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Marie-Andrée Beaudet (Éditeur scientifique)
EAN : 9782070407071
204 pages
Gallimard (07/12/1999)
4.23/5   129 notes
Résumé :
« Toute vie est bien entendu un processus de démolition. » Gaston Miron (1928-1996) se reconnaissait dans cette phrase de F. Scott Fitzgerald alors même qu'il s'acharnait à écrire, au milieu de mille tourments, de mille contradictions et incertitudes, ce qui allait devenir le recueil de poèmes le plus célèbre du Québec : L'homme rapaillé. Voilà bien en effet un livre bâti avec l'énergie du désespoir, avec ce mélange de courage et d'angoisse qui est la marque propre ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (8) Voir plus Ajouter une critique
Je me souviens d'une émission de radio il y a un peu plus d'un an où le comédien Jean-Louis Trintignant évoquait son retour sur scène à quatre-vingt-huit ans, dans un spectacle consacré à quelques poètes qu'il aime : Jacques Prévert, Robert Desnos, Guillaume Apollinaire et un certain Gaston Miron, poète québécois, dont il fit l'éloge. D'ailleurs il indiquait clore le spectacle par l'un de ses poèmes en le dédiant à sa fille Marie, La marche à l'amour, qui figure dans le recueil dont je veux vous parler ici, L'homme rapaillé...
Quelques vers de ce poème ont suffi à me bousculer et m'emporter dans une déferlante de mots écorchés et éblouis dont il est difficile de ressortir sans être touché au cœur :
« tu viendras tout ensoleillée d'existence
la bouche envahie par la fraîcheur des herbes
le corps mûri par les jardins oubliés
où tes seins sont devenus des envoûtements
tu te lèves, tu es l'aube dans mes bras
où tu changes comme les saisons
je te prendrai marcheur d'un pays d'haleine
à bout de misères et à bout de démesures
je veux te faire aimer la vie notre vie
t'aimer fou de racines à feuilles et grave
de jour en jour à travers nuits et gués
de moellons nos vertus silencieuses
je finirai bien par te rencontrer quelque part
bon dieu!
et contre tout ce qui me rend absent et douloureux
par le mince regard qui me reste au fond du froid
j'affirme ô mon amour que tu existes
je corrige notre vie »
C'est ainsi que j'ai fait connaissance avec ce poète québécois mort en 1996. La poésie de Gaston Miron me donne envie de respirer des espaces oubliés, de les emplir de mes rêves, de mes gestes, de mes respirations... Elle apaise autant qu'elle tourmente. Pourtant j'y suis entré comme il est possible d'avancer sur une plage bretonne en hiver en faisant face à la bourrasque, presque à contre-courant, être giflé par le vent. Chaque pas gagné sur le littoral affronte la violence, devient une ivresse, fouettant le visage, les bras, le sang et laissant monter dans le corps une étonnante douceur, quelque chose qui fait du bien, qui apaise malgré la mer déchaînée tout autour...
Gaston Miron est un poète québécois militant pour sa langue de toujours, pour son pays, pour sa terre, la terre de Québec, poète de la résistance et des mots en danger qui sont emportés dans la tourmente américaine, oublieuse...
Au détour de chaque vers, les neiges sont au rendez-vous, les neiges d'un Québec libre, les montagnes sont natales, la mémoire fait mal et le futur aussi.
J'ai aimé ce poète qui s'insurge, poète en combat, poète insoumis, disloqué, Gaston Miron a mal à son cœur, a mal dans les mots de son pays, ces mots qui nous sont souvent inconnus et qu'il égrène au hasard de ce recueil...
D'ailleurs le mot « rapaillé » est une expression québécoise qui signifie : " fragmenté, éparpillé, dont on rassemble et réagence les morceaux ".
Chant d'un poète rebelle qui dit un pays en fragments, pourtant ce n'est en aucune façon un chant patriotique ou du moins je n'ai pas lu ainsi ce recueil.
Mais surtout j'ai aimé ce poète qui aime... C'est un chant d'amour, un chant immense, le chant d'un homme fracturé, démuni, terriblement aimant.
Ici les insurrections amoureuses ressemblent à des forces telluriques, souterraines, abyssales.
Je me suis penché dans le vertige de ces vers où les brûlures sont éblouissantes, où l'être aimé devient une aube, où ses bras deviennent les digues d'un port.
Le paysage tend une passerelle entre le bord intime des corps et l'espace infini de l'âme. Il nous faut alors appareiller en terre inconnue, marcher vers des gares, le long de la voie des trains fantômes, à l'endroit même où nous avons peut-être perdu notre enfance. Est-ce vraiment une terre inconnue, ces mots qui sentent l'humus, cet endroit où les chagrins ressemblent à des rafales de pluie, où les vivants côtoient les morts, ce pays de transgressions... ?
L'homme rapaillé, c'est la poésie des contrastes, l'alliance des contraires, poésie des oxymores et des tangages.
Entre murmures et tornades, entre l'intime et le paysage, les mots de Gaston Miron deviennent amoureux et charnels.
Les vers de L'homme rapaillé sont lyriques, même dans les chuchotements ; ils deviennent doux, même dans l'impatience et la démesure des abimes.
La neige tourmentée de Gaston Miron, emportant les digues et les toits des villages de son enfance, ramène toujours à l'intime des corps et des cœurs, aux amours disparues, aux bras amoureux que l'on tend désespérément entre deux rives :
« je sais que tout amour
sera retourné comme un jardin détruit
qu'importe je serai toujours si je suis seul
cet homme de lisière à bramer ton nom
éperdument malheureux parmi les pluies de trèfles
mon amour ô ma plainte
de merle-chat dans la nuit buissonneuse
ô fou feu froid de la neige
beau sexe léger ô ma neige
mon amour d'éclairs lapidée
morte
dans le froid des plus lointaines flammes ».
Je trouve ces vers éblouissants et la rencontre avec ce poète comme un cadeau unique.
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Superbe découverte que ce joyau brut de la poésie québécoise. Gaston Miron étonne, entraîne, étreint, emporte tout au passage de ses métaphores inspirées.
"c'est moi maintenant mes yeux gris dans la braise"

