AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestionsPrix Babelio
Rejoignez Babelio pour découvrir vos prochaines lectures

Alexandra Koszelyk (Autre)
EAN : 9782373051001
Éditeur : Aux forges de Vulcain (15/01/2021)

Note moyenne : 4.32/5 (sur 11 notes)
Résumé :
Au cimetière du Père Lachaise, des racines ont engorgé les canalisations. Alors qu'il assiste aux travaux, Florent s'égare dans les allées silencieuses et découvre la tombe de Guillaume Apollinaire. En guise de souvenir, le jeune homme rapporte chez lui un mystérieux morceau de bois. Naît alors dans son coeur une passion dévorante pour le poète de la modernité.
Entre rêveries, égarements et hallucinations vont défiler les muses du poète et les souvenirs d'un... >Voir plus
Acheter ce livre sur

FnacAmazonRakutenCulturaMomox
Critiques, Analyses et Avis (10) Voir plus Ajouter une critique
hcdahlem
  22 janvier 2021
«Le frère que je n'ai jamais eu»
Pour son second roman, Alexandra Koszelyk a imaginé un jeune homme qui se passionne pour Apollinaire et finit par retrouver dans les vers et la vie du poète toutes ses failles intimes. Vertigineux!
Philippe, qui sait que Florent traverse une période un peu difficile, lui propose de venir avec lui au cimetière du Père-Lachaise où l'on requiert ses services. Florent accepte de l'accompagner dans ce poumon vert de Paris et, en déambulant entre les tombes, découvre celle de Guillaume Apollinaire. Un nom qui lui rappelle ses cours de français.
Rentré chez lui, il décline l'invitation de Louise, sa compagne, pour une soirée télé et cherche les recueils du poète qu'il n'avait plus ouvert depuis des années. En parcourant Alcools et Lettres à Lou, il est émerveillé. Tout comme l'était Picasso qui a lui aussi pris la direction du cimetière pour accompagner son ami qui, de son vrai nom s'appelait Kostrowitzky (avec des k y z comme Koszelyk), vers sa dernière demeure. Emporté par la grippe espagnole deux jours avant l'armistice, le 9 novembre 1918, le poète laisse le peintre démuni. Il ne refera plus le monde avec lui.
Au réveil, Florent n'a pas oublié ses lectures, même s'il se sent vaseux. Il se décide alors à prendre l'air et s'arrête dans une librairie pour y dénicher une biographie de l'auteur qui désormais l'obsède. Feuilletant Apollinaire et Paris, il va essayer de mettre ses pas dans ceux du poète, se rend au Café de Flore. Mais au moment de partir, il est heurté par une bicyclette et finit à l'hôpital. À son réveil Louise ne comprend pas ce qu'il lui raconte, quelle est cette Marie Laurencin? Quel atelier de peintre évoque-t-il? Tout s'embrouille...
Une vieille dame lui confie une enveloppe, souvenirs d'une «polack» qui a suivi Olga aux obsèques de son fils Guillaume. Puis il rêve de Madeleine Pagès, la maîtresse qu'Apollinaire a suivi à Oran avant de rompre. Florent est désormais habité par cet homme, le frère qu'il n'a jamais eu, et court à la bibliothèque de Beaubourg dès qu'il a une minute pour tout apprendre de lui, de ses amours, de ses oeuvres, des lieux qu'il a fréquenté. de sa naissance à sa mort, plus rien de la vie du poète ne lui échappe. Il peut aisément dresser la liste des neuf muses qui l'ont entouré, se son premier amour à cette épouse qui le conduira à sa dernière demeure. Une liste à laquelle viendra s'ajouter Gaia.
Car Alexandra Koszelyk a trouvé La dixième muse, celle qui lie Gui à la nature, celle que nous avons oubliée dans notre folle course au progrès.
Quel plaisir de retrouver ici la plume inventive et les fulgurances de la romancière qui nous avait offert avec À crier dans les ruines, un superbe premier roman. Elle confirme ici tout son talent, jusque et y compris avec un épilogue aussi surprenant que poétique.

