AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestionsPrix BabelioRencontresLe Carnet

Nathalie Mège (Traducteur)
EAN : 9782266154994
849 pages
Pocket (13/11/2008)
4.03/5   120 notes
Résumé :
Jeune traductrice de langues oubliées, Bellis fuit Nouvelle-Crobuzon à bord du Terpsichoria en route vers l'île Nova Esperium. Arraisonné par des pirates, le navire est conduit vers Armada, improbable assemblage de centaines de bateaux hétéroclites constitués en cité franche, régie par les lois de la flibuste. Bellis y rencontrera bientôt les deux seigneurs scarifiés d'Armada, les Amants, ainsi qu'Uther Dol, mercenaire mystérieux aux pouvoirs surhumains. Un trio qui... >Voir plus
Que lire après Les ScarifiésVoir plus
Critiques, Analyses et Avis (24) Voir plus Ajouter une critique
4,03

sur 120 notes
5
14 avis
4
7 avis
3
2 avis
2
0 avis
1
1 avis
La littérature fantasy, ici il s'agit même plutôt de steampunk, propose parfois des univers originaux qui renouvellent l'intérêt de lecture, pari gagné avec ce titre qui se démarque de belle façon.
Pour ce qui est du contexte, il faut s'imaginer une ville flottante constituée de centaines de navires assemblés, une ville qui bouge lentement mais est néanmoins mobile. Cette "ville", nommée "Armada" est dirigée par les deux seigneurs scarifiés, un couple énigmatique que l'on surnomme aussi "les Amants", ils sont assistés d'Uther Dol, un mercenaire qui possède une épée d'un genre très particulier.
Ce peuple de l'eau obéit aux lois de la flibuste et vit de la piraterie, cela dit, le but poursuivi par les dirigeants d'Armada est d'une toute autre nature, il est question d'une quête, "la recherche d'un lieu légendaire sur lequel courent les mythes les plus fous."
"Jeune traductrice de langues oubliées, Bellis fuit Nouvelle-Crobuzon à bord du Terpsichoria en route vers l'île Nova Esperium. Arraisonné par des pirates, le navire est conduit vers Armada..."
Ainsi débute l'histoire, les talents de Bellis vont permettre à cette quête insensée de prendre corps, le voyage s'annonce bien sûr dangereux, on en n'attend pas moins.
J'ai aimé ce petit pavé pour les raisons citées plus haut, mais aussi pour la qualité de l'écriture et du scénario, il s'agit, et c'est à noter, d'un "one shot".
Commenter  J’apprécie          883
Lorsqu'elle embarque à bord du Terpsichoria pour fuir sa cité d'origine, Bellis Frédevin n'imagine pas que son exil la portera bien au delà des mers et territoires connus. Seulement après à peine quelques semaines de navigation, le navire est arraisonné par des pirates qui s'emparent manu militari des passagers pour les débarquer dans un endroit hors du commun. Cet endroit, c'est Armada, formidable cité flottante constituée d'un agrégat de bateaux en tout genre, dont Béliss et ses compagnons d'infortune sont désormais les citoyens forcés. L'acclimatation est rude pour cette experte en langues étrangères particulièrement attachée à sa ville d'origine, d'autant plus que la cité-pirate connaît au moment de son arrivée des bouleversements sans précédents. C'est qu'il n'est désormais plus question pour les forbans de se limiter à piller les mers et les côtes ! Aujourd'hui, la ville flottante se lance dans un projet beaucoup plus ambitieux : capturer un advanç, cette créature marine légendaire aux proportions gigantesques, et atteindre grâce à elle les confins du monde connu. Cet univers de Bas-Lag, cela fait maintenant plusieurs fois que China Mieville y revient. D'abord avec « Perdido Street Station » qui se focalisait justement sur la ville natale de l'héroïne, Nouvelle-Crobuzon, puis avec « Les Scarifiés » dont il est question ici, et de nouveau quelques années plus tard avec « Le Concile de fer » (l'occasion d'un retour à Nouvelle-Crobuzon). Autant de romans qui se sont vus décerner une multitude de prix plus prestigieux les uns que les autres, du Locus au Grand Prix de l'Imaginaire en passant par le British Fantasy Award ou le Prix Arthur C. Clarke. Et on comprend sans mal pourquoi.

