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EAN : 9782070413560
252 pages
Gallimard (07/02/2001)
3.98/5   26 notes
Résumé :
Écrire sur Céline, tout Céline, analyser le romancier génial, l'atroce pamphlétaire antisémite, l'amateur de ballets, de légendes médiévales, l'étrange promoteur d'un «socialisme à la française», avant la lettre, le pacifiste d'avant 40 et le collabo d'après 40 : tel est le pari de Philippe Muray qui, par-delà le commentaire détaillé de l'œuvre, trace le portrait d'un des écrivains les plus coupables et les plus fulgurants de notre temps.

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Critiques, Analyses et Avis (3) Ajouter une critique
Aborder Louis-Ferdinand Céline représente un projet de vaste ampleur. Philippe Muray décide de se consacrer essentiellement à la question des Pamphlets – question contournée plus ou moins honnêtement par nombre de « critiques littéraires » qui préfèrent s'emmurer dans des problématiques stylistiques ou platement thématiques pour éviter cette excroissance de l'oeuvre. Philippe Muray appartient au cercle des admirateurs de Céline qui choisit de ne pas ignorer les Pamphlets car, se distinguant en cela de certaines opinions de la pensée automatique, il considère que les Pamphlets ne témoignent pas d'un moment d'errement de Céline vers la pensée politique d'extrême droite mais qu'ils sont au contraire emblématique de la pensée socialiste en tant qu'elle est rêve de déni de la radicale division de l'homme en lui-même et au monde, utopie d'unification de tous dans l'indifférenciation généralisée. Philippe Muray n'occulte pas les Pamphlets d'un air gêné en présentant l'excuse d'une contamination de la pensée de Céline par les idées dans l'air du temps de son époque. Il les attrape au contraire comme un moment logique de son oeuvre, qu'il faudra donc réapprendre à lire.


« Quelle passion nous pousse à vouloir qu'il y ait deux Céline, un Céline impeccable, hygiénique, marionnette lustrée ressortie pour les parades euphoriques de l'avant-garde, et un Céline sordide, contaminé, définitivement enterré dans les cloaques de l'Histoire ? »


Le passage par Voyage au bout de la nuit est incontournable – roman dont tout le monde ne cesse de gloser, évoqué comme ultime roman célinien. Céline lui-même ne s'y trompait pas, qui se sentait fini après ce roman et qui écrivait, en 1933 : « Je ne vois personne. Je ne lis rien. Je ne sais pas. Je ne dis rien non plus. Ma vie est finie Lucie, je ne débute pas, je termine dans la littérature, c'est bien différent. » le Voyage, tout en négativité, a déployé une esthétique de la noirceur qui a fini par ensevelir Céline, par l'y empêtrer comme dans un véritable voyage dans l'opacité de la division fondamentale. le refoulement de la négativité (mort, désir, répétition, rythmes, érotisme, rire) entraîne la surcompensation par le totalitarisme positiviste. Mais il est vrai également que quiconque regarde frontalement cette négativité mais ne parvient pas à l'aimer finira également par vouloir y trouver un remède. Ainsi, Céline contemplant la déchirure de l'homme ne peut s'y résigner. La négativité contemplée, son goût restant amer en bouche, il décide de faire revenir le positif, son positif, la solution ultime. Celle-ci s'exprime dans les Pamphlets.


Dans l'écriture de ses romans, Céline vogue la galère. Il expulse difficilement, il lui faut retrancher dans le lard, réécrire, faire revivre la chose morte. « Il a fallu presque tout refaire de ce damné roman ! Quelle saloperie que le temps passé ! Comme tout flétrit pourrit vite ! ni queue ni tête ! » Mais les Pamphlets se laissent dicter fébrilement, en quelques semaines ils palpitent, sans hésitation, sans artifice. Céline se trouve dans le mirage de la vérité. Il croit avoir trouvé le remède qui pourrait enfin le guérir de sa négativité, refusant de reconnaître que cette négativité, pour négative qu'elle soit et en cela désapprouvée par le consensus, est la sienne, témoigne de sa condition et de celle de l'homme marqué par le péché, et qu'il l'a ouverte par sa littérature. Au lieu de cela, il la projette sur la négativité incarnée peuple, c'est-à-dire sur le judaïsme et les juifs, sur le tue-l'amour de l'utopique idylle collective.