Lien : https://collectiondelivres.w..
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          350
EvlyneLeraut
  27 janvier 2021
« Les hommes se penchent, acclament cette terre, mais maintiennent dans leurs yeux, la surprise de ce spectacle en plein hiver. » J'écoute plus que je ne lis cette voix gorgée de l'épiphanie du monde. La nature et les mystères de la mort élèvent la sève d'un renouveau. « La dixième muse » est une belle histoire. Je voudrais rendre hommage au souffle invincible de ces muses. Dans l'appel de tous les entendements, ce livre est de loin la plus symbolique arcade ; de par une littérature de renom venue des profondeurs. Et c'est ici, dans cet instant même où l'on prend à pleines brassées ce qu'Alexandra Koszelyk nous murmure à voix basse. le chant est gracieux, salvateur, éclat de lumière. Il suffit de chercher, de vouloir atteindre ce degré qui ne se prononce pas au grand jour mais dans l'entrelac des lignes si nobles et accomplies. le Cimetière du Père Lachaise est dans le centre des réflexions intérieures en devenir. Florent est là. Jeune homme troublé par ce qui le dépasse. La métaphysique enclenche une trame nouée des muses diaphanes, belles aimantes et aimées de Guillaume Apollinaire. C'est lui, Florent, qui nous guide grâce au fil d'or. Pas de légèreté, pas d'impossibilités dans cette quête, Florent est immanence. Côté ville ce jeune professeur agrégé vit avec Louise. Autant cette dernière est ancrée dans la vie, altière, battante et patiente. Autant Florent se bat contre ses démons enfouis. Elle devine les fissures de Florent. Cet indélébile venu d'une enfance sans mère, décédée bien trop tôt. Ne reste que ce deuil, chape de plomb, qui ne peut s'accomplir. Aucun lâcher-prise possible. Et pourtant ! Dans le cimetière du Père Lachaise Florent ressent un magnétisme vif. Un ésotérisme à fleur de sens. Guillaume Apollinaire lui donne les clefs. Dix muses, entre la fable, le conte, le parchemin, il y a ce roman d'une rare intelligence, digne, certifié et humble. Alexandra Koszelyk écrit avec la pudeur des sages. « Une sorte de champ des possibles à la fois infini et vain. » « Ma mère peut ressembler à Lou et à Madeleine » le fils de la muse : « Je suis celui qu'on ne voit pas, je fais partie du décor, du paysage, je grandis sans que personne ne me remarque… » Florent progresse. Les muses entonnent les vers d'Apollinaire. Florent pénètre dans ses propres mystères. « Grâce à la vie du poète, à ses écrits, je m'affranchissais désormais de mes anciennes souffrances, elle dissipait ce vide qui me hantait depuis l'enfance et dont je n'avais jamais cicatrisé : l'absence de ma mère. » Tout converge en rythme d'apothéose. « Ton père fut un sphinx et ta mère une nuit. » Les poèmes d'Apollinaire s'accrochent à la trame. Tel le radeau de Géricault, tel ce qui va advenir. Après l'envol des corbeaux, viendra le temps du nouveau monde. Florent s'initie, seul au charme fou de l'intrinsèque. « La chanson du mal-aimé » » Des hymnes d'esclave aux murènes. La romance du mal-aimé. Et des chansons pour les sirènes. » est le plein de midi de ce livre tremblant, bleu-nuit et limpide. « Ne plus être un apatride, revendiquer sa terre, connaître la fraternité des hommes, ses compagnons d'armes. » Prenez soin les amis, de « L'hommage à Guillaume Apollinaire » de Blaise Cendrars en 1928. « La dixième muse » est parabolique. C'est un roman qui fera date tant son perpétuel est entre vos mains. Un livre magistral. Publié par les majeures Éditions Aux forges de Vulcain.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          10
kikenbook
  20 janvier 2021
Il était une fois un homme de la Terre, le plus fictif qu'on eût su voir ; son éditeur en était Les Forges de Vulcain, son autrice, Alexandra Koszelyk. Si cette dernière, en d'autres époques, avait dû lui faire un petit chaperon, il eût certainement été vert, mais ici point de chaperon, seulement un prénom, portant en lui seul la destinée de son héros : Florent.
Comment en dire suffisamment sans trop déflorer la subtile mise en place de l'intrigue de ce conte moderne où la réalité d'un homme se retrouve parasitée par les vers d'un poète qui, comme les vers d'une terre de pâture, creusent, invisibles, les nouvelles voies d'un monde… de nouvelles voix plus végétales qu'animales. C'est dans le cimetière du Père-Lachaise que Florent, qui accompagne un ami venu faire des travaux sur les arbres du coin, fait d'abord l'ascension d'une yeuse dont le feuillage crée la prémonitoire bande originale de ce premier chapitre. Quelques minutes plus tard, Florent croise la tombe de Guillaume Apollinaire, puis rentre chez lui tenant en ses mains un petit tronçon de bois, déchet des travaux effectués par Philippe. La graine est semée, rapidement la passion germe, Florent n'a plus d'yeux et d'idées que pour Guillaume dont il fouille la vie et traque les écrits. Et nous, comme Florent, nous laissons emporter par le tourbillon, dévorant avec délectation, d'un côté les chapitres d'aujourd'hui, et de l'autre les portraits de proches d'Apollinaire, comme autant de cernes de la vie du poète. Parmi ces proches, quelques-unes des femmes qui jalonneront sa vie, inspireront ces écrits.
Dans tout conte qui se respecte arrive le merveilleux, cette magie du monde qui ne surprend pas le réel mais le bouscule un peu, celle qui fait parler les loups et fait pleurer les saules. Bientôt, on ne sait plus, et finalement on ne veut pas savoir, si Florent devient fou, si le poète par ses vers vampirise le héros, si la Nature persévère à trouver un héraut. Alexandra Koszelyk rend l'ensemble tellement évident qu'il n'y a plus débat : Gepetto des mots au ciseau poétique, elle sculpte ses tournures avec maestria et fait de son roman un petit bijou d'écriture où la beauté du verbe enchante chaque minute de lecture. Qu'ils peuvent être fiers ces arbres qui donnèrent leur vie pour être le papier qui porte ce récit.
Les neuf muses de Guillaume sont connues, « toutes les femmes de sa vie, / en Muses réunies, / ses amours, ses égéries, / parfois ses meilleures ennemies » auraient pu déclamer les 5 poétesses des années 2000 (pardon !) mais cette dixième muse qui donne son titre au roman, qui est-elle ? On n'en dévoilera pas trop, si ce n'est que c'est par elle, finalement, que tout commence…
Il était une voix…
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          10
Djustinee
  24 janvier 2021

