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EAN : 9782253240914
192 pages
Le Livre de Poche (13/01/2021)
4.27/5   439 notes
Résumé :
Bouleversant, ce roman francophone africain est le premier à aborder de manière frontale la question explosive de l'homosexualité sur le continent
Tout part d'une vidéo virale, au Sénégal. On y voit comment le cadavre d'un homme est déterré, puis traîné hors d'un cimetière par une foule. Dès qu'il la visionne, naît chez Ndéné Gueye, jeune professeur de lettres déçu par l'enseignement et fatigué de l'hypocrisie morale de sa société, un intérêt, voire une obses... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (92) Voir plus Ajouter une critique
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La fascination des actes criminels diffusés par les médias, la cruauté, l'intolérance couplée de primitivisme et face à ce spectacle, Ndéné, un prof de littérature française, un sénégalais. Une vidéo sur un portable qui va déclencher une quête existentielle, chez cet homme de retour dans son pays et déjà à moitié chemin de perdre toutes ses illusions.

Dans un Sénégal musulman où les interdits deviennent encore plus attrayants, les « goor-jigéens » (homosexuels) sont au coeur de ce livre. L'auteur avec une exhumation violente et un spectacle de Sabar( manifestation folklorique sénégalaise) torride, nous jette tout de go, dans les braises d'une communauté, qui fascine autant qu'il révulse (?)....... Ndéné, pris entre un père musulman orthodoxe, imam de surcroît, qui condamne les homosexuels, et un mail du Ministère de l'Education interdisant l'enseignement de tout écrivain dont “ l'homosexualité est avérée, même soupçonnée”, en est fasciné. Soumis à de terribles préjugés dont Verlaine qu'il enseigne et qui “fait partie de la grande propagande européenne pour introduire l'homosexualité....”au Sénégal, quelle voie va-t-il prendre, celle de sa conscience ou celle de la communauté ?

Jusqu'où peut-on être lucide, conscient de reconnaître ses véritables pensées, sentiments, désirs, pulsions, et avoir le courage de les exprimer et les vivre ouvertement en société ? La question est générale, bien que traitée ici dans un contexte et sujet particulier. L'approche de l'auteur n'en est en aucun cas critique, au contraire indulgent , pleine de compassion , «....la peur toute humaine de n'être plus admis comme homme au sein des hommes. Je peux les comprendre, et comment ! ». Une approche qui me plait, dans ce monde où l'on critique à souhait, gratuitement, sans empathie et sans une connaissance approfondie des faits.
Un livre qui me révolte encore une fois avec l'approche ignare, inculte des musulmans orthodoxes à leur religion et à leur livre saint, et en général des hommes à toute intolérance.

Un roman sensuel servie d'une écriture puissante et visuelle. Une première approche à un excellent écrivain !

“Un vrai secret n'est jamais clair, même à sa propre conscience.”
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Quel auteur déjà a écrit que la littérature servait soit à enrichir son lecteur soit à le bouleverser… ? Je ne sais plus, mais cette citation, sans doute mal formulée, m'est revenue en mémoire après avoir lu d'une traite, comme en apnée, « de purs hommes » de Mohamed Mbougar Sarr. Car j'ai appris. Et j'ai été bouleversée.

J'ai appris et j'ai été bouleversée par le sort réservé aux homosexuels au Sénégal, voire tout simplement à celles et ceux faisant l'objet de rumeurs d'homosexualité. Derrière le terme d'homosexuel, « goor-jigéens » en wolof, on y met d'ailleurs également les hommes et les femmes ayant des sexualités autres que l'hétérosexualité, pas de nuance, pas de détails, du pareil au même. Des personnes impures, coupables, à éradiquer.

« le mot goor-jigéen est problématique. Ça veut dire homme-femme comme tu sais. Mais c'est quoi homme-femme ? Rien et tout à la fois. On met dans le mot goor-jigéen toute identité sexuelle qui n'est pas hétérosexuelle. Alors on appelle goor-jigéen, comme on nomme ici les homosexuels, les transsexuels, les bisexuels, les hermaphrodites et même les hommes simplement un peu efféminés ou les personnes à l'allure androgyne ».