Le principal point fort du roman est indéniablement son univers ultra développé avec lequel, il faut bien l'admettre, on met quelques chapitres à se familiariser. Des suppléments visant à aider le lecteur novice à se dépatouiller avec la multitude de termes faisant référence à tel lieu, telle race ou telle réalité (carte, glossaire, dramatis personae...) n'auraient notamment pas été de trop. Mais une fois l'acclimatation réalisée, quelle claque et surtout quelle cité ! Organisation quartier par quartier, noms et formes des navires abritant qui un marché, qui des habitations ou qui un parc, règle stricte de circulation des ouvrages papiers, fonctionnement de la presse, corps de métiers se partageant le travail sur et sous l'eau... : pas un aspect n'est laissé de côté par China Mieville qui fait de cette ville flottante d'Armada le véritable protagoniste de son roman. Si c'est avec un désespoir bien compréhensible que l'héroïne découvre peu à peu sa nouvelle patrie, le sentiment du lecteur est quant à lui plus proche de l'admiration béate. Pas un endroit de cette cité qui n'enflamme l'imagination. La selenef du Brucolac, formidable bateau se mouvant grâce aux vents de lumière lunaire, les aeronefs survolant Armada, le quartier hanté dans lequel rode on ne sait quelles créatures, les arènes, les rayonnages de la bibliothèque s'étalant de cale et cale, le parc de Lafflin et ses plantes exotiques ayant totalement recouvert au fil des siècles leurs supports nautiques... : tout est follement original et follement grisant. N'aller cependant pas croire que la cité d'Armada, pour exceptionnelle qu'elle soit, est tout ce à quoi se limite l'univers de l'auteur, bien au contraire.

C'est que l'héroïne en fait, du chemin, depuis Nouvelle-Crobuzon et la Baie de fer ! Il y a par exemple la ville de Salkrikaltorville peuplée d'humains et de Cray (créatures mi-hommes, mi-crustacés) et donc possédant des habitations et des commerces aussi bien sur que sous l'eau. Et puis il y a l'expédition de Silas Fennec sur la Mer de Crogourd chez les Strangulots, et celle de Bellis sur l'île des redoutables Anopheliae, sans oublier les mois de navigation par delà l'Océan Démonté jusqu'à l'Océan Caché à la faune et flore exotiques (« Tanneur réfléchit à toutes les choses qu'il lui reste à voir. Tout ce qu'on lui a dit exister là, dans l'océan. Les vaisseaux fantômes, les nefs fondues, les îles de basalte. Les plaines de vagues pétrifiées à l'eau grise et solide, où la mer est morte. Les lieux où elle bouillonne. le séjour des Auspicins. Les tempêtes de vapeur. La Balafre. »). Un autre des aspects parmi les plus développés de l'univers de China Mieville est sans aucun doute son bestiaire, chose à laquelle j'ai toujours été particulièrement sensible. Ecaillots, Cactacés (hommes-cactus), fulmen (élémentaux de foudre), strangulots, gigantoplaque... : voilà un petit échantillon des différentes espèces que vous pourrez croiser au cours de votre lecture. Sans oublier les Recrées, ces hommes condamnés pour un quelconque larcin à subir des transformation physiques constituant la plupart du temps en des greffes d'appendices appartenant à d'autres espèces (l'un des protagonistes, par exemple, est un homme-poisson doté de tentacules et de branchies suite à une succession d'opérations douloureuses). Vous l'aurez compris, l'univers de China Mieville regorge de surprises et c'est avec un plaisir presque enfantin que l'on saute d'une découverte à une autre, chacune plus étonnante que la précédente.