Alors qu'il erre dans les allées du Père Lachaise, Florent découvre la tombe du célèbre Guillaume Apollinaire. Il décide de garder en souvenir un mystérieux morceau de bois trouvé là.
Il nourrit alors une passion dévorante pour le poète. Florent est victime d'hallucinations et se met à faire des rêves totalement loufoques.
Au fil des pages, de ces hallucinations et rêves, le lecteur verra défiler les différentes muses du poète.
Me voilà donc embarquée dans un conte magique, véritable ode à la nature et à la poésie.
Avez-vous remarqué cette magnifique couverture ? C'est ce qui m'a fait flasher sur ce livre. Et magnifique hasard, j'ai eu un véritable coup de coeur en ce début 2021 pour le premier roman de l'auteure, "À crier dans les ruines".
Malheureusement, j'ai énormément de mal à me projeter dans cette histoire et à m'attacher à Florent. Je ne suis pas passionnée par le récit et le sujet.
Je me suis accrochée jusqu'au bout car le travail de l'auteure est salutaire et l'histoire est originale mais, pour ma part, c'est un rendez-vous manqué.
Lectrice très terre à terre qui ne supporte que peu de magie ou fantaisie, peut-être n'ai-je simplement pas su laisser mon imaginaire prendre le relais et lâcher prise ?
Même si je passe à côté de l'histoire, j'ai appris pas mal de choses et ai pris connaissance de divers faits historiques méconnus pour moi. J'ai également pu me plonger dans des poèmes qui m'étaient inconnus. Je retrouve également la plume affûtée de l'auteure sur laquelle n'ai rien à redire.
Cela n'engage bien entendu que moi mais je suis tellement déçue étant donné que le premier roman de l'auteure était un coup de coeur, j'attendais tellement de ce livre.
Amateurs de contes mystérieux, de poèmes ou de monsieur Apollinaire, ce livre est fait pour vous.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          20
sorayaben
  27 janvier 2021
Depuis sa visite du cimetière Père Lachaise, et un morceau de bois rapporté, Florent est obnubilé par le poète Guillaume Apollinaire.
Le poète le galvanise et peuple son esprit et devient une passion dévorante.
Au fil de ses recherches et de ses rêveries, Apollinaire le métamorphose, exume ses souffrances et lui ouvre le champs des possibles. Florent est subjugué et admiratif.
La perte, le deuil, l'absence d'une mère et l'amour en filigrane.
Le récit oscille entre souvenirs d'enfance, présent et imaginaire. Des escapades temporels et des rêves éveillés entre les Lettres à Madeleine, les déambulations sur le boulevard Saint Germain des prés sur les trace du poète et les différentes personnes ayant côtoyés Apollinaire comme Picasso.
Du réalisme magique qui mêle fiction et réalité et qui nous entraîne à la trace du poète.
Grâce aux divagations de Florent, c'est le portrait du poète Guillaume Apollinaire que l'on découvre dont je ne connaissais que peu de choses mis à part son fameux poème Alcools étudié au lycée.
Une lecture pleine de délicatesse, de poésie et de magie.
Un effet onirique à savourer, je vais m'empresser de lire "À crier dans les ruines" de la même autrice que j'ai déjà dans ma PAL grâce à ma participation au jury point 2021.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          20