Gaston Miron c'est une exaltation pour son pays, sa terre, une lutte pour son langage, un combat contre la misère et le destin des exploités... Cependant, délaissant le discours politique et social, le parler "platte" de tous les jours, il choisit de clamer en poésie la force de son existence dans sa vacuité, le peu de souci que la société se fait de lui, lui le poète, lui le québécois francophone, lui l'indépendantiste, lui le gagne-petit. Aussi, l'expression visionnaire de son pays et de la condition humaine ouvre et illumine un chemin fait de poésie.
"j'ai retrouvé l'avenir"

Son poème, son oeuvre, tout son être, tout le Québec, il l'exprime dans un vocabulaire simple mais toujours intense et déroutant:
"Mon poème
comme le souffle d'un monde affalé contre sa mort
qui ne vient pas
qui ne passe pas
qui ne délivre pas"

C'est l'inspiration du vent du Québec, l'inspiration des étendues à perte de vue, de cette neige - va-t-elle enfin s'arrêter ? -, c'est le souffle fort d'un peuple qui s'éveille, c'est aussi un regard tendre et patient du quotidien, c'est toujours une vision magnifiée, une véritable poétisation de la vie.
"petite semaine pleine de poches de néant
le coeur a des arrêts brusques mais savants"

Une des grandes lectures de mon année 2023!

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Partons pour le Québec! Gaston Miron nous le chante, mais il est aussi l'homme de la résistance, de la défense de la langue française, voulant l'indépendance jusqu'à être emprisonné durant l'automne 1970, suite à la loi des mesures de guerre. Sa vie sera assez perturbée, d'ailleurs le titre choisi pour ce recueil n'est-il pas à l'image de son existence? En effet, "rapaillé "est un terme québécois qui signifie:" éparpillé, dont on réagence les morceaux"...