Avec un monde d'une telle richesse, il fallait une intrigue à la hauteur et là encore c'est un sans faute pour l'auteur. En dépit de ses impressionnantes neuf cent pages, le roman ne souffre en effet d'aucun passage superflu. Pas de ralentissement dans le rythme, pas de digressions : tout est utile au récit et absolument tout est passionnant à suivre. L'intrigue est ainsi ingénieusement construite puisque, dès que le lecteur pense avoir atteint le coeur de l'histoire, l'auteur parvient par divers effets de manche à relancer son récit sur une nouvelle piste encore plus enthousiasmante. On doit également à China Mieville des retournements de situation stupéfiants car totalement inattendus mais pourtant tout à fait cohérents avec les éléments que les personnages avaient jusque là pu réunir. Certaines scènes se révèlent ainsi particulièrement marquantes pour le lecteur amateur d'aventures et d'exploration, qu'il s'agisse de l'attaque des terrifiantes femmes-moustiques de l'île d'Anopheliae ou encore de la plongée claustrophobique d'une poignée de scientifiques à bord de la nef exploratrice en eaux profondes d'Armada afin d'examiner de plus près le gigantesque monstre tractant la ville. L'auteur opte pour un style fluide, efficace à défaut de poétique. Tout juste pourrait-on reprocher quelques maladresses occasionnelles (dont j'ignore si elles sont imputables à l'auteur lui-même ou à la traduction) ainsi qu'un recours un peu déstabilisant lors des premiers chapitres à des termes pointus en matière de zoologie ou de botanique (pensez à garder un dictionnaire à côté de vous au début de votre lecture, vous risquez d'en avoir besoin !)

Il reste encore à aborder la question des personnages qui, toute proportion gardée, sont sans doute le point le plus faible du roman. Non pas qu'ils soient antipathiques, fades ou peu convaincants : bien au contraire. Seulement on prend très vite conscience que le véritable protagoniste du roman, c'est avant tout cette fameuse cité flottante et que les personnages auraient mérité d'être un peu plus étoffés. Bellis, par exemple, est une héroïne attachante et complexe dont on comprend sans mal les atermoiements mais de laquelle on peine pourtant à se sentir proche. Il en va d'ailleurs de même de la plupart des personnages, à l'exception notable du duo Tanneur/Shekel : le premier parvenant à toucher par sa bonté et son sens de l'adaptation, le second émouvant surtout à l'occasion de son apprentissage de la lecture, une expérience inouï pour ce jeune illettré qui réalise soudain tout ce à côté de quoi il est passé (« Il avait appliqué cette technique à d'autres sortes de mots. Il en était entouré. Les panneaux dans les rues commerçantes, derrières les vitrines, dans la bibliothèque et partout dans la cité ; sans compter toutes les plaques en cuivre qu'il avait croisé dans sa ville natale : une clameur silencieuse, à laquelle il savait qu'il n'y aurait plus moyen de demeurer sourd à partir de maintenant. Une fois venu à bout de son livre, il fut saisi de fureur. Comment se fait-il qu'on ne m'ait rien dit ? fulmina-t-il. Quel est l'enfoiré qui m'a tenu à l'écart d'un truc pareil ? »). On peut aussi regretter de voir certaines relations possédant un véritable potentiel être trop peu exploitées, qu'il s'agisse de celle entretenue par les Amants, les mystérieux dirigeants du district d'Aiguillau, ou de celle entre Bellis et Uther Dol, guerrier aux pouvoirs surhumains que l'on a bien du mal à cerner.