Citations et extraits (11) Voir plus Ajouter une citation
EvlyneLerautEvlyneLeraut   27 janvier 2021
"Ne plus être un apatride, r evendiquer sa terre, connaître la fraternité des hommes, ses compagnons d'armes."
Commenter  J’apprécie          20
hcdahlemhcdahlem   22 janvier 2021
INCIPIT
C’est là, ça serpente, caché de tous, sous nos pieds, à l’image de ces millions de fourmis qui peuplent les forêts, ça monte lentement, en silence, comme ces chants que personne n’entend, les feuilles se gorgent puis éclatent comme un feu d’artifice qui prendrait tout son temps. Fil ténu relié au reste du monde qui monte en cadence jusqu’à l’explosion finale. Bientôt, les feuilles bordent l’allée de leurs verts flamboyants et forment une arche protectrice.
Alors seulement on la voit, on prend conscience de son éclat. Elle, la taiseuse qu’on délaisse ou abandonne, crie ses invisibles appeaux. C’est l’heure de sa revanche, de sa révélation. Il est des naissances qui mettent une vie à se réaliser, il lui aura fallu quelques millénaires pour appréhender qui elle était. Mais elle est bien là. La Nature vibre et apporte aux hommes son abondance. Chaque arbre de chaque rue de chaque pays sur chaque continent porte ses fruits, fier et triomphant, comme ces mères qui offrent leur sein à leur enfant. Ils attendent qu’on cueille leurs fruits juteux, et leurs branches, alourdies de ces réussites, tombent et forment au sol un tapis nourricier. Les hommes se penchent, acclament cette terre, mais maintiennent dans leurs yeux la surprise de ce spectacle en plein hiver.
Moi, je connais la genèse de ce prodige, mais j’en garde jalousement le secret. Peut-être est-il temps maintenant de tout vous expliquer ?