Ndéné Gueye est professeur de français à l'université de Dakar. Sa petite amie lui montre un jour une vidéo devenue virale dans la capitale : celle montrant une foule hystérique en train de déterrer le cadavre d'un homme considéré comme « goor-jigéen » et donc indigne d'être enterré dans un cimetière musulman. Les seules personnes au Sénégal à qui on refuse une tombe.
S'il comprend dans un premier temps les motivations des protagonistes, étant imprégné lui-même de cette culture sénégalaise qui ne voit pas d'un bon oeil l'homosexualité, la vidéo particulièrement violente et empreinte d'un souffle d'intolérance primaire, commence à le fasciner au fur et à mesure qu'il prend pleinement conscience du sort réservé aux homosexuels dans son propre pays. Qui était l'homme de cette vidéo ? Où habitait-il ? Qui sont ses parents ? Pourquoi est-il considéré comme impur ? Qu'est devenu son cadavre ?
Au même moment une note du ministère tombe interdisant aux professeurs de lettres d'enseigner la vie et l'oeuvre d'auteurs suspectés d'être homosexuels. Notamment Verlaine, note que Ndéné n'a pas vu, la gestion de sa boite mail n'étant pas son point fort. Il a donc fait un cours sur Verlaine sans se rendre compte ce que cela va apporter en termes de méfiance et de mécontentement parmi ses étudiants, cet auteur, entre autres, faisant partie de la propagande européenne pour introduire l'homosexualité sur le continent africain. Sommé de s'expliquer sur le sujet par ses étudiants, ils décident de boycotter ses cours. Enfin le doyen le met à pied. le professeur n'a pas voulu s'excuser.

Sa curiosité envers l'homosexuel de la vidéo ainsi que sa résistance au sein de l'université, complètement tiraillé entre sa conscience et les valeurs traditionnelles de sa communauté, vont l'entrainer vers la marge, l'étau terrible de la rumeur se resserrant autour de lui.

Cet auteur m'avait éblouie et fascinée avec « La plus secrète mémoire des hommes » que j'avais trouvé érudit, élégant, brillant. Ce livre-ci, écrit bien avant, m'a bouleversée. La plume de l'auteur, plus simple et moins travaillée, mais également poétique et sensible, plus sensuelle, érotique et révoltée aussi, donne au discours force et puissance. Au-delà des faits révoltants rapportés, on s'émeut avec l'auteur qui sait nous faire ressentir : odeurs, couleurs, sensation des peaux et des regards, il convoque nos sens. Là se trouve la puissance de ce récit : nous apprendre des choses promptes à nous révolter tout en nous les faisant vivre de façon sensorielle. Quand la lecture est à la fois source d'apprentissage et d'émotion. Voilà ce que maitrise avec coeur et âme Mohamed MbougarSarr. En allant jusqu'à nous plonger dans les sexes des femmes, la source des origines. Virtuosité.

« Pour les femmes les plus emportées par la folie du sabar, la démence de l'instrument satanique dont le vrombissement pouvait, disait-on, empêcher d'entendre la voix même de Dieu s'il eût été devant vous, pour ces femmes, donc, les beco mêmes devenaient trop pudiques ; elles les relevaient d'un geste nerveux. Et alors brièvement, on entrevoyait les sexes, les grands sexes noirs au coeur rouge, secrets et majestueux dans leur inaccessibilité, charnus comme des fruits tropicaux, coiffés de couronnes de toison luisant d'un éclat sombre…Ils béaient, ces sexes bombés, ils béaient comme des bouches étonnés ; et les femmes, dans la seconde où elles les exhibaient, en exagéraient l'ouverture et la profondeur, comme pour donner à voir leur âme. Cela durait le temps d'un battement de coeur et les rideaux des cuisses, de beco et de pagnes se refermaient, renvoyant les fleurs du monde au secret ».