Avec « Les scarifiés », China Mieville continue d'explorer et d'agrandir son univers qui possède déjà une richesse incroyable tant au niveau de sa géographie que de sa faune ou sa flore. Doté d'une intrigue solide et pleine de surprises, ce pavé de près de neuf cent pages se dévore avec une avidité révélatrice du talent de l'auteur et du caractère immersif de son décor. Si les personnages ne sont peut-être pas tout à fait à la hauteur du reste (tout ne peut pas être parfait...), le roman n'en reste pas moins une formidable réussite qui mériterait presque le statut de chef d'oeuvre. Amateurs de récits d'aventure et de piraterie, ce livre est fait pour vous !
Commenter  J’apprécie          190
ça me gonfle... J'abandonne...
Après un départ sur les chapeaux de roue, alléchant, là, dans Armada, franchement je me fais ch*** pour parler crûment.
Alors oui c'est très imaginatif, oui l'univers est fouillé, mais les personnages sont creux, voire vides, et l'intrigue n'a pas avancé d'un pouce 200 pages plus tard.
Trop de descriptions répétitives tuent ma curiosité, trop de digressions tuent mon attention.
C'est comme ça.
C. Miéville, c'est pas pour moi...
Commenter  J’apprécie          249
Pfou, j'aurais mis le temps, mais je l'aurais fini, ce bouquin.Mais commençons par le commencement.Ce roman raconte comment Bellis, traductrice et Nouvelle-Crobuzonaise en partance, se retrouve embarquée sur une ville flottante pour un voyage aux confis du monde connu. En chemin, elle vivra des aventures peu communes, rencontrera des personnages exceptionnelles, et assistera à l'ascencion et à la chute de puissances locales. C'est une présentation très courte, mais je n'aurais pas pu faire plus sans raconter une bonne partie de l'intrigue.Maintenant, si vous voulez arrêter les spoilers, arrêtez-vous là, parce qu'il va y en avoir une sacrée dose.Je l'avais déja dit pour [b:Perdido Street Station|68494|Perdido Street Station|China Miéville|http://photo.goodreads.com/books/1170692698s/68494.jpg|3221410], [a:China Mieville|58654|Mary Gentle|http://www.goodreads.com/images/nophoto/nophoto-F-50x66.jpg] est vraiment un auteur gothique. Et cette fois encore, il le montre. Dès le passage en Salkrikaltor, on sent que l'architecture n'a pas fini de pousser. Et quand on arrive en Armada, le choc devient presque physique par son intensité : une ville recomposée à partir de bateaux d'origines historiques et géographiques multiples tel lement multiples que c'en est incroyable, des personnages, humains ou pas, grouillant, se déplacant d'un bateau à l'autre, ... C'est incroyable.Alors pourtant que la ville-mosaïque de bateaux commence à m'être familière, après [b:le samouraï virtuel|830|Snow Crash|Neal Stephenson|http://photo.goodreads.com/books/1157396730s/830.jpg|493634], où elle s'agrège autour d'un ancien porte-avion de la Navy, [b:Ange mémoire|580396|Memory Wire|Robert Charles Wilson|http://photo.goodreads.com/books/1175980132s/580396.jpg|567294], et d'autres bouquins où elle se construit autrement, j'ai cette fois-ci eu l'impression de tomber sur la forme "canonique" de ce genre de construction typique de la SF. Je veux dire par là que quand on me parle d'une cité marine, construire à partir de bateaux, je pense exactement àa ça.Notez bien qu'à mon avis, cette perception est accentuée par le rôle évident que cette ville joue dans le récit. Parce que comme dans tout bon bouquin urbain, la ville dépasse le stade du décor pour atteindre celui du personnage, dont les humeurs se reflètent dans les décors ou les ambiances choisies pour les différentes scènes du roman. Sans doute aussi que la promiscuité inhérente à ce genre d'environnement aide l'auteur à nous faire basculer dans la peau de Bellis, qui découvre là un environnement exceptionnel.Le personnage principal est également un choix très intéressant dans ce roman. En effet, Bellis n'est dans toutes les étapes de cette aventure qu'un rouage peu essentiel, un témoin de l'action. [a:Miéville|33918|China Miéville|http://photo.goodreads.com/authors/1201996780p2/33918.jpg] aurait très bien pu nous attacher aux pas d'Uther Dol (c'aurait été beaucoup plus impliquant) ou, mieux encore, à ceux des Amants (c'aurait pour le coup été une très belle histoire, partir de leur séparation et remonter le temps jusqu'à leur rencontre); il préfère dans cette histoire choisir le témoin parfait : celui qui n'a aucune chance d'avoir le moindre impact sur le déroulement des opérations et qui finit par en être parfaitement conscient, mais incapable de ne pas continuer à agir. C'est un choix structurant, parce que ça lui permet d'établir une distance critique vis-à-vis d'un environnement assez incroyable et d'une intrigue pas forcément alambiquée, mais d'une échelle assez incroyable (sur laquelle je reviendrai). Et puis c'est, malgré son rôle de témoin, un personnage dont les failles sont assez intéressantes à creuser. Son attachement à Nouvelle-Crobuzon est à mon sens l'un des éléments les plus intéressants de ce roman, car il peut (où tout au moins je pense qu'il peut) être utilisé comme un moyen méta-littéraire pour faire comprendre au lecteur que, si Nouvelle-Crobuzon était le thème du premier roman dans le monde Bas-Lag, il ne sera plus évoqué que de manière lointaine dans les autres romans.Je disais que l'échelle était énorme, et je le pense. Armada est déja en soi une monstruosité, avec son Grand Erneste (qui pour moi est une référence transparente au Great Eastern), maios quand l'Advanç pointe le bout de son nez, précédé par les hommes-moustiques, on sent bien que l'échelle bascule subtilement dans la démesure. Et à partir de ce moment-là, elle ne quittera plus cette démesure avant la fin du roman. Et il ne s'agira pas seulement d'une démesure en espace, mais aussi une démesure en possibilités. Car c'est après cet hameçonage dantesque qu'on verra Uther Dol nous expliquer qu'il est devenu un guerrier possible (un concept qui suffirait d'ailleurs à me faire vouloir un récit à ce sujet), et que les Amants révéleront toute leur fouge amoureuse.Démesuré, il l'est donc, gothique également, par son architecture, ses thèmes, son décor. Et proche des oeuvres de [a:Alastair Reynolds|51204|Alastair Reynolds|http://www.goodreads.com/images/nophoto/nophoto-M-50x66.jpg], toujours. ca n'est pas forcément une proximité expliquable, mais je sens que ces deux auteurs partagent un grand nombre de goûts communs, ce qui me plaît énormément.Car évidement, ce livre m'a emballé. Enfin, pas emballé; Tra,nsporté plutôt. Je me suis retrouvé derrière Bellis dans sa découverte de cette prison flottante (qui vaut quand même mieux que celles qu'on découvre au début de l'histoire), ébahi devant le génie de cet auteur et sa capacité à me faire vibrer devant son monde du Bas-Lag qui, quoi qu'on en dise, est totallement dingue. Oh, bien sûr, c'est loin d'être grand public, comme roman; Mais si vous avez apprécié [b:Perdido Street Station|68494|Perdido Street Station|China Miéville|http://photo.goodreads.com/books/1170692698s/68494.jpg|3221410], je pense que vous aimerez encore plus ce roman. Parce qu'à côté de ce que j'ai dit, il y a encore d'autres choses qui méritent d'être découvertes.
Commenter  J’apprécie          00
Immense hommage à l'océan et à l'inventivité du langage et des formes, essence de l'étrange, politique subtile et fondamentale : quand China Miéville se confirmaitt parmi les très grands.