Chapitre I
La main droite crispée, tenant fermement un corps inerte et sans vie, la paume gauche ouverte et tournée vers le ciel, la pietà m’offrait le visage de l’abandon. Abandon de soi, des autres, figure du pardon et de la force, elle portait le Christ avec la douceur d’une mère qui enveloppe de ses bras son enfant mort. Sur ses traits de bronze, son regard désormais sourd aux plaisirs terrestres semblait vivant. L’espace d’un instant, sa poitrine se souleva, je retins mon souffle le temps de comprendre ma méprise : ce n’était qu’une illusion, le prisme d’un rayon de soleil tombé à travers les vitraux de la chapelle.
Une odeur d’encens flottait encore, vestige d’une messe qui avait dû se dérouler quelques jours auparavant ; au sol, l’arc-en-ciel des vitraux formait une marelle imaginaire dont la dernière case s’évanouissait sur l’autel. Le lieu, désert, était propice à la rêverie ou à la prière. Je ne l’aurais jamais découvert si mon ami Philippe ne m’avait pas appelé :
« Tu peux passer me prendre en voiture, Florent ? On a besoin de moi au… Père-Lachaise. »
Au son de sa voix, je le sentis gêné. Des images de l’enterrement de mon père revinrent. Six mois étaient passés depuis sa mort, mais je tenais toujours ma peine dans le creux de mes souffles.
« Ça ne prendra que quelques heures au plus. Avec les fortes pluies de novembre, les racines des arbres ont engorgé les canalisations, les gars ont besoin de mes conseils pour éviter de trop gros dégâts, mais ma voiture refuse de démarrer ce matin. J’ai pensé à toi. Mais ce n’est peut-être pas une bonne idée. »
D’autres images remplacèrent celle du corps sans vie. Des racines souterraines, tout un réseau à museler.
« Ne t’inquiète pas, Phil, je passe dans vingt minutes, le temps de boire un café. »
Je raccrochai. Combien de fois ces derniers mois avais-je vécu cette scène ? Auparavant, jamais Philippe ne m’aurait demandé un service : ce n’était pas dans son caractère. Cependant, mon apathie actuelle le poussait à me materner, et la moindre occasion était un prétexte à me voir. Sa façon à lui de me dire qu’il était toujours présent pour moi.
Le cimetière n’avait rien à voir avec celui où mon père était enterré. Deux pylônes en pierre encadraient un portail démesuré, et, en m’approchant, je pus lire sur celui de droite:
QVI CREDIT IN ME ETIAM SI MORTVVS FVERIT VIVET.
Mes connaissances en latin s’arrêtaient aux deux premières déclinaisons ; je me tournai vers Philippe, qui traduisit, impassible :
« Celui qui croit en moi, même mort, continuera de vivre. »
Je m’arrêtai et relus la maxime pour m’en imprégner, pour que sa musicalité ruisselle en moi et que ses mots deviennent miens. Puis je rejoignis Philippe, qui venait de franchir les portes en fer. Au-delà s’ouvraient de grandes allées pavées bordées d’arbres au tronc large et solide ; je sentis le regard de mon ami posé sur moi, je le rassurai d’un fin sourire. Autour de nous s’étalait un silence d’hiver, et de nos bouches muettes s’évadaient de minuscules nuages sitôt évanouis dès les lèvres passées. Sorti de nulle part, un homme me fit sursauter. Trapu et court sur pattes, il faisait de grands moulinets avec ses bras :
« C’est par là, venez, venez ! »
À sa ceinture, un trousseau de clés : il devait être le gardien du cimetière. Philippe partit de son côté, moi du mien ; il n’avait plus besoin de moi. Mains dans les poches, regard levé vers les tombes, je découvris un dédale d’allées dans lequel j’eus envie de me perdre. À mes côtés flottait l’odeur des sous-bois et des champignons, compagnons d’une promenade durant quelques heures où bientôt le temps n’eut plus cours. Dans quelle allée étais-je ? Quand je tombai pour la troisième fois sur une imposante sépulture baroque dont le sarcophage orné de têtes de mort s’élevait avec démesure dans le ciel, je compris que je tournai en rond.
Comment me repérer ? Le nez pointé vers les nuages, j’aperçus la croix d’une chapelle et m’en approchai. Derrière les arbres émergea une bâtisse austère, dont la porte laissait entrevoir une pièce sombre. La curiosité m’emporta : je m’y engouffrai et arrivai devant la statue de la Vierge tenant le Christ dans ses bras.