On sent toute sa révolte par moment, on devine des phrases écrites avec toute sa colère et tout son amertume, notamment lorsque l'auteur dénonce l'hypocrisie derrière la façade du soi-disant bon musulman : « C'est bien nous, irréprochables saints au grand jour, bouffeurs de seins, gamahucheurs émérites, renifleurs de culs, fétichistes des gros orteils, buveurs de jus de sexe à la nuit tombée. Comédiens. Prestidigitateurs. Bonimenteurs. Illusionnistes ».

Un livre sensoriel écrit par Mohamed Mbougar Sarr, avec toute son âme et tout son coeur, au service d'une histoire dénonçant la façon dont sont traités, avec violence, cruauté primaire, les homosexuels au Sénégal. Une histoire sur le combat de tout homme devant l'horreur entre conscience personnelle et valeurs de sa communauté, valeurs collectives faisant humanité. Où est la vérité dans ce combat ? Une histoire sur la relativité (ou pas) de l'homosexualité aux espaces, aux traditions, aux cultures… Un petit livre fort, dérangeant et bouleversant.
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« Bien sûr c'était la question fondamentale, celle que je n'osais pas encore affronter. La seule question valable. Que s'était-il passé en moi pour que je m'intéresse au sort d'un homosexuel inconnu sorti de sa tombe ? »

Que s'était-il passé pour que Ndéné Gueye, jeune professeur désabusé ayant perdu toute illusion quant à la possibilité de susciter chez ses élèves autre chose qu'un ennui maussade à l'égard de la littérature française du XIX° siècle, se passionne pour un fait divers sordide diffusé en boucle sur les réseaux sociaux — l'exhumation de sa tombe fraîchement creusée du cadavre d'un présumé góor-jigéen ?
Que s'est-il passé pour que son indifférence à l'égard des homosexuels en général et de ce fait divers en particulier cède la place à une fascination morbide puis au désir de comprendre, enfin à une douloureuse mais salutaire introspection ?

C'est à cette question que tente de répondre le livre, un livre longuement mûri par l'auteur sénégalais qui confesse avoir été profondément marqué, alors qu'il était encore au lycée, par la vidéo qui ouvre le roman, une vidéo d'une violence symbolique inouïe dans laquelle nous entrons à tâtons, ne distinguant et ne comprenant rien tout d'abord, puis, à mesure que l'image et que l'action se précisent, comprenant enfin, partagés entre l'incrédulité, le dégoût, la peur et la pitié.

« Ils tiraient, un dernier effort, comme l'ultime cognée du bûcheron avant que le baobab s'effondre, et le cadavre jaillit de la fosse dans une rumeur profonde et inhumaine, où les exclamations apeurées se mêlaient aux versets coraniques et aux injures. »

Cette entrée en matière cinématographique particulièrement saisissante instaure d'emblée une tension dramatique qui propulse le roman sur une hauteur vertigineuse dont il est très difficile de redescendre. En tout cas, pour moi, ce fut difficile. J'ai d'ailleurs longuement hésité à lire ce livre. Et sans les récents retours de Chrys (@HordeDuContrevent), Francinette (@afriqueah), Fabinou et Isa (@Ileauxtresors), il est probable que je ne m'y serais pas risquée.
Quand j'étais petite fille, j'ai vu un film au cinéma qui m'a profondément marquée, « Victor Victoria », mettant en scène une femme crevant littéralement de faim qui décide de gagner sa vie en se faisant passer pour un homme qui se produit sur scène travesti en femme. Cette femme se faisant passer pour un homme se faisant passer pour une femme fut pour moi une révélation. L'ennui, c'est que je n'ai toujours pas compris, quarante ans plus tard, ce que recouvrait au juste cette révélation. Je suppose que cela a à voir avec mon sentiment profond que la frontière entre hommes et femmes est poreuse et mouvante, qu'il est bien plus fécond de creuser la part de féminin en soi quand on est un homme et réciproquement, que de vouloir la minorer ou la nier comme s'attachent à le faire avec une opiniâtreté imbécile l'écrasante majorité des religieux, ce, pour les siècles des siècles.
J'ai une fâcheuse tendance, sur les sujets qui touchent à la liberté sexuelle, à l'homosexualité, au droit des femmes à disposer de leur corps, à considérer que tous ceux qui ne pensent pas comme moi sont de sombres crétins dépourvus de la plus élémentaire lucidité, et je me suis vraiment beaucoup reconnue dans l'impétueuse Rama, dans son intransigeance, voire dans sa brutalité à l'égard de son amant, Ndéné Gueye :