Sur le blog Charybde 27 : https://charybde2.wordpress.com/2023/06/29/note-de-lecture-les-scarifies-china-mieville/

En 2002, deux ans après l'irruption magnifique de « Perdido Street Station » sur la scène littéraire, l'univers de Bas-Lag connaissait sa première extension avec « Les Scarifiés » (titre français parcellaire et légèrement misguiding, car éliminant la superbe ambiguïté d'origine du titre original « The Scar »), traduit en 2005, à nouveau, au prix d'une fort belle prouesse (tant la langue développée ici par China Miéville est encore plus riche, précise, foisonnante et envoûtante que dans son premier roman), par Nathalie Mège pour les éditions Fleuve Noir.

On ne raconte pas « Les Scarifiés ». Si l'inventivité technique et langagière de l'auteur britannique fait à nouveau merveille, il s'agit cette fois, au-delà du rusé contexte socio-politique d'une ère victorienne réinventée « ailleurs » (et ô combien « ailleurs » !), d'un véritable roman d'espionnage, d'un thriller à rebondissements où les personnages ne sont que bien rarement ce qu'ils semblent d'abord être, où leurs narrations sont éminemment peu fiables, ou bien dotées de nombreux tiroirs secrets, et où les surprises machiavéliques saisiront la lectrice ou le lecteur jusqu'au bout de ces plus de 800 pages.