Était-ce l’hiver qui s’abattait, le cimetière qui m’entourait de ses murailles, ou bien tout simplement le silence des lieux ? Fasciné, je m’assis quelques instants, face à ce bronze qui criait sa détresse. Frappé par la vie qui en émanait, je me perdis dans la contemplation de ce corps, quand je sentis un frôlement contre ma jambe : une première fois, puis une seconde. Le cœur battant, je me penchai et, avec surprise, découvris le museau d’un chat. Le jaune de ses pupilles se percevait à peine tant son iris était dilaté. Le félin m’interrogeait du regard et, dans le noir brillant de ses yeux, j’aperçus mon reflet, qui avait l’allure d’une ombre. Un rayon de soleil rétrécit sa prunelle, qui prit la forme d’une meurtrière. Je le repoussai d’un geste et sortis retrouver Philippe. Dehors, le froid régnait toujours ; des voix d’hommes remplissaient le vide du cimetière, je m’orientai vers elles.
Le visage penché sur un tronçon d’arbre qui venait d’être coupé, mon ami ne m’entendit pas arriver. Son front était barré par sa ride des mauvais jours. De son doigt, il parcourait le bout de bois et faisait le tour des cercles concentriques en ronchonnant des mots indistincts ; je posai ma main sur son épaule, il mit du temps à réagir : « Je n’ai jamais vu ça, Florent ! Regarde un peu la couleur des cernes sur cette coupe. Normalement, tu devrais avoir une alternance entre le foncé et le clair, car cela indique les saisons, mais regarde ici : il y a une grande trace plus marquée, comme si le cambium avait produit du jeune bois durant plus d’une année. »
Devant ma mine perplexe, il continua :
« En somme, c’est un peu comme si l’été s’était étendu plus d’un an, que l’arbre avait puisé de l’eau pendant plus de douze mois, ou qu’il avait grandi plus que de raison. Les traces claires sont des marques de croissance ; logiquement, elles ne devraient pas être aussi larges.
— Les êtres humains ont bien des poussées de croissance ! Je me souviens avoir grandi de quatorze centimètres en un an, à l’âge de treize ans ; pourquoi les arbres n’en auraient-ils pas ? »
Mon ami leva son sourcil droit, signe de son exaspération à venir :
« L’être humain ne subit pas les saisons comme les arbres, et là, je t’assure que ce que je vois est complètement incroyable, comme si la croissance du végétal s’était emballée sur une longue période, qu’il ne s’était pas mis en dormance. Normalement, cette différence entre le bois du printemps et celui d’été ne peut se voir qu’au microscope, mais là, c’est flagrant. »
Ces histoires de cercles m’ennuyaient, nous étions un matin de novembre dans un cimetière et il me parlait de cambium, un nom que je n’avais jamais croisé, même en cinq ans de latin. Philippe vit mon peu d’intérêt et changea de sujet.
« Ici, il y a environ quatre mille deux cents arbres, c’est le plus grand espace vert de la capitale. Marrant de penser que le poumon de Paris, sa vie, est un cimetière, non ? Quand j’étais étudiant, j’aimais me balader dans ces allées : une fois le portail passé, le bruit de la ville s’amenuisait, je m’évadais. »
Je découvrais un Philippe assez romantique, l’idée m’amusa.
« Tiens, tu vois cet arbre ? C’est un chêne vert, ou plutôt une yeuse. Ses ramures sont d’un vert profond, très sombre. Il a la particularité de garder ses feuilles en hiver. Je me souviens de celui du jardin de mes parents : à neuf ans, j’ai cloué quelques planches sur les branches les plus solides, et j’y ai passé des heures cet été-là. De là-haut, j’étais le roi, j’imaginais de nouveaux mondes, m’inventais une vie inédite. Depuis la plus élevée, je voyais même la mer. C’est à cette époque que j’ai voulu intégrer la marine, mais tu vois, finalement, on ne réalise jamais ses rêves. »
Philippe se tut, son regard tourné vers la cime. J’imaginais mon ami en salopette, à l’assaut du monde.
« Je donnerais cher pour retrouver ces moments de mon enfance. »
Sa nostalgie m’amusait, il parlait comme une personne âgée et emprisonnée dans un corps moins souple et lourd des fardeaux de la vie. J’aurais pu lui dire qu’il n’avait jamais quitté les rives de l’enfance, puisque à plus de trente ans il grimpait toujours aux arbres, mais je m’abstins et choisis plutôt de m’approcher du chêne.
Ai-je voulu prouver à mon ami que notre jeunesse nous ouvrait ses bras si on la titillait, qu’elle restait tapie dans notre ombre, prête à la moindre vel
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          20
SophieWagSophieWag   24 janvier 2021
[...]
En un trésor caché sous terre
La fée, au temps bleu des lilas,
Changea la belle de naguère
En un trésor caché sous terre.
La belle pleurait solitaire :
Elle pleurait sans nul soulas
En un trésor caché sous terre :
C'était au temps bleu des lilas.