« On se fiche de ce que tu racontes sur l'aveuglement du monde. Si t'es capable de voir que tout le monde est aveuglé, c'est que tu penses ne pas l'être. Tu vois, t'es sûr ? »

Bref, sur ces sujets, j'ai tendance à ne pas faire dans la nuance. Or, à mon avis, il n'y a pas de littérature possible sans une maîtrise minimale de l'art de la nuance. Mohammed Mbougar Sarr, qui explique avoir destiné son livre à un public en particulier, le peuple sénégalais, qui, sous la double emprise de l'obscurantisme religieux et d'un puissant ressentiment à l'égard des anciens colonisateurs accusés d'avoir introduit dans le pays leurs moeurs dévoyés, entretient à l'égard de l'homosexualité une relation parfaitement hystérique, possède magistralement cet art de la nuance.
Il est sans aucun doute indigné. Mais il a l'intelligence de ne pas s'en tenir là, ce n'est pas un pamphlet qu'il écrit.
En donnant la parole à ceux, et ils sont nombreux, qui considèrent l'homosexualité comme le Mal absolu, ainsi qu'à ceux, infiniment plus rares, qui défendent la cause gay dans son pays, enfin à ceux qui, par leur style de vie, leur allure, ou leur sexualité, risquent leur peau à tous moments, il instaure les termes d'un débat contradictoire. Aux paroles du père du narrateur, homme pieux et musulman rigoureux, menaçant son fils de le déterrer de ses propres mains sans pelle ni pioche s'il apprenait qu'il était un góor-jigéen, répondent la douleur et la dignité d'une mère qui dût creuser seule un trou dans la cour de sa masure pour y entreposer la dépouille de son fils :

« Il n'y avait plus là qu'une tristesse, immense et sans remède, ainsi que la trace de quelque chose d'infini et de têtu, et que j'hésitais, parce que ce mot était trop facile, trop simple, trop usité, trop limité, presque insultant pour cette femme, à nommer courage. »

Mbougar Sarr ne commet pas la grossière erreur de se tenir en surplomb au-dessus de la masse indistincte des indifférents, des ignorants et des lâches, il se tient à hauteur d'homme, nous décrivant avec humilité, avec une grande honnêteté intellectuelle et une auto-dérision jubilatoire, chacune des étapes de sa révolution interne sur ce sujet hautement inflammable qu'est l'homosexualité au Sénégal.
Depuis l'indifférence et la paresse initiales résumées par une phrase piteuse — « après tout, ce n'était qu'un góor-jigéen »  — qui lui vaut une gifle monumentale de la part de Rama, jusqu'au puissant sentiment de honte et de culpabilité qui le pousse à rechercher l'identité du góor-jigéen exhumé du cimetière, Nguéné Gueye s'approchera au plus près de la vérité au risque de s'y brûler.

« J'étais allé trop loin dans l'ombre et la solitude. Il était plus facile pour moi de m'y enfoncer que de rebrousser chemin. Plus vital aussi, car j'avais fini par croire, par me convaincre qu'au bout de cette solitude et de cette culpabilité m'attendait un salut, peut-être une vérité que rien ni personne d'autre n'aurait pu, sinon m'offrir, au moins me montrer. »
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Mohamed Mbougar Sarr utilise le carburant des sujets inflammables de la société sénégalaise : islamisme, relations Occident-Afrique, ou le sort des personnes homosexuelles dans ses fictions.