Admettons simplement ici que, s'il y a bien ici une narratrice principale, Bellis, dont le « journal de bord » en forme de lettre jamais envoyée (et même ce constat apparemment si simple devra être pris avec moult pincettes) rend compte de ce qu'elle saisit, au fur et à mesure, de ce qui se passe autour d'elle, aventurière fuyant en urgence la Nouvelle-Crobuzon et certains événements racontés dans « Perdido Street Station » (mais qu'il n'est pas réellement nécessaire de connaître pour vraiment apprécier « Les Scarifiés »), ce roman peut trôner avantageusement parmi les grands romans maritimes de la littérature. En dehors des grands classiques de la mer, auxquels certaines allusions rusées (que je vous laisserai le plaisir de découvrir le cas échéant) renvoient expressément, on admirera aussi les résonances profondes avec des ouvrages beaucoup plus récents, à l'image du beau « Les marins ne savent pas nager » de Dominique Scali, par exemple.

La beauté et l'inventivité des descriptions, la richesse profuse sans être envahissante du vocabulaire utilisé (encore : bravo à la traductrice !), l'imagination navale développée, entre magie et industrie, entre réalité documentée et pure fiction : autant d'éléments qui justifient, bien au-delà du seul genre « steampunk » ou même imaginaire au sens large, de considérer « Les Scarifiés » comme un chef-d'oeuvre de la mer, des marins et des terriens qui s'y retrouvent mêlés comme malgré eux.

Ce n'est bien entendu pas tout. Peut-être encore plus nombreuses que les références aux grands classiques de la mer – et à Joseph Conrad au premier chef -, ce sont celles renvoyant discrètement à John le Carré qui engendrent le véritable vertige : on admirera ici la puissance géopolitique (fût-elle liée à des géographies et à des politiques fictives) inscrite dans tous les creux et les bosses d'une intrigue qui ne se laisse pas épuiser facilement – même lorsqu'elle entreprend au passage d'ébranler certains mythes libertaires fondateurs de la piraterie, pour mieux les rehausser ensuite -, le savoir-faire de thriller d'espionnage inscrit dans des dialogues qui peuvent être relus si savoureusement lorsque certains secrets ont été dévoilés ultérieurement, et pour tout dire, la joie d'une narration sophistiquée qui trace son chemin déterminé en déployant tous les leurres nécessaires au fil de son chemin – ou de son erre.

Enfin, comme c'était déjà le cas, naturellement, pour « Perdido Street Station » (et comme cela le restera pour l'essentiel du travail ultérieur de China Miéville), « Les Scarifiés » offre une saisissante synthèse de ce que les littératures de l'imaginaire peuvent produire de plus accompli, surtout lorsque, comme ici, elles ne se préoccupent guère des frontières littéraires entre genres, sous-genres et sur-genres (à propos de quoi on consultera avec profit aussi bien Apophis que Francis Berthelot).

Bien que parcourant avec malice les méandres de l'avidité et du pouvoir comme ceux de la curiosité scientifique débridée, ou ceux de la fusion authentiquement weird (et l'on songera ici logiquement parfois au Jeff VanderMeer de la « Cité des Saints et des Fous » ou de la trilogie du « Rempart Sud ») entre magie et calcul, China Miéville ne perd jamais totalement de vue les racines pulp et rôlistes qu'il revendique sereinement en plus d'une occasion (on peut se reporter par exemple au superbe entretien d'époque avec Joan Gordon, publié dans Science Fiction Studies en 2003, ici) : il adore inventer des créatures complexes, aux écologies et aux anthropologies ramifiées (et de ce point de vue, « Les Scarifiés » propose un véritable festival) – et inventer bien d'autres choses, on le verra amplement ici, mais il excelle encore davantage – ce qui ne saurait après tout nous tant nous surprendre venant du signataire en 2002 de l'article « Marxism and Fantasy » dans la revue universitaire britannique Historical Materialism ou du coordinateur de l'étude collective « Red Planets: Marxism and Science Fiction » – à mêler de très près, comme Darko Suvin osait à peine le rêver dans son approche théorique (« Metamorphoses of Science Fiction », 1979), le sense of wonder le plus prononcé à la visée politique la plus fine et la plus efficace.