C'est aussi le chantre de l'amour, sensuel et intense, certains de ses poèmes comme " Je t'aime" ou " Jeune fille plus belle que les larmes" sont d'un lyrisme débridé, le corps qui exulte ou souffre de l'absence se confie en une envolée de mots , aux associations inattendues et superbes:

" Tu es mon amour
ma clameur mon bramement
tu es mon amour ma ceinture fléchée d'univers
le rouet des écheveaux de mon espoir"

Sa voix vibre aussi lorsqu'il évoque ses combats pour le Québec:

" Nous te ferons, terre de Québec,
Lit des réssurrections
Et des mille fulgurances de nos métamorphoses
de nos levains où lève le futur"

La poésie de Gaston Miron nous enlace, nous enflamme, nous enveloppe de ses images exubérantes et si évocatrices ! Une très belle rencontre!
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******

En juillet dernier, j'avais écouté sur France Culture une soirée exceptionnelle de poésies dites par Jean-Louis Trintignant sur une musique d'Astor Piazzolla. Cette lecture d'extraits du poème « La marche à l'amour », de Gaston Miron, dédié à sa fille Marie, m'avait profondément touché.
« L'homme rapaillé », « oeuvre vie » que j'ai relue, la plus célèbre du Québec et de la francophonie, était considérée par son auteur comme inachevée avant son décès en 1996.

Une tornade… Il s'agit du mot utilisé par l'auteur de la préface du livre, Édouard Glissant, pour désigner la poésie de Miron. Cette tornade en forme de poète est un débordement, une tornade aimante, tendre, qui se fait militante et gueulante parfois :
« Vous pouvez me bâillonner, m'enfermer
je crache sur votre argent en chien de fusil
sur vos polices et vos lois d'exception
je vous réponds non ».

La langue de Miron rapaille, rassemble les objets éparpillés, fragmentés et s'adresse à tous les rapaillés du monde, ceux qui souffrent, qui crient. L'auteur utilise de nombreux mots québécois : homme croa-croa, batèche, raqué, garroche, tête de tocson, peau de babiche… Je me suis laissé séduire par ces phrases décousues qui claquent, transpercent, et infusent un intense bonheur au lecteur.

Tous les thèmes sont abordés dans cette poésie bouleversante : luttes sociales, amours présents ou évanouis, histoire, turbulences du monde. L'homme doute : « Je suis un homme simple avec des mots qui peinent et je ne sais pas écrire en poète éblouissant ». Pourtant, le rythme, la syntaxe, le timbre, nous emportent dans un souffle puissant, sans retenue ni ménagement : « J'ai fait de plus loin que moi un voyage abracadabrant ».

La terre natale de Miron est le Québec : « Je n'ai voyagé vers autres pays que toi mon pays ».
« Nous te ferons Terre de Québec
lit des résurrections
et des mille fulgurances de nos métamorphoses ».
J'ai souvent pensé à Aimé Césaire et sa poésie, long cri d'amour pour sa terre : « terre dont je ne puis comparer la face houleuse qu'à la forêt vierge et folle que je souhaiterais pouvoir en guise de visage montrer aux yeux indéchiffreurs des hommes »

C'est dans l'expression amoureuse que les mots de Gaston Miron sont magnifiques :
« Amour, sauvage amour de mon sang dans l'ombre
mouvant visage du vent dans les broussailles
femme, il me faut t'aimer femme de mon âge
comme le temps précieux et blond du sablier »

« La Marche à l'amour », le plus beau de ses poèmes, écrit par Gaston Miron entre 1954 et 1958, m'a à nouveau ensorcelé. Jean-Louis Trintignant en lisait encore des extraits avant de mourir. Joies et échecs amoureux sont rassemblés :
« Qu'importe je serai toujours si je suis seul
cet homme de lisière à bramer ton nom
éperdument malheureux parmi les pluies de trèfles
mon amour ô ma plainte
de merle-chat dans la nuit buissonneuse
ô fou feu froid de la neige
beau sexe léger ô ma neige »

En mai 1981, Bernard Pivot accueille ce poète rebelle, sur le plateau d'Apostrophes. Miron crève l'écran : généreux, truculent, convaincant. Il lit quelques poèmes. Il parle avec des mots simples, une voix solide, roulant l'accent de son pays. Il se définit comme « le militant d'une langue et d'une culture », qui ressent la poésie comme « une passion d'être, un combat ».

Je ne suis pas près d'oublier l'exceptionnelle force évocatrice des mots du poète.