“Ils savent que, tant qu'ils continueront à mentir, ils continueront à mourir.” L'enfer sur terre. Pas pour tous non, mais pour les “góor-jigéen” au Sénégal, assurément. Comment traduire ce terme wolof dans notre langue ? Peut-être pourrions-nous nous satisfaire de gay, bien que le terme semble renvoyer à une acception plus folklorique et ancienne… à l'image des “ladies boys” de Thailande, les “hommes-femmes” sénégalais avaient leur place dans la société traditionnelle avant que peu à peu, sous l'influence coloniale, l'homophobie ne lave les cerveaux.

“J'ai toujours pensé que l'humanité d'un homme ne fait plus de doute dès lors qu'il entre dans le cercle de la violence, comme bourreau ou comme victime.” Désormais, on ne peut pas plus tolérer la mise en bière d'un homosexuel dans un cimetière que l'enseignement de Verlaine à l'Université… C'est dans ce parfum d'Inquisition sauvage que débute la quête, à contre-courant, du personnage de Mbougar Sarr.

“Refuser d'accepter la mort de ceux qu'on a perdus, c'est le plus beau, le plus durable monument qu'on puisse leur élever.”

Parfois, surtout au début, le style est un peu chargé, par exemple certaines phrases sont inutilement plombées par l'utilisation à rallonge du pronom “qui” ou de répétitions maladroites. Mais le jeune auteur, récemment Prix Goncourt, tisse finalement à partir d'un fait divers une fiction efficace où poésie, sensualité, suspense et drame se mêlent dans une atmosphère immersive.

Qu'en pensez-vous ?
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Alerte ! Mon portable sonne, urgence : vidéo à regarder. Je le sens mal dès le début, genre haut-le-coeur à me faire gerber les trois bouteilles de Flag que j'ai prises hier, soirée chaude et humide dans la pénombre de la poussière, zone obscure de ma vie et ses bas-fonds. J'essaie de détourner les yeux mais mon regard revient inlassablement sur mon petit écran. J'ai besoin de voir, de comprendre, de savoir... Je rouvres les yeux sur cette société-là, une société qui interdit d'enseigner la poésie de Verlaine parce qu'il est coupable d'homosexualité, le Sénégal d'aujourd'hui.

La vidéo montre une foule en liesse déterrant un cadavre. Il est traîné, piétiné, craché, en dehors du cimetière. Je comprends, cette âme n'est pas assez pure pour rester dans cette enceinte. Je comprends, l'homme qui est bafoué ainsi, avant d'être cadavre putrescent, était un goor-jigéen, autrement dit un "homme-femme" en wolof, un pédé en langage populaire. Et dans ce pays, dans cette religion, l'homosexuel, même mort, n'a pas le droit au repos non plus. Paix à son âme, les religions nous apprennent à dire, mais pas toutes les âmes.

Mohamed Mbougar Sarr signe ici un beau roman, beau mais cruel, presque terrifiant. Il donne envie de crier, de pleurer. d'être en nage et en rage, apeuré par cette violence intrinsèque qui sommeille au fond d'une population, violence gratuite, incompréhensible. Il fait réfléchir, il fait se poser des questions, il ne laisse pas dans l'indifférence. Oui, j'ai réfléchis moi aussi sur l'homosexualité, sur les questions à se poser, sur ces corps qui se mélangent, ces odeurs qui entêtent, ce parfum enivrant de déviance, méfiance.

Pendant que je réfléchissais à ma chronique, sur ce livre qui me tient à coeur, je lis un petit aparté dans le Monde, 22 décembre : Au Sénégal, des députés veulent durcir les sanctions contre l'homosexualité. Lutter contre les perversions occidentales. En gros, le projet de loi propose que toute personne qui aura été reconnue coupable de « lesbianisme, homosexualité, bisexualité, transsexualité, intersexualité, zoophilie, nécrophilie et autres pratiques assimilées » soit punie d'une peine de cinq à dix ans de prison ferme et d'une amende de 1 à 5 millions de francs CFA...

