sur les mots et les expressions et avec eux. Il écrit, se lit, se relit, réécrit, s'écoute écrire et le résultat est là, réussi. Il a du talent, une patte évidente pour tenir son lecteur jusqu'au bout de son raisonnement aussi absurde ou décalé soit-il. Et il ne faut rien passer trop vite sous peine de rater un passage à retenir, une formule, une phrase, un paragraphe, un assemblage de 2 ou 3 mots.
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Citations et extraits (26) Voir plus Ajouter une citation
D'un autre côté, Crab n'est pas de ceux qui disent : - On ne saurait comparer telle et telle chose. Il ne voit pas ce qui pourrait l'empêcher de comparer par exemple un chien et une aiguille. Rien de plus facile au contraire que de relever leurs différences, avantages respectifs et qualités particulières, et autres caractéristiques de taille, de poids, de volume, etc., qu'il lui suffit ensuite de confronter et de mettre en balance, alors Crab tranche avec autorité en faveur du chien ou de l'aiguille, du soleil ou du cendrier, de la haine ou de l'orange, de la campagne ou du parapluie, de l'exil ou de la lecture, de certain philosophe ou du plomb....
S'il est parvenu à la conclusion que le chien supplantait l'aiguille, dans l'absolu, que le chien est globalement supérieur à l'aiguille, et qu'il doit recoudre un bouton, Crab utilise le chien.
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Crab commença donc à raturer des phrases du manuscrit, des passages en-
tiers insensés ou médiocres, ou déjà lus ailleurs, il coupa largement, jeta au feu des monceaux de pages indignes de lui, épargnant ici ou là un mot, une
phrase, puis raturant encore, taillant là-dedans aux ciseaux, déchirant des liasses et des liasses de feuilles, pour finalement ne conserver que le meilleur du manuscrit original, une centaine de pages nécessaires, extraites éblouissantes de cette somme obscure, compacte, indéchiffrable de considérations banales et de délires enchaînés, absolument, c'est bien ainsi que Crab a écrit son livre - en fait, il ne croit pas que l'on puisse procéder autrement.
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Il existe donc - entre autres - un silence à cordes, un silence à vent, un silence de percussion, qui ne se ressemblent pas davantage que les instruments mêmement nommés, s'il arrive aussi que leurs harmonies se mêlent dans un silence symphonique où alternent des mouvements lents et graves, ou martiaux, et de petites phrases sautillantes, de soyeuses arabesques, jouant ainsi sur des thèmes et des rythmes divers afin d'exprimer toute la complexité de la situation, quelle que soit d'ailleurs la situation.
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Crab mourait d’ennui. Les voyages, les spectacles, rien ne parvenait à le distraire. Les drogues stimulantes prescrites par ses médecins restaient sans effet. Il cessa de se nourrir. Mâcher, ça va une fois, ça devient aussitôt ennuyeux. Ses forces déclinèrent.
Si le nageur qui renonce à nager coule à pic, pensait Crab, la terre va s’ouvrir sous mes pieds, j’abandonne. C’est ainsi qu’il faudrait mourir, le sol se dérobe et notre corps trop las pour continuer est enseveli debout, planté là sans autre forme de cérémonie, tandis que déjà le calme revient à la surface et que disparaît sous les herbes toute trace de cette rapide sépulture.
Mais Crab n’était pas d’avantage curieux de la mort. La perspective de la vie éternelle n’est pas faite pour réjouir celui que chaque seconde accable. Quant au néant que d’autres lui promettaient, il ne l’attirait pas non plus – qu’a-t-il de moins à offrir que le vide ? Or du vide, Crab en avait le crâne enflé et l’estomac rétréci.
Il dut s’aliter. Convoqués une nouvelle fois, les médecins ne purent que confirmer leur vain diagnostic. Crab mourait d’ennui. Leur science était impuissante.
Alors quelqu’un eut l’idée d’appeler à son chevet un maître horloger, qui le sauva.
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Et parce qu'il est inadmissible, continue Crab, que les moules occupent un tel territoire sans en tirer meilleur parti: elles couvrent nos côtes comme autant de petites chaussures vernies déposées précautionneusement sur les rochers par des poupées qui marchent, mais ne savaient pas nager et ne reviendront jamais de leur tragique baignade – on appelle aujourd'hui méduses leurs jolies jupes multicolores à la dérive. Malheureusement non. Cette illusion ne résiste pas à l'examen. L'autopsie révèle que les moules abritent toutes dans leurs coquilles ce même bonbon mou, ce haricot pourri, cette noix de beurre rance, cette fiente de tortue, une bouchée suspecte et bien vite écœurante, recrachée avec sa minuscule et si vivace étrille.
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Vidéo de Éric Chevillard
«Bêtes de littératures» avec Éric Chevillard Hérissons, orangs-outans, tortues, flamants roses, insectes… Les bêtes peuplent les livres d’Éric Chevillard. S’interrogent à cette occasion les enjeux de la présence d’animaux, et par là d’altérités non humaines, dans la littérature. Comment rendre compte, avec l’écriture, d’intensités animales au-delà de l’allégorie ou de la fable ? Donner vraiment la parole aux animaux, est-ce pour autant se couper du symbolique ? Et l’humour dans tout cela ? L’entretien sera ponctué d’une lecture d’extraits de «Zoologiques» (Fata Morgana, 2020). - Modération : Sandra de Vivies La Fondation Jan Michalski, le 11 septembre 2021
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