Philippe Muray affirme ainsi que les Pamphlets traduisent le moment où, sur le plan politique, Céline se convertit au socialisme, tyrannie de l'indifférenciation égalitaire imposée de force, moyennant s'il le faut l'exécution de tous les boiteux qui témoignent, par leur clocherie, de l'écart incompressible qui demeure toujours entre soi et autrui quand il s'agit de désir. Les Pamphlets proposent la réalisation de l'harmonie sur terre par l'élimination des empêcheurs de jouir-en-rond.


« La littérature est un savoir sur la nullité du monde. Inversement, à l'intérieur de ce savoir, les pamphlets font semblant de pouvoir en savoir plus et découvrent que ce monde-ci pourrait être modifiable : c'est la promesse de toutes les idéologies littérales dont l'utopie n'est que l'excès décoratif. »


Le malheur de Céline, dans ses Pamphlets est d'avoir cru à la transparence de ses bonnes intentions. Il n'empêche, nous aurions pu sentir venir cette tendance dans ses romans par de multiples indices que Philippe Muray ose souligner : par exemple, son « mauvais goût positiviste, gothique et poétique » qui s'exprimait à travers « l'urbanisme utopique, la femme comme avenir de l'homme, la danseuse comme avenir de l'art, l'école rénovée » … Nous aurions dû nous douter de la tendance de Céline à résister à la négativité, à s'arrimer autour de figures imaginaires centrifugeuses de la jouissance avide à s'échapper.


Après les Pamphlets, le ton change à nouveau. Après l'ivresse, la gueule de bois, et la nécessité de décuver. Céline retourne au roman et prépare malgré lui ce que d'autres, critiques, lecteurs, constitueront comme mythe du stylisme. Céline revient comme dessillé de sa décompensation pamphlétique, peut-être embarrassé lui aussi de la constitution de sa propre solution finale. Il convient de redevenir sérieux. Céline est passé à autre chose, il y insiste, il ne parle plus que de cela, de son style, pour éviter de penser à autre chose. « Il faut donc étudier l'invention stylistique de Céline comme conséquence d'une difficulté à inventer dans le sens, resté en langue morte… » le style n'est pas qu'énoncé : il est également énonciation. Les derniers romans de Céline ont l'allure d'un champ de bataille syntaxique. Plutôt que d'étudier ce style en lui-même, artistiquement, diraient certains, Philippe Muray l'approche à la manière psychanalytique, interrogeant ce resserrement de la parole autour de ce qu'elle ne veut pas dire, la lutte qu'elle doit mener pour renoncer à l'idéal positiviste. « Lentement, livre après livre, Céline s'est guéri lui-même par ses livres de sa propre maladie qui consistait à vouloir guérir autrement qu'en disparaissant dans des livres. C'est une tragédie intégralement littéraire. »