Que dire de plus... je suis resté sans voix. Facile, me diras-tu, je ne parle déjà pas. Bon, je lis aussi que le 5 janvier, le parlement sénégalais a rejeté ce projet de loi. Une bonne nouvelle... enfin, quoique, je lis aussi que le Code pénal punit déjà « sévèrement » l'homosexualité ainsi que « tous les actes contre-nature et les attentats à la pudeur », des peines de prison. Peiné, je suis, je reste.

Bref, après cet écart politico-sociologique, je reviens au roman. Je ne vous l'ai pas encore dit mais la fin est sublime, quel dernier paragraphe, j'en pleure encore, je m'en souviens encore. Aucun vent ne pourra effacer cette poussière en moi. Ni aucune flag...
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critiques presse (1)
LeMonde
29 mai 2018
Inspiré d’un fait divers, le troisième roman de Mohamed Mbougar Sarr s’empare de la question sensible des « goor-jigeen », un tabou dans son pays.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (120) Voir plus Ajouter une citation
Si un gay était repéré, à tort ou à raison perçu comme tel, charge était à sa famille de se disculper : elle devait certifier qu'elle abominait ce mal, soit en coupant tout lien avec l'accusé, soit en faisant montre d'une violence encore plus grande à son encontre. C'était, pour cette famille que la honte avait recouverte d'un mauvais nuage, le seul moyen de sauver sa réputation. C'était l'unique façon, pour elle, d'éventer ce redoutable soupçon qui équivalait à une mort sociale : être un vivier de pédés, receler le gène transmissible du péril gay. L'innommable déshonneur dont le goor-jigéen était frappé menaçait toujours d'étendre son ombre sur tous ses proches. C'était souvent pour se protéger de l'anathème populaire qui les guettait que ceux-ci s'empressaient, lorsqu'ils ne pouvaient le cacher, de honnir publiquement l'individu qu'elle excommuniait. Gay : voilà bien le seule linge sale qu'une famille était heureuse et soulagée de laver en public, avec le secours de toutes les mains qui venaient frotter, frotter , frotter jusqu'au sang l'ignoble tâche faite sur l'honneur et sauvegarder ce qui leur importait le plus : l'image qu'elles renvoyaient dans le petit ballet d'ombres de nos insignifiantes existences. Personne ne supporte la honte.
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Nous sommes très nombreux dans ce pays à être de formidables comédiens sur la scène religieuse, histrions déguisés, masqués, grimés, dissimulés, virtuoses de l’apparence, jouant si bien que nous arrivons non seulement à duper les autres, mais à nous convaincre nous-mêmes de l’illusion que nous créons. Oui, les bons musulmans au regard fervent, au cœur écrasé de pureté, au front ceint des lauriers de l’élection divine, c’est nous, les soldats du Bien, le peuple-œuf plein de lui-même et fier de son être-œuf, l’aéropage de justes baignant dans l’immaculée bonté ; nous sommes là, toujours là, hurlant nos paroles charitables, nos recommandations enflammées, notre prosélytisme passionné, régurgitant à la demande tous les versets coraniques que nous avons mémorisés sans les comprendre, prompts à guetter et critiquer chez l’autre tout signe d’impiété, détournant chastement le regard des femmes que nous ne rêvons que de baiser (certains d’entre nous y parviennent) ; c’est bien nous, irréprochables saints au grand jour, bouffeur de seins, gamahucheurs émérites, renifleurs de culs, fétichistes des gros orteils, buveurs de jus de sexe la nuit tombée. Comédiens. Prestidigitateurs. Bonimenteurs. Illusionnistes. Nous ne sommes peut-être pas les plus nombreux dans ce pays, mais nous possédons assez de talent pour jouer une pièce grandiose. Alors jouons !
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que s'était-il passé en moi pour que je m'intéresse au sort d'un homosexuel inconnu sorti de sa tombe? Je n'étais pas sûr de le savoir vraiment. Je ne pouvais pas utiliser l'argument de la violence que les homosexuels subissaient, puisque je ne la découvrais pas : cette violence, je l'avais moi-même parfois exercée, verbalement, symboliquement? Il y a peu, j'étais comme la plupart des Sénégalais: j'avais horreur des homosexuels, ils me faisaient un peu honte. Ils me répugnaient pour tout dire. [...] mais j'étais sûr d'une chose : quand bien même les homosexuels me répugnaient encore, il m'était impossible de nier comme j'aurais pu le faire - et je l'ai fait - dans le passé, ils étaient des hommes. ils l'étaient. Ils appartenaient de plein droit à l'humanité pour une raison simple : ils faisaient partie de l'histoire de la violence humaine. J'ai toujours pensé que l'humanité d'un homme ne fait plus de doute dès lors qu'il entre dans le cercle de la violence, soit comme bourreau soit comme victime, comme traqueur ou comme traqué, comme tueur ou comme proie."[...] Ce sont de purs hommes parce qu'à n'importe quel moment la bêtise humaine peut les tuer..."
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J'allais sortir manger en ville lorsque je repensai à ma dernière discussion avec M. Coly. Je n'ai rien compris à ce qu'il m'avait dit, mais j'avais retenu une histoire de mail envoyé par le ministère au sujet de Verlaine. C'était assez incongru pour que j'aille voir de quoi il s'agissait exactement. Bien entendu, j'ignorai quand ce courriel avait été envoyé. Je ne me rappelais plus si M. Coly me l'avait dit ou non. Je passai une demi-heure à remonter patiemment les pages de mes mails, les ouvrant tous, même ceux qui étaient destinés à ne jamais être ouverts. Enfin, à la page 4, apparut la note en question. Elle disait, en résumé, que devant la "recrudescence" (c'était bien le ministère !) des événements violents liés aux homosexuels ces derniers mois, et sur demande de plusieurs organisations religieuses qui avaient dénoncé une lente perversion des mœurs du pays - le quel devenait un repère de goor-jigéen* -, il était fortement conseillé à tous les professeurs de lettres, pour leur sécurité et au nom de la préservation de notre culture, d'éviter "l'étude d'écrivains dont l'homosexualité était avérée ou même soupçonnée" (il y avait une longue liste d'auteurs plus ou moins pédés, parmi lesquels Verlaine)-, cela jusqu'à l'apaisement social.