Avec ce troisième roman, China Miéville s'installait en tout cas définitivement à la table des très grands.

Lien : https://charybde2.wordpress...
Commenter  J’apprécie          50

Citations et extraits (14) Voir plus Ajouter une citation
Quand les trois premiers combattants furent transportés par bac jusqu’à l’arène, la foule fut frappée de mutisme. Les Écaillots prirent pied sur le ponton, vêtus de simples pagnes, et se campèrent dos à dos au centre, en triangle.
Ils étaient pleins d’assurance, tous bien découplés, la peau grise, livide sous la lueur du gaz.
L’un d’eux semblait faire face directement à Bellis. Il devait être ébloui par les lampes, mais elle entretint tout de même le fantasme qu’il s’agissait d’un spectacle à elle réservé.
Ils s’agenouillèrent puis procédèrent à des ablutions, en prenant dans des jattes une décoction bouillante couleur de thé vert, dans laquelle on distinguait des feuilles et des bourgeons.
Après quoi Bellis sursauta. De leur récipient, chacun des hommes avait tiré un couteau. Qu’il brandissait là, immobile et dégoulinant. Les lames étaient courbes, les tranchants incurvés comme des crochets ou des serres. Des couteaux à dépecer. Des objets destinés à inciser, à détacher la viande.
Bellis tournait la tête pour demander à Silas : « Ce sont leurs instruments de combat ? » quand le hurlement soudain de la foule attira de nouveau son attention vers la scène. Son propre cri surgit un instant plus tard.
Les Écaillots s’étaient mis à creuser des entailles dans leur propre chair.
Celui qui se trouvait juste en face de Bellis était occupé à souligner le tracé de ses muscles en de sales incisions. Ayant glissé sous la peau de son épaule le bout de sa lame, il lui fit décrire un demi-cercle, dessinant avec une précision chirurgicale une ligne rouge qui reliait deltoïde et biceps.
Le sang parut hésiter un instant, puis il fleurit – en une éructation, surgissant de cette fente comme de l’eau qui bouillonne, se déversant hors de l’homme en de gros jaillissements, comme si la pression qui régnait dans ses veines était incommensurablement plus forte que chez l’humain lambda. Le liquide se précipita le long de la peau en une marée macabre, et l’homme tourna le bras de droite et de gauche en un geste expert, canalisant son propre fluide vital selon quelque schéma impénétrable. Bellis observa, attendant qu’une cascade sanguinolente vienne souiller la plate-forme, mais au contraire ! Époustouflée, elle constata que le sang prenait.
Il surgissait par vagues des blessures de l’homme, sa substance s’accumulant sur elle-même pour monter plus haut, les bords de la plaie s’encroûtant de berges de sang coagulé : de grosses accrétions dont le rouge virait vite au marron, au bleu, au noir, puis se figeait en des dentelures cristallines saillant à plusieurs centimètres au-dessus de la peau.
Celui qui dégoulinait le long du bras était lui aussi en train de cailler. Il gonflait à un rythme inconcevable et changeait de couleur comme une moisissure foisonnante. Les fragments de la matière qui formait cette croûte se figeaient sur place tels du sel ou de la glace.
L’homme plongea une nouvelle fois son couteau dans le liquide vert et, à l’image de ses semblables derrière lui, reprit ses incisions. La souffrance le fit grimacer. Là où il venait de trancher, le sang explosait, se précipitant le long des ruisselets formés dans son anatomie pour composer une carapace abstraite.
– Ce liquide que tu vois là est un soluté qui ralentit la coagulation, murmura Silas à Bellis. Il leur permet de créer la forme de l’armure. Chaque combattant perfectionne son propre modèle de coupure, ça fait partie de leur art. Ceux qui bougent vite se fendent et dirigent le sang de façon à laisser leurs articulations libres, ils se débarrassent des écoulements en trop. Les hommes lents, puissants, s’enrobent de croûtes au point de devenir aussi gauches et aussi lourdement caparaçonnés que des artefacts.
Bellis se fit un point d’honneur de ne pas commenter..