« Je suis sur la place publique avec les miens
La poésie n'a pas à rougir de moi
J'ai su qu'une espérance soulevait ce monde jusqu'ici »

***
Lien : http://www.httpsilartetaitco..
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Miron avance en poésie « comme un cheval de trait », tantôt navré et tracassé, tantôt marchant à l'amour d'un pas tranquille, en murmurant ses harmonies. Chemin de colère et de délivrance, son recueil mène au jour un être qui fait l'apprentissage de sa lucidité. Il témoigne d'un combat, milite pour une langue et lui ouvre une issue. Mais sa valeur outrepasse la cause et l'idéologie pour lesquelles il s'engage: il est moins véhicule d'idées qu'emportement et distribution de signes, voix donnée au muet et puissance de conjonction. C'est pour cela que près de trente ans après sa première édition, L'homme rapaillé conserve sa force: exemplaire d'une réponse proprement poétique « à la situation qui dissocie, qui sépare le dehors et le dedans », il oppose son amour au « non-amour sans espace » et ses liens électifs à la vie incertaine. Il ne retranche pas la poésie en quelque tour d'ivoire où elle ne se préoccuperait plus que de ses seuls reflets, il ne la galvaude pas non plus en chants patriotiques : il cherche, il creuse, il s'entête, il fait bouger la langue, il s'insurge contre ce qui l'étouffe, il défend et illustre sa puissance articulatoire, il rétablit des reliefs, des écarts, des accidents et des surprises là où le nivellement menace. Il garde vivante la pensée.