* Homosexuel, en wolof.
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- Où est le problème ?
- Il aimait les hommes. Voilà le problème.
- Il aimait aussi les femmes. Mais ça ne change rien. Verlaine était un goor-jigéen*. Il pouvait être mille autres choses aussi. Il pouvait aimer les animaux. Mais l'essentiel c'est que Paul Verlaine était un grand poète. Qu'est-ce que ça change à sa poésie qu'il ait été goor-jigéen ?
- Ca change quelque chose, monsieur, répondit Al Hassane. Il a couché avec des hommes, ça change même tout. Ca change tout car...
Al Hassane hésita quelques secondes à continuer, conscient que ses prochaines paroles l'engageraient personnellement, même s'il s'exprimait, je le voyais bien au nom du groupe.
- Car ?
- Car vous nous enseignez la poésie d'un homosexuel... Ca peut avoir une influence sur nous. C'est pourquoi le ministère a interdit d'étudier Paul Verlaine. Il fait partie de la grande propagande européenne pour introduire l'homosexualité chez nous.

* homosexuel en wolof
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Videos de Mohamed Mbougar Sarr (34) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Mohamed Mbougar Sarr
Ils écrivent sur la disparition pour imaginer de meilleurs lendemains. Annabelle Perrin, coordinatrice du livre "Tout doit disparaître", et Mohamed Mbougar Sarr, prix Goncourt 2021, qui y a contribué, sont nos invités.
#culture #disparition #litterature ________ Écoutez d'autres personnalités qui font l'actualité de la culture dans Bienvenue au club https://youtube.com/playlist?list=PLKpTasoeXDrqYh8kUxa2lt9m1vxzCac7X ou sur le site https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/bienvenue-au-club
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