Lien : https://colimasson.blogspot...
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Philippe Muray négligeait un peu les normes académiques, la discipline de la référence, bref tout ce qui rend un livre d'étude utilisable pour les autres : son "XIX°s à travers les âges" en est aussi un bon exemple. Mais la puissance de la pensée et du verbe emporte tout, et l'on est saisi par son "Céline", qu'on soit ou non célinien, car cet essai éclaire aussi bien l'oeuvre du romancier que notre incapacité actuelle à accueillir tout roman, voire toute littérature dignes de ce nom. C'est la marque des grands livres de ne pas se cantonner à leur sujet, mais de rayonner et d'éclairer tout autour d'eux.
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Un essai sur Céline percutant, perspicace, puissant.
Du Philippe Muray, quoi !
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Citations et extraits (23) Voir plus Ajouter une citation
Certes, notre époque réserve une petite place aux écrivains. En ce qui concerne la France, ceux-ci, pour être admis, doivent avoir œuvré à l’extension des valeurs du progrès, de la justice, de la transparence et de l’égalité. Ce qui épargne Voltaire, Hugo, Zola, Sartre ou Camus, et personne d’autre ; mais, bien entendu, pas Céline ; et sans doute, à d’autres titres, ni Baudelaire, ni Sade, ni Bossuet, ni Flaubert, ni Bloy, ni Saint-Simon, ni Balzac, ni Proust, ni Claudel, ni Racine, ni Villon, ni Bataille, ni Chateaubriand, ni beaucoup d’autres encore ; et en fin de compte, peut être même pas Voltaire, Hugo, Zola, Sartre ou Camus, dans la tête desquels il sera toujours possible, en cherchant bien, de trouver des poux d’un ordre ou d’un autre, autrement dit ce qu’ils appellent des dérapages.
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Le nom de Céline appartient à la littérature, c’est-à-dire à l’histoire de la liberté. Parvenir à l’en expulser afin de le confondre tout entier avec l’histoire de l’antisémitisme, et ne plus le rendre inoubliable que par là, est le travail particulier de notre époque, tant il est vrai que celle-ci, désormais, veut ignorer que l’Histoire était cette somme d’erreurs considérables qui s’appelle la vie, et se berce de l’illusion que l’on peut supprimer l’erreur sans supprimer la vie. Et, en fin de compte, ce n’est pas seulement Céline qui sera liquidé, mais aussi, de proche en proche, toute la littérature, et jusqu’au souvenir même de la liberté.
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Pourquoi donc, à un moment précis, quelque chose est-il venu secouer les habitudes de langue à travers des expériences divergentes dont Céline est condensé ? D'abord, bien sûr, entre la publication de Voyage et les dernières lignes tracés de Rigodon, il y a cette agglutination historique qui s'appelle en même temps fascisme, nazisme, stalinisme, etc., d'où toute parole ressort vibrée et sonnée pour longtemps. Mais plus profondément, ce qui arrive à ce moment-là dans la Langue est peut-être à comprendre en rapport avec la position très particulière du français par comparaison avec les autres langues européennes. Qu'est-ce qui à fondé l'allemand ? La traduction de la Bible par Luther, l'italien se déduit de Dante, l'anglais, c'est encore une traduction de la Bible et puis Shakespeare. Quand des langues naissent par translation de l'écrit de l'écrit testamentaire ou dans l'invention d'une œuvre comme la Divine Comédie, tout ce qui s'y passera ensuite aura lieu en fonction d'un souvenir théologique, même s'il s'agit de s'en évader. Tout ce qui aura lieu dans la langue gardera la mémoire de cette fabrication théologique de la langue, comme si quelque chose de « sacré » y traînait toujours, marquant des limites mais du côté où il est impossible de ne pas savoir que c'est l'illimité qui fait le limites.
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Il y a une histoire de la clinique qui n’est pas celle qu’on a contée, une histoire universelle de la clinique croyant aux possibilités de recouvrer la santé. Plus on croit à la santé, plus on croit à l’existence d’un bacille isolable contre lequel il est possible de s’inoculer une protection. Cette croyance peut être appelée la religion elle-même, la vraie religion humaine que les religions proprement dites ne font que survoler, frôler, compromettre. Les religions n’ont rien à voir par principe avec la guérison ici-bas du genre humain ; mais il est arrivé que le genre humain ait cru qu’elles allaient l’aider à se débarrasser, ici et maintenant, de son épidémie : cette rencontre de cures s’est alors appelée pogroms, inquisitions, persécutions, procès et bûchers d’hérétiques ou d’infidèles. Il est à noter que depuis deux siècles le genre humain a cessé d’attendre quelque secours que ce soit des religions pour évacuer le bacille et connaître enfin le bonheur en commun, et qu’il s’est tourné vers des remèdes plus scientifiques.
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[…] c’est tout de même dans un face-à-face avec la langue, et avec elle seule, qu’il termine son aventure. Il est tout étonné, tout désemparé et vidé, de n’avoir plus ses sens autour de lui, d’avoir subi une défaite sémantique radicale, d’avoir assisté à la déroute de sa combinatoire sémantique ; et pas seulement l’antisémitisme, sens super-positif à ses yeux, mais aussi bien d’autres positivités à l’intérieur de l’antisémitisme : l’urbanisme utopique, la femme comme avenir de l’homme, la danseuse comme avenir de la femme, les ballets et les légendes médiévales comme avenir de l’art, l’école rénovée, bref, tout son mauvais goût positiviste, gothique et poétique.
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