De la mousse je suis la fée,
Dit à la princesse une voix,
Une voix très douce, étouffée,
De la mousse je suis la fée,
D'un bleu myosotis coiffée.
Pauvrette ! En quel état vous vois !
De la mousse je suis la fée,
Dit à la princesse une voix.

Par un homme jeune et fidèle
Seront sauvés vos yeux taris,
Dit cette fée à voix d'oiselle
Par un homme jeune et fidèle
Qui vous désirera, ma belle,
Et pour l'or n'aura que mépris,
Par un homme jeune et fidèle
Seront sauvés vos yeux taris.
[...]
Extrait de Le trésor Guillaume Apollinaire
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          30
hcdahlemhcdahlem   22 janvier 2021
Nous avions garé la voiture à côté d’une barrière, puis nous nous étions engagés sur des sentiers peu balisés. Nous n’avions croisé personne, je ne savais plus trop où j’étais, mais je restais content de partager un moment avec lui. C’était si inhabituel. La lumière rasante donnait de nouveaux contours au chemin, les ombres des arbres s’agrandissaient jusqu’à devenir géantes. Mon père paraissait petit au milieu de la nature.
Soudain, sa voix s’était élevée ; au-dessus de nos têtes, une nuée d’oiseaux s’était envolée.
« Tu es grand, tu dois être capable de t’orienter tout seul et de retrouver ta route. Compte jusqu’à cent, avant de me rejoindre à la voiture », dit-il, en me tournant le dos.
Je fermai les yeux, et commençai à compter. Je l’entendis crier au loin :
« Ne me déçois pas ! »
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          90
SophieWagSophieWag   24 janvier 2021
Le livre est une carte postale temporelle, quand on l’ouvre jaillissent des images d’un temps perdu.
Commenter  J’apprécie          60

Videos de Alexandra Koszelyk (3) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Alexandra Koszelyk
Selectionnée pour le Prix Libraires en Seine 2020 pour son premier roman "A crier dans les ruines", éditins Aux forges de Vulcain, Alexandra Koszelyk est allée à la rencontre des lecteurs des libraires en Seine.
Retour en images sur sa soirée à la librairie l'Amandier à Puteaux le 3 mars, quelques jours avant le confinement. Une soirée littéraire pleine de rires et de bonne humeur!!!
autres livres classés : retrouvaillesVoir plus
Notre sélection Imaginaire Voir plus
Acheter ce livre sur

FnacAmazonRakutenCulturaMomox

Autres livres de Alexandra Koszelyk (1) Voir plus




Quiz Voir plus

Testez vos connaissances en poésie ! (niveau difficile)

Dans quelle ville Verlaine tira-t-il sur Rimbaud, le blessant légèrement au poignet ?

Paris
Marseille
Bruxelles
Londres

10 questions
899 lecteurs ont répondu
Thèmes : poésie , poèmes , poètesCréer un quiz sur ce livre