Ces préparatifs macabres et méthodiques demandaient du temps. Chacun des hommes se trancha tour à tour dans le visage, le ventre, les cuisses, produisant un à un des téguments de sang séché : cuirasse, jambière, brassard ou heaume durci, aux bords et à la coloration irréguliers – des extrusions dictées par le hasard, évoquant des flots de lave, qui relevaient tout autant de l’organique que du minéral.
Ce processus laborieux souleva l’estomac de Bellis. La vue de ces armures cultivées si soigneusement dans la douleur l’ébahit.
Commenter  J’apprécie          30
Armada regorgeait de figures de proue. Elles saillaient en des coins improbables, chantournées et ignorées, à l'image des heurtoirs sur les maisons de Nouvelle-Crobuzon. Au bout d'une rue, alors qu'elle déambulait entre deux rangées de maisons accolées en brique, Bellis s'était retrouvée nez à nez avec une femme splendide et corrodée, au plastron tombant en poussière, aux yeux peints écaillés perdus dans le vague. Elle était suspendue en l'air tel un fantôme sous le beaupré de son navire, qui s'avançait jusqu'au-dessus du pont du voisin et pointait dans la ruelle. Elles étaient omniprésentes. Loutres, dracovies, poissons, guerriers, femmes... Surtout des femmes. Bellis détestait ces silhouettes pulpeuses au regard vide qui tressautaient imbécilement avec la houle, et qui hantaient la ville tels des spectres prévisibles.
Commenter  J’apprécie          120
Au cours de ses lents périples à travers Bas-Lag, la ville flottante s'était rendue en des lieux inconnus des scientifiques de Nouvelle-Crobuzon ; elle avait pillé des écosystèmes exotiques. De petites clairières de champignons montant à hauteur d'homme, qui s'agitaient et sifflaient au passage du promeneur, s'élevaient sur les trois annexes du parc. Il y a avait une tour recouverte de rouge vif : des lianes épineuses qui empestaient comme des roses pourries. La longue place avant du navire le plus à tribord n'était pas ouverte aux visiteurs, et Silas annonça à Bellis qu'au-delà de l’enchevêtrement serré de certaine clôture de bruyères, la flore était dangereuse : des plantes carnivores aux pouvoirs étranges et non quantifiés ; des arbres-réveils pareils à des saules pleureurs prédateurs.
Commenter  J’apprécie          120
[Un jeune adolescent jusqu'à présent illettré découvre la lecture] Il avait appliqué cette technique à d'autres sortes de mots. Il en était entouré. Les panneaux dans les rues commerçantes, derrières les vitrines, dans la bibliothèque et partout dans la cité ; sans compter toutes les plaques en cuivre qu'il avait croisé dans sa ville natale : une clameur silencieuse, à laquelle il savait qu'il n'y aurait plus moyen de demeurer sourd à partir de maintenant. Une fois venu à bout de son livre, il fut saisi de fureur. Comment se fait-il qu'on ne m'ait rien dit ? fulmina-t-il. Quel est l'enfoiré qui m'a tenu à l'écart d'un truc pareil ?
Commenter  J’apprécie          130
J'suis allé dans un bar dans le quartier de l’Éboulement. Tu débarques du bateau direct dans une grande embrasure de porte, qui donne dans une salle immense où il y a des danseuses. Et à côté du comptoir, putain ! On voit plus de plancher... tout ce qui reste c'est une rampe, qui descend dans l'océan sur des kilomètres, toute illuminée par en dessous. Et les Crustaces vont et viennent, pour entrer dans le bar et pour repartir chez eux, ils grimpent ou ils descendent c'te rampe, soit au dessus de la surface, soit en dessous. 
Commenter  J’apprécie          100

Videos de China Miéville (3) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de China Miéville
Non sous-titré.
autres livres classés : fantasyVoir plus
Les plus populaires : Imaginaire Voir plus


Lecteurs (322) Voir plus



Quiz Voir plus

La fantasy pour les nuls

Tolkien, le seigneur des ....

anneaux
agneaux
mouches

9 questions
2547 lecteurs ont répondu
Thèmes : fantasy , sfff , heroic fantasyCréer un quiz sur ce livre

{* *} .._..