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La marche à l'amour

Tu as les yeux pers des champs de rosées
tu as des yeux d'aventure et d'années-lumière
la douceur du fond des brises au mois de mai
dans les accompagnements de ma vie en friche
avec cette chaleur d'oiseau à ton corps craintif
moi qui suis charpente et beaucoup de fardoches
moi je fonce à vive allure et entêté d'avenir
la tête en bas comme un bison dans son destin
la blancheur des nénuphars s'élève jusqu'à ton cou
pour la conjuration de mes manitous maléfiques
moi qui ai des yeux où ciel et mer s'influencent
pour la réverbération de ta mort lointaine
avec cette tache errante de chevreuil que tu as
tu viendras tout ensoleillée d'existence
la bouche envahie par la fraîcheur des herbes
le corps mûri par les jardins oubliés
où tes seins sont devenus des envoûtements
tu te lèves, tu es l'aube dans mes bras
où tu changes comme les saisons
je te prendrai marcheur d'un pays d'haleine
à bout de misères et à bout de démesures
je veux te faire aimer la vie notre vie
t'aimer fou de racines à feuilles et grave
de jour en jour à travers nuits et gués
de moellons nos vertus silencieuses
je finirai bien par te rencontrer quelque part
bon dieu!
et contre tout ce qui me rend absent et douloureux
par le mince regard qui me reste au fond du froid
j'affirme ô mon amour que tu existes
je corrige notre vie
nous n'irons plus mourir de langueur
à des milles de distance dans nos rêves bourrasques
des filets de sang dans la soif craquelée de nos lèvres
les épaules baignées de vols de mouettes
non
j'irai te chercher nous vivrons sur la terre
la détresse n'est pas incurable qui fait de moi
une épave de dérision, un ballon d'indécence
un pitre aux larmes d'étincelles et de lésions profondes
frappe l'air et le feu de mes soifs
coule-moi dans tes mains de ciel de soie
la tête la première pour ne plus revenir
si ce n'est pour remonter debout à ton flanc
nouveau venu de l'amour du monde
constelle-moi de ton corps de voie lactée
même si j'ai fait de ma vie dans un plongeon
une sorte de marais, une espèce de rage noire
si je fus cabotin, concasseur de désespoir
j'ai quand même idée farouche
de t'aimer pour ta pureté
de t'aimer pour une tendresse que je n'ai pas connue
dans les giboulées d'étoiles de mon ciel
l'éclair s'épanouit dans ma chair
je passe les poings durs au vent
j'ai un coeur de mille chevaux-vapeur
j'ai un coeur comme la flamme d'une chandelle
toi tu as la tête d'abîme douce n'est-ce pas
la nuit de saule dans tes cheveux
un visage enneigé de hasards et de fruits
un regard entretenu de sources cachées
et mille chants d'insectes dans tes veines
et mille pluies de pétales dans tes caresses
tu es mon amour
ma clameur mon bramement
tu es mon amour ma ceinture fléchée d'univers
ma danse carrée des quatre coins d'horizon
le rouet des écheveaux de mon espoir
tu es ma réconciliation batailleuse
mon murmure de jours à mes cils d'abeille
mon eau bleue de fenêtre
dans les hauts vols de buildings
mon amour
de fontaines de haies de ronds-points de fleurs
tu es ma chance ouverte et mon encerclement
à cause de toi
mon courage est un sapin toujours vert
et j'ai du chiendent d'achigan plein l'âme
tu es belle de tout l'avenir épargné
d'une frêle beauté soleilleuse contre l'ombre
ouvre-moi tes bras que j'entre au port
et mon corps d'amoureux viendra rouler
sur les talus du mont Royal
orignal, quand tu brames orignal
coule-moi dans ta plainte osseuse
fais-moi passer tout cabré tout empanaché
dans ton appel et ta détermination
Montréal est grand comme un désordre universel
tu es assise quelque part avec l'ombre et ton coeur
ton regard vient luire sur le sommeil des colombes
fille dont le visage est ma route aux réverbères
quand je plonge dans les nuits de sources
si jamais je te rencontre fille
après les femmes de la soif glacée
je pleurerai te consolerai
de tes jours sans pluies et sans quenouilles
des circonstances de l'amour dénoué
j'allumerai chez toi les phares de la douceur
nous nous reposerons dans la lumière
de toutes les mers en fleurs de manne
puis je jetterai dans ton corps le vent de mon sang
tu seras heureuse fille heureuse
d'être la femme que tu es dans mes bras
le monde entier sera changé en toi et moi
la marche à l'amour s'ébruite en un voilier
de pas voletant par les lacs de portage
mes absolus poings
ah violence de délices et d'aval
j'aime
que j'aime
que tu t'avances
ma ravie
frileuse aux pieds nus sur les frimas de l'aube
par ce temps profus d'épilobes en beauté
sur ces grèves où l'été
pleuvent en longues flammèches les cris des pluviers
harmonica du monde lorsque tu passes et cèdes
ton corps tiède de pruche à mes bras pagayeurs
lorsque nous gisons fleurant la lumière incendiée
et qu'en tangage de moisson ourlée de brises
je me déploie sur ta fraîche chaleur de cigale
je roule en toi
tous les saguenays d'eau noire de ma vie
je fais naître en toi
les frénésies de frayères au fond du coeur d'outaouais
puis le cri de l'engoulevent vient s'abattre dans ta gorge
terre meuble de l'amour ton corps
se soulève en tiges pêle-mêle
je suis au centre du monde tel qu'il gronde en moi
avec la rumeur de mon âme dans tous les coins
je vais jusqu'au bout des comètes de mon sang
haletant
harcelé de néant
et dynamité
de petites apocalypses
les deux mains dans les furies dans les féeries
ô mains
ô poings
comme des cogneurs de folles tendresses
mais que tu m'aimes et si tu m'aimes
s'exhalera le froid natal de mes poumons
le sang tournera ô grand cirque
je sais que tout mon amour
sera retourné comme un jardin détruit
qu'importe je serai toujours si je suis seul
cet homme de lisière à bramer ton nom
éperdument malheureux parmi les pluies de trèfles
mon amour ô ma plainte
de merle-chat dans la nuit buissonneuse
ô fou feu froid de la neige
beau sexe léger ô ma neige
mon amour d'éclairs lapidée
morte
dans le froid des plus lointaines flammes
puis les années m'emportent sens dessus dessous
je m'en vais en délabre au bout de mon rouleau
des voix murmurent les récits de ton domaine
à part moi je me parle
que vais-je devenir dans ma force fracassée
ma force noire du bout de mes montagnes
pour te voir à jamais je déporte mon regard
je me tiens aux écoutes des sirènes
dans la longue nuit effilée du clocher de Saint-Jacques
et parmi ces bouts de temps qui halètent
me voici de nouveau campé dans ta légende
tes grands yeux qui voient beaucoup de cortèges
les chevaux de bois de tes rires
tes yeux de paille et d'or
seront toujours au fond de mon coeur
et ils traverseront les siècles
je marche à toi, je titube à toi, je meurs de toi
lentement je m'affale de tout mon long dans l'âme
je marche à toi, je titube à toi, je bois
à la gourde vide du sens de la vie
à ces pas semés dans les rues sans nord ni sud
à ces taloches de vent sans queue et sans tête
je n'ai plus de visage pour l'amour
je n'ai plus de visage pour rien de rien
parfois je m'assois par pitié de moi
j'ouvre mes bras à la croix des sommeils
mon corps est un dernier réseau de tics amoureux
avec à mes doigts les ficelles des souvenirs perdus
je n'attends pas à demain je t'attends
je n'attends pas la fin du monde je t'attends
dégagé de la fausse auréole de ma vie
Gaston Miron
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je marche à toi, je titube à toi, je meurs de toi
lentement je m'affale de tout mon long dans l'âme
je marche à toi, je titube à toi, je bois
à la gourde vide du sens de la vie
à ces pas semés dans les rues sans nord ni sud
à ces taloches de vent sans queue et sans tête
je n'ai plus de visage pour l'amour
je n'ai plus de visage pour rien de rien
parfois je m'assois par pitié de moi
j'ouvre mes bras à la croix des sommeils
mon corps est un dernier réseau de tics amoureux
avec à mes doigts les ficelles des souvenirs perdus
je n'attends pas à demain je t'attends
je n'attends pas la fin du monde je t'attends
dégagé de la fausse auréole de ma vie
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JE T'ÉCRIS

I
Je t'écris pour te dire que je t'aime
que mon coeur qui voyage tous les jours
— le coeur parti dans la dernière neige
le coeur parti dans les yeux qui passent
le coeur parti dans les ciels d'hypnose —
revient le soir comme une bête atteinte

Qu'es-tu devenue toi comme hier
moi j'ai noir éclaté dans la tête
j'ai froid dans la main
j'ai l'ennui comme un disque rengaine
j'ai peur d'aller seul de disparaître demain
sans ta vague à mon corps
sans ta voix de mousse humide
c'est ma vie que j'ai mal et ton absence

Le temps saigne
quand donc aurai-je de tes nouvelles
je t'écris pour te dire que je t'aime
que tout finira dans tes bras amarré
que je t'attends dans la saison de nous deux
qu'un jour mon coeur s'est perdu dans sa peine
que sans toi il ne reviendra plus

II

Quand nous serons couchés côte à côte
dans la crevasse du temps limoneux
nous reviendrons de nuit parler dans les herbes
au moment que grandit le point d'aube
dans les yeux des bêtes découpées dans la brume
tandis que le printemps liseronne aux fenêtres

Pour ce rendez-vous de notre fin du monde
c'est avec toi que je veux chanter
sur le seuil des mémoires des morts d'aujourd'hui
eux qui respirent pour nous
les espaces oubliés

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HÉRITAGE DE LA TRISTESSE

Il est triste et pêle-mêle dans les étoiles tombées
livide, muet, nulle part et effaré, vaste fantôme
il est ce pays seul avec lui-même et neiges et rocs
un pays que jamais ne rejoint le soleil natal
en lui beau corps s'enfouit un sommeil désaltérant
pareil à l'eau dans la soif vacante des graviers

je le vois à la bride des hasards, des lendemains
il affleure dans les songes des hommes de peine
quand il respire en vagues de sous-bois et de fougères
quand il brûle en longs peupliers d'années et d'oubli
l'inutile chlorophylle de son amour sans destin
quand gît à son coeur de misaine un désir d'être
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petite vie ma vie
enclose en la grand'ville
parmi les pas sur les pavés
roulée dans le courant en rond

grise à éternuer

aujourd'hui debout droit
demain couché brisé
je mourrai d'avoir été le même
je serai une ligne à même la terre
n'ayant plus d'ombre
ô mort
pays possible

(...)

il faut se pencher du haut de l'espace
appuyer sa tempe contre l'espace
et de peur que tout se brouille
déplacer du silence

la lune feuillette dans l'espace

mais à l'orée de la nuit navrée
comme à l'orée du jour
qu'y a-t-il
qui quoi se tient là
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Vidéo de Gaston Miron
"Investir un peuple de ses signes" - Vidéo jusqu'alors rare, un Gaston Miron qui danse et chante. Tiré de l'excellent documentaire de Simon Beaulieu.
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